- Speaker #0
Bonjour, bienvenue chez Cerveau Puissant, un podcast né d'une intuition. Rien ne commence jamais comme on l'imagine. Ni par une réussite, ni même par une décision, mais plus souvent par une faille. Et aussi, et heureusement, des prises de conscience qui transforment. Ici, les trajectoires de nos invités ne sont pas là pour nous impressionner, non pas du tout. Elles sont là pour comprendre et pour se rappeler surtout que tout peut se transformer, Et tout peut toujours tout changer. Aujourd'hui, je reçois une femme qui a plusieurs vies. Elle est urgentiste, elle est médecin, elle est chanteuse. Bonjour Abigail Déby. Bonjour Elsa. Merci d'être dans Cerveau Puissant. Merci d'être avec nous. Je ressentais effectivement, moi, une urgence de vous avoir sur ce plateau, dans ce podcast. J'avais envie de comprendre ce que l'hôpital raconte de notre société et surtout... Ça fait depuis plusieurs années maintenant que les soignants tirent cette fameuse sonnette d'alarme. Donc nous, on est là, on vous écoute, allez-y, racontez-nous la réalité des urgences aujourd'hui.
- Speaker #1
Oui, c'est un sujet, en fait, ce qui est un peu dommage, c'est que l'hôpital public est un peu délaissé, délaissé du discours médiatique, même si tous les Français se rendent bien compte qu'il n'est plus ce qu'il était avec le système de santé et en grande souffrance. Et c'est très dommage qu'on attende souvent les crises sanitaires. comme la pandémie, les viges, les mille grippes, et puis maintenant les épisodes caniculaires extrêmes, pour se dire, non mais on ne peut pas continuer comme ça. Et donc nous, on est habitués puisqu'on est urgentistes, donc on travaille toujours dans cet afflux tendu. Mais là, on atteint un point de rupture où tout le monde se met en danger. Les patients, leurs familles et nous-mêmes soignants, en fait, on est exténués.
- Speaker #0
Mais qu'est-ce que ça veut dire justement, quand vous dites on se met en danger, tout le monde est en danger ? Qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? On sait qu'il n'y a pas assez de lits, c'est ça ? C'est quoi d'autre ?
- Speaker #1
Il y a plein de facteurs pour expliquer la crise. Si on parle du point de vue des urgences, c'est très intéressant en fait les urgences, parce que c'est l'épicentre de tout ce qui dysfonctionne. Et comme c'est l'endroit où il y a toujours de la lumière et où on peut accéder sans rendez-vous, finalement c'est le dernier endroit où on va aller quand on est en détresse. Et pas qu'en détresse physique, on se rend bien compte en fait que... C'est aussi une salle d'attente des urgences, c'est un concentré de tous les problèmes de la société. C'est-à-dire tous les gens les plus vulnérables, les plus faibles, les laissés pour compte, les plus pauvres, les patients sans domicile, les femmes victimes de violences, les malades psychiatriques, les gens qui n'ont pas de médecin traitant. Il faut quand même rappeler qu'il y a plus de 6 millions de personnes qui n'ont plus de médecin traitant. Tout le monde va se retrouver aux urgences, ceux qui n'ont pas trouvé, qui n'ont pas les moyens de se soigner ailleurs. Et donc nous, depuis notre position des urgences, on voit tout ce qui ne va pas.
- Speaker #0
C'est ça.
- Speaker #1
Les gens âgés, les gens très seuls. Souvent, tout ça, ça va...
- Speaker #0
J'ai vu qu'il y avait 21 millions, effectivement, de personnes qui vont chaque année aux urgences.
- Speaker #1
Effectivement. Et en fait, les urgences, aujourd'hui, c'est devenu un vrai goulot d'étranglement. Et pour comprendre pourquoi ça ne va pas et pourquoi les gens restent sur des brancards pendant des heures et des heures, il faut voir ce qui se passe avant, qui ne va pas, et ce qui se passe après. Et en fait, du coup, on est dans un vrai goulot d'étranglement.
- Speaker #0
Alors avant ?
- Speaker #1
Alors avant, on l'a dit déjà, les gens n'ont plus de médecin traitant. Il y a plein de décisions qui ont été prises et qui ont été de mauvaises décisions, notamment le numerus clausus dont on entendait beaucoup parler, c'est-à-dire le fait de limiter le nombre de médecins. Moi, quand j'ai commencé médecine, on était 700 à passer le concours, il y avait 90 places. Et puis là, aujourd'hui, la plupart des médecins traitants ont pris leur retraite et il y a plein d'endroits où il n'y a pas de médecins traitants. Donc ça, c'est une première chose. Où va-t-on en premier recours ? Les médecins d'aujourd'hui n'ont plus envie de travailler comme leurs aînés. On se rappelle un peu de nos médecins généralistes quand on était petits, qui se déplaçaient chez nous, qui gardaient jour joignable, qui étaient là les biens de toute la famille. Voilà, c'est le médecin de toute la famille. Ils n'avaient pas trop de vie personnelle, ils étaient toujours là le week-end. Aujourd'hui, et on ne peut pas les blâmer, les médecins ont envie d'avoir une vie aussi. Il n'y a plus vraiment de garde. Il y a des dispensaires, etc. Mais il n'y a pas trop de garde en médecine de ville, pas trop de continuité de soins. Donc passer une certaine heure, à part les urgences, SOS médecins, tout ça, auxquels tout le monde ne peut pas accéder parce que ça coûte quand même une certaine somme. il n'y a plus de médecin. Ça, c'est une première chose. La deuxième chose, c'est l'accès aux spécialités. Il y a plein de spécialités qui sont un peu désertées. Et donc, la plupart des gens, quand ils n'arrivent pas à avoir un rendez-vous, par exemple, pour voir si vous êtes en détresse psychologique et que vous voulez voir un psychiatre, dans certains endroits, pour accéder au CMP, c'est 12 à 18 mois d'attente. C'est terrible. Voilà. Il y a plein de spécialistes qui ne prennent pas de nouveaux patients. Les dermatologues. C'est très, très, très compliqué. Donc, il y a plein de patients qui, juste, n'ont pas recours aux soins. Et après... Si on regarde les choses de façon plus globale, on se rend bien compte qu'on est dans une société qui est fracturée, où la solitude augmente, où en fait il n'y a pas assez de liens intergénérationnels. Et du coup, par exemple, les personnes âgées, elles peuvent être très seules. Il y a les patients qui sont en EHPAD, bien sûr, mais il y a aussi beaucoup de gens. Nous, tous les jours, on voit des personnes très âgées qui vont par exemple tomber chez eux. Et on va les retrouver trois jours plus tard, puisque la gardienne va frapper. Oui, c'est la perte d'aide. Un neveu va appeler une semaine plus tard. C'est dramatique. Et en fait, on se rend compte aussi que collectivement, cette solitude, elle est mortifère, en fait. Et si on arrivait à avoir plus de liens avec son voisin, avec sa famille quand on le peut, etc., il y aurait aussi beaucoup de choses qui se passeraient autrement. Et puis, on est dans un moment, on voit bien, on est dans un moment de crise, de crise économique. d'inflation énorme. La population devient de plus en plus précaire, de plus en plus angoissée par les crises politiques, économiques, climatiques, qui n'en finissent pas. On a l'impression de vivre dans une crise permanente et ça, ça engendre énormément de détresse. On voit aussi beaucoup de détresse psychique, psychiatrique. Les troubles psychiatriques, on sait que ça a explosé après le Covid. Aussi parce qu'on en parle plus, la santé mentale est devenue grande cause nationale. On peut en parler, bon, ça c'est encore un autre sujet. Donc il y a tout ça en fait. On voit bien que tout le monde est... en grande souffrance. Et finalement, où peut-on aller quand on n'a plus nulle part où aller ? On va aux urgences. Et après, l'aval, c'est toute une série de décisions un peu technocratiques, très brutales, qui ont voulu faire de l'hôpital un endroit rentable. Un patient ne peut pas être rentable. On ne peut pas chercher à rentabiliser la santé. Ça n'existe pas. Et donc, une des mesures phares qui avaient été prises, c'est en 2004, c'est ce qu'on appelle la T2A. C'est la séparation à l'activité. C'est-à-dire qu'on a décidé Au lieu de financer l'hôpital avec un budget global adapté aux besoins de la population, on s'est dit, en fait, plus l'hôpital produira de soins coûteux, plus on le financera. Donc en fait, ça a encouragé les chefs de service et les établissements à être rentables. Et ça est productif, mais c'est horrible en fait de penser comme ça. Donc on essaye de faire, en langage médical, on parle de faire tourner, c'est-à-dire, il faut que les patients... Parfait. Le vite possible. Faire beaucoup de soins techniques. Essayer vraiment des soins techniques. De la chirurgie, des actes qui vont coûter de l'argent, en fait, finalement. Et donc, qu'est-ce qui va se passer ? C'est que plus on raisonne comme ça, plus les spécialités qui nécessitent du temps, de l'accompagnement, et des choses qui ne sont pas chiffrables, par exemple la psychiatrie, la gériatrie, où c'est vraiment un ensemble de choses qu'il faut prendre en compte, et pas seulement la maladie à l'instant T, en fait. les urgences, les soins palliatifs, tous ces secteurs-là vont souffrir énormément parce qu'ils ne sont pas rentables. Et donc la T2A, ça a fait énormément de mal à l'hôpital. Et puis après, on a décidé aussi de fermer des lits. Il y a 80 000 lits d'hôpital qui ont fermé durant ces dernières décennies. Et pourquoi ? Pourquoi ? Malheureusement, c'est difficile à dire parce que pour moi, ça va complètement à l'encontre de ce qu'il faudrait. On a une population qui vieillit dans quelques années. plus d'un tiers de la population aura plus de 65 ans, plus d'un Français sur deux aura au moins une, deux, trois maladies chroniques, puisque maintenant, grâce au progrès de la médecine, puisqu'on ne peut pas toujours être dans le négatif, on sait qu'on peut vivre une vie entière avec des maladies avant qui étaient potentiellement mortelles, graves ou qui altéraient l'espérance de vie. Là, ce n'est plus le cas. Mais du coup, OK, on fait des progrès techniques et après, on ne veut pas accompagner les gens pour qu'ils puissent vivre correctement et on ne peut pas les soigner correctement. Et donc, pourquoi on a fermé des lits ? Je ne sais pas. Parce que ce n'est pas rentable, tout simplement. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que nous, ça nous arrive parfois de commencer une garde et d'avoir aucun lit dans l'hôpital. C'est tout le temps. Mais parfois, il n'y a pas un lit de psychiatrie dans toute l'île de France. Donc, un patient va arriver, par exemple, dans un état d'agitation extrême, délirant, suicidaire, agité. Il n'est pas compliant parce qu'il est en détresse. Il fait une crise psychotique, par exemple. On va devoir le sédater. On va l'attacher. On va le mettre dans un box d'isolement. Et puis, ce qui devrait être une mesure très, très temporaire et qu'on devrait lever le plus vite possible, peut se prolonger pendant... 1, 2, 3, 4 jours, non pas parce que l'état du patient le nécessite, mais parce qu'il n'y a pas de part où aller,
- Speaker #0
c'est ça.
- Speaker #1
Et donc, on devient maltraitant en permanence.
- Speaker #0
C'est ça, vous parlez beaucoup justement de cette maltraitance en fait, que les médecins sont en train de devenir alors qu'ils n'ont pas du tout envie de l'être, évidemment.
- Speaker #1
Non, bien sûr que non. Après, voilà, ce qui est sûr, c'est qu'on devient, nous, on est finalement les vecteurs de tous les dysfonctionnements. Il y a des choses qu'on ne peut pas faire. Moi, j'ai besoin d'un temps minimal à accorder à chaque patient. Si on me demande de voir 100 patients pendant une nuit au lieu de 30, forcément ça va altérer la prise en charge. On fait des choses qui relèvent de l'impensable, c'est-à-dire on peut accompagner quelqu'un dans ses derniers moments de vie, presque dans un couloir en fait, dans un brancard. C'est horrible, c'est vraiment horrible. Et donc on devient vraiment, oui, maltraitant contre notre gré. Et c'est vraiment une maltraitance médicale qui parfois relève même de la négligence. parce que il y a Juste, on ne peut pas physiquement s'occuper de tous les patients qui arrivent. Et que si on répartissait la charge autrement, parce que les mesures existent, elles ne sont pas très compliquées. En fait, il s'agit juste de réfléchir aux évolutions démographiques, aux évolutions de la société. aux évolutions aussi de la démographie médicale. Et tout ça ensemble, c'est pas que... En fait, c'est ça qu'il faut comprendre, c'est que c'est pas qu'une question d'argent. Et c'est horrible aussi de se dire qu'il y a un vivier de force. Les soignants, pour la plupart, ils ont la vocation. Mais quand on travaille en permanence contre sa vocation, au bout d'un moment, on peut craquer. Donc moi, je sais que je suis toujours... Comment dire ? Je quitterai jamais l'hôpital. En tout cas, c'est pas dans mes projets. J'arrive pas, j'ai une sorte d'addiction très puissante. qui me lie à l'hôpital. J'aime encore la nuit, même si je pense qu'il va falloir que j'arrête un moment de faire des gardes. Mais j'aime l'hôpital. C'est comme une seconde maison pour moi. Je suis très attachée à l'hôpital public. J'aime le fait de soigner. Par exemple, j'ai travaillé à Bichat pendant des années et j'aimais le fait que vous soyez ministre, et c'est des vraies histoires, que vous soyez ministre, star de la chanson, homme d'affaires ou SDF ou sans-papier, personne migrante, travailleuse du sexe, on vous... On s'en fiche parfois, on se moque des gens dont on n'avait même pas le prénom, les M. X et Mme X, et on s'en fiche. Et ça, je trouve que c'est merveilleux, et c'est toute la grandeur d'une société si on arrive à faire ça. Mais on voit maintenant des choses que moi je voyais très peu avant, on voit beaucoup d'abandon, des gens qui abandonnent le soin, qui ne partent pas, par exemple, pour faire autre chose. Ils partent pour prendre une autre direction, ils abandonnent complètement la carrière. Parce que tu n'allais pas l'écouter ? Parce que c'est trop difficile, redurre. C'est trop difficile que les gens portent plainte. On a toujours un peu cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Qu'on subit aussi beaucoup d'agressivité, voire d'agression. Moi, j'ai déjà été agressée physiquement. Parce que non pas par des patients mécontents, mais par exemple, justement, des gens en détresse psychiatrique. Comme on ne peut pas les surveiller, qu'on ne peut pas les apaiser, qu'ils ne vont pas là où ils devraient être pour être soignés. Ils peuvent devenir violents. Les familles. Oui, carrément, c'est un câble. Parce qu'on les laisse des heures et des heures sans nouvelles. Et puis quand vous voyez votre grand-mère sur un brancard, parfois à faire des escarres au bout de trois jours, qu'on ne peut même pas donner à manger, on ne donne pas à boire, on ne calme pas la douleur, les gens tombent. C'est horrible. On comprend les gens. Mais il faut avoir quand même une sacrée force pour travailler dans des conditions pareilles et pour essayer de sauver les meubles. Donc oui, c'est très difficile.
- Speaker #0
Et alors là, avec la canicule, qu'est-ce qui se passe en plus ?
- Speaker #1
En fait, il faut penser à un système qui est déjà en crise et auquel on rajoute une crise extrême, mais qui ne touche pas que les patients, elle touche les soignants aussi. Parce que quand vous travaillez dans un hôpital qui est climatisé à moitié, mal climatisé, avec des équipements un peu vétus, donc la clim tombe en panne et que vous travaillez, vous êtes vous-même exténué, c'est extrêmement compliqué. Et en fait, avec la canicule, on a eu un afflux de patients en plus, sachant qu'on a déjà... jamais assez de lits pour hospitaliser les gens et qu'il y a déjà des patients qui attendent des jours et des jours et parfois on fait rentrer à la maison, on trouve des solutions, des pisalets, on fait rentrer les gens alors qu'ils sont déjà dans un état un peu précaire, etc. Et bien là, on s'est retrouvés avec besoin de 15 à 20% de lits en plus. Les patients de plus de 75 ans, leurs passages ont doublé et ces patients-là, ils nécessitent du temps sur des problématiques un peu complexes. Parfois, ils arrivent à l'hôpital et on sait que peut-être qu'ils ne rentreront jamais chez eux ou ils auront besoin de mois et de mois. Il y a eu beaucoup d'aménagements pour pouvoir rentrer peut-être un jour à la maison. Et donc, on s'est retrouvés dans un moment de tension indescriptible. Et puis aussi, il y a eu toutes les consultations. Il faut savoir que la crise climatique, elle est anxiogène pour tout le monde. Jeune, femme, vieux. Et donc, pareil, beaucoup plus de détresse psychique. Et puis, tous les malades chroniques qui vont décompenser, parce que quand il fait très chaud, on se déshydrate. Nos médicaments vont avoir différents effets. On peut se mettre à tomber, faire des malaises. Il peut se passer vraiment plein de choses. Tous les malades les plus fragiles le sont encore plus et peuvent décompenser. Et puis après, il y a aussi, et peut-être que c'est une forme de déni qu'on peut bien comprendre, parce qu'on n'a pas envie de se dire que le monde change vraiment totalement. Et en fait, on a eu des patients jeunes qui surestiment complètement leur force et ne pensent pas que finalement, une température à 40, c'est dangereux. En tout cas, ça nécessite des aménagements. Et qu'on ne peut pas faire du sport, on ne peut pas courir comme avant, on ne peut pas faire la mbette à 14h, boire de l'alcool, etc. Donc nous, on a été vraiment au centre de cette période qui est folle. Et en plus qui continue, parce qu'il y a des répliques. On le voit bien, même quand on est relativement en bonne santé, on est tous très fatigués après cet épisode. On sait que ça va revenir, il y a l'anxiété en plus. Et donc, on voit bien qu'on est tous dans un moment un petit peu de flottement et qui n'est pas... confortable, à la fois physiquement et moralement, je dirais.
- Speaker #0
Et vous faites comment alors pour encaisser ?
- Speaker #1
Moi, je pense que j'ai la chance d'avoir une vie artistique et je pense vraiment... que ça fait presque 20 ans que je suis urgentiste, à temps plein. Je ne me suis jamais arrêtée, sauf des événements de vie heureux comme la naissance d'un enfant. Mais je pense que le fait d'avoir une vie à l'extérieur, d'avoir la musique, d'avoir les chroniques que je peux faire, qui m'aident à...
- Speaker #0
Parce que vous êtes aussi journaliste à la télévision. Urgentiste, mais pas à la télévision. Oui,
- Speaker #1
tout ça, j'écris. et donc je m'évade beaucoup dans l'imaginaire, dans la création j'écris aussi sur les urgences, sur ma vie de médecin, etc j'ai un amour de la vie, j'aime la littérature et tout ça, ça m'aide énormément et je pense que c'est très important de le dire parce que pendant très longtemps, il y a eu cette idée qu'on entrait en médecine un peu comme si on entrait en religion ou si on entrait dans l'armée il y avait quelque chose qui relevait du sacerdoce et dire par exemple qu'on voulait avoir une vie à l'extérieur et qu'on voulait des horaires à peu près fixes c'est qu'on... On ne veut pas tout donner. On n'est pas... On ne veut pas... En fait, les soignants n'ont pas forcément envie d'être des héros. C'est... En fait, si on nous donne les conditions, des conditions de travail normales, ce sera un métier pas tout à fait comme les autres, mais qu'on pourra exercer tranquillement, sereinement. Dire vous êtes des héros, c'est aussi se dédouaner quelque part de nous donner des conditions de travail acceptables. Bien sûr. Donc, moi, en tout cas, ce qui m'a aidée, c'est déjà l'amour de mon métier, le fait que je reste fascinée par... Le spectacle de la vie humaine dans tout ce qu'elle a de plus trivial et de plus incroyable. Parce que finalement, au bout de 20 ans, 25 ans dans les hôpitaux, je n'ai toujours pas percé le secret de la vie. Pourquoi on tombe malade ? Pourquoi on guérit ? Pourquoi on meurt ? Qu'est-ce qui se passe aux derniers instants ? Comment la maladie réorganise toute la vie ? Qu'est-ce qui se passe ? Je ne peux pas m'enlacer de tout ce que je vois, de tout ce que les gens me racontent, de tout ce que je perçois. Il y a ça. qui ne cessera de me fasciner. Et puis après, il y a le fait que j'arrive quand même à protéger, il y a une forme de dissociation qui est nécessaire. Et de me dire qu'un soignant ne peut pas porter tous les dysfonctionnements sur ses épaules. Il faut savoir dire que ce n'est pas de ma faute. Moi, je dis tout souvent aux patients pardon, parce que de toute façon, qui va leur dire si ce n'est pas le soignant qui est en phase 2 ? C'est le ministre de la Santé, ce n'est pas le gouvernement, ce n'est pas le directeur de l'hôpital, donc pardon. je vous comprends, je suis désolée, ça me fait souffrir aussi mais ça c'est pas de ma faute je peux pas vous trouver un lit qui n'existe pas je peux pas trouver une chambre si on n'a pas voilà, donc c'est ça, c'est tout ce travail justement,
- Speaker #0
dans ces moments-là, il n'y a pas des moments de craquage quand on dit à quelqu'un, il n'y a pas de lit comment on le vit ça ? après c'est tout notre travail le temps de garder le lit oui,
- Speaker #1
au bout d'un moment, il y a forcément, heureusement Alors, il y a toujours des situations qui nous touchent plus, mais c'est vrai que parfois, 24 heures de garde, on voit des choses que la plupart des gens ne verront peut-être pas dans une vie entière.
- Speaker #0
Justement, qu'est-ce que ça vous a appris sur l'être humain, d'être urgentiste ?
- Speaker #1
Ça m'a appris la nécessité de la jouer collectif. Et c'est peut-être ça, en fait, qui nous manque le plus. Parce que beaucoup de problèmes de santé arrivent aussi à cause de l'isolement, de la précarité, etc. et aussi du fait que... Comment expliquer ça ? Je me dis, finalement, les malades qui s'en sortent le mieux sont souvent les plus entourés, les plus optimistes, ceux qui ont la chance d'avoir une famille auprès d'eux. Et puis, en fait, les endroits où ça marche le mieux, c'est quand il y a un réseau de solidarité qui peut être amical, qui peut être associatif, qui peut être ça. Et en fait, je trouve qu'on est dans une société, mais moi-même, je trouve qu'on est tellement individualiste, on a refermé complètement... nos unités familiales, on vit tous dans des espèces de bulles très fermées qui ne se rencontrent jamais. Et en fait, je me suis dit, quand je vois toutes les souffrances dont je suis témoin au quotidien, je me dis, oui, c'est ça que ça m'a appris. C'est que collectivement, il y a quelque chose à repenser. Et que probablement, en fait, la crise de l'hôpital, c'est aussi une crise existentielle. C'est qu'on ne sait pas pourquoi on vit tous ensemble, en fait, on ne sait plus pourquoi. Et des choses qu'on pourrait considérer comme un sacerdoce, comme par exemple s'occuper d'un parent âgé, consacrer du temps aux petits-enfants. Je ne sais pas comment l'expliquer parce que moi, c'est des questions qui me touchent énormément et je pense que tout se rejoint. En fait, la façon dont on traite les gens aux deux extrêmes de la vie, les gens les plus fragiles, finalement, on n'a pas compris que c'était ça qui rendait probablement le plus heureux. Parfois, ce n'est pas possible si on a une famille toxique, etc. Mais moi, par exemple... et vous me demandiez comment j'ai tenu. J'ai tenu aussi parce que j'avais... J'essaye d'emprunter des chemins de traverse qui me font découvrir. Souvent, c'est vraiment à la marge qu'on découvre des choses extraordinaires qui vont nous aider à penser le commun après. Et moi, par exemple, quand je suis devenue maman, j'ai été fascinée aussi par le spectacle de l'intelligence qui grandit, de la vie, de la transmission, etc. Et parallèlement, à ce moment-là, je ne faisais presque plus de musique. Évidemment, je n'étais pas chroniqueuse à la télé. J'étais maman et urgentiste. Et j'ai fait de l'école à la maison à mon fils jusqu'à ce qu'il rentre au collège. Et donc, quand je sortais de garde, j'étais avec lui et ça m'a appris énormément de choses aussi. Alors bien sûr, ce n'est pas un modèle qui est réplicable partout. Mais je me suis dit, si on travaillait tous collectivement moins et qu'on avait un jour ou deux à le consacrer par semaine aux autres, je suis persuadée qu'on serait plus heureux. Et aussi dans ce lien entre les générations. Par exemple, on voit qu'aujourd'hui, il y a des modèles un peu expérimentaux. où on va mettre une crèche et un EHPAD ensemble. Et on voit bien que ça marche très, très bien. Et que, voilà, c'est vraiment ça que je me dis. Je me dis qu'il y a quelque chose à repenser dans nos façons de vivre. Et aux urgences, je le vois tous les jours.
- Speaker #0
Oui, vous le voyez. Qu'est-ce qu'on peut faire, nous, pour aider des soignants, par exemple ?
- Speaker #1
Je ne sais pas si on peut faire...
- Speaker #0
On vous a applaudi pendant le courrier. Et puis après, on vous a oublié. On a dit, hop, on rentre. Allez, ça y est,
- Speaker #1
c'est bon. Moi, je suis dans un moment de grande révolte. Et je pense que maintenant, une fois qu'on a donné l'alerte, il ne s'agit pas non plus de rester dans une position accablée, en se disant qu'on ne peut rien faire, etc. Je pense que le changement viendra. Si le changement, il advient, il est citoyen, il est politique. Il faut bien comprendre que soignant, patient, on est tous ensemble en fait, en vérité, il n'y a rien de plus commun. On sera quasiment tous touchés par la maladie à un moment ou à un autre, que ce soit pour nous ou pour un de nos proches. Donc en fait, il faut comprendre qu'il faut un grand soulèvement et de se dire qu'on mérite une société qui prend soin des plus fragiles, que c'est vraiment ça qui fait la grandeur d'une nation en fait. juste l'économie, etc. Et que de toute façon, il va falloir qu'on change de paradigme. On le voit bien que de toute façon, ce modèle-là, il n'est pas vivable au sens littéral du terme. On le voit bien avec le climat, etc. Et donc, pour aider les soignants, je pense que collectivement, il faut inventer de nouvelles façons de vivre. Plus tranquille, plus tournée vers l'autre et plus respectueuse de la vie, mais de toute forme de vie finalement. C'est ce que je pense.
- Speaker #0
Qu'est-ce qu'on peut faire pour éviter de surcharger justement les urgences avec la canicule qui revient ? Quels sont les conseils que vous pourriez nous donner ?
- Speaker #1
Oui, alors, je pense que c'est toujours un peu difficile parce que ça dépend beaucoup de nos conditions de vie. Contrairement à ce que certains disent, non, Bernard Arnault ne vivra pas la canicule de la même façon qu'un étudiant qui est sous les toits. Mais maintenant, si on a un problème de santé, on peut peut-être essayer d'anticiper un petit peu avec son médecin traitant, notamment si on prend des traitements, si on a une maladie chronique, etc. Ça vaut la peine de demander des conseils, peut-être un petit peu en anticipant, entre deux vagues de chaleur, pour dire... Voilà, quels sont les signes qui doivent m'alerter ? Quels sont les signes de décompensation de ma maladie ? Qu'est-ce que je fais de ces médicaments ? Est-ce que je les prends en même dose ? Est-ce que je les arrête ? Est-ce que je suspends ? Donc ça, c'est très très important. Deuxièmement, il faut ralentir. Je pense qu'une des erreurs, c'est de se dire qu'on ne va rien changer à notre mode de vie et que par cette forme d'aveuglement, on arrivera à s'en sortir, peut-être parce qu'on n'a pas envie de voir le réel. Et ça, je le comprends très bien, c'est extrêmement anxiogène. Donc c'est un moment pour ralentir totalement. si on peut décaler ces activités. par exemple on parle beaucoup du sport et on a beaucoup critiqué les gens qui disaient mais non mais ils continuent à courir etc faut bien qu'on ait des exutoires dans cette vie de fou qu'on mène donc moi je comprends qu'on ait besoin du sport moi même j'en ai besoin mais à ce moment là il faut décaler un petit peu parce que il faut quand même les effets tellement bénéfiques du sport par exemple pour la santé mentale ils sont très importants dans un moment de crise si en plus on n'a pas de soupape de décompression ça peut aller encore plus mal donc juste Merci. faire un peu moins.
- Speaker #0
Juste, on ne court pas à midi. On ne court pas à midi,
- Speaker #1
on court très tôt le matin et on s'inspire peut-être des modes de vie d'autres pays qui vivent sous ces chaleurs extrêmes. Juste, nous, c'est que nos conditions ne sont pas... Un, on n'y est pas habitués physiologiquement et aucune de nos infrastructures, finalement, n'est pensée, Paris n'est pas pensée pour qu'on vive sous 45 degrés. Mais on vit très tôt le matin, on s'arrête un petit peu et on boit beaucoup, on boit beaucoup d'eau, évidemment. On n'attend pas d'avoir soif pour boire parce qu'il y a plein de choses qui peuvent altérer les signaux de soif, notamment des traitements. Avec l'âge, on ressent moins la soif aussi. Et donc, c'est vraiment des conseils de bon sens. Et puis après, profiter de chaque moment un petit peu d'accalmie pour réfléchir à comment on peut aménager sa vie. Mais dire ça, c'est aussi d'une position de personne privilégiée parce que je sais qu'il y a plein de gens qui n'ont pas les moyens de penser de faire des aménagements dans leur domicile. Il y en a qui n'ont pas le choix que de travailler sous des chaleurs extrêmes. Et voilà, il faut savoir que malgré tout, aux urgences, on sera toujours là en cas de besoin et qu'il ne faut jamais hésiter à demander un conseil médical, même si ça prend énormément de temps et que parfois les heures... d'attente avant de voir le médecin ?
- Speaker #0
Aujourd'hui, les heures d'attente dans les urgences, c'est combien de temps ?
- Speaker #1
C'est impossible à dire parce que ça dépend. Ça dépend des moments. Par définition, les urgences, c'est imprévisible. Ce qui est inquiétant, c'est que parfois, on arrive à des délais d'attente qui dépassent les 10 heures, 12 heures pour voir le médecin. Et avant, pour ces patients-là, souvent, c'était des patients qui... En fait, quand vous arrivez aux urgences, un infirmier va faire un premier tri et puis va, en fonction de paramètres... plus ou moins, enfin objectif, il va déterminer la zone des urgences où vous devez aller et alerter les médecins en fonction de la gravité. Voilà, ça va de 1 à 5. 1, c'est une urgence vitale, il faut que le médecin vienne tout de suite. Et 5, c'est ce qui relève de la consultation où, voilà, vous auriez, en théorie, si le système fonctionnait bien, vous n'auriez peut-être pas dû venir aux urgences, peut-être juste voir un médecin généraliste. Or, on sait que ce n'est pas possible. Et avant, les patients qui étaient ce qu'on appelle tri-5, c'est-à-dire qui relevaient de la consultation, ils attendaient 1h, 2h, 3h, 4h et la plupart du temps, ils partaient. Ce que je vois depuis des années, c'est que les gens, ils restent. Ils restent 12h, 13h, 14h pour quelque chose qui est totalement bénin parce qu'ils savent qu'ils n'ont pas d'autres moyens d'y aller. On parle de la téléconsultation, ce n'est pas adapté pour tout. Tout le monde n'a pas les moyens. Effectivement, il y a des médecins qui restent accessibles, mais ceux qui sont les plus accessibles, c'est aussi parfois les plus chers. Tout le monde n'a pas du tout les moyens d'aller voir un praticien qui pratique des dépassements d'honoraires. Et vraiment, là, ce qu'on voit, c'est que... Et puis, l'autre mouvement qui est très inquiétant, c'est que parfois, on voit des gens dont le motif de consultation nécessitait vraiment un avis médical des soins, voire une hospitalisation, et ces gens-là, ils partent. On les appelle dans la salle d'attente, au bout de quelques heures, ils ne sont plus là. Où sont-ils ? Donc, on sait que des gens vont mourir faute de soins. C'est vraiment un message très important, et ce n'est pas une exagération, mais il faut que ça nous incite, en fait, à une colère constructive, et que ça se traduise après dans les urnes, et et par des changements politiques, et par une réflexion globale, au clair en fait, parce qu'il n'y a rien de plus fédérateur que la santé. Et en fait, aujourd'hui, on meurt de ne pas voir le médecin, de voir le médecin trop tard, ou d'être pris en charge dans de mauvaises conditions, à l'hôpital comme ailleurs.
- Speaker #0
Abigail, j'avais une dernière question. Je vous ai repérée il y a quelques années, parce que vous chantiez auprès des patients. Vous chantez encore pour les calmer ?
- Speaker #1
Ça m'arrive de temps en temps. C'est devenu quand même difficile parce qu'après 12 heures d'attente, les gens, ils n'ont pas envie d'un gospel. Tu imagines ? Mais ce qui est drôle, en fait, c'est que dans un système qui est très fracturé, il faut trouver du lien. Et ce qui est génial, c'est que parfois, maintenant, ça arrive que les gens me reconnaissent. Du fait que je fais partie du groupe Les Soyantes ou qu'ils m'aient vu faire une chronique à la télé. Et ce petit lien-là, ça remet de l'humanité. de l'humanité dans le geste médical, dans la consultation, etc. Donc oui, après, je ne peux pas dire que je chante au quotidien pour les patients, mais le groupe Les Soignantes va sortir un nouvel album bientôt et on espère que ce sera à nouveau l'occasion de rencontrer des patients, des soignants, des gens partout. C'est un projet qui est fantastique, parce que c'est un miroir. Les gens projettent sur nous ce qu'ils veulent. Les soignantes,
- Speaker #0
c'est plusieurs urgentistes comme vous ? Pas qu'urgentistes. Ah d'accord.
- Speaker #1
Au départ, on était trois. Maintenant, on n'est plus que deux. Je suis en duo avec une femme merveilleuse qui s'appelle Dr Aïcha Ndoye, qui est chirurgienne gynécologue, qui est spécialisée dans le cancer du sein, qui ne fait pas que ça, mais qui, elle, chante pour endormir ses patientes avant l'anesthésie, celles qui ont du mal, qui sont stressées par l'opération, qui ont du mal à se relaxer. Et elle a remarqué, en fait, et ça s'est prouvé, c'est même validé scientifiquement, que quand on s'endort apaisé avant une opération, on consomme moins de médicaments pour la douleur, moins d'anesthésiants, on se réveille plus apaisé. Et maintenant, dans sa feuille de consultation pré-opératoire, il y a « Est-ce que vous voulez une chanson ? » Je trouve ça merveilleux.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
c'est merveilleux. On chante ensemble. Et donc, on avait sorti un album, un premier album qui s'appelle « Les voix du cœur » , qu'on trouve toujours partout, et dont les bénéfices vont en partie à la Fondation de France pour... financer des projets d'humanisation des soins. Donc ça aide à la fois les soignants, les patients et leur famille. Et on essaye juste le fait de s'appeler les soignantes, ça remet en fait notre profession un petit peu sur le devant de la scène et ça ouvre des conversations. Et ça a été l'occasion de faire des choses extraordinaires comme chanter pour les enfants malades à Necker, chanter pour des personnes très âgées dans des EHPAD, rencontrer des gens partout en France, s'associer à des causes caritatives. Et vraiment, ça a changé ma vie.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Abigail Déby. Merci pour votre humanité. Merci pour votre métier. Même si je sais que... Vous n'aimez pas qu'on vous le dise, mais quand même, mes yeux gentils sont des héros, vous êtes une héroïne ! Merci beaucoup ! Merci, vraiment, on a besoin de vous.
- Speaker #1
Merci.
- Speaker #0
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