- Speaker #0
Bienvenue chez Cerveau Puissant, le podcast des phrases qui réveillent. Un espace où l'on parle de ce qui façonne une vie, des pas qu'on dépasse, des mots qui sauvent, des chocs qui révèlent, des valeurs qui tiennent debout. Chaque semaine, je vais chercher la phrase fondatrice d'une personnalité. Une phrase qui a construit, brisé, transformé ou sauvé. Parce que certaines paroles deviennent des boussoles, parce que tout commence par une prise de conscience, parce que chacun porte en lui une lumière en attente. Merci pour votre soutien. incroyable depuis le lancement de Cerveau Puissant. Likez, commentez, partagez et boostez sur Youtube. C'est comme ça qu'on va continuer à grandir avec vous. J'ai la chance d'être soutenue pour ce podcast par l'agence de communication Surf. Aujourd'hui, je reçois Guillaume Erner. Chaque matin, vous réveillez la France en lui demandant non pas seulement de s'informer, mais de comprendre. À une heure où beaucoup cherchent à capter l'attention, vous cherchez à élever le regard. Vous avez fait de l'intelligence un rendez-vous quotidien et même un plaisir. On vous écoute comme on apprend, sans toujours s'en rendre compte. Depuis votre prise d'antenne en 2015, les Matins de France Culture sont passés de près de 500 000 auditeurs quotidiens à presque 1 million. Ce chiffre dit beaucoup. Il dit la confiance, la fidélité et surtout, cette vérité précieuse. Les auditeurs n'ont pas seulement besoin de bruit, de clash ou de simplification. Ils ont besoin de voix qui tiennent, des voix qui éclairent, des voix qui donnent envie de penser plus loin. Et vous êtes devenu l'une de ces voix. Une voix familière, exigeante, cultivée, qui accompagne les réveils, les trajets, les premières pensées du jour. Une voix qui fait entrer chaque matin dans la conversation des chercheurs, des écrivains, des artistes, des historiens, des témoins. Une voix qui rappelle que l'intelligence peut être vivante, accessible. incarnée, jamais intimidante. Guillaume Erner, vous êtes journaliste, sociologue, producteur, écrivain, homme de radio, mais vous êtes surtout un passeur. Un passeur entre le savoir et le grand public, entre l'actualité et l'histoire, entre l'événement et ce qu'il révèle de nous. Mais aujourd'hui, j'avais envie de faire un pas de côté. J'avais envie de ne pas seulement recevoir celui qui interroge les autres, j'avais envie d'interroger celui qui interroge. Qui est l'homme derrière cette voix si familière ? Quelle mémoire, quelle enfance, quel héritage construit un homme qui passe sa vie à essayer de comprendre les autres ? Que faut-il avoir traversé pour regarder l'époque avec autant de lucidité, sans perdre le goût de la nuance ? À l'occasion de la sortie de votre dernier livre, Schmatesch, vous ouvrez une porte plus intime. Schmatesch, en yiddish, ça veut dire fringue, chiffon. Mais très vite, on comprend que ce livre ne parle pas seulement de vêtements, il parle d'un monde disparu. Celui du sentier... des juifs, de la conviction, des réussites, des faillites, des pères, des mères, des morts et aussi des fantômes. Il parle de ce que l'on hérite avant même de savoir le nommer, de celui qu'on quitte, de celle que l'on finit parfois par raconter, non pas pour y retourner mais pour lui rendre justice. Vous êtes passé du sentier à France Culture, du monde du chiffon au monde des idées. Et peut-être que l'on ne quitte jamais vraiment l'endroit dont l'on vient, peut-être qu'on l'emporte avec soi, autrement. Alors aujourd'hui... J'aimerais parler de radio, de pensée, de mémoire, de transmission, de capitalisme, de réussite, d'échec et de liberté. Et de cette question immense qui traverse votre livre, comme elle traverse tant de vies. Peut-on vraiment échapper à l'endroit d'où l'on vient ? Ou passe-t-on sa vie à apprendre à l'habiter autrement ? Bienvenue Guillaume.
- Speaker #1
Bonjour Claire.
- Speaker #0
Je suis ravie de vous recevoir aujourd'hui. Alors, on introduit toujours de la même manière. Je vais vous poser cette question. Quelle est la phrase que vous voulez partager avec nous aujourd'hui ? qui vous tient à cœur et qui vous porte ?
- Speaker #1
Écoutez, je vais partager deux phrases, si j'ai la possibilité d'en donner deux. La première, c'est une phrase héritée du Sentier. « On perd un peu sur chaque pantalon, mais on se rattrape sur la quantité. » Alors, c'est une phrase qui n'a pas beaucoup de sens si on est entrepreneur, parce qu'on se dit que si on perd sur chaque pantalon au fur et à mesure, on va perdre de plus en plus, mais... C'est un peu ça le miracle du sentier, c'est-à-dire que même en faisant des pertes, à la fin on arrivait à gagner. Et c'est le signe à la fois d'un monde qui n'était pas complètement au clair, au carré sur les différentes règles du business. C'est aussi le signe que c'était une parenthèse, parce que quand on fait du business comme ça, ça ne peut pas durer éternellement. Et puis c'est le signe aussi d'une certaine poésie, c'est-à-dire qu'on peut manier les chiffres, bien les connaître les chiffres. et puis parfois à mort. S'emmêler un peu les pinceaux et accepter cette part comme ça poétique. Et l'autre phrase que je me répète souvent, c'est une phrase d'Egel. Cette phrase, elle dit en substance la chose suivante, la liberté c'est l'intellection des contraintes, la liberté c'est la compréhension des contraintes qui s'appliquent à nous. Et ça c'est une phrase très forte parce que dans la vie on a souvent l'impression de ne pas être libre et on n'a pas complètement tort parce qu'on a plein de contraintes. Quand on veut se lancer dans une aventure, quand on veut monter une affaire, quand on veut écrire un livre. justement, la question, c'est de ne pas se tromper de contraintes. C'est-à-dire, qu'est-ce qui s'applique vraiment à nous ? Quelles sont les règles qu'on doit respecter ? Quelles sont les règles qu'on peut mettre de côté ? Et finalement, on peut passer une vie à réfléchir aux règles qui sont indispensables, aux règles qui sont complètement inutiles, même si tout le monde les applique, parce qu'il y a plein de règles qui sont considérées comme étant des universelles, alors qu'en réalité, lorsque vous ne les appliquez pas du tout, il ne se passe rien. Et au Sentier, j'ai rencontré beaucoup de gens comme ça, c'est-à-dire des gens qui ne croyaient pas en telle ou telle règle, des gens très singuliers, beaucoup d'originaux. Et finalement, on se rend compte que l'originalité, c'est quelque chose qui peut très bien se passer.
- Speaker #0
Alors, pour rappeler, votre histoire est surprenante parce qu'en fait, vous avez été le directeur d'abord du développement de La City, La City, grande marque de retail. Et donc, vous avez, avant d'être à la radio, travaillé dans la fripe, comme on dit. Et puis l'histoire s'est terminée, comme souvent ça se passe dans le retail, au tribunal, 250 millions de dettes. Donc ce qui est vrai, c'est que vous avez vraiment un regard assez perçant sur le monde. Et c'est ce que vous racontez dans votre livre, dans lequel vous nous embarquez en fait dans cette vie de sentier et de fripe.
- Speaker #1
Mon histoire, elle est assez simple. Je voulais faire... des études de sociaux. Mon père, qui avait tout à fait les moyens de me les payer, considérait que c'était un peu risqué pour moi de me lancer dans une carrière de sociologue. Il avait peur que je ne trouve pas de poste, que je sois plus ou moins chômeur. Donc, il ne voulait pas payer. Et à l'époque, j'avais ma sœur qui connaissait quelqu'un qui, etc. Et donc, j'ai trouvé très facilement un travail dans le sentier, dans une entreprise qui était toute petite, à l'époque qui s'appelait La City. Et comme... C'était une entreprise qui n'était pas structurée comme une grande entreprise. Mon patron était quelqu'un d'extrêmement sympathique et me laissait m'organiser comme je voulais. Ce qui fait que je pouvais conserver du temps pour faire de la socio, pour écrire, pour aller en séminaire à Sciences Po. Et c'est comme ça que je suis entré à la Citi, entreprise qui était petite, qui est devenue très grande. Et je vais dire qui est devenue trop grande. Non, en fait, ce n'est pas cela. Mais il y a eu des périodes de croissance. et puis ensuite... Il y a eu une période de décroissance qui nous a conduit jusqu'au redressement judiciaire.
- Speaker #0
Alors, ce qui est aussi amusant, c'est que votre père, il ne voulait pas que vous fassiez de la sociologie, mais il était aussi communiste. Et ce qui est vrai, c'est que Résilita, d'une certaine manière aussi, c'est pas que vous êtes du tout érigé contre lui, mais c'est vrai, c'est que... Voilà, j'osais pas le dire. Est-ce qu'on peut parler de ça ? Parce que c'est vrai que les héritages familiaux sont très importants. Et souvent, soit on suit ce que souhaitent nos parents, soit on fait l'inverse. Et finalement, aujourd'hui, vous êtes à la radio.
- Speaker #1
Un petit peu, c'est-à-dire que mon père était communiste. Alors, c'était un communiste pragmatique. Il était commerçant. C'était un petit commerçant, mais bon, il a gagné sa vie. Mon grand-père était lui aussi communiste, lui aussi pragmatique. C'est-à-dire qu'il avait très bien compris qu'il valait mieux être communiste en France plutôt qu'en Union soviétique. Tant mieux, d'ailleurs, parce que je crains d'imaginer ce qu'aurait été sa vie s'il avait été en Union soviétique. Et effectivement, je pense que ça marche aussi pour mes enfants et ça marchera pour leurs enfants. Mais on fait toujours des choses un peu pour embêter ses parents. Et donc, moi, si vous voulez, j'ai été élevé dans une tradition très communiste, très à gauche. Et effectivement, j'ai lu ensuite des livres qui m'ont laissé à penser que cette tradition-là, c'est-à-dire le communiste, n'avait peut-être pas convoqué le bonheur sur Terre comme il le pensait. Et effectivement, dans... Mes prises de position dans ma manière ensuite de lire la société, de faire de la sociologie, je me suis écarté de cette tradition. J'ai par exemple choisi un directeur de thèse, Raymond Boudon, qui était aux antipodes de Pierre Bourdieu. Et j'ai été très attaché à une pensée libérale au sens philosophique du terme, un peu économique aussi. Tocqueville, Montesquieu, ce sont des gens qui ont beaucoup compté pour moi.
- Speaker #0
Alors notamment dans votre livre, Vous soutenez que le sentier en dit long sur le capitalisme et que bien des théories, la cavalerie, la débrouille et les dettes... vous ont appris énormément sur le capitalisme. Est-ce qu'on peut revenir là-dessus ? Vous dites notamment que le chiffon pourrait bien nous aider à percer quelques mystères du capitalisme, ce qui est très vrai.
- Speaker #1
Écoutez, le premier aspect du capitalisme que vous connaissez bien, c'est la marque. Et la marque, c'est quelque chose d'assinoui. C'est-à-dire qu'on vit à une époque où la marque a une importance essentielle. Elle a une importance essentielle pour les petits et les grands. Si je vous dis, par exemple, Kenzo ou Prada. vous avez immédiatement deux imaginaires qui se mettent en place. Même chose si je vous dis Clarence ou Aesop, vous voyez autre chose. Je pourrais poursuivre en donnant une foule d'exemples. Ça veut dire que finalement, on est une société qui croit peu en la mythologie, qui croit peu dans les imaginaires et qui ne se rend pas compte qu'elle a son propre imaginaire. Son propre imaginaire de marque. Et dans ce contexte-là, le Sentier a créé quelque chose d'assez inouï des marques bas de gamme. Ça peut paraître très simple. Il y en avait des marques en bas de gamme, il y avait Prise Unique, par exemple, il y avait Manufrance, etc. Mais le sentier a commencé à faire du marketing, parfois sans le savoir, sur des marques de basse couture, et donc à innover. C'est-à-dire à dire, finalement, ce n'est pas parce qu'on va vendre des produits bon marché qu'on va se passer du marketing et du reste. Et ça, c'est quelque chose, à mon avis, d'assez essentiel. C'est une vraie trouvaille. C'est une vraie trouvaille. parce que c'est quelque chose qui est essentiel dans le capitalisme. D'abord parce que la marque, c'est un imaginaire. Ensuite, parce que la marque, c'est aussi de la marge. Concrètement, si vous avez une marque, il va falloir le payer d'une manière ou d'une autre. Et le sentier, c'est aussi une forme de débrouillardise. C'est-à-dire que finalement, ce monde-là n'était pas un monde, comme je l'ai dit, extrêmement... structuré, extrêmement rigoureux. Malheureusement, je dis malheureusement, parce que sinon, il aurait donné Zara ou H&M et il aurait survécu. Mais c'était un monde très inventif et très débrouillard. Moi, j'ai beaucoup appris là-bas, beaucoup appris sur la vie, je veux dire. Et je me rends compte que, c'est un point de vue personnel, mais si on avait laissé grandir le sentier, si la France avait fait en sorte qu'il y ait effectivement plus de petits commerçants qui deviennent de grands commerçants, Aujourd'hui, par exemple, on ne pleurerait plus notre industrie comme on le fait tous les jours dans les journaux.
- Speaker #0
C'est sûr. Alors, on va revenir sur l'échec parce que c'est vrai que vous parlez énormément de l'échec. Vous avez écrit « Rater est un art » . J'adore ce titre qui est un mantra en soi. Vous produisez un podcast qui s'appelle « Super Fail » . Et dans votre famille, vous dites « On collectionne les défaites comme d'autres collectionnent les timbres. L'échec, à ce qu'est naze, c'est un art martial. » Moi, personnellement, j'adore et ça me parle énormément.
- Speaker #1
Oui. Je disais ça sur le ton de la plaisanterie. Vous savez, par exemple, dans la littérature de self-help, de développement personnel, il y a beaucoup de trucs sur le zen et donc le bouddhisme est considéré comme étant une philosophie pour aborder les choses avec calme. Je me suis dit, finalement, ce que l'ashkénazie, ce que le monde juif ashkénaz pourrait apporter au monde, c'est une solution pour l'échec. Parce que les ashkénazes vivent avec l'échec, avec l'errance. aussi la Shoah, la capacité à faire de l'humour sur les pires tragédies qui soient, donc en l'occurrence la Shoah. Et moi, je trouve que j'ai collectionné pas mal d'échecs, à la fois évidemment dans le domaine du business, sur le plan sentimental, sur le plan professionnel aussi, puisque quand j'ai voulu devenir journaliste, je crois que j'ai la plus belle collection de Paris de portes fermées au nez. Tu dirais, c'était vraiment... complètement inouïes.
- Speaker #0
C'est important de le rappeler, merci de le dire, parce qu'on voit toujours la lumière et...
- Speaker #1
Ah non, je pense que, je le dis à chaque fois que j'ai une conversation avec un jeune, parce que, vous savez, c'est une profession où entre le moment où vous voulez y arriver et le moment où vous y arrivez, il y a souvent un espace de temps. Et donc moi, vraiment, le nombre de projets que j'ai faits qui n'ont servi à rien en apparence, qu'on n'a pas donné suite, absolument... J'ai lu une des plus belles collections de Paris. Et je ne compte pas m'arrêter là, puisque j'ai sans cesse des idées qui n'aboutissent jamais. Ma direction me regarde aujourd'hui avec une certaine tendresse. J'appelle même ça des bretelles, maintenant. Je leur dis, voilà, je t'apporte des bretelles. Je sais qu'ils n'en voudront pas, mais je tente ma chance. Il y en a une sur trente que je réussis à vendre. Mais c'est, à mon avis, très important. Évidemment, mais ça, ce n'est pas un scoop. La grande force, si vous voulez, c'est de survivre à tous ces échecs. Ce que disait Labreau, tomber sept fois, se relever huit. Et c'est ça, en fait, qui fait que certaines personnes réussissent. Pas parce qu'elles n'ont pas échoué, mais parce qu'elles considèrent que, bon, même si elles ont reçu la porte plein de fois dans la gueule, elles vont... Ça ne les arrête pas.
- Speaker #0
Alors, vous qui êtes sociologue, est-ce que vous pouvez expliquer pourquoi la France pardonne mal, en fait, à ceux qui tombent ? C'est vrai qu'on n'est pas... Enfin, moi, je suis complètement alignée avec vos valeurs, qui sont, on va dire, assez américaines. Mais c'est vrai que la France, l'échec, c'est moins quelque chose qu'elle apprécie.
- Speaker #1
Parce que je pense que d'abord, on a une vision très romantique des choses et donc très éloignée de la réalité. Je veux dire, très romantique en considérant, par exemple, que les gens qui réussissent sont des gens qui n'ont jamais échoué. Je pense que c'est exactement l'inverse. Ce sont des gens qui ont réussi à absorber leurs échecs précédents. Et puis parce qu'on considère que l'échec est quelque chose qui est déshonorant. on... me le dit à chez moi. D'ailleurs, lorsque j'ai lancé ce podcast super fan, on m'a dit, mais quelle image tu vas donner de toi ? Est-ce que c'est positif, ça ? Moi, je considère, au contraire, qu'il n'y a rien de plus rassurant dans la vie que de s'interroger sur son échec, pourquoi ça n'a pas marché. Regardez, l'un des échecs les plus terribles pour la France, ça a été l'incendie de Notre-Dame. Chacun se dit qu'il a été traumatisé. La France s'est peu interrogée sur les causes de... de cet incendie et ainsi de suite. Et aujourd'hui, sur le plan économique, on est en désaccord sur tout, mais je pense qu'on peut tous s'accorder sur le fait que sur le plan économique, la France n'est pas dans la situation où on aurait pu aimer qu'elle soit. Eh bien, on ne s'intéresse pas assez aux raisons pour lesquelles on en est arrivé là.
- Speaker #0
C'est vrai, impressionnant. Alors, vous êtes surprenant, Guillaume, parce que vous avez même consacré un documentaire à Kim Kardashian. Donc là, c'est vraiment le... Pour essayer de comprendre justement pourquoi elle était célèbre d'être célèbre. Et donc, c'est vrai que vous avez une certaine modernité immense parce qu'on ne vous attendait pas forcément là. En plus, moi, j'ai regardé pas l'intégralité, mais j'ai regardé la moitié. C'est extrêmement bien fait, hyper moderne, hyper intéressant. J'ai envie de tout le monde à le regarder et vous expliquer en fait les raisons de son succès.
- Speaker #1
Oui, c'est un documentaire que j'ai fait avec Nesrin Slawi. Et en fait, moi, j'ai fait de la sociologie. J'ai fait de la sociologie de l'antisémitisme, c'est ma thèse. La sociologie de l'antisémitisme relève d'une partie de la sociologie qui s'intéresse au comportement irrationnel. Qu'est-ce qu'un comportement irrationnel ? C'est un comportement dont on n'a pas à l'évidence les raisons. La mode relève d'un comportement irrationnel. Puisque ce qui est très étrange, c'est que vous allez vous dire, voilà, moi je vais me distinguer en achetant telle ou telle chose. Mais comme vous suivez la mode, ce comportement distinctif, en réalité... il va vous faire ressembler à tout le monde. Et ça, c'est quelque chose de très étrange. Et pour moi, l'un des phénomènes les plus passionnants du moment que nous traversons, c'est la célébrité. Je pense qu'il n'y a rien de plus important que cela. Et si on ne comprend pas, c'est qu'on passe à côté de l'époque. On a élu un président des États-Unis parce qu'il était célèbre. Il y a d'autres caractéristiques, mais on a quand même affaire à un homme... Qui lit l'humain. Et il en fait toujours.
- Speaker #0
Tous les jours.
- Speaker #1
Et ça, si vous voulez, c'est quelque chose de nouveau, parce que jadis, il y a eu des gens glorieux. Par exemple, Jean Moulin est glorieux. Il a fait des choses. Aujourd'hui, les gens célèbres n'ont pas tous fait des choses. Et donc, je me suis dit qu'il fallait effectivement consacrer un pan de travail sociologique, puis sur le plan documentaire, à cette question-là.
- Speaker #0
Non, mais c'est vrai que c'est très bien fait et très intéressant. Et j'ai appris plein de choses. Je l'ai fait beaucoup. Non, mais vraiment. Alors, vous dites aussi, vous avez plus d'un million d'auditeurs, et vous avez cette maxime que vous cites dans votre livre, que j'adore aussi, « Débrouille-toi au moins pour que ta parole soit cachère » . Est-ce que vous pouvez nous l'expliquer ?
- Speaker #1
Oui, alors, c'est une blague sur la cache-route. Donc, chacun sait que les Juifs comme les musulmans ont des règles alimentaires assez strictes. Et moi, j'avais un... Un vieux rabbin que j'aimais beaucoup, qui s'appelait Lebovitch, qui me disait « Au moins, si tu ne manges pas cachère, applique-toi la cacheroote de la bouche. » Et je pense que c'est... J'essaye, alors parfois je n'y arrive pas, mais j'essaye de dire le moins de mal possible des gens. C'est comme les accords Toltec.
- Speaker #0
Les accords Toltec, vous ne connaissez pas ? Je vais vous envoyer, c'est un livre super... Enfin moi, c'est un peu la... C'est la bible du développement personnel. C'est les quatre accords Toltec. Ça se lit en... Vous allez adorer. Super simple et notamment la parole vraie.
- Speaker #1
D'accord. Écoutez avec plaisir. Oui, j'essaie de dire le moins de mal possible des gens. D'abord, je ne suis pas quelqu'un de très haineux. Je suis rarement en colère vis-à-vis des gens. Je pense que la colère est quelque chose qui vous consomme, qui vous ronge. C'est une énergie de mauvaise. Je pense qu'il faut l'acheter. J'essaie tout simplement de ne pas penser aux gens qui m'agacent. Et puis, j'ai aussi une forme de mysticisme. Dans le judaïsme, il y a quelque chose de très grave, c'est le Lachonara. Le Lachonara, c'est pour Maïmonide le pire péché. c'est calomnier quelqu'un. Parce que si je vous dis du mal d'un tel ou d'un tel, cette mauvaise pensée, elle va exister non seulement dans mon esprit, mais dans le vôtre. Je vais vous contaminer et vous allez pouvoir contaminer quelqu'un. Et donc, j'essaye d'être effectivement très... Voilà, d'être économe dans ce domaine-là.
- Speaker #0
Oui, alors c'est vrai que vous n'essayez absolument pas d'être haineux. En revanche, vous avez écrit « Judeo-obsession » après le 7 octobre. Parce que vous avez pris peur, vous y résumez votre trajectoire. C'est vrai que vous dites, avant de traiter de juif, ensuite de sioniste, et maintenant de journaliste génocidaire. Donc vous, vous n'êtes pas haineux, mais c'est vrai que vous ressentez une montée de la haine et de l'antisémitisme.
- Speaker #1
Oui, je pense que tous les juifs le ressentent aujourd'hui en France. Je ne connais pas un juif qui n'ait pas songé à partir. Ce qui ne veut pas dire que les juifs vont partir, puisque la vie est compliquée. En particulier pour moi, ma vie est faite ici, mais je pense par exemple à mes enfants. Et effectivement, on est dans une période assez étrange. Vous voyez, si on parle de décentrement, par exemple, l'une des principales révolutions de l'époque, c'est la révolution MeToo. Au début, je suis un homme, j'ai 50 ans, etc. Je ne comprenais pas. J'ai compris. Et je pense que c'est une très bonne chose qui est une libération de la parole féminine. les femmes sont crues sur parole. C'est-à-dire que dans le travail, si une femme vient me voir en me disant « Voilà, je me sens pas à l'aise avec ce type, on va faire quelque chose tout de suite. On ne laissera pas les choses aller comme ça sans rien faire. » Beaucoup de juifs, aujourd'hui, se disent « Je me sens pas bien. Je ressens cette parole comme étant une parole antisémite. On ne les croit pas. » Et ça, ce double standard me paraît absolument insupportable. Pire, il y a des femmes féministes juives qui ont été sorties de certaines manifestations parce qu'elles étaient juives. Et donc, le racisme est quelque chose d'insupportable. Il touche énormément de communautés. Il ne touche pas les juifs comme il touche les musulmans, comme il touche les noirs, puisque chaque communauté a sa singularité. Donc, les juifs, sauf les juifs qui ont une barbe, un chapeau, ne sont pas visibles. Mais voilà, j'avais envie d'écrire ce livre.
- Speaker #0
Oui, mais c'est très intéressant. Et c'est vrai, vous le dites sans haine, avec mon sang, le sociologue qui étudie cette montée de haine. Vous parlez d'un antisémitisme sans antisémite. Et c'est très intéressant. Et dans ce livre, j'ai appris plein de choses. Donc, je vous remercie. Alors, il y a un autre point que j'ai beaucoup apprécié dans votre livre, c'est que vous aimez réciciter les morts, moi de même. Et on parle beaucoup de morts chez Cerveau Puissant. Et vous dites à quoi bon vivre si l'on ne récicite pas les morts ? L'amour, c'est pour les vivants. L'écriture, c'est pour les morts. Vous dédiez votre livre à votre père et à votre mère, Albert et Annette. C'est très beau. Est-ce qu'on peut en parler ?
- Speaker #1
Oui, là aussi, si vous voulez, je pense que chacun a cette expérience. Je parle beaucoup avec les morts, beaucoup avec les morts aimées, donc avec mon père. Ma mère a fait un AVC, donc elle est à la fois vivante depuis un quart de siècle et... je ne peux plus parler avec elle. C'est une expérience là aussi, je pense qu'on est beaucoup à voir ça quand on a un parent qui a Alzheimer, etc. D'être en face de quelqu'un qui est vivant, mais bon, pas complètement vivant. Je songe aussi à un professeur qui m'a beaucoup marqué, des gens comme ça avec qui je parle beaucoup. Et puis, quand vous aimez la peinture, la musique, l'écriture, vous avez aussi des êtres chers. Je me suis dit, mais finalement... Pour moi, par exemple, Durkheim, c'est quelqu'un d'important. Je discute souvent avec lui. Je discute avec Marx. Je discute avec Hayek. Et donc, je me suis dit, mais finalement, il faut que j'écrive mes dialogues avec eux, puisque j'ai des dialogues avec eux. Et puisque finalement, ils existent beaucoup plus que d'autres personnes que je vois tous les jours, mais qui pèsent moins dans ma vie, puisque ce sont des secondes et troisièmes rôles pour moi. Je parle uniquement pour moi. Et donc, j'ai décidé effectivement d'écrire ce livre de cette manière-là.
- Speaker #0
C'est très joli. Moi, je crois aussi beaucoup au monde de l'invisible. Il y a plein de formes de communication différentes, et la culture nous permet ça. Mais c'est vrai qu'on peut nous-mêmes... dialoguer, c'est gratuit, on peut le faire à n'importe quel moment de silence et ça nous apporte beaucoup et donc j'ai trouvé ça très intéressant dans votre livre alors moi j'avais une question, vous qui chaque matin vous entrez dans le bruit du monde, comment fait-on pour ne pas devenir cynique ?
- Speaker #1
Je pense qu'en fait il y a d'abord quelque chose d'assez fascinant, c'est les multiples questions que vous accueillez lorsque Vous observez la diversité du monde parce que très souvent, je pense que ça vous arrive aussi, on vous appelle, votre temps monte un ami, etc. et vous demande si vous avez des informations sur... Moi, c'est quasiment l'inverse. C'est-à-dire, plus j'avance, donc ça fait dix ans que je présente les matins, plus j'ai de questions, moins j'ai de réponses. Et il y a une forme à la fois de curiosité, d'émerveillement, de peur aussi, parfois. Puisque donc, ça fait dix ans que je fais les matins. J'ai commencé en 2015 avec les attentats et depuis, je ne vais pas peser les choses, je ne sais pas à quel moment c'est plus dramatique que d'autres, mais j'ai l'impression qu'on a vécu toute une série de crises terribles, il y a eu le Covid, il y a eu les guerres, bref, tout ce que l'on voit aujourd'hui. Et je pense que la meilleure manière de chasser le cynisme... C'est d'aborder justement ces questions-là et de se dire qu'il faut rendre cela intelligible, puisque si on rend cela intelligible, on peut apporter son petit écho. Vous voyez, par exemple, ce matin, on parlait de démographie. Je pense que la démographie, c'est très important pour les retraites. Je pense que les retraites, c'est une question cruciale pour 2027. Chacun, évidemment, prendra la chose comme il le souhaite. Mais nous, notre métier, c'est de présenter les choses. de manière aussi honnête que possible.
- Speaker #0
Oui, l'urgence. Et puis, ce qui va aussi, c'est qu'en se confrontant à l'actualité, il faut confronter nos peurs et comprendre. C'est peut-être déjà aussi un peu éloigné, en tout cas dans le collectif, éloigner les raisons de ce qui parfois nous détruit.
- Speaker #1
Je suis entièrement d'accord avec vous. Et la faculté qu'on a sur France Culture, par exemple, c'est d'inviter des experts, d'inviter des gens qui savent. Et je trouve que l'intelligence est quelque chose de très rassurant. C'est-à-dire que finalement, ce qui vous fait peur, c'est la vie, évidemment, mais la bêtise surtout. Et le fait de se retrouver avec le regard de quelqu'un d'intelligent est une manière justement de calmer les choses.
- Speaker #0
Très intéressant aussi, c'est qu'il faut absolument se servir de l'histoire, de servir de ce qui s'est passé. Le monde est quand même bardé de cycles. Finalement, ces révolutions, les guerres ont toujours été là. Même si là, on a l'impression qu'elles sont partout, mais il y a eu des périodes. Et alors vous, vous avez dit quelque chose de très intelligent tout à l'heure. Vous expliquez que vous servez beaucoup des archives pour justement remettre d'actualité des sujets un peu oubliés, notamment un prochain sujet que vous allez transmettre. Oui, excusez.
- Speaker #1
Il y a eu, comme vous le savez, une polémique importante pour savoir si l'audiovisuel public était important, pas important, s'il fallait le privatiser. Moi, je suis vraiment pro-business. Il n'y a pas de personne qui est plus convaincue que moi que si... La France n'a pas une économie extrêmement solide, elle ne survivra pas et je pense qu'on a vraiment un problème à cet égard. Mais je pense aussi qu'il y a des secteurs qui ne peuvent pas être justiciables justement de cette économie-là. Il y a des médias de divertissement, et je le dis vraiment sans morgue ni condescendance, il y a aussi de l'information. Nous, par exemple, la France Culture, on fait quelque chose. qui est forcément à fond perdu, c'est de l'archive. C'est-à-dire qu'il y a des gens que j'ai interviewés, que personne d'autre n'interviewera, d'abord parce qu'on va se dire c'est une philosophe, un philosophe, c'est un peu difficile, c'est compliqué à comprendre. Et parfois, oui, c'est compliqué de le comprendre. Vous voyez, par exemple, là, je vais faire une interview de Jeanne Favré-Sahada, qui est une très grande anthropologue, qui a travaillé sur des choses aussi différentes que... la cause des femmes, la sorcellerie dans le bocage normand, bref, toute une série de sujets, je vais l'interviewer.
- Speaker #0
Je pense que si je n'interview pas en audiovisuel, personne ne le fera. Et ça va être écouté maintenant, mais ça va être peut-être écouté dans 50 ans, dans 200 ans. Et donc, il faut constituer un archivage du présent. Et ça, c'est quelque chose que personne d'autre ne peut faire que le service public, parce que tout simplement, il n'y a pas de rentabilité à l'archivage, mais c'est la richesse d'une nation que de le faire. Vous voyez, on ne se demande pas si le Louvre est productif. On ne compare pas au Louvre, mais je compare en revanche. les archives de France Culture à un trésor national.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai que c'est passionnant. Et moi, je serais ravie d'écouter en tout cas cette interview. Vous parlez, c'est très joli. Et moi, c'est vrai que j'ai une marque de mode. On en a parlé tout à l'heure ensemble. Et vous dites que le vêtement peut redonner confiance. On a aussi un peu oublié cette donnée. Est-ce que vous pensez que la mode peut réparer quelque chose chez l'être humain ?
- Speaker #0
Oui, bien sûr. Je pense que la mode est quelque chose d'extrêmement importante. Vous voyez, j'ai interviewé, par exemple, cette année Gisèle Pédicot.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et Gisèle Pédicot, elle m'a dit cette chose que j'ai trouvée admirable. Elle m'a dit, quand je suis arrivé dans le siège du tribunal, au tribunal, beaucoup de personnes se sont demandé pourquoi j'étais coquette. Et justement... elle souhaitait être coquette c'était quelque chose de complètement délibéré parce qu'elle considérait que c'était l'une de ses victoires sur la vie que de rester belle et je pense que c'est une parfaite illustration du vêtement et d'une des manières dont la mode contribue à nous rendre heureux si vous n'avez que la mode je ne pense pas que vous soyez heureux si vous considérez que la mode est le sujet le plus sérieux du monde. Peut-être que là aussi, ça ne va pas, mais je pense que ça contribue effectivement à nous rendre heureux. Et je pense que la mode fait partie des mille plaisirs de la vie, de la même façon que le vin, la gastronomie, etc.
- Speaker #1
En tout cas, votre livre est passionnant. Il est bardé de conseils, de choses vraiment fascinantes. Je recommande la lecture de ce livre. J'ai une dernière question pour vous, qui est pour vous, Guillaume, qu'est-ce qu'un cerveau puissant ?
- Speaker #0
Alors déjà, je ne me reconnais pas du tout comme un cerveau puissant. Je me reconnais comme quelqu'un qui pose des questions et qui n'a pas peur de les poser. C'est-à-dire que je n'ai plus honte. Je pose toutes les questions. Quand je ne comprends pas, je le dis. Et je n'hésite vraiment pas à poser toutes les questions que je considère comme étant légitimes. J'invite tous ceux qui veulent faire du journalisme ou pas d'ailleurs. à faire la même chose, considérer qu'il n'y a aucune question idiote, aucune question ne peut être considérée comme insultante. Un cerveau puissant, pour moi, c'est quelqu'un qui réussit à lier les choses ensemble. C'est-à-dire qu'il y a toute une série de personnes qui me paraissent extrêmement promptes à faire rendre les choses intelligibles. Ça, c'est dans le domaine de l'intellection. Et puis, il y a des artistes, c'est-à-dire des gens qui ont une forme d'idiosyncrasie. Ça aussi, je pense que c'est quelque chose de très, très important. C'est-à-dire comprendre, en fait, ce que vous avez de plus original en vous et lui donner la parole. Et voilà.
- Speaker #1
Je ne connaissais pas le mot pour le coup. Idiosyncrasie.
- Speaker #0
Une idiosyncrasie, c'est ça. C'est-à-dire, en fait, une idiosyncrasie, c'est qu'est-ce que vous avez de personnel ? Qu'est-ce que vous avez à dire au monde ? Alors, moi, par exemple, je sais que sur le plan du foot, je n'ai rien à donner au monde. mais sur d'autres domaines, je pense que je peux expliquer par exemple comment fonctionne la mode. Alors voilà, ça je peux le rendre intelligible. Mais moi je ne suis pas un artiste. Alors voilà, il se trouve que mon amoureuse est une artiste, donc elle, elle a la capacité à rendre un certain nombre de sons, à traduire telle émotion en musique. Et ça, je pense que c'est quelque chose de magnifique, qui rend les gens heureux. Et je pense que ça, c'est une très bonne chose à développer en soi.
- Speaker #1
Merci mille fois, Guillaume.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Claire.
- Speaker #1
C'était passionnant et vous avez tellement de sujets. Regardez mes fiches. C'est juste que j'ai essayé de faire court pour pouvoir vous réinviter prochainement.
- Speaker #0
Merci beaucoup.
- Speaker #1
Merci, Guillaume. Si tu as aimé ce podcast, abonne-toi pour ne rien manquer des prochains épisodes, soutenir Cerveau Puissant et suivre toutes les actualités, les échanges à venir et les contenus que je prépare pour continuer à nourrir ce qui fait vraiment la différence.