Speaker #0Mon prénom est arrivé avant toi. Quelqu'un l'avait déjà choisi. Bienvenue. Tu écoutes « Connais-tu ton prénom ? » Un podcast qui explore les prénoms comme des mots-clés posés à l'entrée d'une vie. Aujourd'hui, épisode « Toujours entre deux » . Tu vois la dispute arriver et tu changes de sujet avant qu'elle n'éclate. Tu appelles quelqu'un pour prendre des nouvelles, tu raccroches et tu réalises que tu as parlé d'elle pendant 20 minutes. On te dit que tu es solide, tu réponds que ça va. Ce sont des petites choses, elles ne se voient même pas et elles finissent par dessiner une place. Un peu devant, un peu à côté, un peu entre les autres. Voilà ce que je trouve curieux, on peut passer des années à tenir la place de quelqu'un d'autre et le faire très bien, au point d'oublier où se trouve la sienne. Alors la question de cet épisode est très simple. Dans ta propre vie, à quelle place es-tu aujourd'hui ? Nous aborderons aujourd'hui quatre prénoms, quatre manières de faire rempart, s'imposer, tenir. Protéger, attendre. Un cinquième invité nous attend à la fin. Une femme que tu connais depuis l'enfance et qui arrive toujours chez les autres. Elle aura la dernière question. Alors garde-la pendant tout l'épisode. C'est parti ! Celle qui se tient au milieu, Sabine. Ce prénom vient d'un peuple. Les sabins vivaient dans les montagnes, juste à côté de la ville de Rome, à ses tout débuts. Cette histoire nous vient d'un historien romain, il s'appelait Titlaïf. Et il a passé 40 ans à écrire l'histoire de Rome depuis ses tout débuts. C'est lui qui raconte la scène, mais il écrit 7 siècles après l'effet supposé. Il n'était pas là. Le récit dit ceci, Rome manque de femmes. Romulus organise une fête, invite les Sabines et pendant les jeux, les Romains enlèvent leurs filles. Les pères reviennent trois ans plus tard, en armes, pour les reprendre. Les deux armées sont face à face et les femmes sortent de la ville. Elles se placent au milieu du champ de bataille, leurs enfants dans les bras, d'un côté leur père, de l'autre leur mari. La bataille n'eut pas lieu. Tite Live écrit que les deux peuples ont fusionné ensuite et que Rome est née de cette fusion. Aujourd'hui, les archéologues considèrent cet épisode comme un récit de fondation plutôt que comme un événement. Ce qui reste vrai, c'est ce que Rome a choisi de raconter sur elle-même, que sa paix vient de femmes qui se sont mises au milieu. Il y a peut-être un autre versant à ce prénom. Le peuple sabin a donné ses filles, puis ses lois, puis son nom à Rome. Et il a disparu de l'histoire. Réparer parfois, c'est se fondre dans l'autre. Il y a une Sabine qui a fait de cette place un métier. Sabine Weiss, photographe, disparue en 2021 à 100 ans. Toute son œuvre consiste à se tenir à côté des gens. Assez près pour voir, assez loin pour les laisser être. Il y a ce tableau au Louvre, 5 mètres de large, d'un vide lapin en 1799. Au centre, une femme écarte les bras entre les deux armées. Elle est la figure la plus exposée de toute la toile, et la seule qui ne porte aucune arme. Alors peut-être que Sabine ne parle pas de la paix, peut-être qu'elle parle du prix qu'elle coûte. Et toi, entre qui et qui te tiens-tu en ce moment ? Celle qui tient, Ingrid. Ce prénom vient du vieux narroi. Ing, le nom d'un dieu, et Efride, la paix ou la beauté protégée. Ce dieu Ing s'occupait des moissons et de l'abondance, ce qui pousse, ce qui nourrit. Et la tradition lui donne une place étrange. Un vieux poème anglo-saxon dit qu'on l'a vu partir vers l'Est, sur un char, à travers les vagues, un dieu qu'on définit par son départ. Ce nom a laissé des traces partout dans le Nord. Il a donné son nom à un peuple, et probablement à toute une lignée de rois scandinaves, un prénom qui traîne un royaume derrière lui. Et voici une coutume qui existe encore. Dans les pays scandinaves, la fête du prénom figure toujours dans les calendriers imprimés. Ingrid y a sa date. C'est un des rares endroits d'Europe où l'on célèbre encore le jour du nom. Il y a peut-être un autre versant à ce prénom. Quand on est solide, les autres cessent de vérifier. Ta solidité devient une donnée, comme la météo ou les couleurs des murs. On te confie des choses, on te raconte des choses, et personne ne pense à te demander si tu tiens le coup. Deux femmes ont porté ce prénom jusqu'au bout. Ingrid Bergman était au sommet d'Hollywood en 1950. Elle a choisi sa vie et l'Amérique l'a mis de côté pendant sept ans. Elle est revenue et l'Amérique lui a donné un Oscar. Ingrid Bettencourt a passé six ans retenue dans la jungle colombienne. Et depuis sa libération, elle passe son temps à refuser d'être réduite à ses six années. Écoute ce prénom autrement. Ing, la moisson, ce qui pousse et ce qui nourrit. Fride, la paix. On l'entend comme un prénom de froid et de nord. Et il parle d'abondance protégée. Alors peut-être qu'Ingrid ne parle pas de la force, peut-être qu'elle parle de ce qui pousse à l'abri. Et toi, quand est-ce qu'on t'a demandé, pour la dernière fois, comment tu allais vraiment ? Celui qui protège sans se montrer, Gilles. Ce prénom vient du grec eridios et ce mot vient de l'égide. Le bouclier d'Athéna tendu d'une peau de chèvre. Nous disons encore aujourd'hui qu'une chose se fait sous l'égide de quelqu'un. Un prénom qui veut dire littéralement celui qui abrite. La légende raconte ceci. Gilles vit en ermite dans une forêt du sud de la Gaule. Une biche vient le nourrir chaque jour. Un jour, le roi chasse dans ses forêts. Il aperçoit la biche. Il décoche sa flèche. C'est Gilles qui la reçoit. Il s'est placé devant l'animal. Il en est resté blessé toute sa vie. Séparons ce qu'on raconte de ce qu'on sait. Les Bollandistes, ces érudits jésuites qui depuis 1643 démêlent la légende et les histoires, nous racontent ceci. Et le verdict ? est claire. La biche, la flèche, le roi, tout cela appartient au récit médiéval, écrit plusieurs siècles plus tard. De l'homme réel, on sait très peu. Un ermite, quelque part, dans le sud de la Gaule, autour du 7e siècle ? Et les Bollandistes ajoutent une autre chose intéressante. La légende apparaît au moment où les pèlerinages se développent. Le récit sert le lieu. Voici une précision au passage, pour les Belges qui écoutent. On croit souvent que les Gilles de Binge viennent de ce prénom. L'origine du mot reste discutée, et le carnaval n'a aucun lien établi avec ce saint. Deux histoires qui se ressemblent et qui se sont peut-être jamais croisées. Il y a peut-être un autre versant à ce prénom. Celui qui abrite les autres se retrouve rarement abrité. Il est le toit, et un toit ne demande rien. Il garde aussi la trace du cou qu'il a pris à leur place. Souvent, personne autour de lui ne le sait. On retrouve cette figure ailleurs, dans les mythes grecs. Il y a Chiron, le centaure. C'est lui qui soigne, c'est lui qui enseigne, c'est lui qui forme les héros. Et il est blessé par une flèche qui ne parvient pas à soigner sur lui-même. Le soignant blessé, la figure est très ancienne. Et puis il y a ce tableau du Louvre, Watteau, lapin vers 1719. Un personnage en costume blanc, debout. Seul, face à nous, les bras qui pendent. Derrière lui, le groupe continue, occupé à autre chose. Lui se tient devant. Et pendant deux siècles, ce tableau s'est appelé Gilles. Le Louvre le présente aujourd'hui sous le nom de Pierrot. L'attribution ancienne étant contestée. Un personnage qui se tient devant tout le monde. Et à qui on a repris son nom ? Alors, peut-être que Gilles ne parle pas de la protection. Peut-être qu'il parle de ce qu'elle coûte. Et toi, qui t'abrite, toi ? Celle qui attend, Monique. Ici, l'étymologie résiste. On propose souvent le grec « monos » , qui veut dire « seule » . Mais cette femme est née en Afrique du Nord, au IVe siècle, et son nom vient probablement d'une langue locale. Personne ne tranche, c'est rare et ça vaut la peine de le dire. Voici ce qui est vraiment étonnant avec elle. Tout ce que nous savons de cette femme vient d'un seul livre, écrit par son fils. Nous ne connaissons cette mère que par le regard de celui qui lui a échappé. Le fils s'appelle Augustin. Et le livre s'appelle « Les confessions » . C'est un des tout premiers récits où quelqu'un raconte sa vie intérieure. Elle le suit partout. Lui, la fouille. À Cartagne, il veut embarquer pour l'Italie. Elle refuse de le laisser partir seule. Alors il ment. Il l'installe dans une chapelle au bord du rival. Il lui dit qu'il attend un ami. Et il prend le bateau pendant qu'elle prie. Elle le retrouvera en Italie, des mois plus tard. Elle mourra à Osti, juste avant de rentrer. Il y a peut-être une autre version à ce prénom. À force d'attendre quelqu'un, on peut oublier d'attendre quelque chose pour soi. L'attente occupe tout. Elle donne un but, une direction, une raison de se lever le matin. et elle range votre propre vie dans un tiroir, en attendant. Et pourtant, regardez ce qui s'est passé. Cette femme a traversé la Méditerranée derrière son fils. Elle l'a obligée à se justifier toute sa vie. Et c'est en se justifiant qu'il a écrit ce livre. Cette mère qui suit son enfant a peut-être contribué à inventer l'autobiographie occidentale. en étant le personnage auquel il devait répondre. Plus près de nous, il y a une Monique qui a quitté son prénom. Monique Cerf est née à Paris en 1930. Elle a choisi de s'appeler Barbara. Et sous ce nom-là, elle a écrit certaines des chansons les plus dures et les plus belles de la langue française. Un prénom qu'on reçoit, un prénom qu'on prend. Alors est-ce que ce prénom veut-il vraiment dire... seule. Cette femme a traversé une mer pour suivre quelqu'un. Elle est morte en chemin, loin de chez elle. Le mot prend un autre sens. Peut-être pas celle qui est sans personne. Peut-être celle qui avance sans que personne l'accompagne. Alors peut-être que Monique ne parle pas de l'attente. Peut-être qu'elle parle de ce qu'on attend et pour qui. Et toi, qu'est-ce que tu attends en ce moment ? Et voici notre compagnon du seuil, notre invitée surprise. Tu la connais depuis l'enfance. Elle arrive par le vent et elle repart de même. Marie Poppins. Commençons par son nom, parce qu'elle dit tout. Poppins n'existe pas. Ce mot a été inventé. Il est construit sur le verbe anglais Merci. « To pop in » , qui veut dire « passer à l'improviste » , « entre une minute » , « sans prévenir » . « To pop in » disparaît aussi vite. Le nom de famille de cette femme est le verbe qui décrit ce qu'elle fait et regarde les deux femmes derrière elle. L'autrice signait Pamela Linden, traverse. Elle s'appelait en réalité Ellen Goff, traverse. était le prénom de son père. Mort quand elle avait sept ans, elle a pris le prénom de son père comme nom de famille. Et l'actrice qui l'a rendue célèbre est née Julia Wells. Andrew est le nom de son beau-père. Deux femmes qui ont fabriqué cette gardienne d'enfants sous des noms qui n'étaient pas les leurs. Ce qu'elle fait dans l'histoire est très clair. Elle arrive chez les autres, elle repart. Elle répare la famille, elle remet le père à sa place de père. Elle dort dans la chambre des enfants et elle repart dès que le vent tourne, avant qu'on ait eu le temps de la remercier. Dans le livre, elle est beaucoup plus sèche que dans le film, vaniteuse, brusque, et elle refuse absolument de s'expliquer. Elle protège tout le monde, elle appartenait à personne. Et si... celle qui répare la maison des autres avait aussi le droit d'avoir la sienne. Nous voici presque à la fin de l'épisode. Sabine est le prix que coûte la paix, Ingrid est ce qui pousse à l'abri, Gilles est celui qui abrite sans être abrité, et puis Monique est ce qu'on attend et qui est pour qui. Ce que nous apprenons d'un prénom n'appartient pas qu'au prénom. Tu te souviens du tableau, tout à l'heure ? Le personnage en blanc se tient devant, et on lui a repris son nom. Quatre prénoms, et quatre places prises pour quelqu'un d'autre. Alors, une question à laisser reposer cette semaine. Dans ta vie, dans ta propre vie, à quelle place es-tu aujourd'hui ? Et depuis combien de temps ? Et ce que tu racontes là-dedans, tu le gardes. Tu le laisses reposer. Et le petit jeu de cette semaine, à qui associes-tu chacun de ces quatre prénoms ? Écris-le-moi en commentaire. Dis-moi aussi quel prénom tu aimerais entendre ici. Le tien, celui de quelqu'un que tu aimes, ou celui qui t'intrigue depuis toujours ? Je les lis tous. Ne manque pas les prochaines histoires. Abonne-toi à la chaîne. On se retrouve sur Instagram. File du prénom underscore Laetitia Absalon. entre deux épisodes. D'ici là, prends soin de toi. À mercredi prochain.