Speaker #0Il y a aussi son humour et son sens de la formule qui font qu'il fascine autant qu'il divise. Bref, vous aurez compris à quel type d'homme on a affaire aujourd'hui, et donc rien à ce moment-là ne laisse imaginer qu'il s'apprête à écrire le livre de sa vie loin de New York. Le 16 novembre 1959, il parcourt, comme chaque matin, les journaux, lorsqu'un article du New York Times attire son attention. Un article qui a un titre d'une sobriété presque glaçante. « Wealthy farmer, three of family slain. » Un riche fermier et trois membres de sa famille assassinés. L'article est assez court, à peine 300 mots. On y lit qu'à Holcomb, une petite communauté agricole perdue au milieu des plaines du Kansas, Herbert Clutter, un fermier respecté, son épouse Bonnie et deux de leurs enfants, Nancy et Kenyon, ont été retrouvés assassinés dans leur propre maison. Les quatre victimes ont été ligotées, abattues au fusil. Et chez eux pourtant, aucun coffre n'a été forcé. Presque rien n'a été volé, tout juste une quarantaine de dollars et quelques babioles. Et surtout, personne ne comprend pourquoi c'est arrivé à cette famille-là, pourtant appréciée par tout le monde dans toute la région. C'est un fait divers, comme on en retrouve de temps à autre dans les journaux, et la plupart des gens passent rapidement à autre chose. Sauf que cette fois, pour Truman Capote, c'est le début d'une obsession. Il va vouloir s'emparer de l'affaire. Quelques jours après avoir lu l'article, il convainc le New Yorker de financer un reportage et prend immédiatement la direction du Kansas. Sur place, il ne sera d'ailleurs pas seul. A ses côtés se trouve aussi son ami d'enfance, Harper Lee, que vous connaissez peut-être pour son roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur qu'elle publiera l'année suivante en 1960. Et à Holcomb, les deux se combinent parfaitement. Là où Capote impressionne par son intelligence et son intuition, Harper Lee possède une qualité qui va s'avérer essentielle, elle inspire confiance. Dans cette petite communauté rurale où l'on se méfie volontiers d'un écrivain new-yorkais à la personnalité flamboyante, elle ouvre des portes, facilite les rencontres et aide Capote à gagner peu à peu la confiance des habitants. Et ce qui devait être au départ qu'un simple reportage devient rapidement un travail gigantesque. Au lieu de rester pendant quelques jours ou quelques semaines, Capote... va finir par rester plus de 6 années à enquêter, à faire des allers-retours entre les deux mondes que tout oppose New York et Holcomb au Kansas. Il assiste à l'enquête, suit les policiers jusque dans les moindres détails, rencontre les voisins, les... proches des victimes, les journalistes, les avocats, les enquêteurs, et puis même les deux hommes accusés du crime. Ils leur rendent visite dans leur cellule pour gagner leur confiance et comprendre comment ils ont pu en arriver à commettre une telle horreur. Résultat, des milliers de pages de notes qui permettent à l'auteur de reconstruire patiemment chaque conversation, chaque déplacement, chaque instant de cette affaire. Et son livre, celui dont nous allons maintenant parler, est le résultat. De ses six années de recherche, de discussion et d'enquête, il va le publier qu'une fois le destin judiciaire des deux criminels définitivement scellés. Et l'ambition de l'auteur a énormément évolué. Du simple reportage, il passe à l'écriture d'un roman qui se veut être l'origine d'une nouvelle forme littéraire. Capote parle d'un roman non-fiction, une forme nouvelle qui raconterait des faits rigoureusement réels avec toute la puissance narrative de la littérature. Quelques années plus tard, Deux Sans-Froids, c'est le titre. de notre roman, eh bien deviendra aussi l'un des livres les plus emblématiques de ce qu'on appellera le New Journalism, ce mouvement qui cherche précisément à rapprocher l'enquête journalistique des techniques du roman. Il y a bien sûr plein de questions qui se posent quand on veut écrire ce genre de texte, mais il est temps pour nous que nous plongions dans ce roman. On aura encore l'occasion de revenir à toutes ces questions à la fin de l'épisode. Alors installez-vous confortablement. puisque nous quittons maintenant les avenues de Manhattan pour rejoindre Holcomb, un petit village du Kansas où, jusqu'à ce matin de novembre 1959, personne n'imaginait que l'on puisse tuer une famille entière sans raison apparente. C'est là que commence Deux Sans-Froids et c'est là que commence notre histoire. Lorsqu'on arrive à Holcomb, On a presque l'impression que le temps s'est arrêté. Nous sommes dans l'ouest du Kansas, au milieu d'une immense plaine où les champs de blé semblent se confondre avec l'horizon. Les routes sont longues, droites, presque infinies. Les maisons, elles, sont espacées les unes des autres. Et lorsqu'une voiture passe, on sait généralement qu'il se trouve au volant avant même qu'elle ne s'arrête. Ici, les journées sont rythmées par le travail agricole, les repas pris en famille, Les matchs de football du lycée, les offices religieux du dimanche, les habitants se connaissent depuis des années, parfois même depuis plusieurs générations. Les portes restent encore ouvertes. Bref, Holcomb, c'est une communauté où chacun connaît la vie des autres et où la confiance fait partie du quotidien. Mais c'est précisément cette confiance qui va être brisée par ce crime terrible. Mais voilà, dans son roman, Truman Capote prend le temps avant d'aborder le crime qui n'arrive qu'après une centaine de pages. Au lieu de commencer par les coups de feu ou par les découvertes des corps, il nous invite d'abord à partager une journée presque ordinaire auprès de ceux qui, quelques heures plus tard, seront assassinés. C'est un choix d'écriture extrêmement fort parce qu'il transforme immédiatement les victimes en personnages. Nous ne découvrons pas quatre noms dans un article de journal, nous rencontrons une famille. Mais cette famille, c'est celle des Clotters. Le père, Herbert Clotter, est le propriétaire de River Valley Farm, une exploitation agricole prospère dont tout le monde parle avec admiration. Travailleur infatigable, profondément croyant, il emploie plusieurs ouvriers et jouit d'une réputation irréprochable. On le décrit comme un homme juste, généreux, incapable de violence, qui ne boit pas, qui ne fume pas et qui mène une existence réglée. A ses côtés, y bonnie Clotter, son épouse. Elle est plus discrète, avec une santé plus fragile aussi. Elle se retrouve parfois éloignée de la vie familiale. C'est aussi pour cela qu'elle apparaît un peu moins dans les premières pages du livre, presque déjà comme un symbole d'une femme enfermée dans une souffrance silencieuse que son entourage tente d'apprivoiser sans jamais vraiment la comprendre. Les Clutters ont quatre enfants, deux n'habitent plus à la maison, mais les deux plus jeunes vivent encore chez eux. Il y a d'abord Nancy, 16 ans. Probablement le personnage auquel Capote consacre le plus d'attention au début du roman. Excellente élève, appréciée de tous, elle aide les voisins, prépare des tartes pour les réunions paroissiales, donne des cours de cuisine à des enfants plus jeunes et trouve encore le temps de répéter avec l'orchestre du lycée. Tout semble lui réussir, à travers elle, Truman Capote dessine presque le portrait d'une Amérique idéale, faite de générosité, de travail et de confiance. Puis, finalement, vient Kenyon, son frère cadet. Il est plus réservé, passionné de mécanique. qui passe une grande partie de son temps dans son atelier à fabriquer des meubles ou à réparer des objets. On dit de lui qu'il est un garçon discret et gentil. Voilà, les présentations. sont faites, mais ça peut sonner un petit peu glauque. Nous, lecteurs, on sait déjà ce qui va leur arriver, et chaque détail que l'auteur nous raconte amplifie ce sentiment de malaise. Il va décrire des scènes de vie assez ordinaires, comme par exemple Nancy qui téléphone à une amie, Herbert qui fait le tour de son exploitation, Kenyon qui termine un coffre en bois dans son atelier. On est assez loin du drame qu'on sait pourtant inévitable. Chaque scène est traversée par une forme de sérénité qui devient presque... Insupportable. Et en parallèle de toutes ces scènes du quotidien d'une famille, on suit deux hommes à plusieurs centaines de kilomètres de là qui roulent en direction du Kansas. Vous devinez qu'il s'agit des deux criminels. Capote alterne alors les points de vue pour faire monter cette tension et rendre l'atmosphère irrespirable. D'un côté, il y a les cloteurs qui poursuivent leur journée sans la moindre inquiétude. De l'autre, on a ces deux hommes, Dick Hickok et Perry Smith, qui avance lentement vers Holcomb. Nous ne savons pas encore grand chose d'eux, seulement qu'ils ne se connaissent que depuis leur passage en prison, qu'ils voyagent dans une vieille Chevrolet noire et qu'une information les a conduits jusqu'ici. Dick est persuadé qu'Herbert Clotter conserve plusieurs milliers de dollars dans un coffre installé chez lui. Cette information lui vient d'ailleurs d'un ancien co-détenu qui avait autrefois travaillé dans la ferme. Lorsqu'on les rencontre, ils ont d'ailleurs déjà un plan en tête et ils pensent venir voler le coffre-fort qui pourrait justifier leur crime. Prenons un peu de recul maintenant. C'est ici que Truman Capote innove. On parle pas d'un roman policier à la Agatha Christie dans lequel on doit essayer de trouver qui a commis un crime. Ici, on le sait depuis le départ. L'objectif de ce livre est sa tension, surtout, elle naît dans cette lente progression, de ces deux trajectoires qui finiront nécessairement... par se rejoindre. Nous y arrivons donc, dans la nuit du 15 novembre 1959. Dick et Perry arrivent enfin à River Valley Farm. Au milieu de la nuit, les deux hommes pénètrent dans la maison. Ils réveillent les Clutters un à un, les ligotent et cherchent ce coffre-fort qu'ils sont persuadés de trouver. Herbert Clutter leur répète pourtant qu'il n'en a jamais eu. Les deux hommes fouillent chaque pièce, avec une inquiétude qui grandit à mesure qu'ils comprennent que leur plan reposait sur une erreur. Ils ne trouvent qu'une poignée de billets, une radio portable et une paire de jumelles. A cet instant, ils pourraient repartir. Au lieu de ça, ils séparent les membres de la famille et conduisent chacun dans une pièce différente. Et en l'espace de quelques minutes, Herbert, Bonnie, Kenyon et Nancy sont tués. Lorsque les deux meurtriers quittent la ferme, ils n'emportent presque rien, mais laissent derrière eux une maison silencieuse, dont personne, quelques heures plus tôt, n'aurait pu imaginer qu'elle deviendrait le théâtre de l'un des crimes les plus célèbres de l'histoire américaine. Le silence retombe sur la maison. Le lendemain matin, rien ne semble d'abord inhabituel, puis... Quelqu'un remarque que Nancy ne s'est pas présentée à l'église. Des amis viennent frapper à la porte, mais personne ne répond. On entre et on découvre peu à peu les quatre corps. La nouvelle se répond en quelques heures, dont tout le comté. A Alcamb, personne ne comprend. Pourquoi cette famille ? Pourquoi une telle violence ? Pourquoi n'avoir rien emporté ? Les habitants commencent à fermer leurs portes à clé. Les parents rappellent plutôt leurs enfants, ceux qui, la veille encore, laissaient leur voiture ouverte devant la maison, regardent désormais leurs voisins avec méfiance. Ce n'est pas seulement la famille Clotter qui a été assassinée cette nuit-là. C'est aussi un certain sentiment de sécurité, presque d'innocence, qui disparaît avec elle. Et c'est là, peut-être, que réside le premier génie de Truman Capote. Il aurait pu commencer son livre par la découverte des corps, ou par l'enquête de la police. comme l'auraient fait d'autres auteurs. Au lieu de cela, il choisit de nous faire partager les dernières heures d'une famille qui ignore encore que sa vie touche à sa fin. Nous, on connaissait déjà l'issue de tout ça, mais ça diminue jamais la tension. Au contraire même, chaque instant du quotidien devient précieux, parce qu'il est irrémédiablement le dernier. Et c'est à partir de ce moment-là seulement que commence la véritable enquête. Dès les premières heures qui suivent la découverte des corps, Toute la région se mobilise. Les journalistes affluent, les habitants s'interrogent, alors que les rumeurs se propagent plus vite que les informations. Et bien sûr, une question centrale demeure sans réponse. Qui aurait pu vouloir tuer une famille aussi respectée que les cloteurs ? Et surtout, pourquoi ? L'enquête est confiée au bureau d'investigation du Kansas, dirigé localement par Alvin Dewey. L'auteur lui accorde une place essentielle dans son récit. Presque celle d'un second protagoniste. Dewey n'a rien d'un détective flamboyant que l'on retrouve dans certains romans policiers. C'est un homme méthodique et calme, profondément marqué par ce qu'il découvre en entrant dans la maison des Clotters. Lui aussi connaissait cette famille, lui aussi vit dans cet état où tout le monde finit toujours par se croiser, et il comprend directement que cette affaire dépasse largement le simple homicide. Si l'on peut assassiner les Clotters sans raison apparente, alors... Plus personne n'est véritablement en sécurité. A partir de là, Capote construit son livre comme un immense jeu de miroir. Pendant que Dewey et ses équipes font ce qu'on attend de détectives, c'est-à-dire interroger les voisins, vérifier les témoignages, explorer les moindres pistes et accumuler des indices, eh bien on lit aussi comment Dick Hickok et Perry Smith poursuivent leur fuite. De leur côté, ils traversent plusieurs états pour gagner le Mexique où ils vivent quelques semaines d'errance. On lit aussi... comment ils imaginent refaire leur vie ailleurs, avant de revenir finalement vers les Etats-Unis, faute d'argent et de véritables projets. Ils roulent sans but précis, dorment dans des motels, et on sent que ces deux hommes sont profondément perdus. C'est au cours de cette longue fuite qu'on suit en parallèle de l'enquête que Capote commence progressivement à déplacer notre regard. Jusqu'ici, Perry Smith n'était qu'un des deux hommes responsables de ce crime. Mais peu à peu, on ouvre une autre porte. Celle de son passé. On découvre une enfance cabossée auprès de parents artistes ambulants, incapables d'offrir une véritable stabilité à leurs enfants. Perry est placé dans différentes familles, évolue dans la solitude, qui le pousse lentement à commettre de plus en plus d'actes violents. Un grave accident de moto est venu ensuite détruire son corps et le condamner à vivre avec des douleurs permanentes. Perry lit beaucoup, dessine, écrit des poèmes... rêve parfois de trésors cachés ou d'îles perdues où il pourrait recommencer sa vie. Il possède une sensibilité réelle qu'on n'oserait même pas imaginer dans un récit policier traditionnel, un tout qui contraste constamment avec la violence dont il est capable. Le but de l'écrivain, ce n'est pas de nous faire aimer ce personnage, mais plutôt de considérer cet être humain dans toute sa complexité et dans son incohérence. Et c'est précisément ce qui rend ce livre si dérangeant. Parce que pendant qu'on apprend à connaître Perry, à presque ressentir de l'empathie pour lui, Alvin Dewey continue de remonter patiemment le fil de l'enquête. Pendant plusieurs semaines, elle semble piétinée. Aucun témoin n'a vu les meurtriers, aucun voisin n'a entendu quoi que ce soit, les indices matériels sont presque inexistants, jusqu'à ce qu'une information oubliée finisse par refaire surface. Un ancien compagnon de cellule de Dick Hickok, Floyd Wells, apprend le massacre des Clutters en lisant les journaux. Immédiatement, une conversation lui revient en mémoire. Quelques mois auparavant, Dick lui avait posé de nombreuses questions sur Herbert Clutter et sur le fameux coffre-fort qu'il était censé conserver chez lui. Wells comprend alors que ce coffre n'a jamais existé et que Dick est probablement impliqué dans ce crime. Et ce témoignage change tout. Les enquêteurs retrouvent rapidement la trace des deux fugitifs. Dick et Perry sont arrêtés à Las Vegas, puis ramenés au Kansas pour être interrogés. Et après plusieurs heures d'audition, les deux hommes passent finalement aux aveux. Le mystère est résolu, mais le livre, lui, est encore loin d'être terminé. Le procès se déroule sans véritable surprise. Les faits sont établis, les responsabilités reconnues, Eddick Hickok comme Perry Smith sont condamnés à mort. Dans beaucoup de récits policiers, c'est ici que tomberait le rideau, mais chez Capote, c'est presque une nouvelle histoire qui commence, parce que les condamnés multiplient les recours, les années elles passent, les appels se succèdent, les exécutions elles sont repoussées à plusieurs reprises, et pendant tout ce temps, Truman Capote continue de revenir au Kansas pour mener son enquête. Il rencontre régulièrement Perry Smith, Eddick. Hickok depuis leur incarcération, les hommes discutent pendant des heures et une relation étrange s'installe entre eux, faite de confiance, de fascination mutuelle et d'une proximité que Capote lui-même aura plus tard beaucoup de mal à définir. L'écrivain sait qu'il ne pourra terminer son livre qu'après l'exécution des deux condamnés. Assez étrangement, l'auteur se retrouve dans la même situation que les deux criminels qui attendent le jour fatidique de leur exécution, avec beaucoup de crainte mais également une hâte que tout soit fini. Que ce stress, cette tension interminable se termine enfin. Oui, quand il sera exécuté, lui pourra publier son livre. Et ce jour arrive le 14 avril 1965. Après cinq années de procédure, les deux criminels sont finalement conduits vers la potence. Capote raconte leurs derniers instants avec une retenue presque clinique. Il ne cherche pas à produire un effet spectaculaire. Ce qu'on lit, c'est les gestes, les regards, les dernières paroles, et puis ce silence qui suit. Mais de son froid... ne s'achève pas. Sur cette exécution, il y a encore un épisode, une scène qui vient clore le récit. Quelques semaines plus tard, Alvin Dewey, l'enquêteur, se rend au cimetière où repose désormais la famille Clutter. Il y croise Sue Kidwell, l'ancienne meilleure amie de Nancy. Tous deux échangent quelques mots devant les tombes. Le printemps est revenu sur les plaines du Kansas, les arbres refleurissent, la vie continue malgré tout. Et c'est sur cette image étonnamment paisible que Truman Capote choisit de refermer son livre. Une fin inattendue après cette traque haletante, ce récit qui nous menait au meurtre d'une famille et à la mort de deux criminels condamnés à mort. L'histoire n'est pas seulement celle d'un crime, mais c'est aussi celle d'une communauté qui tente, tant bien que mal, de recommencer à vivre. Une fois de son froid refermé, on comprend que Truman Capote n'a jamais voulu écrire un simple livre sur un quadruple meurtre. Le crime n'est finalement que le point de départ d'une question beaucoup plus vaste, comment raconter le réel sans lui retirer sa complexité ? Pendant des siècles, la littérature et le journalisme ont souvent emprunté deux chemins différents. D'un côté, le roman cherchait à faire vivre des personnages, à construire Une atmosphère à faire ressentir le temps qui passe. Et de l'autre, le reportage poursuivait un objectif presque inverse, transmettre les faits avec le plus de précision possible. On se souvient notamment de l'article de 300 mots que Capote avait découvert dans le New York Times. Notre auteur décide alors à ce moment de faire quelque chose de différent. Il veut faire se rencontrer ces deux traditions. Et justement, lorsqu'on lit Deux Sans-Froids, on oublie très rapidement que tout ce qui nous est raconté s'est réellement produit. Pourtant, rien ne ressemble à un article de journal. Les paysages prennent vie, les dialogues semblent saisis sur le vif, les personnages apparaissent progressivement sans être jamais résumés en quelques lignes. D'ailleurs, la construction elle-même relève davantage du roman que de l'enquête criminelle. Dès les premières pages, on sait que la famille Clutter va mourir, le suspense ne repose donc jamais sur la question de savoir qui a tué, mais sur une interrogation beaucoup plus subtile, comment est-ce qu'on a pu en arriver là ? Et c'est précisément ce déplacement qui fait toute la force du livre. En alternant constamment entre la famille Clutter et les deux meurtriers, entre l'enquête et la fuite, Capote crée une tension permanente, alors même qu'il ne cache jamais l'issue du récit. Il emprunte au roman ses outils narratifs, le rythme, les changements de point de vue, les scènes dialoguées, les descriptions minutieuses, pour raconter quelque chose qui appartient pourtant entièrement au réel. C'est là qu'on retrouve toute son ambition, Produire une oeuvre littéraire sans jamais quitter le terrain des faits. Et cette volonté apparaît peut-être encore davantage dans le traitement réservé à Perry Smith, car si l'on demande aujourd'hui à quelqu'un qui a lu ce texte-là, de sang-froid, quel personnage lui est resté en mémoire, on répondra très souvent « Perry » . Il y en a avant cité Herbert Clutter, Nancy ou même Alvin Dewey. Et ce choix n'a rien d'anodin. Capote aurait pu réduire les deux meurtriers à leurs gestes. les présenter uniquement comme des criminels et laisser le lecteur les condamner sans difficulté. Mais au lieu de ça, il ouvre lentement une autre porte. Il raconte l'enfance de Perry, les violences qu'il a subies, les accidents qui ont détruit son corps, les humiliations, les abandons, les rêves qui n'ont jamais trouvé leur place dans le monde réel. On retrouve alors une distinction essentielle. Comprendre quelqu'un n'est pas la même chose que de lui donner raison. Truman Capote ne cherchent pas à excuser Perry Smith. A aucun moment, le massacre de la famille Clutter n'est minimisé ou relativisé. Les victimes restent présentes jusqu'à la dernière page au cimetière, mais ils refusent aussi une idée beaucoup plus confortable, celle selon laquelle un criminel pourrait être résumé à son crime. Le lecteur se retrouve alors dans une position assez inconfortable, puisqu'il découvre une forme d'empathie pour un homme dont il condamne pourtant les actes avec la plus grande fermeté. Cette tension, elle, ne sera jamais résolue, et c'est sans doute ce qui explique pourquoi Deux Sans-Froids continue d'interroger autant de lecteurs plus de 60 ans après sa publication. Un deuxième point pour comprendre en quoi ce livre a eu un immense impact sur la littérature mondiale. Il faut revenir à la manière dont Truman Capote l'a écrit. Aujourd'hui, on présente souvent ce livre comme l'un des textes fondateurs de ce qu'on appellera le New Journalism. L'idée est simple, appliquer les méthodes du roman au travail journalistique afin de raconter le réel avec une profondeur que le reportage traditionnel n'atteint pas. Et pour parvenir à ce résultat, Capote consacre près de six années à son enquête. Il rencontre les habitants, les policiers, les voisins, les proches des victimes, les avocats, les gardiens de prison. Il assiste aux procès, suit les multiples recours, revient sans cesse dans le Kansas et finit par accumuler plusieurs milliers de pages de notes. Son ambition est de faire des choses qui sont très intéressantes. est immense, disparaître derrière son sujet, ne jamais commenter, ne jamais juger et laisser uniquement les faits parler d'eux-mêmes. Mais une question a très vite alimenté le débat, cette disparition de l'auteur est-elle réellement possible ? Et c'est probablement ici que commencent les principales critiques adressées au livre. Parce que même lorsqu'un auteur ne formule aucun commentaire explicite, il continue de faire des choix à chaque page. Il décide quel dialogue conserver, quelle scène développer, quel personnage suivre, dans quel ordre raconter les événements et à quel moment interrompre une séquence pour passer à une autre. Autrement dit, Raconter le réel consiste déjà à l'interpréter. Capote affirme n'avoir rien inventé. Pourtant, il refuse d'utiliser un magnétophone pendant ses entretiens. Selon lui, la simple présence d'un appareil suffit à modifier la manière dont les gens parlent. Il préfère donc écouter longuement, puis une fois rentré chez lui, retranscrire les conversations en s'appuyant sur ce qu'il présente comme une mémoire exceptionnelle. Cette méthode, oui, elle est impressionnante. Mais elle nous interroge tout de même un peu. Parce que puisque Capote revendique une fidélité absolue au réel, mais jusqu'où une mémoire, même prodigieuse, peut-elle restituer exactement plusieurs heures de conversation ? Et d'ailleurs, au fil des années, certains témoins contesteront plusieurs dialogues, quelques formulations et certains détails, devenus pourtant célèbres. Non pas parce que Deux Sans-Froids serait une fiction déguisée, mais parce qu'entre le réel et le récit subsiste toujours un espace où la mémoire, les choix d'écriture, et le regard de l'auteur viennent inévitablement s'inscrire. Concrètement, ça ne retire rien à la puissance du livre, mais on remet plutôt en question la possibilité même d'être exhaustif et objectif. Il existe d'ailleurs un bon exemple pour illustrer cette idée. Vous vous souvenez peut-être de la toute dernière scène du livre. Après l'exécution de Dick Hickok et Perry Smith, Alvin Dewey se rend au cimetière où repose la famille Clutter. Il y rencontre Sue Kidwell, l'ancienne meilleure amie. de Nancy, et tous les deux échangent quelques mots au milieu des arbres qui recommencent à fleurir avant que Capote ne referme son récit sur cette image paisible. Alors oui, c'est une très belle fin, le problème, c'est qu'elle est aujourd'hui contestée. Alvin Dewey lui-même a expliqué que cette rencontre n'avait probablement jamais eu lieu. Elle était peut-être simplement enjolivée, peut-être même inventée pour servir le propos du livre, peu importe, finalement. Elle montre à quel point le projet de l'auteur touche ici ses limites. Même lorsqu'il affirme rencontrer le réel sans intervenir, il choisit encore la dernière image que le lecteur emportera avec lui, et ce simple choix rappelle une évidence que toute la littérature partage avec le journalisme. Raconter n'est jamais seulement montrer des faits, c'est déjà leur donner une forme, un rythme, et parfois même un sens. Et peut-être même que cette recherche d'apaisement capote la moins faite pour son lectorat que pour lui-même. Parce que oui, rappelez-vous. Au départ, il pensait partir seulement pendant quelques jours, quelques semaines pour écrire un reportage, mais il finit par y consacrer six années de sa vie. Il y a aussi sa relation, qui se construit lentement avec Perry Smith, un paradoxe presque impossible à porter, secret. L'auteur attend la mort d'un homme pour achever son oeuvre, qui deviendra le plus grand succès de sa carrière. Lorsque Deux Sans-Froids paraît en 1966, le livre rencontre immédiatement Un succès mondial et transforme profondément la place du récit documentaire dans la littérature contemporaine. Mais cette réussite semble avoir eu un prix, puisque Capote ne retrouvera jamais une œuvre d'une telle ampleur. Plusieurs projets resteront inachevés, son écriture deviendra plus rare, sa vie plus instable, jusqu'à donner le sentiment que cette enquête avait fini par absorber une part de lui-même. Comme si, à force de vouloir raconter le réel avec une précision absolue, Truman Capote avait découvert qu'aucun écrivain ne peut réellement sortir indemne de l'histoire qu'il choisit de raconter. Tout au long de cet épisode, nous avons suivi un étrange chemin. Nous avons commencé à New York, dans le bureau d'un écrivain déjà célèbre, avant de le voir interrompre son quotidien par un simple article de journal. D'à peine 300 mots. Puis... Nous l'avons accompagné jusqu'au Kansas, où il allait consacrer près de six années de sa vie à tenter de comprendre ce qui s'était réellement passé cette nuit-là. De cette enquête est né un livre qui allait transformer durablement la manière d'écrire le réel. Et c'est peut-être ça qui fait que Deux Sans-Froids continue de fasciner aujourd'hui. Bien sûr, on y trouve un crime, une enquête, une traque, un procès, mais si le livre nous accompagne encore plus d'un demi-siècle après sa publication, c'est probablement pas pour connaître l'identité des meurtriers, on la connaît. Depuis le départ, la véritable question, elle, est ailleurs, elle concerne notre manière de raconter le monde. Car dès l'instant où l'on choisit un point de vue, où l'on décide quels détails montrer, quels silences conserver, et dans quel ordre raconter les événements, on produit déjà un récit. On donne une forme, une structure aux faits, et c'est dans cet espace, entre la rigueur du journalisme et la liberté de la littérature, que Truman Capote a construit une œuvre absolument singulière. Je conseillerais ce livre à celles et ceux qui aiment les grands récits, bien sûr, mais aussi aux personnes qui s'intéressent au journalisme, à l'histoire littéraire ou même aux affaires criminelles racontées avec intelligence. Si vous appréciez les histoires de True Crime, vous découvrirez ici un texte qui a profondément influencé le genre. Et si vous venez avant tout pour la littérature, vous trouverez un écrivain capable de transformer une enquête en véritable expérience de lecture, sans jamais oublier que derrière chaque fait divers se trouvent des êtres humains. Merci d'avoir écouté cet épisode de Brume littéraire. Si ce voyage vous a plu, vous pouvez soutenir le podcast très simplement en vous abonnant et en laissant une note de 5 étoiles sur Spotify ou Apple Podcast. 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