Speaker #0Bonjour, je suis Jérémy Lamry, CEO de Tomorrow Theory, et aujourd'hui je serai à la barre pour ce nouvel épisode de Codex. Codex ? C'est le podcast qui explore les futurs du travail. Cet épisode est un peu particulier parce qu'il marque le début de la saison 2 de Codex. Dans la saison 1, on avait eu 8 épisodes sur un format d'à peu près 45 minutes où on avait de la présentation de sujets, des interviews, des chroniques. Cette fois, Codex change un peu. On va innover dans le format et vous aurez certains épisodes où l'un d'entre nous, l'un des fondateurs de Tomorrow Theory, parlera seul pour vous proposer une expertise en particulier, un focus. et certains autres podcasts où on sera plutôt en échange parce qu'il s'agira avant tout de prendre des témoignages et des retours de tout un tas de choses qui se font sur le marché pour créer le futur du travail. Pour ce nouvel épisode, aujourd'hui on va partir sur un moment un peu plus d'expertise, un peu en quelque sorte des essais de société à l'oral. Aujourd'hui, on va regarder un petit peu le sujet de la fracturation du monde. Ce sujet de la fracturation du monde, moi il m'intéresse d'autant plus quand on parle de futur du travail que demain je pense qu'on n'aura pas un futur du travail mais qu'on aura des futurs du travail. Le futur du travail sera probablement pas le même en Europe qu'aux Etats-Unis, qu'en Chine, voire que dans la plupart des pays d'Afrique. Et c'est un petit peu ça qu'on va regarder aujourd'hui, à quoi pourrait ressembler le monde d'ici 2040 et à quoi pourraient ressembler les différents futurs du travail. Avant de parler de futur du travail, quand on parle du monde en 2040, on peut déjà commencer par parler du monde en 2040. Et je suis certain d'une chose, c'est que ce monde ne sera plus structuré comme aujourd'hui sur la souveraineté des Etats. C'est un élément très très important parce qu'en fait ça fait 400 ans qu'on vit dans un certain régime, une espèce de vérité qui est en train d'être mise en cause. Et la notion de pouvoir et d'influence au cours des dernières années s'est beaucoup transformée. Et ça c'est sous l'effet de pas mal de forces systémiques. Ça a remis peu à peu en cause les modèles de gouvernance qu'on a hérités du XXe siècle et même d'avant. Cette mutation qu'on est en train de vivre là, elle va redéfinir complètement la manière dont les organisations fonctionnent et probablement par extension la manière dont le travail et les compétences sont organisées dans l'entreprise. Dans cette recomposition, je vois plusieurs forces qui entrent en jeu. On a l'accélération technologique, bien sûr. En ce moment, on est en train de vivre l'intelligence artificielle. Assez rapidement, on verra la robotique émerger. Mais on peut aussi parler de la réalité virtuelle, de la réalité augmentée, de la blockchain. Tout un tas de technologies qui vont inonder le marché et qui vont venir bouleverser tous nos codes tels qu'on les connaît. Après ça, on a aussi la montée en puissance d'acteurs non étatiques. On parle par exemple des GAFAM comme Google, Facebook, Amazon, etc. Tous ces gros acteurs commencent à être souverains sur certains aspects, sur leur Internet, sur leur énergie même. Et donc ils deviennent pratiquement aussi puissants que des États. Mais on a aussi tout un tas de communautés qui sont en train de s'ordonner un peu partout dans le monde. Des crypto-réseaux, ce qu'on appelle des DAO, des communautés organisées dans la blockchain, et tout un tas de communautés autonomes. Et à côté de ça, on a une forme de fragmentation géopolitique. On voit un peu que les idéologies sont en train de se renforcer dans des grands blocs et que ça commence à crisper de plus en plus. On rajoute enfin le déclin progressif du salariat tel qu'on le connaît, la fin un peu du sacro-saint CDI. On en parle depuis assez longtemps maintenant, depuis plus de 20 ans, mais petit à petit c'est en train de s'accélérer et on voit en fait que les gens soit cumulent un CDI avec pas mal de jobs en freelance ou alors que de plus en plus de gens même se lancent à côté. Donc c'est certain, le futur du travail ne sera pas unique. Et ça pour le comprendre, On va déjà commencer par faire un petit détour par la géopolitique. Déjà, on va commencer par ce qu'on appelle la fin de l'ordre westphalien. C'est un mot un peu barbare, mais il faut comprendre un peu ce terme pour pouvoir comprendre ce qui va nous attendre. Cet ordre westphalien, il trouve son origine dans les traités de Westphalie, en 1648. La Westphalie, c'est une région du côté de l'Allemagne. Ces traités, ils ont permis de mettre fin à la guerre de 30 ans en Europe. Et ils ont marqué un tournant décisif en établissant le principe de souveraineté des États. Ce concept de souveraineté des États, donc autrement dit ce qu'on connaît aujourd'hui, l'État-nation, c'est un concept qui a permis de structurer les relations internationales pendant près de quatre siècles. Puisqu'à partir de ce moment-là, on a défini que l'unité de base dans le monde, c'était les États, et qu'un État pouvait négocier avec un autre État pour faire des règles. Et quand on faisait des accords multilatéraux au niveau mondial, on allait faire des accords entre États. Alors, jusqu'à ce moment-là, l'Europe a été dominée par des entités plutôt supranationales. comme le Saint-Empire romain germanique, l'Église catholique, et leurs autorités à transcender les royaumes. Mais avec la signature des traités Westphalie, chaque État s'est vu reconnaître un droit absolu à gouverner son territoire sans ingérence extérieure. Et ça, ça a permis de mettre en place un équilibre qui était plutôt fondé sur l'intégrité territoriale, la non-intervention et la reconnaissance mutuelle entre les puissances souveraines. Ce modèle qu'on appelle le modèle westphalien, il a structuré le monde moderne. C'est ce qui a permis la mondialisation, l'accélération de tout un tas de choses. Ça a permis aussi d'avoir un peu plus de paix dans nos modèles occidentaux. et ça a consolidé le modèle de l'état-nation comme la principale unité de pouvoir. Ça a permis aussi l'émergence d'un droit international qui reposait sur la coexistence pacifique entre les nations. Pacifique, plus ou moins, selon les moments, on l'aura compris. Tout en laissant place à des rivalités qui se traduisaient par l'équilibre des puissances et l'établissement de sphères d'influence. Pourtant, petit à petit, le monde a évolué vers l'industrialisation, via mondialisation, et les principes westphaliens ont été remis en question. Aujourd'hui, On sent que Lord Westphalien s'effondre. Il s'effrite, plutôt. Sous l'effet de plusieurs forces systémiques, qui redessinent les frontières du pouvoir. Et ça, en fait, si ça vous intéresse, il y a un monsieur qui en parle très bien, il s'appelle Stephen Krasner. Dans Sovereignty, Organized Hypocrisy, la souveraineté étatique n'a jamais été absolue, et repose souvent sur des arrangements pragmatiques. Donc en gros, ce qu'il explique, c'est que ça fait 400 ans qu'on se berce un peu d'illusions sur la notion de souveraineté, et qu'en vrai, c'est toujours un petit peu des accords de dessous de table pour... pour continuer à garder la tête haute et surtout garder l'illusion que les États sont souverains. Mais l'érosion actuelle du cadre, elle suit plutôt une autre logique. L'essor d'acteurs qui sont non étatiques et qui ne jouent plus le jeu. Et donc des infrastructures numériques qui sont elles transnationales, une économie qui est complètement financiarisée, qui redéfinit les leviers du pouvoir. Quand on regarde après l'accélération technologique qu'on a vécue notamment ces 15 dernières années, portée par l'intelligence artificielle sur les trois dernières années, mais aussi l'automatisation, la décentralisation des échanges qui est en train de s'accélérer avec la blockchain. Tout ça, ça réduit petit à petit l'importance des quatre étatiques traditionnelles. Et ça confère en fait toujours plus d'influence à des acteurs qui ne sont pas du tout étatiques. Je parlais des GAFAM tout à l'heure, et on peut aussi prendre leurs équivalents chinois comme Tencent ou Alibaba, qui contrôlent des infrastructures critiques dans le domaine de l'information, dans le domaine des transactions financières, dans le domaine de la communication mondiale. Si on prend l'exemple de Huawei, Huawei contrôle énormément de câbles de fibre optique sous-marine. Ils les ont installés eux-mêmes, ils sont à eux, et beaucoup d'informations dans le monde transitent par les câbles de fibre optique de Huawei. On pourrait dire aussi ceux de Google, ceux de Facebook, etc. Leur puissance, de plus en plus, elle dépasse celle des gouvernements. Et ça, ça pose la question d'une souveraineté privée qui pourrait complètement demain remplacer la souveraineté nationale. C'est Shoshana Zouhoff, dans L'âge du capitalisme de surveillance, qui nous explique que les GAFAM et leurs équivalents chinois Ils ont progressivement dépassé les États et contrôlent en fait les infrastructures informationnelles transactionnelles, ça on vient d'en parler, mais tout ce basculement en fait ça met surtout en péril la souveraineté classique et ça transforme les travailleurs en données exploitables, ce qui permet de maximiser l'efficience économique de leurs plateformes. À côté de ça, on a toutes les chaînes de production qui sont complètement mondialisées et la financiarisation de l'économie qui rend les frontières économiques de plus en plus perméables. Et ça, ça remet en cause l'idée même d'un État-nation autonome. Les décisions politiques, elles sont plutôt contraintes par les marchés financiers, par des régulations supranationales, par la dépendance aux flux logistiques. On parle souvent en fait de bien négocier les taux d'intérêt pour la dette, et tout ça, ça passe sur des marchés financiers. Donc toute cette réalité, en fait, ça se traduit par un affaiblissement de la capacité des États à agir de manière indépendante. Souvent au profit d'alliances stratégiques régionales, de blocs d'influence transnationaux. Par exemple, pour la France, ce serait potentiellement l'Union européenne, ce qui n'est pas toujours une mauvaise chose du coup. Parfois ça va être des blocs qui vont avoir de l'influence de manière un peu différente, quand on pense à l'Organisation Mondiale du Commerce, quand on va penser à tout un tas d'autres alliances, comme l'OTAN qui va demain nous obliger sur des plans militaires, etc. À côté de ça, on a tout un tas de défis contemporains qui nous arrivent, la crise climatique, la gestion de la pandémie, tous les enjeux de cybersécurité qui dépassent complètement les frontières et qui ne peuvent plus du tout être traités à l'échelle d'un seul pays. La cybersécurité, c'est aussi le sujet de la désinformation, le sujet des fake news qui sont bombardés en masse par des États qui veulent venir perturber des élections, comme ça a été le cas pour le Brexit, comme ça a été le cas pour les élections présidentielles en France. Tous ces enjeux, ça nécessite des coordinations internationales qui sont super complexes et qui dépassent de très très loin le cadre westphalien tel qu'on l'a connu de souveraineté absolue. Et pourtant, les grandes institutions multilatérales comme l'ONU, l'OMC, peine encore à imposer des régulations mondiales efficaces. On n'a pas de régulation mondiale de l'IA, on n'a pas de régulation mondiale de la finance. Et tout ça, ça ouvre la voie à des solutions fragmentées, mais surtout à une concurrence entre des modèles alternatifs de gouvernance. C'est pour ça qu'on a autant de paradis fiscaux dans le monde et qu'il y a tout un tas d'impôts qui fuient partout. C'est pour ça que si demain, par exemple, la France décide d'avoir de l'IA éthique, mais qui ralentit l'innovation, il y a d'autres pays qui ne vont pas se mettre ces limites-là et qui vont... devenir extrêmement agressifs, compétitifs et potentiellement nous prendre des parts de marché, faire couler des entreprises, voire peut-être encore pire. Donc il y a tous ces sujets-là qui viennent se percuter et qui font que parce qu'on n'a plus de cadre sur lesquels se mettre d'accord et qu'on n'arrive jamais à se mettre d'accord au niveau mondial sur les choses qui sont des vrais facteurs de puissance, on va demain complètement repenser la logique. Je vous donne un exemple. Les Etats-Unis sont en train de décider qu'il faut mettre le paquet sur l'IA pour avoir l'intelligence artificielle générale, et même demain la super intelligence artificielle. Une intelligence artificielle qui serait capable de battre tous les êtres humains combinés, plus puissante que l'intelligence de tous les êtres humains combinés. Bon bah en fait, peut-être qu'en Europe c'est pas forcément le chemin qu'on a envie de choisir. Peut-être qu'on veut un modèle plus humaniste, qu'on veut plus faire cette course à la technologie. À côté de ça, en Chine, il y a une augmentation du contrôle par la technologie, peut-être que c'est pas le modèle qu'on veut avoir en Europe. Et en fait, petit à petit, il faut se poser la question de est-ce qu'on est tous amenés à rester dans le même bateau ? Alors, c'est le cas pour le dérèglement climatique, puisque les actions d'un pays comme la Chine, qui est immense, viennent forcément impacter le reste du monde, comme les États-Unis, comme l'Europe. Mais après, il faut se poser la question de, hormis ces quelques grands sujets, est-ce qu'on est obligés de faire chemin commun sur tout le reste ? Ce n'est pas certain, parce qu'à un moment donné, il y a un sujet d'idéologie. Tous ces blocs d'influence, en fait, ils redessinent la carte du monde. avec les infrastructures numériques, les dépendances économiques, mais des alignements idéologiques. Et à l'horizon 2040, il est probable que les États-nations ne seront plus du tout les seuls acteurs souverains. Ils seront obligés de coexister avec des systèmes globaux qui sont créés par des entreprises, des IA autonomes, des communautés numériques transnationales. Donc petit à petit, on parle de la fin de l'ordre ouestphalien et du début d'un monde qu'on appelle post-ouestphalien. Et dans ce monde post-ouestphalien, on voit un peu émerger la consolidation d'empires. Donc je me suis un peu prêté à l'exercice pour essayer d'imaginer à quoi pourraient ressembler les grands blocs demain. Ce n'est pas parfait, mais je trouve ça assez intéressant d'essayer de regrouper par grandes idéologies. J'ai imaginé six grands empires systémiques. Et chacun de ces empires pourrait incarner un modèle de gouvernance, un modèle d'organisation du travail et un modèle de structuration de l'économie. Pour moi, ces nouveaux blocs ne se contentent pas de remplacer les anciennes alliances géopolitiques. Ils imposent des paradigmes totalement inédits, où l'État, l'entreprise, les technologies fusionnent pour redéfinir le contrôle des ressources, mais aussi le contrôle des individus et des flux économiques. Le monde qui se dessine, il ne va plus reposer sur des traités entre des nations souveraines, mais il va reposer plutôt sur des écosystèmes d'influence qui sont en compétition permanente. Et ça, ça va créer un avenir où le travail et les organisations, ils devront s'adapter à des logiques qui sont de plus en plus divergentes. Si on regarde un petit peu ces six blocs, bah déjà On peut imaginer par exemple du côté de la Chine ce que j'appelle l'empire sino-techno-mercantiliste. Donc ce serait un peu une fusion du capitalisme d'État et du contrôle algorithmique. Donc cet empire sino-techno-mercantiliste, c'est une sorte de technocratie autoritaire où l'économie et le pouvoir politique sont fusionnés sous l'autorité d'un État-parti qui lui est omniprésent. Donc c'est inspiré du modèle actuel mais ça va beaucoup plus loin. Ça repose sur une planification algorithmique. du travail, une surveillance totale des populations avec l'IA et un crédit social qui devient généralisé. Donc l'expansion d'un empire comme ça se ferait pas uniquement par la force militaire, mais plutôt par une diplomatie économique agressive. Avec les nouvelles routes de la soie par exemple, des investissements massifs en Asie, en Afrique, en Amérique latine. L'influence chinoise commence déjà à remodeler là-bas toutes les structures productives et impose des standards numériques, monétaires, industriels qui sont contrôlés par Pékin. Dans ce système, Le travail est optimisé par l'intelligence artificielle d'État. Chaque personne se voit attribuer à un crédit social professionnel qui évalue ses compétences, sa fiabilité, sur la base de ses performances et de son adhésion au régime. L'affectation des emplois, elle, se ferait par des plateformes centralisées, où l'IA planifierait l'ensemble des besoins productifs du pays en temps réel. L'État permettrait d'encadrer les grandes entreprises, elle leur imposerait de suivre les directives de croissance nationale plutôt que leurs propres profits. Et donc, elle pourrait orienter stratégiquement telle ou telle entreprise vers tel ou tel sujet. Alors, ce modèle, il permettrait d'offrir une efficacité redoutable. Ça permettrait de mobiliser les travailleurs de manière ultra optimisée. Pour autant, ça a des chances de réduire considérablement l'autonomie des individus, qui seraient dépersonnalisés, assimilés à des rouages, dans un système hyper dirigiste, et où la flexibilité du marché du travail serait compensée par une discipline sociale stricte. Donc ce qu'on envisage là, c'est l'évolution d'ici une quinzaine d'années, ce n'est pas ce qui se passe aujourd'hui. Mais avec les tendances qu'on est en train de voir arriver, et la capacité de la Chine à s'approprier l'intelligence artificielle, On peut très bien imaginer qu'ils pourraient les mettre à profit pour leurs propres intérêts, et donc notamment pour arriver à ordonner la production de manière beaucoup plus efficace. Après, on peut passer de l'autre côté du monde, et imaginer un petit peu l'empire américain, ce que j'appelle l'empire américano-corporatiste. Et donc là, on parle, attention à un terme barbare, d'une sorte de techno-féodalisme et de l'emploi plateforme. Donc cet empire américano-corporatiste, lui, serait dominé par les grandes entreprises technologiques. qui aurait progressivement complètement supplanté l'État en matière d'infrastructures, de régulation et même de souveraineté monétaire. Le capitalisme de plateforme, il atteindrait son paroxysme. Plus de salariat serait remplacé par une main-d'œuvre ultra flexible et précarisée qui dépendrait des services des GAFA mais plus globalement des big tech. Donc il y a un auteur qui écrit ça qui s'appelle Yanis Varoufakis dans Techno-feudalism, What Killed Capitalism ? Et dans son ouvrage, il explique bien comment les big techs sont en train de remplacer l'État et deviennent un peu des nouveaux seigneurs numériques. Régulièrement, l'État va venir menacer de démantèlement, d'étatisation. Finalement, à chaque fois, les acteurs, à la moindre crise, reprennent beaucoup de pouvoir et arrivent à imposer leur marché, les conditions de travail aux individus, parce qu'ils sont tellement efficaces économiquement, ils créent tellement de richesses, que le gouvernement s'affaiblit progressivement. Cette mutation-là, elle explique... pourquoi cet empire américano-corporatiste pose moins sur le salariat traditionnel que sur une précarisation extrême du travailleur indépendant, qui deviendrait une sorte de vassal économique des plateformes. C'est une vision qui est humainement extrêmement pauvre. Dans un modèle comme ça, chaque personne devrait gérer sa carrière comme une start-up, et donc chaque personne devrait être en permanence sur la brèche, optimiser son attractivité sur des plateformes numériques qui fonctionnent comme des marchés du travail en temps réel. Des Malte, des LinkedIn, des trucs comme ça. Si on ne joue pas ce jeu-là, on est complètement hors du système. L'IA, elle jouerait le rôle de courtier. Elle permettrait de trouver des missions, mettre en relation des travailleurs avec des missions, en fonction d'un score de performance, comme on le voit déjà sur beaucoup de plateformes, de leur réputation numérique, de leur spécialisation adaptative, des projets passés. Dans ce scénario-là, bien sûr, l'État joue un rôle qui est extrêmement réduit. C'est devenu un arbitre plutôt qu'un régulateur. Et il laisse les grandes entreprises organiser la société à travers tout un tas d'infrastructures privées. On a des monnaies numériques d'entreprise, on peut imaginer le Amazon Coin, le Apple Pay, qui remplacerait le dollar. Et la protection sociale, elle permettrait de remplacer des assurances privées dynamiques, en ajustant en permanence la couverture d'un individu selon son activité économique. Donc les gens seraient vraiment à la merci de toutes ces plateformes. Ce serait un modèle qui serait là pour maximiser la compétitivité, l'innovation, le profit, mais au prix d'une instabilité terrible avec des fractures sociales incroyables. et les gens deviendraient des unités économiques jetables, qui seraient contraints de s'adapter sans cesse aux évolutions technologiques et aux besoins des entreprises. Alors si jamais un tel scénario voit le jour d'ici une quinzaine d'années, ce qui franchement n'est pas impossible, il faudra quand même qu'il résiste à une potentielle guerre civile ou révolte des gens qui n'arriveraient même plus à vivre du travail et qui seraient réduits à un état de quasi-esclavage par les plateformes. Donc là on a deux modèles déjà extrêmement différents, et après on peut essayer d'imaginer celui... que donnerait l'Europe, par exemple. Parce que dans ce scénario, on peut imaginer que l'Europe ne se fragmente pas, mais au contraire se renforce, pour devenir une unité économique très forte, une sorte d'Europe des régions, et une Europe qui serait basée au contraire sur des règles, sur des règles pour essayer de proposer un cadre, et qui limiterait le profit, qui limiterait en fait un peu tous les extrêmes. Ça, ça ferait une Europe qu'on appellerait technocratique, donc un capitalisme régulé à la recherche d'un équilibre social. Et ça, ça serait une réaction face aux logiques qui sont hyper libérales côté américain ou complètement dirigistes côté Russie et Chine. Et l'Europe tenterait de préserver un modèle socio-économique hybride qui combinerait innovation mais aussi protection sociale. Moi ça c'est un modèle auquel je crois. Ce nouvel empire, il reposerait sur un cadre normatif assez fort et il chercherait à concilier croissance économique, éthique et préservation des droits des travailleurs. Donc dans ce cadre-là, on continue en fait à trouver des emplois pour les humains, on préserve des emplois pour les humains et on les valorise, mais on impose un cadre réglementaire strict sur l'IA, sur le respect de la vie privée, sur l'économie numérique. C'est déjà un peu les chemins qu'on commence à prendre avec le RGPD, avec les IACTS, avec la CSRD, même si sur certains de ces sujets, on a l'impression un peu de faire marche arrière par moment. On peut partir du principe qu'on va aller continuer dans ces voies-là pour renforcer notre identité. et diminuer potentiellement la pression que les autres acteurs peuvent nous mettre dessus. Et là, contrairement justement aux États-Unis et à la Chine, où les plateformes dominent les interactions économiques, ici, en Europe, les États resteraient garants d'un capitalisme encadré et la contribution sociétale deviendrait une nouvelle forme de travail valorisé. C'est ici que je vois émerger mon scénario de 2040 sur le revenu contributif et sur une vision de la société où il y a des gens qui travaillent dans des entreprises Et il y en a d'autres, en fait, qui, même s'ils ne travaillent pas dans les entreprises, peuvent contribuer dans le milieu associatif, dans la santé, dans l'éducation, dans la solidarité, et pourraient en vivre dignement. Donc dans cet empire, le travail, c'est plus simplement l'emploi traditionnel. C'est une participation active à l'intérêt général, qui serait financée par des dispositifs comme le revenu contributif, mais potentiellement également par le mécénat de compétences, par une transformation des modèles économiques des entreprises. Et cette économie quaternaire, qui serait complètement fondée sur la valorisation de compétences immatérielles, le savoir, la créativité, l'engagement sociétal. Donc ça pourrait devenir une réalité tangible, et ça permettrait à chacun de s'inscrire dans des logiques de travail à impact positif. En revanche, bien sûr, ce modèle y peinerait à rivaliser avec la dynamique agressive des autres empires, comme les Etats-Unis et la Chine. Et l'Europe, elle risquerait de se retrouver en position de suiveur technologique, ça pourrait être extrêmement contraignant dans ses régulations, pour innover aussi vite que ses compétiteurs. Et potentiellement, ça pourrait un jour, militairement, nous mettre extrêmement en retard et donner envie peut-être à des gens agressifs de venir vouloir nous faire la guerre. Donc je pense que dans ce scénario-là, c'est pas parce qu'on serait des empires que potentiellement on n'aurait pas des alliés. Et l'objectif, ce serait d'avoir des empires alliés suffisamment puissants pour que les autres empires un peu plus belliqueux nous laissent tranquilles. Encore une fois, on projette à 15 ans et ça peut paraître aussi court qu'aussi long. Moi, ce que je pense, c'est que ce futur, on est en train de le vivre là dès 2025. On peut parler d'un quatrième empire. Et cet empire, j'en suis un peu moins certain, un peu moins certain qu'il puisse exister comme je le vois. C'est ce que j'appelle l'empire russo-autoritaire. Donc, un empire militarisé sur le travail où on a une cyberdomination extrêmement forte. Donc, cet empire russo-autoritaire, il serait basé sur un système... où on a une sorte de survie économique en contexte de guerre hybride permanente. Elle serait largement isolée des circuits financiers et commerciaux des autres empires, et elle serait inventrée à travers une économie de guerre numérisée, où la cybersécurité, l'exploitation des ressources naturelles et la propagande deviennent les principaux leviers de croissance. Donc dans ce scénario, l'État contrôle directement les industries stratégiques, et le travail est militarisé. Donc il assigne des missions aux citoyens dans une logique de résilience économique. Les cyberattaques sont une industrie à part entière, elles offrent des perspectives économiques aussi lucratives qu'un commerce légitime. L'État commence à être ok, en gros, que des hackers aillent attaquer ce qui se passe dans les autres empires pour pouvoir en tirer de l'argent. C'est un peu le modèle des nouveaux pirates, en quelque sorte. Bon, bien sûr, ce modèle serait hautement instable, et c'est pour ça que j'ai des doutes dessus. Car il reposerait aussi sur une logique de défiance vis-à-vis des autres empires. L'innovation serait quand même bridée par une orientation qui serait purement stratégique et militaire de l'économie. et donc potentiellement ça pourrait être un modèle qui fait fuir les talents et les personnes un peu plus humanistes. Après les deux autres empires sont assez intéressants parce qu'aujourd'hui ils n'existent pas encore en tant que tels, mais je pense qu'ils ont la place pour émerger. Le cinquième empire, ce serait l'empire des réseaux, l'empire des réseaux décentralisés. Un monde sans état, sans entreprise, sans hiérarchie, sans frontières. Cet empire des réseaux décentralisés, c'est une sorte de contre-modèle absolu aux autres blocs. Il repose sur une vision complètement post-étatique, post-salariale, et elle serait fondée sur l'autonomie individuelle. Donc par exemple, grâce aux technologies du Web3, avec la blockchain, on aurait des organisations autonomes décentralisées, qui fonctionneraient avec des crypto-monnaies, et là, le travail s'organiserait en dehors des structures classiques. Chaque personne pourrait contribuer à des projets selon ses compétences, ses affinités, être rémunéré avec des jetons crypto différents, et il n'y aurait même pas besoin de créer une entreprise de... D'avoir des bureaux ou tout ça, tout pourrait se faire complètement à distance. Donc ici, les contrats de travail n'existent plus. Tout est régulé par ce qu'on appelle des smart contracts, qui sont complètement automatisés et qui rémunèrent les contributions selon une logique d'offre et de demande, qui serait complètement autorégulée. Donc ce modèle permet une liberté totale pour les travailleurs, ou plutôt les citoyens, mais ça présente une extrême instabilité parce que ça repose sur une autogestion absolue, ça ne garantit aucune protection sociale particulière, et surtout, on n'est pas certain qu'il y ait un territoire dédié pour le faire. C'est potentiellement des gens qui se trouvent dans les autres empires et qui sont dans un empire à eux qui serait un peu, en quelque sorte, virtuel. D'ailleurs, en fait, cet empire pourrait très bien... demain, déclarer qu'ils ont un territoire dans le métavers, dans la réalité virtuelle. Ça, c'est quelque chose qu'on pourrait voir émerger ces prochaines années. Et il ne faut pas omettre l'hypothèse que demain, en fait, on aurait potentiellement un État, un empire ou une forme d'organisation de gouvernance qui n'existerait pas dans le monde physique, mais qui existerait dans le monde virtuel, avec des gens du monde réel, bien sûr. Le dernier empire, c'est celui qui m'intéresse beaucoup. C'est ce qu'on appelle l'Empire des Suds. Donc ça va être un peu tous les pays des BRICS+, sans la Russie et la Chine. Donc tous ces autres pays, en fait, ils pourraient essayer un capitalisme contributif, une forme hybride du progrès que nous on connaît. Et ça réunirait toutes les puissances émergentes qui veulent tracer leur propre voie sans s'aligner sur les grands blocs dominants. Ça reposerait donc sur un modèle plutôt hybride qui combinerait tradition et innovation, et où l'économie locale et les nouvelles technologies coexisteraient. Donc cet empire, il permettrait de mettre en avant... L'entrepreneuriat social, le travail contributif, ça chercherait à maximiser l'inclusion, l'autonomie des populations locales. Et il n'y aurait pas forcément cette recherche de progrès constant, mais plutôt de faire face à tous les enjeux réels de ces pays-là, qui sont très liés aux contraintes du quotidien et aux enjeux forts du dérèglement climatique et du réchauffement. Ce bloc, s'il parvient à se structurer efficacement, il pourrait devenir un vrai pivot stratégique entre les différents blocs. Ce bloc pourrait être un allié extrêmement fort de l'Empire européen, potentiellement un allié de l'Empire américain, mais pourquoi pas plutôt de l'Empire chinois. Donc il reste beaucoup de choses à regarder sur la manière dont ces alliances vont se redessiner demain. Mais je trouve ça hyper intéressant de le regarder parce qu'en fait, il ne faut pas exclure l'hypothèse que le monde ne soit plus tel qu'on l'a connu. Et ça, c'est très, très important. Ça fait 400 ans qu'on vit dans un monde. où les États sont la règle, avant, ce n'était pas la règle. Ça veut dire que pendant plus longtemps dans l'histoire de l'humanité, on a vécu en dehors du concept d'État qu'avec le concept d'État. Et ce n'est pas impossible de se dire que dans les prochaines décennies, on connaîtra peut-être un monde où les États ne sont plus la règle ou plus la seule règle. Maintenant, ça nous ouvre un petit peu la porte, si on revient un peu sur le scénario européen, mais potentiellement aussi sur celui des Sud, sur ce que j'appelle l'économie quaternaire. L'économie quaternaire, pour ceux qui me suivent, c'est un sujet dont je parle souvent, et c'est un sujet qui représente un profond changement dans la manière dont le travail est perçu et valorisé. Aujourd'hui, le travail, c'est l'activité rémunérée qui consiste à créer de la valeur, et ça représente essentiellement les secteurs primaires, secondaires et tertiaires, l'agriculture, l'industrie, les services. Et très souvent, en fait, il y a tout un tas d'activités qu'on met dans le secteur tertiaire, mais qui en vrai sont autre chose, parce que l'intérêt... du secteur tertiaire, ça reste de faire de l'argent. Mais quand on regarde des activités comme l'éducation, la santé, la solidarité, la sécurité, l'écologie, toutes ces activités-là ne servent pas nécessairement à faire de l'argent à court terme, elles sont nécessaires pour le bon fonctionnement de la société à court, moyen et long terme. Et en fait, ces activités-là, elles sont autre chose. Cette autre chose, c'est ce qu'on appelle le secteur quaternaire. Et l'économie quaternaire, c'est une économie dans laquelle en fait, on a... compris la valeur du secteur quaternaire, on le reconnaît en tant que tel, et on a mis un modèle économique dessus qui n'est pas simplement le fait de faire payer l'État pour tout ce qui ne rapporte pas d'argent. C'est un modèle économique dans lequel tous les acteurs, privés comme publics, contribuent au bon fonctionnement de la société. Donc, contrairement aux trois grandes phases économiques qu'on a connues, l'agriculture, l'industrie, les services, le quaternaire, il repose plus seulement sur la production matérielle ou les échanges commerciaux. On parle aussi d'intelligence, de connaissance, de contribution sociétale, de développement des compétences humaines. Une fois qu'on arrive à un stade assez avancé de notre société, où l'échange de biens est devenu quasiment une commodité, on commence à penser la valeur autrement, sur le bien-être, sur la connaissance, sur la compétence. On a des États qui commencent déjà à penser au-delà du PIB. C'est tout l'objectif. On a des grands écrivains comme André Gorze qui en parlent dans Métamorphose du travail. Lui, il avait déjà anticipé une sortie progressive du modèle productiviste et extractiviste au profit de formes plus contributives, durables et cognitives du travail. L'économie quaternaire en Europe pourrait s'inscrire là-dedans et reconnaître la valeur des compétences immatérielles au-delà des logiques traditionnelles de salariat. Dans ce modèle-là de travail, on pourrait imaginer quatre piliers essentiels. Le premier, ce serait la cognition et la transmission. Donc le savoir, ça devient une ressource essentielle et on a un accent qui est mis sur l'éducation, la recherche, le conseil et le partage de la connaissance. Donc vous voyez, quand on parle de secteur quaternaire, on n'est pas forcément que sur des métiers du social et de la solidarité. Tout ce qui va toucher à la recherche, c'est aussi le quaternaire. Donc l'innovation, la créativité, pareil, le design, l'ingénierie avancée, l'art, la culture, tout ça, ça devient des moteurs économiques clés. Bien sûr, on a la contribution sociétale et environnementale en troisième. Et là, le travail, c'est plus seulement la valeur marchande, mais c'est aussi l'impact social et écologique, les modèles de revenus contributifs. Et enfin, en dernier, l'autonomisation et l'adaptabilité, le quatrième pilier de l'économie quaternaire. Donc les travailleurs de cette économie... Ils évoluent dans des écosystèmes flexibles parce que le monde est mouvant. Et l'apprentissage permanent, c'est devenu la clé. L'apprentissage permanent, mais aussi la multidisciplinarité. Et ça, ça devient essentiel. Et ça veut dire en fait que les gens, en exerçant plusieurs types d'activités, ils peuvent plus facilement passer d'une activité à une autre. Ils sont plus résilients parce que s'il y a un impact fort à un moment donné sur l'une de leurs activités, il en reste une autre, etc. Donc, dans tous ces métiers... On a également tout ce qui va toucher à l'associatif, au bénévolat. Sauf que ce qu'on appelle aujourd'hui bénévolat, ce sera considéré demain comme une activité contributive qui justifie de pouvoir vivre dignement par un revenu contributif. Je pense sincèrement que l'Europe a le bon terreau pour ce type de projet, ce que j'appelle le projet quaternaire. L'Europe a déjà posé les bases d'un modèle hybride qui combine innovation, régulation, protection sociale. Et en fait, avec les bonnes avancées, En gardant la tête froide, je suis convaincu qu'on pourrait y arriver. Donc on a des gens comme Mariana Mazzucato dans The Entrepreneurial State, où elle nous explique que l'Europe a historiquement démontré sa capacité à structurer l'innovation par des investissements publics, une gouvernance équilibrée et un rôle plus responsable que moins responsable des acteurs privés. Appliqué à l'économie quaternaire, en fait on pourrait vraiment voir émerger un cadre qui garantit une reconnaissance économique des contributions sociétales. à l'opposé complet d'un modèle ultralibéral des plateformes américaines qui ne valoriserait que ce qui rapporte de l'argent. L'Europe a un autre atout majeur dans son infrastructure éducative et institutionnelle. Elle permettrait d'encadrer le passage à un modèle quaternaire. Donc on pourrait imaginer des badges de compétences certifiés dans la blockchain, des systèmes de reconnaissance de l'expérience. En France, par exemple, on a la VAE, un dispositif extrêmement précieux. On pourrait imaginer des gouvernances participatives du travail. qui pourrait permettre aux citoyens de structurer leur propre parcours contributif. Après, il y a des défis. On n'est pas dans le monde des bisounours, et ce modèle, il va être très très dur à mettre en place. Pourquoi je le défends ? Parce que les autres sont beaucoup moins enviables, et quitte à me battre au quotidien, je préfère que ce soit pour quelque chose qui fait envie. Et qui, je pense, est possible. Il faut qu'on puisse lever les limites. La principale limite de ce modèle, c'est l'inertie potentielle de l'Europe, sa difficulté à opérer des transformations qui sont radicales. C'est pas en sortant... un projet de loi utile tous les 10 ans qu'on va faire bouger les choses. Il faut que ça prenne forme dans les entreprises, dans le quotidien des gens. Et cette économie quaternaire, elle va supposer une redéfinition assez profonde des institutions, de la fiscalité, des modes de rémunération. Et tout ça, ça pourrait se heurter à des résistances qui sont aussi politiques qu'économiques. Donc, il va être important d'arriver à trouver un équilibre entre régulation, innovation. Donc, d'un côté, oui, on a envie d'un cadre et on n'a pas envie que l'IA et toutes les technologies tout globalement fasse n'importe quoi, mais quand même, on ne veut pas être à la traîne et on veut pouvoir continuer à innover pour créer de la valeur et protéger ceux qui ont besoin d'être protégés. Si on parvient à trouver cet équilibre, on pourrait devenir un vrai modèle de référence pour un monde du travail vraiment post-industriel. Si on est le terrain le plus approprié, il y a des autres blocs systémiques qui pourraient y arriver. Je pensais à l'Empire des Suds notamment, mais finalement... Même dans les autres empires, cette économie quaternaire, elle existera d'une certaine manière pour que la société continue à fonctionner. Parce qu'on aura besoin que les gens continuent à gagner leur vie pour pouvoir consommer. Il ne faut pas oublier qu'on est dans un monde extrêmement consumériste, on n'en sortira pas dans 10 ou 15 ans. Et il faut que les gens puissent continuer à consommer les biens que la société produit. Et donc, par exemple, côté chinois, on pourrait imaginer que Pékin institutionnalise certaines dimensions du travail contributif. uniquement si elles servent les objectifs nationaux stratégiques. L'innovation cognitive, la recherche, la transmission des savoirs seraient aussi encadrées, intégrées dans un système de crédit social. Et toute forme de contribution qui ne serait pas alignée avec les intérêts du parti serait complètement marginalisée ou interdite. Dans l'empire américain, cette économie quaternaire ne disparaîtrait pas. Elle serait juste ultra-marchandisée. Donc on imagine des métiers de la connaissance et de la transmission qui existeraient plutôt via des plateformes privées. ou à la tâche, au projet, à la compétence, on va aller chercher des gens. L'engagement sociétal, il pourrait être valorisé, mais uniquement s'il trouve un modèle économique rentable. Donc, par exemple, une école qui rapporte de l'argent, la logique du mécénat de compétence, elle, pourrait fonctionner dans les entreprises où il reste des gens qui sont salariés, des talents, notamment pour continuer à les garder, leur donner un sentiment d'utilité. Mais il pourrait aussi y avoir des mécanismes de financement participatif, de rewards, un peu des récompenses, de la gamification de l'impact social. Ce sera un peu le côté où on permet aux bobos d'avoir bonne conscience. Même dans l'Empire russe, on pourrait imaginer une économie quaternaire. Elle n'aurait pas beaucoup d'espace d'existence, ce serait plutôt des réseaux clandestins de solidarité, comme ça a déjà été le cas à l'époque de l'URSS. Et là, en fait, vu que tout est militarisé, on pourrait imaginer que toutes les personnes qui ne gagnent pas suffisamment leur vie, de toute manière, elles rejoindraient plutôt un contexte militaire. Et ça, ça enlèverait en quelque sorte... le besoin de solidarité du quotidien parce que les gens seraient des soldats. C'est une vision qui est assez tranchée et il faut un acteur pour la représenter. Aujourd'hui, avec ce qu'on envoie, je mets la Russie et il est possible que la Russie prenne un tout autre chemin. Donc il n'y a pas d'idéologie pour moi de vouloir pousser la Russie vers tel ou tel chemin. Ce que je voulais, c'était avant tout montrer six scénarios possibles et montrer comment ça pourrait prendre forme. Si ça se trouve, en fait, c'est d'autres... On retrouvera ce scénario militarisé chez les États-Unis, je ne sais pas. C'est une histoire de probabilité avant tout. Si on regarde l'empire des réseaux décentralisés, qui, je pense, va exister avant la fin de la décennie, l'économie quaternaire, elle, pourrait se développer de manière radicale et libre. En revanche, sans cadre de protection. Et donc, ce serait chacun sans filet de sécurité. On pourrait aider les autres. En revanche, l'absence d'institutions... Ça apporterait en quelque sorte une précarité complète. Et seuls les travailleurs qui auraient les meilleures stratégies, ils pourraient s'en sortir. Tous ces scénarios-là, moi, je les vois potentiellement émerger dans les 15 ans à venir. Quand on regarde un petit peu tous les scénarios qu'on peut imaginer dans les années à venir, en fait, il y en a beaucoup dans lesquels on a une société qui s'effondre, dans lesquels, en fait, on a de l'immigration massive qui vient créer des conflits. L'intérieur et l'effondrement des systèmes, on a des guerres civiles, on a potentiellement des dystopies qui se mettent en place, ou demain on a tous une puce dans le cerveau, on peut tout imaginer. Ce que je voulais imaginer aujourd'hui avec vous, c'était un scénario dans lequel en fait le bateau ne prend pas complètement l'eau, et dans lequel on a une voie à suivre. Et je pense en fait que pour qu'on puisse suivre une voie, probablement qu'il faudra qu'il y ait plusieurs voies. Et je pense que le monde de demain, c'est plus un monde... uniformisé comme on est en train de le vivre depuis un siècle, mais c'est potentiellement des empires idéologiques qui chacun prennent leur indépendance et tentent de coexister avec toutes les rivalités que ça implique. J'espère que ça vous a parlé. On parle de futur du travail. Là, pour le coup, on s'est projeté 15-20 ans en avant avec une envie de penser le monde un peu différemment. C'est ce qu'on appelle la systémique. Essayer de croiser tout un tas de sujets pour éviter de regarder juste le travail comme on le voit au bureau ou à l'usine. Mais prendre un peu de recul et se dire, en fait, il y a beaucoup de choses qui vont impacter le travail et pas uniquement ce qui se passe dans l'entreprise. Je vous laisse pour aujourd'hui. J'espère que ça vous a plu et je vous dis à très vite pour un nouvel épisode de Codex.