- Speaker #0
L'ambition, ça n'est pas seulement du désir de réussir pour soi. Culture d'ambition, épisode 2. Servir une cause qui nous concerne, est-ce une source d'ambition entrepreneuriale ? Bonjour et bienvenue dans ce deuxième épisode de Culture d'ambition, le podcast des premières auras dédié aux femmes qui envisagent de créer leur entreprise, mais avec de l'ambition. Je m'appelle Séverine Lelowarn-Lemaire, je suis chercheure en entrepreneuriat féminin, je suis aussi présidente des premières auras. Aujourd'hui, nous allons explorer une question fondamentale. Est-ce que le fait de servir une cause qui nous concerne personnellement est source d'ambition entrepreneuriale ? Je m'explique. Vous êtes dyslexique et vous rêvez d'aider d'autres dyslexiques à s'épanouir. Vous êtes maman et vous souhaitez créer des solutions pour les enfants. Vous vivez avec un handicap et vous souhaitez changer le quotidien d'autres personnes en situation de handicap. Cette dimension personnelle qui existe Si on la met dans votre projet entrepreneurial, est-ce que cette dimension personnelle a un impact sur votre motivation et votre persévérance ? Pour répondre à cette question, je suis aujourd'hui en compagnie de Patricia Gromycol, la première des premières quelque part, puisqu'elle a été la première à venir incuber son projet Handichair chez nous. Handichair, c'est une entreprise qui met en relation les entreprises employeurs et les travailleurs en situation de handicap. Patricia connaît cette réalité de très très près parce que son parcours illustre parfaitement comment une expérience personnelle peut devenir le moteur d'une aventure ambitieuse et d'une aventure entrepreneuriale tout autant ambitieuse. Commençons par les faits. En France, 48% des femmes déclarent avoir envie de créer leur entreprise. Ça on le sait grâce à une étude réalisée par Opinion Way et BPI France en 2024. 6 C'est une étude qui s'appelle le baromètre France Active. Donc ça, 48% de ces femmes, parmi les motivations principales, 49% de ces 48%, si vous voulez, des femmes, citent l'envie de concrétiser une idée personnelle qui leur tient à cœur. Et 45% d'entre elles évoquent l'envie de donner plus de sens à leur vie professionnelle. Alors ces chiffres, ils nous révèlent quelque chose d'essentiel. Déjà, l'entrepreneuriat n'est pas seulement une question de profit ou d'indépendance, en tout cas en 2024 pour les femmes en France. Il y a quelque chose de plus profond quelque part, de plus personnel. Puis la recherche académique, elle confirme un peu cette tendance. Dans un article publié dans une revue, Gestion 2000, en 2016, on a trois chercheurs, Bayard, Theodoraki et Nekili, qui étudient les motivations des jeunes entrepreneurs. Ils observent que cette génération se caractérise par le fait d'aimer les défis, de chercher la croissance personnelle, de développer un imp... pacte positif et d'aider les autres. Alors en fait, ces auteurs-là, ils vont aussi reciter les travaux de personnes qui s'appellent Holt. Quelque part, ça rejoue un peu un travail que Vautrin, le servante, avait pu mener avec d'autres collègues, notamment Anna de Malawi. Et on avait publié, on avait plutôt travaillé sur on va dire un panel d'entrepreneurs féminins français. Et on s'était rendu compte que notamment, passés un certain âge, à peu près autour des 45-50 ans, les femmes entrepreneurs décidaient essentiellement de vouloir créer justement cette entreprise qui a du sens. Donc ça, on retrouve ça quelque part chez les femmes de plus de 45 ans et en même temps aussi dans la jeune génération. Et ça cobre au bord un peu quelque part le baromètre que je viens de vous citer. Plus spécifiquement, quand on parle d'entrepreneuriat lié à une cause personnelle. Euh... on entre dans le domaine de ce que les chercheurs appellent la motivation prosociale. Alors c'est quoi ce nom super compliqué ? Ça s'est expliqué par le prix Nobel de la paix et pionnier de l'entrepreneuriat social, c'est le professeur Younous qui a publié ça en 2007 et qui définit cette démarche, donc cette motivation prosociale, par le fait que les entrepreneurs sociaux sont animés par une mission personnelle qui vise à provoquer un changement ou une transformation sociale. Alors, ce qui est fascinant... C'est que cette dimension personnelle ne se limite pas à l'entrepreneuriat social au sens strict. On a par exemple une étude de 2019 qui a été publiée par des professeurs à l'ESSEC, notamment Tina Sebi, qui révèle que les individus peuvent avoir un impact important et qu'ils sont influencés par leur expérience personnelle. Ce qui influe sur le rôle qu'ils veulent jouer, le type de problème qu'ils veulent résoudre et leur... capacité à identifier une opportunité et agir. Donc ça, c'est ce que Tina Sebi nous définit. Alors, prenons quelques exemples concrets pour illustrer ce phénomène. Quand on veut créer son entreprise, finalement, on met de soi et on est influencé par notre propre expérience. Là encore, on va prendre le par un baromètre publié par Infogreffe. Donc Infogreffe, c'est le site, ou plutôt c'est la structure qui enregistre toutes vos inscriptions d'entreprise. Alors prenons quelques exemples concrets pour illustrer ce phénomène qui fait que des femmes pourraient être motivées par une mission personnelle et finalement, mission qui est aussi influencée par leur expérience personnelle. Pour ça, on va reprendre un autre baromètre, celui du baromètre Infogreffe, publié en 2022, qui rappelle que seulement 32% des entreprises créées en 2021 sont créées par des femmes. Mais cela dit, parmi celles qui franchissent le pas, beaucoup le font pour répondre à un problème qu'elles ont elles-mêmes rencontré. Donc en fait, leur idée d'entrepreneurial vient du fait qu'elles ont rencontré ce problème. Si on prend le cas du handicap, puisque c'est le domaine d'expertise de Patricia que nous allons rencontrer, En France, 2,9 millions de travailleurs bénéficient du statut de reconnaissance de la qualité du travailleur handicapé, donc le RQTH, dont 54% sont des femmes et 50% ont 50 ans et plus. Donc le taux de chômage des personnes en situation de handicap, et en particulier évidemment celui des femmes, mais ce taux de chômage, femmes et hommes confondus, atteint 13% contre moyenne 7,4% pour la moyenne nationale. Face à ces inégalités, certains entrepreneurs décident d'agir. Une étude révèle que parmi tous les travailleurs indépendants en situation de handicap, 64% étaient en activité avant de créer leur entreprise, 90% étaient déjà en situation de handicap avant de se lancer. Leur expérience personnelle devient ainsi un atout. Comme ils l'ont vécu, pour certains, le fait d'être RQTH représente un avantage commercial. quelque part. Un témoignage reconnu dans l'étude révèle un... que ce qui était pour moi, je cite, à la base un frein, ou en tout cas quelque chose que je devais cacher, c'est devenu un véritable atout concurrentiel. Alors pour servir une cause qui nous concerne, est-ce que c'est vraiment une source d'ambition ? Est-ce que ça va permettre de nous motiver, de nous donner toutes les cordes à notre arc pour créer une entreprise qui va elle-même créer de l'emploi, qui va peut-être quelque part mieux impacter ? Les premières réponses que je viens de vous citer, elles semblent affirmatives. mais... Creusons davantage cette question avec l'interview de Patricia Gros-Micole.
- Speaker #1
Bonjour Séverine, ravie d'être avec vous. Personnellement, Patricia Gros-Micole, j'ai 4 enfants, j'ai 61 ans et j'ai créé Andy Share il y a bientôt 15 ans. Après avoir fait 25 ans dans des grands groupes, à des postes commerciaux, marketing, management, DG adjoint, etc. Et j'ai eu cette envie de créer ma structure. Alors Handichair, qu'est-ce que nous faisons ? Handichair, c'est une entreprise comme les autres, au détail près, que près de 60% aujourd'hui de nos salariés sont en situation de handicap. Et ça a toujours été une volonté pour moi de permettre le retour à l'emploi de personnes qui, comme moi, ont été touchées par un accident de la vie. Ça, c'est l'aspect social, mais c'est aussi une entreprise qui a un objectif économique, parce qu'il n'y a pas de social sans économique. L'aspect économique, c'est la réalisation de missions d'assistance aux fonctions support de nos clients à travers toute la France. Des missions en ressources humaines, en achats, gestion, marketing notamment. Si je vous donne un exemple, en ressources humaines, nous avons fait développer deux ERP qui nous appartiennent. Un qui s'appelle MediShare, qui nous permet de piloter les visites médicales des salariés de nos clients. Aujourd'hui, nous gérons à peu près 30 000 salariés en France. Et puis un autre ERP qui s'appelle FormaShare, qui nous permet de déployer le plan de formation des salariés de nos clients. On va dire que la partie RH est la partie la plus forte, la prédominante chez HandiShare. Mais nous venons par exemple aussi de créer un logo pour une entreprise française, qui nous a fait un témoignage assez dithyrambique sur la qualité de la réalisation et la compréhension de leurs problématiques. Je ne veux pas vous citer tous les exemples, autrement on va y passer la journée, mais c'est pour vous donner quelques exemples concrets de ce que nous faisons, sachant que nous sommes 43 salariés, dont 29 en situation de handicap, donc 60%, basés à Limonnet, au nord de Lyon, et que notre filiale anti-chaires intérimes est basée à Lyon-Bez et a pour objectif d'avoir 100% d'intérimaires en situation de handicap. On a une soixantaine aujourd'hui avec deux permanents. Et généralement, l'intérim est un véritable tremplin pour permettre à des personnes de retrouver un emploi pérenne. Donc, dans 50% des cas, l'intérim débouche sur un CDD longue durée. ou sur un CDI. Donc voilà un petit peu qu'est le groupe Andichère sur l'aspect société, économique, avec aussi un organisme de formation qui est Calliope, qui vient compléter cet environnement d'entreprise.
- Speaker #0
Donc l'entreprise Andichère, le groupe a été créé il y a 12 ans, on devait être en fin 2011, d'après ce que vous m'avez dit.
- Speaker #1
Fin 2011, on a fêté nos 15 ans en 2026.
- Speaker #0
Ah, extra, extra. Et donc, une entreprise qui a 15 ans, alors si on essaye d'en monter dans le temps, c'était quoi votre ambition au moment où on est début 2011 ou peut-être fin 2010, en créant ou en pensant à Andy Sher ?
- Speaker #1
En fait, quand je suis sortie de Subdeco, j'avais 21 ans et là, j'avais déjà une idée, c'est de me dire qu'il faudra que ce que je fais dans la vie ait un impact. Je ne veux pas réussir dans la vie, je veux réussir ma vie. Pour moi, c'est bien différent. Je voulais qu'un jour ou l'autre, je puisse avoir un projet qui permette de concilier l'économique et le social. Les 25 ans que j'ai passés dans les grands groupes m'ont permis d'acquérir sûrement des techniques, des modes de réflexion, des méthodes de travail et notamment une puissance de travail très forte. Et puis, ayant eu quatre enfants, ça n'a pas été la bonne temporalité. plus avant pour lancer ce type de projet qui est quand même très très prenant, même si en entreprise, je n'ai jamais fait moins de 50 heures par semaine. Alors les 35 heures, ça me fait doucement rigoler. Mais bon, en lançant son entreprise, on n'en est même pas aux 50 heures, on est bien au-delà. Et fin 2011, quand j'ai lancé effectivement Dichère, c'était nourri de ces réflexions antérieures que j'ai voulu monter un projet. Je ne vous cache pas qu'au début, je ne savais absolument pas ce que j'allais faire comme projet. Ayant par ailleurs notre projet Madacher que vous avez cité, qui est un projet solidaire bénévole sur Madagascar, j'avais évidemment très envie de lancer aussi un business avec ce pays, mais je me suis aperçue que c'était parfois complexe de travailler avec des pays très pauvres et qu'on était à la limite parfois de l'exploitation dans ces cas-là. et j'ai préféré garder ce projet en bénévolat puisque avec une association lyonnaise qui s'appelle Fides, nous avons co-créé une séquence On scolarise aujourd'hui 1300-1400 enfants. Donc, on a monté ce projet ensemble. Et du coup, me disant que sur Madagascar, ce n'était peut-être pas possible de créer un projet social, je me suis penchée sur d'autres aspects. Et c'est là qu'un jour, quelqu'un m'a dit « Mais toi, tu es handicapée » . Je dis « Pardon » . Et en fait, effectivement, à 17 ans, j'ai eu un accident de train. J'étais dans un train qui a été percuté par un autre. Et je me suis retrouvée à l'hôpital. au lieu d'être sur le... Le banc de l'école a passé mes concours de sub de co. Donc, suite à ça, j'ai acquis la fameuse RQTH. C'est une décoration dont on se passerait. L'RQTH, c'est quoi ? C'est la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé. Et puis, il se trouve que depuis 20 ans, je cumule aussi des maladies auto-immunes sans rapport avec cet accident. Mais ça charge un petit peu la mule et ça cadeau est parfois lourd à porter. Néanmoins, ça ne m'a pas arrêtée et je me suis dit, tiens, si effectivement on me considère comme ayant un handicap, même si ce n'est pas moi ce que je vois, je vais me renseigner sur le sujet. Et en me renseignant sur le sujet, je me suis dit, mais tiens, il y a plein de choses à faire, plein, plein de choses à faire pour des hommes et pour des femmes, sachant qu'aujourd'hui, il y a deux types de structures dans le handicap qui permettent le retour à l'emploi des personnes en situation de handicap. Il y a d'un côté ce qu'on appelle les ESAT, pour les anciens on appelait ça les CAT avant. Un ESAT c'est un établissement et service d'aide par le travail qui n'est pas sous le code du travail, il est régi par le code de la famille et de la sécurité sociale. Ils n'ont pas des salariés mais des usagers et des usagers qui sont indemnisés à hauteur de 5 à 10% du SMIC, le complément jusqu'au SMIC se faisant via l'allocation adulte handicapé, la fameuse AAA. H qui fait souvent couler beaucoup d'encre. Donc, c'est dans ces structures-là qu'on va trouver le plus de personnes qui ont un handicap mental de naissance, notamment une trisomie, pour ne citer que cet exemple-là, mais aussi des accidents de vie, des accidents vasculaires cérébraux, par exemple, qui ont laissé des séquelles lourdes. Alors qu'en entreprise adaptée, qui s'appelait avant Atelier Protégé, encore une fois pour les plus anciens, en entreprise adaptée, Nous, nous sommes régis par le Code du travail. Nous avons des salariés payés à minima au SMIC, et chez Handichère, la moyenne est à peu près à 17% au-dessus du SMIC. Donc, l'idée, ça a été vraiment de permettre le retour à l'emploi. de ces personnes touchées par un accident de vie sur des métiers compatibles avec leur état de santé. Je vais vous dire que pour faire des ressources humaines, des gens très performants chez nous sont aides-soignantes, pâtissiers, thanatopracteurs, carrossiers, etc. Donc on a un grand panel de professions au départ qui intègre en dichaire et que nous montons en compétence sur différents métiers et qui réalisent leur mission depuis nos locaux de limonais. pour nos clients qui sont sur tout le territoire national.
- Speaker #0
Donc, ça veut dire, Patricia, si j'essaie de résumer, de remettre en relief votre propos par rapport à l'ambition, ça veut dire que votre ambition, vous aviez déjà quelque part un objectif, vous ambitionnez de créer quelque chose depuis vous dans le train quelque part. Oui. Vous avez gardé votre ambition pendant pas mal d'années. On ne les a pas mises de côté et il faudra attendre 2011-2012 pour qu'elles s'incarnent dans Dichère. Ça m'amène deux réflexions. Ma première réflexion c'est, est-ce que finalement ces 25 ans, vous les avez mises quelque part, vous aviez mis votre ambition de côté pour mettre au service de quelque chose de plus normal, plus classique ? Ou est-ce que finalement ces 25 ans, ça a été un moment pour nourrir votre ambition ? En gros, comment vous avez eu ces 25 ans ?
- Speaker #1
Il y a eu les deux. C'est-à-dire que je dirais que d'un certain côté, mon attitude entrepreneuriale se démontrait déjà sur d'autres aspects amicals, familiales ou autres. Il se trouve que je suis l'aînée de 50 cousins germains, donc ça aussi peut être une incidence. Mais du coup, c'est moi qui organisais toujours tout pour tout le monde. Donc avec quelquefois des projets d'envergure, même en étant... sans avoir un sou et en étant déjà très jeune. Donc ça, je l'ai toujours cultivé de cette façon-là. Et en parallèle, c'est clair que les 25 ans passés dans les grands groupes m'ont permis aussi de mûrir ma réflexion. D'un côté, j'étais ravie de ce que j'apprenais au quotidien, mais d'un autre côté, je me suis dit, au fur et à mesure que j'avançais en âge et en expérience, que ça ne correspondait pas aux valeurs que je souhaitais mettre en œuvre. Et que souvent, on était loin de l'impact social. qu'on aurait pu avoir. J'ai passé des périodes de licenciement autour de moi, et moi j'ai été concernée aussi, avec des méthodes à l'américaine, à la one again, où on arrive, 10 minutes après on n'est plus dans l'entreprise, le code du travail, alors là on ne s'en préoccupe pas. Tout ça pour dire que, professionnellement et techniquement, j'ai adoré ce que j'ai fait. Sur le plan humain, ça n'a pas toujours été le cas. Donc, j'ai voulu retrouver quelque chose d'autre.
- Speaker #0
D'accord. Donc, en fait, c'est un moment, en fait, en gros, vous dites, tiens, j'ai mon ambition, je la mets un peu de côté pendant, ouais, quand même 25 ans, mine de rien. Et puis, à un moment, ça sort, ça sort, c'est de l'intérieur. Et puis, à un moment, je me dis, bon, ben voilà, c'est le bon moment, c'était ça.
- Speaker #1
Exactement. Moi, la dernière avait 11 ans. Donc, je me disais, là, elle commence à être autonome. Je peux me le permettre. Avant, je pense que ça aurait été trop tôt. Ensuite, ce sont deux optiques différentes. il y a aussi des personnes qui peuvent qui préfèrent créer à 25 ans. Moi, j'ai préféré avoir ma famille qui tienne la route. Mais quand j'ai créé, j'avais les quatre enfants à la maison et un mari qui n'était jamais là, puisque trois semaines par mois, il était entre Singapour et les États-Unis. Donc, ça a été lourd de créer une boîte en étant seule avec quatre enfants la plupart du temps, en ayant un projet humanitaire à côté et puis en étant les mains dans le cambouis au quotidien. Parce que quand on crée, ce n'est pas du yaka-faucon. C'est du « je fais moi-même » au quotidien sur tous les sujets.
- Speaker #0
Et là maintenant, on a parlé un petit peu d'avant, mais une fois qu'on commence à concrétiser son ambition, qu'est-ce qui se passe ? Et finalement, vous avez l'impression que Andy Sher, c'est l'incarnation de votre ambition. Est-ce que c'est plutôt au contraire, ça ne s'incarne pas, mais c'est comme si votre ambition, elle était derrière, en haut-dessus, et qu'elle est… Finalement, Handichair, c'est qu'une manifestation de votre ambition qui serait plus grosse. Comment vous... Comment vous voyez cette chose finalement ? Vous, est-ce que vous êtes réalisé ? Est-ce que vous avez incarné votre ambition par Handichair ?
- Speaker #1
Alors, on n'arrive jamais tout à fait au bout de ce qu'on veut, parce qu'autrement on arrêterait. Pour moi, cette ambition c'est un chemin, et c'est un chemin qui s'arrêtera le jour où je serai entre quatre manches. Mais autrement, c'est des choses qu'on fait évoluer au quotidien. Pourquoi ? Parce qu'au départ on part de zéro, que moi j'ai commencé toute seule, qu'ensuite on a des collaborateurs, Merci. qu'on a aussi une technicité qui a beaucoup évolué. Quand je vous dis qu'au départ, quand j'ai lancé le projet, on me regardait en me disant « Oui, vous êtes une entreprise adaptée, on ne vous connaît pas, on ne sait pas d'où vous sortez, on va vous donner des étiquettes à coller sur des enveloppes. » On est aujourd'hui très, très, très loin de ce qu'on faisait au début. Donc, il y a toute une montée en compétence des salariés qui a été fabuleuse et je remercie mes équipes, aussi bien les managers que les salariés qui ont joué le jeu et qui le jouent encore au quotidien et qui démontrent qu'on peut conjuguer handicap et compétence au quotidien dans une structure comme la nôtre, mais sûrement dans des tas d'autres structures. Donc ça, c'est fabuleux de voir les gens grandir. Et si on a voulu aussi créer un projet solidaire avec Madagascar, c'est parce que certaines personnes ont été tellement affectées par leurs problèmes de santé, par leurs accidents de vie, autre que même les problèmes de santé, que je me suis dit que pour que la personne et les personnes puissent se reconstruire, il fallait qu'elles aussi soient capables de tendre la main à d'autres. Et à travers ce projet bénévole où on ne leur demande pas de l'argent, mais on leur demande de donner du temps, ça a été une façon pour elles de se dire « ah bah oui, je suis capable de faire autre chose que réclamer de l'aide, je suis capable à mon tour de donner aux autres et de grandir du coup moi-même » . Et ça, ça a été fabuleux, j'ai vu des vrais changements de vie chez certains de nos salariés qui se sont impliqués sur le sujet. Donc oui... On a progressé, mais comme vous le voyez, entre le collage d'étiquettes, la gestion des ressources humaines et tout ce qu'on fait maintenant en développant des ERP, il y a eu un chemin. Le chemin n'est pas fini. Il y a des choses qui s'ouvrent à nous. On voit l'intelligence artificielle qui débarque, qui a déjà débarqué depuis quelques temps. C'est à la fois une source de risque énorme pour nous, mais aussi une source d'opportunité. Donc à chaque fois, moi je suis émerveillée de voir toutes ces techniques qui évoluent. Et je me dis, on les prend à bras le corps et on va voir ce qu'on peut en faire derrière. Donc, c'est ça l'ambition. L'ambition, c'est de pouvoir apprendre au quotidien, transformer la gourmandise que je peux avoir pour tout ce qui est nouveauté en atout pour l'entreprise. Et puis, tout en maintenant cet impact social et économique.
- Speaker #0
En vous écoutant, j'ai l'impression, peut-être que notre auditeur aura cette même impression, que Il y a pratiquement une fusion, votre ambition et votre projet, et on dit cher. C'est-à-dire que vous êtes on dit cher.
- Speaker #1
Surtout pas.
- Speaker #0
Non ?
- Speaker #1
Surtout pas, d'ailleurs, c'était une de mes craintes, de trop incarner le projet. Et on avait fait faire une étude il y a déjà quelques années, parce que je me suis dit, c'est dangereux à terme. Et effectivement, tout a été structuré de façon à ce que chacun ait sa place. Et ça, c'est important. Et l'étude a montré qu'effectivement, bien sûr, j'incarnais Andy Sher puisque je l'avais créé, mais malgré tout, que chacun avait sa place et que le jour où je ne serais plus dans l'entreprise, il y avait une légitimité des équipes et de l'entreprise qui permettrait de pérenniser le projet. Et ça, c'est très important. Sachant que pour moi, l'ambition, ce n'est pas de grossir en taille. Il y en a chacun, et je respecte complètement chacun à son type d'ambition. Il y en a, c'est d'avoir une multinationale qui soit au CAC 40. Moi, ça n'a jamais été mon ambition. Mon ambition, c'est d'arriver à piocher dans des secteurs d'activité différents qui permettent cette performance économique, mais aussi cet accès à une aide sociale et humaine aux personnes, mais avec des idées différentes. C'est pour ça que… Il y a Handichair, il y a Handichair Intérim, il y a Handiformachair, l'organisme de formation, et il y a le projet Madachair. C'est finalement assez éclectique comme choix. J'aurais pu faire un Handichair avec des filiales de partout en France et aujourd'hui sans doute être milliardaire peut-être ou peut-être que millionnaire, mais ça aurait été pas mal. Et puis voilà, confier la gestion de filiales à d'autres. Ça n'a jamais été mon choix. Pour moi, l'ambition, c'est plus… de créer des choses qui se complémentent entre elles, qui apportent du sens à l'ensemble de ce qui a été construit et monté, et qui me nourrissent aussi parce que je découvre des choses nouvelles. Le fait de croître avec du chiffre d'affaires, de dupliquer le modèle. Je pense que ça ne m'aurait pas nourri de la même façon.
- Speaker #0
D'accord. Merci d'avoir complété, d'avoir précisé le propos. En parlant de nourriture, comment on fait pour maintenir et pour nourrir son ambition sur 15 ans ? Parce que mine de rien, il y a votre ambition à nourrir. Vous l'avez plusieurs fois mentionné, il y a également l'ambition de l'équipe, puisque ce n'est pas vous qui devez seulement incarner Andy Sher. Comment on fait pour nourrir tout ce petit monde, enfin tout ce grand monde quand même ? Des fois, si je prends même avec le cas de Handichère à Madagascar, Madagachère, dans ces cas-là, il faut même nourrir du monde à 8000 km de distance. Comment on fait ?
- Speaker #1
Je pense qu'il y a un esprit d'équipe très très fort et qu'on entretient bien sûr. Au moins pour 95% des salariés, il y a toujours, je dirais, 95%… de personnes qui adhèrent complètement au projet, qui s'investissent au quotidien. Il y a toujours les 5% qui sont plus complexes à gérer pour des tas de raisons. Et on n'échappe pas à cette règle-là non plus. Et sur ceux qui adhèrent, c'est vrai qu'on monte ensemble aussi d'autres projets en France parce qu'on a conscience que tout le monde ne peut pas venir à Madagascar avec nous. Nous y sommes allés en 2019 et cet été en 2025. À chaque fois, on est une quinzaine. Et on sait très bien que de par certaines pathologies, de par aussi un univers qui sur le plan sanitaire n'est pas forcément optimum à Madagascar, certains ne partent pas avec nous. Il y a aussi des aspects financiers qui peuvent entrer en ligne de compte, surtout cette année où on a levé très très peu d'aide sociale, peu de mécénat, peu d'aide humanitaire, alors qu'en 2019 on avait réussi à lever pas mal de budget. Donc, pour ceux qui restent là, bien sûr, on essaye de les embarquer avec nous dans l'aventure à travers des vidéos, à travers des films, des photos. Là, on a tourné deux films cet été, un sur les objectifs de développement durable de l'ONU, un sur le quotidien d'élèves pour diffuser dans les écoles en France à terme. Donc, on a ces projets-là qui peuvent ensuite être nourris en France au quotidien. Mais aussi, on a lancé d'autres projets, parce que Madagascar, c'est un peu, on va dire… Je n'ai pas envie qu'on dise que c'est la danseuse de la présidente, comme on dit trivialement. Bien sûr que c'est un projet qui me tient à cœur, qui tient à cœur maintenant à d'autres personnes, mais on lance d'autres choses. On a par exemple fait l'hymne d'Andy Sher, donc c'est une sorte de chanson dont on a fait les paroles, dont on a fait les chorégraphies, parce qu'il y a des mises en scène un peu sympas pour le clip vidéo, et on s'est fait aider sur la musique. Donc... Ça, ça a permis de faire participer toute l'équipe, de resserrer les équipes. Donc, on essaye d'avoir des grands projets comme ça tous les ans ou tous les deux ans parce que ce sont des projets qui prennent énormément de temps et d'énergie, qui ont un coût bien sûr aussi et qu'on ne peut pas non plus en faire tous les six mois. Je rappelle qu'on n'est que 43, on n'est pas 20 000. L'année dernière, on a créé notre bande dessinée qui s'appelle « Andichère, histoire ordinaire d'une équipe extraordinaire » . Voilà. Donc, on raconte un peu la vie de l'entreprise avec pas mal d'humour, nos missions, nos projets divers et variés. On essaye aussi de mettre, même si ça ne rentre pas vraiment dans le bien-être au travail, enfin, c'est plus vu comme ça, mais au moins des éléments qui facilitent, je dirais, la vie professionnelle en général. Du style, on a une réflexothérapeute qui vient quatre jours par trimestre, on a de la sophrologie. On a différentes choses. On a évidemment des repas d'équipe qui sont plutôt sympas. Sachant que quand j'ai créé cette notion de repas d'équipe, je me suis dit, dans les grands groupes, généralement, ceux qui vont dans des bons restaurants, c'est la direction. Donc, chez nous, ceux qui iront dans les bons restaurants, ce sera tout le monde ou personne. Donc, avec les budgets qu'on avait, on allait au Château du Visier, qui était l'institut à l'époque Paul Bocuse. On n'y va plus pour des raisons financières parce que les prix ont grimpé, mais à chaque fois, on a quand même un très bon restaurant, au moins une fois par an, qu'on fait généralement entre mai et septembre et qu'on appelle notre repas de Noël. Voilà, donc on fait ça, on a des arbres de Noël assez fabuleux où je leur réserve toujours une surprise avec des intervenants de qualité pour animer la journée, où en même temps, chacun apporte de quoi manger. On a un super arbre de Noël avec des cadeaux, des tas de paquets. Il y a vraiment des choses organisées autour de ces moments de convivialité. Certains ont même pris des initiatives comme créer les petits déjeuners de la bonne humeur, créer un placard pour les personnes qui sont en train de se faire enlever, qui sont en difficulté sur le plan financier, donc un placard dans lequel on peut mettre à la fois de la nourriture, des habits, etc., et où les personnes en difficulté peuvent venir se servir en toute discrétion. Donc je dirais que d'autres initiatives ont germé, ont été nourries par cet état d'esprit, et nous continuent à nourrir tout le monde. Et ça c'est important, c'est-à-dire qu'il y avait des initiatives au départ. mais qui sont ensuite reprises par d'autres avec des thématiques différentes et qui enrichissent toute la société.
- Speaker #0
Merci Patricia. Moi ce que j'ai noté, c'est votre ambition, ou la manière avec laquelle vous racontez l'ambition, votre ambition qui s'incarne dans celle de Andy Sher, c'est qu'on a quand même une base, qui en tout cas vous lui donnez une date de naissance, vous lui donnez, vous l'incarnez, et cette base c'est je voulais toujours avoir quelque chose qui ait de l'impact. socialement parlant, économiquement. Cette base-là, ça peut mettre du temps à s'incarner. Là, vous avez parlé de 25 ans, on a passé 20 minutes, enfin quelques instants à parler de ça. Ça s'incarne dans un projet, ce projet, ou ça s'incarne dans quelque chose, on dit chair. Et puis, ça se cultive par des projets, on va dire une sorte de projet, c'est-à-dire pour cultiver notre ambition, on va mettre quelque chose, puis ensuite autre chose, puis ensuite encore autre chose. Et ça se cultive, et ce sont ces projets qui cultivent quelque part ce gros projet d'ambition. Ça se permet, ça se cultive également et surtout en équipe. Donc c'est un projet d'équipe qui se cultive en équipe. Et puis ça germe, un peu comme de la nourriture que vous mettez en terre, ça va germer et ça va nourrir tout le monde. Et donc j'ai beaucoup aimé, j'ai saisi une de vos phrases au vol, cette ambition, vous parliez d'ambition. C'est un chemin, là, on va peut-être le dire, qui ne s'arrêtera pas, vous aviez dit qu'il va s'arrêter quand vous seriez morte, on ne va peut-être pas dire ça comme ça, mais est-ce qu'on peut dire que c'est le mot de la fin, cette ambition, on dit cher, est un chemin qui s'arrêtera quand il devra s'arrêter, mais ça ne sera pas par vous, c'est ça ?
- Speaker #1
Non, l'idéal, ce serait que finalement le handicap ne soit plus un sujet en France et que du coup, les entreprises adaptées disparaissent parce que Les entreprises classiques vont tellement prendre à bras le corps le sujet que nos salariés n'auront plus besoin d'entreprises adaptées pour pouvoir remettre le pied à l'étrier dans l'emploi. Et je crois qu'il y a une chose qui m'a beaucoup motivée dans tout ce que j'ai fait. Moi, quand j'ai créé Andy Sher, déjà au début, j'avais dit « j'ai un rêve, c'est d'emmener mes salariés à Madagascar un jour » . Et tout le monde me disait « mais complètement, t'arrêtes, il n'y arrivera jamais, ils sont malades, etc. » . Ce rêve, on l'a réalisé. Je crois que ce qu'il faut se dire en tant que créateur d'entreprise, c'est que finalement, c'est un peu ce que disait Mark Twain. Il ne savait pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait. Et en tant qu'entrepreneur, c'est vraiment ce que je dirais à chacun. Ayez confiance en vous, ayez confiance en votre potentiel et en vos idées, mais surtout ne restez pas seuls et du coup, venez chez les premières.
- Speaker #0
C'est sur ces bons mots que nous arrêterons notre échange sur l'ambition. Merci en tout cas d'avoir participé Patricia Gromycol, directrice générale, présidente du groupe Handichair, d'avoir partagé votre ambition avec vous dans le podcast Culture d'ambition animée pour les premières auras. Merci encore.
- Speaker #1
Merci Séverine.