- Speaker #0
Bonjour et bienvenue sur Côté Canap, le podcast qui s'installe confortablement au cœur de vos questionnements.
- Speaker #1
Pour ouvrir cet échange, deux chiffres qui glacent un petit peu le sang. En France, plus de 270 000 victimes de violences conjugales ont été recensées l'an dernier et en Belgique, on estime qu'une femme sur quatre subirait des violences au cours de sa vie. Derrière ces statistiques qui sont froides, il y a des visages, des silences et des sourires en façade. Mon invité aujourd'hui, c'est Séverine de Moustier. Elle a choisi de briser le silence avec son roman « Tous les sourires ont une histoire » . Elle y raconte l'emprise, mais surtout le chemin courageux vers la résilience et la liberté. Bonjour Séverine.
- Speaker #0
Bonjour.
- Speaker #1
Bienvenue sur Côté Canapé. En fait, je voulais te demander si ce canapé pouvait parler et raconter l'histoire de ton propre sourire aujourd'hui, qu'est-ce qu'il dirait de toi ?
- Speaker #0
Il dirait beaucoup de choses. Il dirait que je suis une femme de 46 ans. qui a un passé très, très difficile. Une enfance qui a été marquée par les violences conjugales, une adolescence aussi bouleversée par un climat familial très difficile et une adulte qui s'est construite malgré tout avec ses casseroles et qui a décidé de mener le chemin inverse et de ne jamais tomber dans un schéma de violence. ni en étant victime, ni en étant l'agresseur. Le sourire que j'ai, il n'est pas faux, c'est un vrai sourire. Donc moi, j'ai décidé de voir le côté positif de la vie, malgré tous les traumatismes. Je suis là aujourd'hui, j'en parle, et sans tabou.
- Speaker #1
Est-ce que tu dirais que ce que tu as vécu est une étiquette, ou alors si tu dois te présenter, ce n'est pas ce que tu retiens de toi ?
- Speaker #0
Ce n'est pas ce que je retiens de moi, ce n'est pas ce que j'ai envie qu'on retienne de moi, mais ça fait partie de moi. C'est ce qui t'a construit ? C'est ce qui a fait que je suis devenue qui je suis aujourd'hui. Je crois que j'ai beaucoup de chance, justement, de m'en être sortie, de ne pas être tombée dans des schémas identiques, de ne pas être devenue quelqu'un de complètement dépressif.
- Speaker #1
Tu parles de schéma, justement. Est-ce que tu penses que ça, c'est une réalité, que quand on vit ça, on peut le reproduire ?
- Speaker #0
C'est une réalité. Statistiquement, trois enfants sur quatre... qui ont assisté à de la violence conjugale, soit deviennent victimes, soit deviennent eux-mêmes violents.
- Speaker #1
C'est assez surprenant de se dire qu'ils peuvent eux-mêmes devenir violents. Et tu le fais mention, en fait, dans ton livre, ça m'a un peu surpris. Tu parles du rôle de l'agresseur, donc du papa, qui est violent, mais tu le décris dans une relation conflictuelle avec son propre papa. Est-ce que c'est une volonté, justement, de montrer que même lui a subi quelque part des violences ? De montrer que c'est un schéma qui se répète ?
- Speaker #0
Oui, je voulais montrer qu'on ne devient pas violent pour rien. Il y a toujours bien quelque chose dans le vécu qui fait que ça arrive. Alors évidemment, moi je ne lui ai pas pardonné tout ce qu'il nous a fait subir, mais j'ai quand même essayé de comprendre d'où ça pouvait venir. Et oui, je savais que dans son enfance, il avait lui-même eu... Il avait été victime de violences de la part de son père, et donc ça vient sans doute de là. Ceci dit, moi, je n'ai jamais été victime de violences physiques de la part de mon père.
- Speaker #1
Dans ton livre, le personnage principal, c'est Olivia, qui est un peu ton double romancé. Tu as choisi un livre-roman, déjà. Pourquoi ?
- Speaker #0
Alors, j'ai choisi un roman, pourquoi ? Parce que, bon, déjà, j'y ai longtemps, longtemps, longtemps réfléchi. donc ça faisait... des années que c'était dans ma tête et que j'avais envie d'écrire dans un premier temps, mais j'avais aussi envie de raconter mon histoire. Mais je ne voulais pas la raconter de manière autobiographique parce que je ne voulais pas centrer l'histoire sur moi. J'avais envie que ce soit plus universel, que ça puisse toucher plus de gens. Et donc pour ça, il fallait que j'ajoute des personnages, il fallait que j'en enlève, il fallait que j'ajoute des situations. C'est pour ça qu'il y a le personnage d'une jeune fille qui est une élève et qui vit aussi une relation toxique avec son petit ami.
- Speaker #1
Tu as choisi la formule « roman choral » . Dans l'idée, on suit plusieurs personnages omniscients. On a le rôle de la grand-mère. On a le rôle d'Olivia, Olivia jeune, Olivia 20 ans plus tard, la maman aussi, Viviane, et Rebecca, donc l'adolescente. Tu as quand même choisi, malgré tout, d'avoir ce rôle de professeur dans le roman d'Olivia, qui est ton métier.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Donc vraiment, tu t'es calqué le personnage principal, on va dire, sur ta vie à toi. Est-ce que ce rôle de transmission, de prof que tu transparais dans le livre... C'est aussi un vécu, ce côté Rebecca, cette jeune qui est en souffrance. Est-ce que ça aussi, tu l'as vécu ? Tu as été témoin de ce genre de violence ?
- Speaker #0
Oui. Donc, j'ai choisi d'introduire le personnage de Rebecca, justement parce que oui, j'ai, dans ma carrière de prof, croisé beaucoup de jeunes filles qui vivaient ce genre de situation. J'en croise encore aujourd'hui. Et c'est assez effrayant, en fait, parce qu'on se dit qu'on est dans une ère où les choses tendent à évoluer, où on en parle de plus en plus et où on lutte de plus en plus contre ce genre de choses. Et où moi, j'ai l'impression qu'on retourne un peu en arrière dans certaines situations où des jeunes filles de 16, 17, 18 ans trouvent ça normal que leurs petites amies… fouillent leur téléphone ou aient leur mot de passe de réseaux sociaux, leur interdisent de porter certaines tenues ou d'aller à des soirées sans eux.
- Speaker #1
Et une banalité du mal peut-être. Et si je peux mettre en parallèle, il y a ce développement de la dark romance. Je ne sais pas si tu t'en es rendu compte. Est-ce que c'est justement lié à cette banalisation de la violence chez les jeunes ?
- Speaker #0
Je ne sais pas si c'est lié, mais c'est vrai qu'il y a vraiment une... nombre de jeunes filles qui sont vraiment fans de ce genre de littérature. Moi, j'en ai dans mes élèves qui dévorent des romans de dark romance. C'est vraiment compulsif.
- Speaker #1
Tu t'es déjà penchée sur ce genre de romans ?
- Speaker #0
Je me suis déjà penchée. Moi, je n'en ai jamais lu. Et c'est vrai que j'ai pour projet d'en lire un parce que j'ai envie de comprendre, parce que je ne peux pas juger sans avoir lu. J'ai déjà eu pas mal de discussions avec mes élèves qui en lisent parce que j'ai envie d'essayer de voir. qu'est-ce qui les attire dans ce type de récits, où il y a quand même des choses vachement fortes. C'est de la violence, c'est de la torture parfois, la séquestration, du viol.
- Speaker #1
Est-ce qu'ils en sont conscients à leur âge, comme c'est romancé, que c'est aussi parfois la réalité, et que c'est loin d'être joyeux finalement ?
- Speaker #0
Leur réponse, c'est toujours de la fiction, madame. Et nous, on sait très bien que dans la vraie vie, ce n'est pas le genre de choses qu'on pourrait accepter. BLEH ! Je reste quand même interpellée et je me demande pourquoi, justement, elles sont attirées par ce genre de récits-là. Donc, oui, je pense que prochainement,
- Speaker #1
je vais travailler sur ça. Justement, donc, tu as ce rôle de prof. Pourquoi avoir choisi cette carrière après les violences que tu as subies ? Pourquoi aller au-devant des gens, oser te montrer ? Quelque part, peut-être, tu aurais pu avoir une personnalité beaucoup plus renfermée. Qu'est-ce qui a fait que tu as choisi cette voie ? Alors...
- Speaker #0
Disons que j'ai choisi d'être prof parce que j'aime le contact avec les gens malgré tout. Et c'est vrai que j'ai toujours été, même si j'avais ce vécu difficile, je n'en ai jamais parlé à personne. J'avais quand même un cercle d'amis. J'avais quand même une vie sociale par la suite quand j'ai été adulte. À la base, je me destinais à devenir assistante sociale.
- Speaker #1
C'est un côté très social en fait. l'aide aux autres.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Et puis, finalement, j'ai opté pour le métier de prof parce qu'en effet, la matière aussi me plaisait. Je voulais enseigner le français. Donc, c'était un peu le mélange des deux, le côté matière et le côté contact avec les jeunes qui m'attiraient.
- Speaker #1
Tu dis que toi-même, tu n'as jamais parlé de ça quand tu étais enfant. Tu n'as jamais eu un prof sur qui compter à ce moment-là et qui a pu voir la détresse dans laquelle tu étais étant enfant ?
- Speaker #0
Alors moi, j'en ai jamais parlé et rien ne laissait transparaître qu'il y avait un souci chez moi. Donc j'étais très bonne élève.
- Speaker #1
Tu avais ce fameux sourire, ce fameux... Voilà, c'est ça.
- Speaker #0
J'avais pas de problème de comportement, que ce soit en primaire ou en secondaire, je me suis toujours bien tenue. Et donc, jamais personne n'a été interpellée par quelque chose. J'en ai jamais parlé, ni à l'école, ni aux amis.
- Speaker #1
Tu n'avais pas une confidente sur ce genre de choses ? Non,
- Speaker #0
je ne le disais pas, parce que j'avais un peu honte, je pense, de le dire aussi. Juste pour la petite anecdote, quand j'étais en secondaire, je devais être en quatrième ou quelque chose comme ça, je me suis fait choper par une éducatrice en train d'embrasser un garçon. Et elle m'a pris mon journal de classe pour me mettre une retenue ou une note. Et je me suis retrouvée chez le préfet. Et là, je me suis dit, mon Dieu, ici, si j'ai une note dans mon journal de classe pour ce genre de choses, ça va être une catastrophe à la maison. Et donc, je me suis effondrée devant le préfet. Et c'est la seule personne à qui j'en ai parlé. Mais là, c'était plus un instinct de survie où je me suis dit, il ne faut absolument pas que j'aie… C'est très bien pour toi, en fait. Je ne peux absolument pas que j'ai cette note. Et donc, je lui ai raconté ce qui se passait à la maison et je lui ai dit, il ne faut pas me mettre la note parce que vraiment, il va y avoir des conséquences. Donc, je n'ai pas eu de note, mais il n'y a jamais eu de suite. Il n'a jamais rien fait.
- Speaker #1
Est-ce que c'est parce que c'est une époque où à ce moment-là, il n'y avait pas vraiment de conscientisation par rapport à la violence ?
- Speaker #0
Oui, je pense. À cette époque-là, on n'en parlait pas vraiment. C'était un sujet tabou, ce qui se passait chez les gens, on ne s'en occupait pas. Et dans la société en général, on se met les pas de ce qui se passait chez le voisin. Donc nous, les voisins étaient tout à fait au courant de ce qui se passait, parce qu'il y avait des cris, il y avait du bruit. Et personne n'a réagi en fait. Et personne n'a jamais rien fait.
- Speaker #1
Comment on se sent quand on se sent justement démuni et avec aucune aide, même en voyant que les gens ferment les yeux face à de la violence ? Comment on grandit ? Comment on fait confiance aux gens ?
- Speaker #0
Mais ça, c'est justement la grosse difficulté, c'est de faire confiance aux gens, c'est de se dire qu'on va toujours être dans ce schéma-là. Après, moi, c'est vrai que je vivais dans la peur constante. Donc, c'était vraiment… Ma vie n'était que conditionnée par la peur. Tout ce que je faisais, je faisais hyper attention parce que j'avais peur. C'est ma vie à me dire que mon père allait tuer ma mère. C'était vraiment…
- Speaker #1
Le calque du récit d'Olivia à ce niveau-là, cette peur que tu transparesses, ce côté lycée dans ses études, de vouloir toujours bien agir, c'est toi. Oui,
- Speaker #0
vraiment. C'est vrai que toute la partie passée d'Olivia est à 95% la réalité. Il n'y a vraiment pas grand-chose qui est inventée. C'est vrai que tout ce qui s'est passé quand j'étais petite, etc., il y a des choses qui ont été un peu romancées, parce qu'évidemment, il y a des choses dont je ne me souviens pas. clairement, même si ma mémoire remonte très très loin pour tout ce qui est scènes de violence, mais oui, toute cette partie-là est pratiquement 100% réelle.
- Speaker #1
Par rapport à tes personnages, le rôle de Viviane, donc la maman, est-ce que là, il est romancé ou c'est vraiment aussi ce qu'a vécu ta maman, ce côté inaction ? Elle n'a jamais essayé finalement de partir malgré tout ce qu'elle vivait ?
- Speaker #0
Oui, donc le personnage de Viviane, c'est vraiment ma maman. Et elle n'a jamais essayé de partir, non. Vraiment parce qu'il y a eu quelques mini-tentatives, mais qui ont été très vite écourtées parce que mon père revenait à la charge très vite et suppliait de revenir. Et donc, il l'a isolée de tout le monde, en fait. Donc, elle n'avait plus personne vers qui se tourner. Donc, elle a deux sœurs, un frère. ne voit plus personne, elle n'avait pas d'amis sur qui compter.
- Speaker #1
C'est un schéma, cet isolement dans la violence.
- Speaker #0
Oui, ça fait partie de l'emprise, parce qu'elle se disait qu'elle n'avait nulle part où aller et qu'elle ne pourrait pas partir.
- Speaker #1
Est-ce que toi, étant enfant, tu comprenais cette inaction ?
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
Est-ce qu'en grandissant, ça a changé, ce regard ?
- Speaker #0
Oui, ça a un peu changé. C'est vrai qu'enfant, moi je ne comprenais pas et je la suppliais de partir. Donc chaque fois que mon père essayait de nous récupérer, moi je pleurais et je suppliais ma mère de ne pas retourner avec lui. Maintenant, je comprends un peu mieux parce que oui, j'ai conscience que quand on est dans ce schéma-là, c'est très difficile de le quitter. Surtout à cette époque-là, c'est peut-être plus facile maintenant parce qu'il y a des trucs... qui existent, que la police est formée différemment et que on écoute un petit peu plus quand même les victimes, même si ce n'est pas encore tout à fait gagné. Mais à cette époque-là, une femme qui se faisait frapper par son mari, c'était une banalité. On essayait toujours de faire en sorte que Madame retourne. Et donc, la plupart du temps, les femmes qui portaient plainte, qui avaient le courage de porter plainte, souvent la retiraient très très vite. Voilà, les gens ne se mêlaient pas, il n'y avait pas les voisins qui téléphonaient eux-mêmes à la police pour dire « il y a du grappuge à côté, il faut intervenir » . Ça n'existait pas. Donc, en effet, on se sent très très seule et très isolée. On se dit « c'est une fatalité, il faut vivre avec » .
- Speaker #1
Comment tu as pris la décision à un moment donné de quitter ton foyer, quitter ta maman ?
- Speaker #0
Il a fallu du temps. C'est vrai que dans le roman, ça arrive plutôt que dans la vraie vie. Je me suis séparée du papa de mes enfants et je me suis retrouvée toute seule avec mes enfants. J'habitais vraiment à côté de chez mes parents. Je me suis rendue compte que mon père essayait de faire la même chose avec moi et donc de m'isoler et de faire le vide autour de moi, de me faire croire que sans eux, je n'existais pas, de m'imposer des choses, ça pouvait être. la couleur de mon papier peint. Si j'avais envie de mettre un papier peint jaune...
- Speaker #1
Une forme de manipulation.
- Speaker #0
Mon père, l'idée qu'un papier peint vert, c'était beaucoup mieux. Je devais faire comme lui avait décidé. Et donc, au fur et à mesure du temps, je me suis dit, mais ce n'est pas possible. Moi, je ne peux pas vivre comme ça. Et puis, du coup, je suis... J'ai décidé de vendre ma maison, de partir, parce que je voulais éloigner mes enfants de ce genre de climat, parce que je ne voulais pas qu'ils fassent la même chose avec eux. Et c'est comme ça que je suis partie, pas de gaieté de cœur parce que c'était abandonner ma mère et que je me disais, je sais très bien que je n'aurai plus de contact parce qu'elle n'osera pas et lui ne la laissera pas me contacter. On aurait pu imaginer, je ne vois plus mon père, mais je continue de voir ma mère. Ce n'était pas possible. Pas possible. Trop d'emprise. Trop d'emprise. Je me suis éloignée pendant de longues années. Et puis, mon père, ça, je ne le dis pas dans le roman, mais mon père a essayé de reprendre contact avec moi, de lui-même. Il avait arrêté de boire, etc. Et donc, il a pris contact avec moi en me disant qu'on lui manquait, qu'il voulait voir ses petits-enfants. Et que j'ai craqué à ce moment-là.
- Speaker #1
Tu t'es dit qu'il avait changé, sans doute ?
- Speaker #0
Je me suis dit qu'il avait... peut-être pas changé, mais que si en effet ils ne buvaient plus, peut-être que les choses seraient plus simples, et puis que ça me permettrait de voir ma mère, et que mes enfants puissent la voir aussi. Bon, ça s'est fait de manière beaucoup plus éloignée, espacée, c'était pas comme quand j'habitais juste à côté, puisque là, j'habitais on va dire à 30 minutes de chez eux, plus ou moins, et ça s'est très vite dégradé, en fait. Donc, je me suis rendue compte qu'en fait, il n'avait pas vraiment arrêté de boire.
- Speaker #1
Le schéma a continué.
- Speaker #0
Le schéma a continué. Et voilà, on a vraiment eu une très, très grosse dispute due à l'alcool où j'ai vu mes enfants pleurer et où je me suis dit non, c'est pas possible. Et donc, à partir de ce moment-là, j'ai vraiment définitivement coupé les ponts et je ne les ai plus jamais vus jusqu'à ce que mon père décède.
- Speaker #1
Et là, du coup... Tu as eu l'occasion de reprendre contact avec ta maman ?
- Speaker #0
Oui, tout de suite. J'ai pris tout de suite contact dès que j'ai su, parce que finalement, ce n'est pas elle qui me l'a appris. Je l'ai appris d'une vieille copine d'école primaire par Messenger. Tout de suite, j'ai essayé de contacter ma maman. Les funérailles avaient déjà eu lieu. Bref, c'était déjà passé. Mais ma maman m'a... pas rejetée, elle m'a accueillie tout de suite, elle était hyper contente. En fait,
- Speaker #1
tu n'avais pas de conflit avec ta maman ? Pas du tout, non,
- Speaker #0
je n'avais pas du tout de conflit.
- Speaker #1
Et le lien est resté quand tu l'as revu ? Ça a repris comme avant ? Ta maman est encore en vie ? Et est-ce qu'elle sait que tu as écrit un livre ? Comment elle l'a perçu, ce livre ?
- Speaker #0
Elle était très fière de moi, elle était très contente que je le fasse. C'est vrai que pendant toutes ces années où elle a été était silencieuse, où les gens croyaient que mon père, c'était un mec cool et sympa. Justement, elle était heureuse finalement qu'on mette un peu la lumière sur tout ça et que les gens se rendent compte que le gars sympa avec qui il buvait des verres, il n'était pas si sympa que ça.
- Speaker #1
Ça lui a fait du bien, cet éclairage ?
- Speaker #0
Ça lui a fait du bien. Après, elle a lu mon livre, elle a beaucoup pleuré, évidemment, et ça n'a pas été facile pour elle de le lire. Elle ne voit que du bon dans...
- Speaker #1
Moi.
- Speaker #0
dans cette démarche de ma part de raconter.
- Speaker #1
Et ton entourage direct, comment ça s'est passé ? Est-ce que ça a été un choc ? Est-ce que tu en avais parlé déjà avant de l'écrire ? Oui, oui. C'est-à-dire ce que tu avais vécu ?
- Speaker #0
J'en ai parlé, oui, j'en ai parlé avec des amis proches, mes enfants étaient au courant, mon compagnon était au courant aussi.
- Speaker #1
Tu arrivais à exprimer en fait ça ? Oui,
- Speaker #0
j'arrivais à l'exprimer. J'ai lu des psys, oui. J'ai voulu essayer d'extérioriser tout ce que j'avais à l'intérieur, parce que j'ai eu des périodes difficiles, notamment la période où je suis partie, où je voyais plus mes parents, et où je me disais « qu'est-ce qui se passe pendant que je ne suis pas là ? » Parce qu'il y avait cette peur, en fait, de « qu'est-ce qui pouvait se passer ? » Et je savais que ça ne s'était pas arrêté.
- Speaker #1
Et tu gardes le sentiment que ta maman est assez… peur qui reste pour elle. Oui, c'est ça.
- Speaker #0
Et j'avais cette culpabilité de me dire je suis pas là, s'il se passe quelque chose, etc. Et voilà, j'avais cette angoisse aussi de me dire si c'est à ma maman qu'il arrive quelque chose en premier, je vais m'en vouloir toute ma vie de l'avoir laissé tomber. Oui, mon entourage était donc au courant, j'en avais parlé quand même pas mal.
- Speaker #1
Pourquoi le choix d'un livre ?
- Speaker #0
Parce que j'aime écrire déjà. parce que j'aime écrire et que j'avais envie de le faire depuis pas mal de temps.
- Speaker #1
Est-ce que c'est une thérapie ou est-ce que c'est un besoin de raconter ou juste cette passion d'écrire, simplement ?
- Speaker #0
Ce n'est pas une thérapie parce que ça me pose souvent la question. Oui, certes, ça fait du bien d'écrire sur des choses qu'on a vécues. Ça extériorise pas mal de choses. Mais c'était plus pour donner du sens à ce que j'avais vécu. dire que que ça n'ait pas servi à rien. Moi, je suis un peu le genre de personne qui pense que rien n'arrive par hasard et que si ça m'est arrivé, c'est parce qu'il y avait une raison et que, quelque part, j'ai peut-être une mission, en fait.
- Speaker #1
Un besoin de transmission, un peu ?
- Speaker #0
Un besoin de transmission. Je ne sais pas si c'est de la transmission, mais en tout cas, je me dis si mon parcours peut servir à quelqu'un, si les gens peuvent se reconnaître dans ce que j'ai écrit et se dire, oui, on peut s'en sortir quand même. Ce n'est pas parce que... On a vécu des traumatismes quand on était enfant, qu'on va forcément devenir quelqu'un de complètement névrosé ou de violent.
- Speaker #1
On sait casser ce cercle vicieux.
- Speaker #0
On peut casser ce cercle et pas forcément des grands traumatismes, parce qu'on en rencontre tous les jours des gens qui ne vont pas bien. Parfois, ils ne savent même pas pourquoi ils ne vont pas bien. De se dire qu'on n'a qu'une vie et que…
- Speaker #1
Ça donne un peu… Oui, de l'espoir de se dire, regarde, elle a vécu ça, et pour autant, elle a un vrai sourire. Ce n'est pas un masque qu'elle a, elle arrive vraiment à rebondir et à continuer à vivre une belle vie. D'ailleurs, tu as eu des enfants.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Contrairement à Olivia qui n'en a pas, tu n'as pas eu peur justement de reproduire ce schéma. Au moment où tu as fait le choix d'avoir des enfants, tu étais déjà dans cette conviction que tu ne serais pas pareil. Même pour le fait de te mettre en couple, finalement, est-ce que tu n'as pas eu des peurs ?
- Speaker #0
Je n'ai pas eu peur d'avoir des enfants et de moi-même reproduire ce schéma parce que j'étais convaincue que je ne le ferais pas.
- Speaker #1
Tu en avais conscience ?
- Speaker #0
Oui, j'étais sûre que jamais j'aurais un geste violent vis-à-vis de mes enfants. Je savais aussi que jamais un homme ne serait violent avec moi. Et j'avais vraiment décidé, je savais que si un jour un gars lève la main sur moi, il ne va le faire qu'une fois. Tu es arrivée dans cette force ? Oui, je n'aurais jamais pu accepter que ça arrive. Et je crois que dans les histoires que j'ai pu avoir dans ma vie, la personne avec qui j'ai partagé savait très bien que ce n'était pas le genre de choses que j'aurais pu accepter. Et donc, ça n'est jamais arrivé. Et donc, voilà.
- Speaker #1
Et quel genre de maman tu es par rapport à tes enfants et par rapport à ce que tu as vécu ?
- Speaker #0
Ah ben là, c'est une bonne question. Parce que justement, je pense que vraiment le fait que j'ai vécu ce genre de choses... a vraiment construit mon rôle de mère. Ça a été très influencé par ce que j'ai vécu. Et donc, je dirais que j'ai tendance à être un peu trop... Protectrice ? Pas protectrice, mais un peu trop laxiste. En fait, j'ai une réelle peur du conflit avec mes enfants. J'ai horreur du conflit en général avec tout le monde. Quand le ton monte un peu ou que... Il y a des frictions avec les gens, c'est quelque chose qui me rebute très vite. Et avec mes enfants, c'est plus, plus, plus parce que…
- Speaker #1
Est-ce que c'est une peur de l'abandon ?
- Speaker #0
Clairement. J'ai tellement peur de perdre mes enfants que c'est… C'est vraiment quelque chose qui a vraiment façonné mon rôle de maman. Et donc, on a une relation très fusionnelle avec mes enfants. On s'entend super bien, on rigole super bien, on a vraiment des délires avec eux qui sont…
- Speaker #1
Peut-être dans beaucoup d'échanges finalement. Beaucoup d'échanges.
- Speaker #0
Et c'est vrai que du coup j'ai des enfants qui ont un parcours très atypique tous les deux, donc niveau scolarité, etc. Ils sont complètement en marge de ce qui devrait normalement se faire. Mais parce que… voilà. Moi, on m'a tellement dicté ce que je devais faire, je ne pouvais pas sortir des clous. J'étais tellement dans un cadre. Moi, je ne voulais vraiment pas imposer des choses à mes enfants. Ils ont des passions tous les deux. Et j'ai envie qu'ils aillent au bout de leurs objectifs, même s'il faut se casser la figure. Tant pis, il faut aller au bout de ses rêves. C'est ma phrase fétiche, toujours croire en ses rêves. Et je dis toujours à mes élèves aussi, si vous avez des rêves, il faut y aller.
- Speaker #1
Dans ton livre, tu parles d'un voyage au Bénin. J'ai cru voir qu'en fait, dans la réalité aussi, tu fais ce voyage au Bénin avec tes élèves. Tu organises des voyages comme ça chaque année ?
- Speaker #0
Pas chaque année. Là, cette année, c'est la quatrième fois que je pars. Et la première fois où je suis partie, c'était en 2020, juste avant le Covid. Et donc, c'est un an sur deux. Et ouais, c'est un projet qui est vraiment incroyable parce que, évidemment, les élèves vivent une expérience hors du commun avec un échange interculturel avec des jeunes béninois pendant deux semaines, où ils sortent de leur zone de confort parce qu'évidemment... Le Bénin, c'est un pays très très chaud et où il faut s'acclimater, c'est pas évident, c'est très différent, mais où à chaque fois je me rends compte qu'ils reviennent, grandis, et ils ont appris énormément de choses, beaucoup plus que ce qu'ils apprennent quand ils sont en place. Finalement,
- Speaker #1
le voyage pour toi, c'est une manière de grandir ?
- Speaker #0
C'est une manière de grandir, c'est une manière d'apprendre, c'est une manière de se dire que le monde ne s'arrête pas à notre porte et qu'il y a plein de choses à explorer, plein de gens à rencontrer. Notre manière de vivre n'est pas l'unique manière, il y a plein de choses à découvrir dans le monde.
- Speaker #1
Et pourquoi le choix du Bénin dans ton livre et dans la réalité ?
- Speaker #0
Ce n'est pas un choix réellement en fait. Le projet en question, c'est un projet qui s'appelle « Movies d'Africa » . qui est ouvert à toutes les écoles de Fédération Olunim Bruxelles, qui est encadré par plusieurs ONG. Donc, il y a six ou sept ONG qui participent au projet et qui sélectionnent des écoles sur base de candidature. Et en fait, ce sont les ONG qui choisissent les écoles quand ils se réunissent pour sélectionner. Et donc, c'est la troisième fois qu'on est choisi par une ONG qui part au Bénin. Donc la première fois, je suis partie au Rwanda. Et ici, c'est la troisième fois qu'on part au Bénin. Le Bénin, c'est un pays assez stable politiquement. Très chill en fait. Donc en soi, on sait très bien qu'il n'y a pas de danger. Et donc, pour tout ce qui est échange comme ça avec des jeunes, souvent ça se fait au Bénin. Donc voilà, il y a aussi le Sénégal qui est dans les destinations et le Togo. Il y avait le Rwanda, mais actuellement... Les tensions politiques sont un peu compliquées. Il y avait l'Ouganda aussi, mais pour l'instant, ça ne se fait plus non plus. Mais voilà, le Bénin, c'est…
- Speaker #1
Et toi, la première fois, ça a été une révélation ?
- Speaker #0
Ah oui, oui, ça a vraiment été une révélation. C'est vraiment quelque chose qui a été un déclencheur dans plein d'aspects de ma vie, en fait. Donc, le premier voyage a réveillé plein de choses en moi.
- Speaker #1
Une histoire de vivre et de découvrir.
- Speaker #0
Oui, et puis aussi le fait de relativiser par rapport à certaines choses, parce qu'évidemment, on vit là-bas dans des climats qui sont complètement différents d'une autre. On rencontre des jeunes qui n'ont pas la chance que nos jeunes à nous peuvent avoir. On le voit par exemple, nous, pour y aller, c'est très simple, on prend notre passeport, en trois clics, on a un visa. mais quand on voit la situation À l'inverse, pour que les jeunes béninois puissent venir en Belgique, ce n'est pas aussi simple parce que leur visa, ils ne l'obtiennent pas aussi facilement. Et pour pouvoir organiser ce genre de voyage-retour, par exemple…
- Speaker #1
Ça éclaire sur notre facilité de vie qu'on a ici, finalement.
- Speaker #0
Oui, ça éclaire sur notre facilité de vie, sur les chances aussi. Les chances qu'on a au départ. Et voilà, les jeunes, ils ont la chance d'aller à l'école, ils ont la chance de vivre et de choisir leur orientation professionnelle, ce qui n'est pas le cas au Bénin, ce qui n'est pas le cas pour les jeunes filles du Bénin qui ne sont pas à égalité avec les garçons.
- Speaker #1
Donc, si on reste sur le thème de l'aviance conjugale, là-bas, c'est carrément différent.
- Speaker #0
Ça, c'est quelque chose que je vais creuser là, ici, prochainement, puisqu'on part dans deux semaines et demie. et comme je suis sur l'écriture du deuxième roman qui se déroulera au Bénin justement c'est un aspect que j'ai envie de découvrir aussi et de creuser parce que je sais que il y a des choses qui sont mises en place là-bas sur place notamment les safe schools pour que les jeunes filles qui fréquentent les écoles soient en sécurité tout simplement et qu'elles puissent avoir des toilettes à leur disposition protection hygiénique, etc. Ce qui paraît évident pour nous, mais qui n'est pas forcément là-bas.
- Speaker #1
Tu aurais envie d'écrire de nouveau un roman ?
- Speaker #0
C'est la suite, vraiment. C'est la suite, donc c'est les mêmes personnages. On garde Olivia, on garde Rebecca, et puis il y aura des nouveaux personnages, évidemment, puisqu'on sera dans un autre pays et un autre contexte.
- Speaker #1
Donc toujours cette soif d'écrire ce premier roman, ce n'était pas juste une envie d'écrire ton histoire. Non, non,
- Speaker #0
oui, j'ai envie de continuer parce qu'au final, je crois que je m'en suis plutôt bien tirée. J'ai généralement des bons retours. Je suis contente, donc j'ai envie de continuer. J'ai d'autres idées. Après celle-là, j'en ai encore.
- Speaker #1
Donc ça ne s'arrêtera pas tout de suite. Tu parlais aussi de l'île d'Oléron dans ton livre. C'est une région que je ne connais pas, mais qui m'a tentée en te disant que c'est une région que tu affectionnes, que tu connais.
- Speaker #0
Oui, moi je connais la région. Alors c'est vrai que c'est un peu par hasard que j'ai choisi l'île d'Oléron, parce que j'ai pas mal voyagé déjà, et en France j'ai fait pas mal d'endroits. Je trouvais que c'était joli à raconter en fait.
- Speaker #1
Il y a de nouveau ce rapport au voyage au final dans cette partie de ton livre. Moi j'ai vraiment le sentiment en lisant ton livre que le voyage fait grandir. Le voyage change et permet l'ouverture par rapport à ce que ton personnage a vécu. Mais voilà, c'est ce que je retiens de ça. Et puis cette relation que tu as avec ta maman qui se reconstruit juste après, ça m'a vraiment aussi marquée. C'était très difficile à... À lire, je trouvais, parce qu'il y a ce côté silence, ce côté inaction, qui est bouleversant dans ton livre. Parce qu'on se dit, mais comment c'est possible de ne pas prendre la porte, finalement ? Mais quand on est enclavé dans ce qu'on vit, dans son vécu, que ce soit la violence ou d'autres choses, il y a beaucoup de gens qui vivent des blocages et qui n'arrivent pas à ouvrir les portes. Je trouve que tu es très juste dans la manière dont tu l'écris. donc j'ai beaucoup apprécié ça si tu devais faire le bilan un regard sur toi d'il y a 20 ans qu'est-ce que tu dirais ? Voilà, Séverine, il y a 20 ans. Par rapport à ce que tu vis maintenant ?
- Speaker #0
Disons qu'il y a 20 ans, je n'étais pas dans le même état d'esprit qu'aujourd'hui. J'avais 26 ans et je démarrais ma carrière de prof. Et j'étais encore, moi, très très conditionnée par ce que me dictait mon père. J'étais encore beaucoup dans un sentiment de peur. Et donc, c'est vrai que j'allais souvent dans le sens de ce que mon père disait, pour ne pas générer de conflits. Je venais d'être maman aussi, donc j'avais un petit garçon d'un an, il y avait un temps. Je lui dirais de ne rien changer, de se faire confiance, de poursuivre sa route comme elle l'entend, de rester une bonne personne, et voilà, de faire le bien autour d'elle en fait. Pas de regrets,
- Speaker #1
parce que tu... les choix que tu as faits ?
- Speaker #0
On fait tous des mauvais choix, c'est sûr. C'est comme ça, c'est ce qui nous construit aussi, c'est ce qui fait qu'on apprend et qu'il nous fait avancer.
- Speaker #1
Tu te sens plus apaisée maintenant ?
- Speaker #0
Oui, beaucoup plus apaisée maintenant.
- Speaker #1
Je voulais quand même te demander, toi qui as vécu ça, quel conseil tu donnerais à quelqu'un qui vit un jeune, qui vivrait la même situation que toi, ou une femme qui est dans une situation d'emprise comme ça ? Qu'est-ce que tu conseillerais ? à ces personnes-là ?
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce que je conseillerais ? Je dirais qu'il faut partir le plus vite possible, déjà. Donc, c'est sûr qu'une fois que le cycle a commencé, plus on avance dans le temps, plus c'est difficile d'en sortir. Et donc, ce que je dirais aux jeunes filles, par exemple, qui remarquent qu'il y a des situations pas normales, ou qui sont... Sous emprise, c'est de ne pas continuer, tout simplement. Je sais que c'est difficile, mais… Ça a l'air simple,
- Speaker #1
mais… Ça a l'air simple,
- Speaker #0
mais c'est difficile. Parfois, on n'en a pas tout de suite conscience. Ceci dit, il y a quand même plus de choses maintenant qui sont mises en place et de personnes qui se mobilisent pour aider les femmes qui sont victimes. Pourquoi ? prendre aussi en compte les enfants, parce qu'on parle pas souvent des enfants qui sont spectateurs, c'est pas le mot qui est le meilleur, mais qui sont témoins de violences.
- Speaker #1
Et pour les personnes externes qui constatent ça comme toi, en tant que prof, la cassette que tu as, qu'est-ce que tu conseillerais aux gens qui sont témoins de ça, qui sont démunis, de se dire « oui, je constate qu'il y a quelque chose, je sais pas quoi faire » .
- Speaker #0
Je pense qu'on peut pas ne rien faire. Donc... Si on constate que vraiment une personne est en danger, on ne peut pas la laisser sans intervenir d'une manière ou d'une autre. Alors parfois, ce n'est pas forcément appeler la police, mais ça peut être contacter un service, ici dans le cadre d'une école par exemple, ça peut être, on a un centre PMS, on a des psys, on a des gens qui peuvent peut-être discuter avec la personne pour essayer de lui faire comprendre qu'il y a une situation. qui n'est pas normale. Mais oui, je pense qu'à partir du moment où la personne est en danger, on ne peut pas...
- Speaker #1
Je pense que déjà une écoute, en fait, parfois, ça me fait penser... J'ai interviewé Mathilde Cornaille, qui est aussi une autrice, mais elle, c'est différent, elle a vécu du harcèlement. Et de ce que je retiens de son récit aussi, c'est que ce qui lui a fait du bien quand elle a traversé ça, c'est d'avoir simplement une écoute. Elle n'a pas, par hasard, rencontré un éducateur qui n'a pas dénoncé ce qu'elle vivait.
- Speaker #0
mais juste pouvoir s'y pencher tu dis que toi justement tu n'avais personne je pense qu'une simple oreille de ce que la personne vit pourrait déjà faire beaucoup oui certainement parce que c'est vrai que le fait de n'en parler à personne de ne pas être écoutée et de continuer sa vie au quotidien d'être isolée on a l'impression d'être prisonnier d'une situation et de ne jamais pouvoir en sortir c'est vrai que euh... Peut-être que si moi-même j'en avais parlé un jour, la situation aurait pu bouger, mais j'en ai jamais parlé. Mais après, il y a des situations qui sont parfois tellement graves qu'il y a vraiment une peur. On a peur de mourir, en fait, tout simplement. Donc, ce n'est pas juste qu'on a peur d'avoir une claque, c'est qu'on a peur de mourir. Tu as eu quelque chose dans ce sentiment-là ? Oui, clairement. J'avais peut-être pas peur de mourir moi, mais j'avais peur que mon père tue ma mère. C'était vraiment mon... Je n'allais pas en voyage scolaire, je n'allais pas dormir chez les copines, parce que je ne voulais pas laisser ma mère toute seule.
- Speaker #1
Tu te donnais un peu une casquette de sauveuse, de protectrice ?
- Speaker #0
Oui, oui. Il fallait que je sois là. Et donc, j'étais tout le temps à l'affût du moindre bruit, du moindre cri. J'étais dans ma chambre, mais je ne dormais pas très bien ou je ne dormais pas du tout. Et dès qu'il y avait quelque chose, je dévalais les escaliers pour intervenir, en fait, parce que je servais de bouclier. Clairement, je me mettais entre mon père et ma mère pour… qu'elle ne prenne pas de coups.
- Speaker #1
Et qu'est-ce qui a fait que toi, il t'a préservée dans cette violence ?
- Speaker #0
Ça, c'est une question que je me suis toujours posée. Je me suis toujours demandé pourquoi. Je pense que simplement, lui-même a été frappé quand il était enfant et que c'était quelque chose qui le révoltait.
- Speaker #1
Peut-être que ça, il ne voulait pas reproduire.
- Speaker #0
Et donc ça, il ne voulait pas le reproduire. Donc, il n'a jamais levé la main sur moi. Alors, j'ai pris des coups, mais c'était des coups qui ne m'étaient pas destinés à la base parce que je m'interposais. Oui, je pense que ça, c'était vraiment... C'était quelque chose qui le révoltait. Donc, il voyait dans un magasin un parent qui mettait une fessée à son enfant.
- Speaker #1
C'est un non-sens.
- Speaker #0
Oui, c'est un non-sens, vraiment. Parce que ça le révoltait vraiment. Et je vais même dire, il y a des situations identiques à la sienne. Donc, un homme qui frappe sa femme dans un film où il avait tendance à... à dire « mais enfin, qu'est-ce que c'est que ça ? » alors qu'il faisait exactement la même chose. Désolée. Voire pire.
- Speaker #1
Est-ce que c'est l'alcool le problème ? Ou alors c'est vraiment le comportement ?
- Speaker #0
Il y avait un problème de comportement à la base de pervers narcissiques qui voulaient tout diriger, tout contrôler, qui avaient toujours raison, qui ne pouvaient pas supporter qu'on s'oppose à lui, qui étaient très autoritaires, pas qu'avec nous. Il y avait vraiment ce côté autoritaire aussi à l'extérieur. Donc, les gens allaient souvent dans son sens. Et tout ça a été amplifié par l'alcool, en fait. Donc, bon, disons que moi, j'ai connu mon père qui buvait pratiquement tout le temps. Et donc...
- Speaker #1
Est-ce que ton rapport à l'alcool est justement, du coup...
- Speaker #0
Oui, je ne bois pas, déjà. Alors, je peux boire un verre. Je ne dis pas que je suis zéro alcool, mais je peux boire un verre. Mais par contre, je n'ai jamais connu l'ivresse, par exemple. Je n'ai jamais été saoule. Celui qui m'a vu saoule n'est pas encore né. Donc, ça, c'est quelque chose, je dois contrôler la situation. Je bois un verre, c'est bien, c'est chouette, entre amis, au restaurant, quoi. Mais jamais au point de perdre pied, quoi. Jamais. Et j'ai beaucoup de mal avec les gens qui boivent et qui... qui abusent de l'alcool et qui ne sont plus eux-mêmes une fois qu'ils ont bu, ça m'énerve très vite.
- Speaker #1
Tu as un petit garçon, toi ? Un grand garçon ?
- Speaker #0
J'ai deux grands garçons.
- Speaker #1
C'est des garçons que tu as ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Et le fait que tu as eu des garçons, est-ce que tu avais un a priori ? Plus que d'avoir une fille, ou peut-être l'inverse ?
- Speaker #0
Non, pas vraiment, parce que je savais que j'allais éduquer mes enfants. dans le respect de l'autre. Je pense que j'ai réussi quand même mon job à ce niveau-là.
- Speaker #1
Est-ce que tu as eu un discours très éclairé sur cette violence que toi tu as vécue avec eux pour les conscientiser de comment eux doivent grandir par rapport au rapport aux femmes, par exemple ? C'est compliqué ?
- Speaker #0
Non, j'ai eu... J'ai été assez claire avec eux. Ils savent ce que j'ai vécu, ils savent comment était leur grand-père. Et évidemment, ils savent que je n'ai pas du tout envie que mes enfants reproduisent ce genre de choses un jour. Par contre, ils n'ont pas lu mon livre, ni l'un ni l'autre, parce qu'ils n'arrivent pas à… En fait, pour eux, c'est difficile. En fait, ils me disent qu'on ne trouve jamais le bon moment parce qu'on sait que ça va être dur. Et donc, finalement, on repousse toujours.
- Speaker #1
Ils ont quel âge ?
- Speaker #0
Ils ont 18 et 21.
- Speaker #1
Ah oui, donc un âge où on peut lire ton livre.
- Speaker #0
Ah oui, clairement. Ils le vivent vraiment. Oui, ils savent que ce qu'ils vont lire, ça va leur faire mal.
- Speaker #1
Il y a la rapport à leur grand-mère aussi, sans doute, qui est difficile à lire dans ce livre.
- Speaker #0
Oui, parce qu'ils savent que ce que je raconte, ce n'est pas des petites querelles de couple. C'est vraiment de la violence qui est destructrice. Je n'y vais pas dans la dentelle, je raconte les choses comme elles se sont passées. Oui, il y a des scènes qui sont très violentes et qui peuvent être bouleversantes. Moi, j'ai plein de gens qui ont lu mon livre qui m'ont dit « oh là là, j'ai pleuré » . Et surtout, les gens qui me connaissent, en plus, forcément, ils font le lien. Ils font le lien avec moi et ils se disent que c'était super dur. Et donc, pour mes enfants, c'est compliqué de se plonger dans la lecture. Le plus grand a commencé, il a lu 50 pages, je pense, mais il m'a dit, je crois que j'étais à la deuxième page, que je pleurais déjà alors que je n'avais encore rien raconté.
- Speaker #1
Une certaine touche personnellement à notre propre famille, ça ne doit pas être évident. Je suis surprise que ta maman ait réussi à le lire. Peut-être pour revenir sur une touche finale, ton sourire ici, il est sincère. Il traduit quoi en termes de bonheur actuel ? Qu'est-ce que tu te dis au niveau d'une touche positive qui est en train de t'arriver et que tu dis « ça, vraiment, c'est le sourire d'aujourd'hui que tu as envie de retenir ? »
- Speaker #0
Il y a plein de choses positives. Déjà, je suis en bonne santé, mes enfants sont en bonne santé, j'ai un toit sur ma tête, j'ai à manger tous les jours, j'ai un travail que j'aime bien, j'ai plein de projets en route.
- Speaker #1
Tu vois tes chances, en fait.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Je vois vraiment que je réalise mes objectifs, parce qu'il y a plein de choses que j'ai envie de faire et que j'essaye, en tout cas, de faire en sorte que ça arrive. Je suis libérée aussi du fait que, voilà, c'est peut-être triste à dire, mais comme mon père n'est plus là, j'ai un énorme poids en moi sur les épaules et où je me dis qu'il ne peut plus rien arriver maintenant. Et donc ça, c'est sûr que, je le dis dans le livre, je suis née deux fois, le jour où ma mère m'a mise au monde et le jour où mon père est mort. Et c'est une réalité parce que je n'ai pas ressenti de tristesse, c'était tout le contraire. J'ai vraiment ressenti un soulagement parce que c'était le début d'une nouvelle vie en fait, sans lui.
- Speaker #1
C'est dur quand même d'imaginer ça sur son propre père, j'avoue. Qu'est-ce que je peux te souhaiter pour la suite ?
- Speaker #0
Pour la suite, que ça continue, que les projets que j'entame…
- Speaker #1
Voyages, écriture.
- Speaker #0
Voilà, que je continue à voyager, à découvrir, que ma famille se porte bien et qu'eux aussi puissent réaliser leurs rêves parce que c'est ce qui m'importe le plus, c'est que mes enfants soient épanouis et qu'ils soient heureux et qu'ils vivent de leurs passions, etc.
- Speaker #1
Merci beaucoup en tout cas pour cette échange. Merci aussi. C'est très sympa. Merci pour l'écriture de ce roman qui m'a beaucoup touchée.
- Speaker #0
Merci à toi.
- Speaker #1
Merci infiniment, Sébrine, pour ce moment suspendu. De l'écriture à l'Afrique, merci de nous avoir montré l'envers du décor et la force de ton parcours. Pour prolonger l'aventure, je vous conseille vivement la lecture de son livre. Quant à nous, on se retrouve très bientôt pour explorer d'autres chemins de vie. Toujours ici, bien installés au cœur de vos questionnements. A bientôt sur Côté Canap.