Speaker #0Hello ! Bienvenue sur mon podcast Danse avec l'Histoire. Moi c'est Val, archiviste de métier, très curieuse de tout, et plus particulièrement d'histoire. Si vous êtes comme moi, alors suivez-moi, prenez ma main, je vous emmène dans cette folle danse qu'est l'histoire. Suivons l'exemple de Jules César. Je m'épatte que je me sois excité comme ça à propos du Tour de France. Le roi est mort, vive le roi ! Bonjour, bienvenue dans ce tout premier épisode du podcast Danse avec l'Histoire, qui sera le lieu idéal pour aborder des thèmes variés et où le mot d'ordre sera avant tout la curiosité. Et pour ce premier épisode, je voulais aborder une thématique qui m'a toujours interrogée. Quand et comment est née la photographie ? À l'ère où justement les selfies font partie intégrante de nos vies, où un enfant de deux ans, et je sais de quoi je parle, est capable de débloquer un téléphone et de se prendre en photo, Eh bien, je me suis dit qu'il était peut-être intéressant de mettre en pause cette frénésie mondiale et de se poser deux secondes pour comprendre où tout ça a bien pu commencer. Vous êtes prêts ? C'est parti ! Nous sommes le 30 juillet 1839. Nous avons la chance de partici... Non mais attendez, ça va pas du tout, c'est quoi cette musique-là ? Ah, voilà qui est mieux. Allez, on reprend. Nous sommes le 30 juillet 1839. Nous avons la chance de participer à un événement... historique, celui de la présentation à la Chambre des Pères d'un projet de loi qui va révolutionner le monde et la façon de voir le monde. Devant nous se tient le savant émérite Louis-Joseph Guélussac. Il s'avance, regarde droit devant lui. Il est serein, le trax n'est pas pour lui. Il se racle la gorge, pose ses deux mains sur le pupitre. Attention, taisons-nous, il s'apprête à prendre la parole. Tout ce qui concourt au progrès de la civilisation Au bien-être physique ou moral de l'homme doit être l'objet constant de la sollicitation d'un gouvernement éclairé. Oui, je sais, la voix est folle. Devant nos yeux ébahis, il va nous présenter la photographie. Prêt à remonter le temps ? C'est en 1797 que l'idée de la photographie vient à deux frères lors de vacances en Sardaigne. Seulement, la vie faisant, ce n'est qu'à partir de 1814, que l'un des deux se penchera vraiment sur la question. Nicephore Niepce, de son vrai nom Joseph Niepce, a alors 49 ans, une vie bien remplie d'inventions en tout genre, et surtout un passionné de physique-chimie depuis l'adolescence. En véritable autodidacte, et après de nombreux essais infructueux pour tenter de fixer l'image, il parvient en 1816 à obtenir un négatif d'une prise de vue prise depuis une fenêtre, mais ce dernier finit par complètement noircir à la lumière. Quelle déception pour Niepce. Mais bon. On n'est pas là pour rien, et vous vous en doutez, Nicephore n'est pas du genre à se laisser abattre. Il va continuer inlassablement ses essais. Quand je regarde tes yeux, je sais que tu vas réussir. Comme on le dit, le travail paye toujours. Et à force de persévérance, un jour de 1827, après des années d'efforts, Niepce fait à nouveau une tentative. Il se trouve dans le grenier de sa maison à Châlons-sur-Saône. Et cela fait entre 24 et 72 heures qu'il a déposé une plaque de cuivre enduite de bitume de judée, dans cette petite boîte étrange appelée chambre obscure. Je vous fais juste une petite parenthèse sur un terme que je viens d'employer, le bitume de judée, également appelé excrément du diable. Oui, oui, ça fait rêver. C'est une sorte de goudron naturel qui est connu depuis l'Antiquité. Les Égyptiens, ils s'en servaient pour l'embaumement des momies notamment. Mais bon, revenons-en à nos moutons, et plus précisément dans cette pièce, avec Niepce. où la tension est palpable. Et après les manipulations d'usage, il constate qu'il a réussi à fixer une prise de vue depuis la fenêtre. Nysse Fornieps vient de créer ce qu'il appellera l'héliographie et tient entre ses mains ce qui constitue la toute première photographie de l'histoire. Il écrit alors à son frère « Je suis à l'aube d'un monde nouveau » . En effet, il vient d'ouvrir la porte à une révolution. Seulement voilà, malgré cette découverte incroyable, cette invention reste encore imparfaite et de nombreuses améliorations sont envisagées. Nicephore rencontre un homme qui va modifier profondément le cours des événements et qui malheureusement poussera Niepce petit à petit dans l'ombre, mais ça, Nicephore ne le sait pas encore. Nous sommes le 25 janvier 1826. Notre inventeur rencontre pour la première fois Louis-Jacques Mandé Daguerre. Cet homme est bien différent de notre cher Nicephore Niepce. Louis Daguerre est alors déjà bien connu de la vie parisienne. C'est en effet le directeur du diorama. Imaginez un peu un lieu de divertissement très prisé, composé de spectacles illusionnistes, avec des jeux et des effets de lumière sur des tableaux fixes. Daguerre aime l'art, c'est indéniable. Il est peintre, entrepreneur de spectacles, décorateur, car oui, avant le diorama, il participait à la conception et à la fabrication des décors de l'Opéra de Paris, rien que ça. Est-ce sa rencontre avec Niepce, ou une envie qui lui traînait dans la tête ? Mais c'est en 1826, date de leur rencontre donc que Daguerre se lance dans ses premiers travaux photographiques. Il va même jusqu'à écrire à Nicephore pour lui dire qu'il a des doutes quant à la qualité de reproduction des ombres avec son procédé héliographique. Tout naturellement, les deux hommes vont se rapprocher. Et le 14 décembre 1829, il signe même un contrat et crée une société. À travers cet acte, Niepce s'engage à abandonner son invention à la société afin que Daguerre puisse avoir accès à toutes les données et puisse apporter des améliorations à la Chambre Noire. Le but étant in fine de commercialiser le fruit de leurs découvertes À part égale, évidemment. Dès lors, les deux hommes travaillent chacun de leur côté. Il semblerait qu'ils n'aient pas véritablement les mêmes attentes dans leurs recherches, ou du moins, ils ne partent pas dans la même direction. Quand le projet de Niepce est de perfectionner sa méthode, Daguerre, quant à lui, souhaite en priorité trouver le moyen de faire baisser le temps de pause et d'obtenir une image plus nette. Deux cerveaux valent mieux qu'un. Nos deux hommes vont bien finir par trouver la solution. Pour garder leur projet secret et comme leur moyen de communication n'est autre que la correspondance, Ils décident donc de mettre au point un véritable langage codé, pour s'informer mutuellement de leur progression. Ainsi, chaque substance employée lors de leurs essais est remplacée par des numéros dans leurs lettres. On comptabilisera au total 104 entrées différentes. En 1831, Daguerre fait une grande découverte. Niepce travaillait sa plaque de cuivre avec du bitume de judé. Mais si, souvenez-vous l'excrément du diable. Eh bien notre cher Louis va quant à lui tenter l'expérience avec de l'iode. Il écrit à Niepce en 1831. Pour lui décrire, je cite la grande sensibilité aux impressions de la lumière quand elle est mise au contact avec l'argent poli. Bon, c'est pas très clair. Mais en gros, grâce à Lyod, Dagger obtient une image qu'il n'arrive malheureusement pas à fixer. Imaginez la frustration. Malgré tout, Louis sent que Lyod va se révéler un des produits qui sera décisif. Le 5 juillet 1833, à 7h du soir, sans crier gare, Nyssephornieps décède dans sa maison à Saint-Loup-de-Varennes. Que va-t-il advenir de leur projet ? Est-ce qu'ils avaient au moins établi des clauses particulières pour une situation comme celle-ci ? En effet, Nicephornieps n'est pas né de la dernière pluie. Et pour plus de sécurité, le contrat initial stipulait qu'en cas de décès, ce serait Isidornieps, son fils, qui reprendrait l'entreprise familiale. Mais les choses vont-elles se passer ainsi ? Dès 1835, un nouvel acte est donc rédigé et signé par Daguerre et Isidornieps. Louis en profite pour apporter quelques petites modifications. En effet, au vu des nombreux progrès et des belles découvertes qu'il a réalisées depuis quelques années, il souhaite se donner la première place dans la découverte. Dans ce nouveau contrat, le nom de Daguerre apparaît donc en premier. Il est dorénavant écrit « La découverte inventée par Daguerre et Feu-Nicéphornieps » . Louis continue inlassablement ses recherches. Il est si près du but, il le sait, il ne lâchera pas et il souhaite plus que tout réussir. En 1837, enfin, il parvient à fixer l'image. Grâce à ses recherches, celle-ci devient insensible à la lumière. Il le sait, il le sent, ce qu'il vient de créer est incroyable et risque de changer le monde profondément. En effet, il ne se trompe pas. La même année, il fait venir Isidore à Paris, avec la ferme intention de lui faire signer encore un nouveau traité. Dans celui-ci, il décide de se placer clairement comme l'inventeur du procédé. Le rôle de Nieves est dans ce dernier contrat clairement minimisé au maximum. Il est d'ailleurs stipulé, je cite, « Monsieur Daguerre consent à abandonner à la société le nouveau procédé, à la condition que ce nouveau procédé porterait le nom de Daguerre. » Brrra ! Comment évincer Niepce en une phrase ? Comment aurait-il pu en être autrement ? Surtout lorsqu'on sait que, quelques temps avant leur association, Daguerre avait écrit ces mots à Niepce. Le moindre perfectionnement apporté à une découverte fait souvent oublier son premier auteur. Hum, comme une espèce de mise en garde que Niepce n'aurait pas pris au sérieux finalement. Quoi qu'il en soit, on est tous d'accord sur un point, avec son nom sur le procédé, tous les mérites allaient finir par lui revenir. L'année 1839 marque un tournant pour cette invention. Le ministre de l'Intérieur propose à la Chambre des députés un projet de loi pour acheter le brevet. afin d'en doter libéralement le monde entier. Il sait ce qu'il a à faire. Proposer un projet de loi n'est jamais une mince affaire. Certains seront réticents, mais il est sûr de lui. Et ses arguments vont faire pencher la balance de son côté. Il ne peut en être autrement. Il s'avance dans la pièce pour prendre la parole. Il prend une profonde inspiration et... Alors, juste, attention, la voix est folle aussi. Messieurs, nous croyons aller au-devant des voeux de la Chambre en vous proposant d'acquérir, au nom de l'État, la propriété d'une découverte aussi utile qu'inespérée et qu'il importe dans l'intérêt des sciences et des arts de pouvoir livrer à la publicité. Les mots sont fluides, il est lancé, plus rien ne peut l'interrompre, il prend son rôle très au sérieux. Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'utilité d'une semblable invention. On comprend quelles ressources, quelles facilités toutes nouvelles elle doit offrir pour l'étude des sciences. Et quant aux arts, les services qu'elle peut leur rendre ne sauraient se calculer. Il y aura pour les dessinateurs et pour les peintres même les plus habiles, un projet constant d'observation dans ces reproductions si parfaites de la nature. D'un autre côté, ce procédé leur offrira un moyen prompt et facile de former des collections d'études qu'ils ne pourraient se procurer en les faisant eux-mêmes qu'avec beaucoup de temps et de peine, et d'une manière bien moins parfaite. Personne ne parle autour de lui, tout le monde l'écoute. Enfin, pour le voyageur, pour l'archéologue, aussi bien que pour le naturaliste, l'appareil de M. Daguerre deviendra d'un usage continuel et indispensable. On a peu de mal à imaginer qu'évidemment la loi est bien passée. Et l'invention de Niepce et de Daguerre tombe alors dans le domaine public. Mais de quelle façon ? Ça, nous le verrons par la suite. Pour l'heure, Louis Daguerre et Isidore Nieves bénéficient d'une pension annuelle à vie délivrée par le roi. 6000 francs pour le premier et 4000 francs pour le second. A noter qu'il s'agit là d'une somme quand même considérable pour l'époque. La présentation au public se fait le 19 août 1839 à l'Institut de France par l'Académie des sciences. Dans le même temps, Daguerre publie un manuel illustré avec toutes les explications du procédé. En parlant de procédés d'ailleurs, de quoi s'agit-il exactement ? Non, parce que je fais des allusions par-ci par-là depuis tout à l'heure, mais rien de réellement concret. Dans sa description pratique du procédé, Daguerre dit, je cite, « Ce procédé consiste dans la reproduction spontanée des images de la nature reçues dans la chambre noire, non avec leur couleur, mais avec une grande finesse de dégradation de teinte. » Ok, bon, ça, je crois qu'on l'avait déjà compris. Mais comment s'y prend-il exactement ? Bon, pour ça, on va y aller doucement. Je pense qu'il serait plus simple de comprendre en 5 étapes clés, si vous voulez bien. Allez, let's go pour le tuto apprendre à faire une photo comme au 19e siècle. On l'a compris, le daguerréotype consiste à fixer une image depuis la chambre obscure sur une plaque de cuivre recouverte d'argent. Jusque là, ok. La toute première étape consiste donc à polir et à nettoyer la fameuse plaque afin qu'elle soit propre. Simple. Je vous passe évidemment tous les termes et détails beaucoup trop techniques. L'idée, c'est quand même de vous tenir éveillé. Lors de la seconde étape, le daguerreotypiste en herbe, oui, alors je vous mets au défi de dire le mot plusieurs fois de suite, doit appliquer une couche sensible sur la plaque. En gros, qu'est-ce que c'est qu'une couche sensible ? Pour faire simple, il faut s'imaginer que l'on place un récipient dans lequel on dispose de l'iode sous la plaque de cuivre recouverte d'argent. En fait, l'évaporation de l'iode va faire que la plaque va changer un peu de couleur. En effet, la surface où se trouve l'argent doit prendre une teinte jaune-or. Lorsque la teinte est là, hop, c'est prêt ! Le temps pour cette étape est de 5 à 30 minutes. En fait, la variation qui est quand même importante, elle va varier en fonction de plusieurs éléments qui vont impacter l'évaporation plus ou moins rapide de l'iode. Par exemple, la température de la pièce, ou si la boîte a déjà servi, et donc le bois pourrait déjà contenir potentiellement des particules d'iode, ce qui rendrait le processus plus rapide. Enfin, vous voyez quoi. Entre la deuxième et la troisième étape, il faut se dépêcher, il ne faut pas traîner, il ne faut pas laisser passer plus d'une heure. Sinon, tout ce qu'on vient de faire ne servirait plus à rien. La combinaison iode-argent perdrait ses propriétés. Alors vite, on s'active. Allez, on n'a pas de temps à perdre. Il faut prendre notre chambre noire, la positionner face à ce que nous souhaitons reproduire. On place dans cette chambre la plaque d'argent. On ferme l'ouverture de la chambre noire et on ouvre les portes intérieures de l'appareil. Et c'est à ce moment-là que la magie opère. L'opération est toutefois assez délicate, car on ne voit rien durant tout le processus. Cette étape peut paraître simple, parce qu'en vrai il n'y a pas grand-chose à faire à part attendre, mais il faut bien avoir à l'esprit que l'objet ou le paysage en question doit être très éclairé par le soleil pour que l'opération soit la plus rapide et efficace possible. La quatrième étape doit être, je pense, celle qui doit le plus faire vibrer les daguerréotypistes. Lorsque le temps de pause est terminé, L'image n'est pas encore visible. Aucun moyen de savoir donc pour l'instant si ce qu'on vient de faire parfois pendant plusieurs heures est beau gosse ou non. C'est ici, grâce au mercure chauffé, que l'image va apparaître. Une fois de plus, je vous passe les détails trop techniques, mais croyez-moi, l'étape peut se révéler délicate à effectuer. Et surtout, ça peut être très toxique. Donc si la tête commence à vous tourner, si vous commencez à baver ou si vous perdez la vue petit à petit, n'hésitez pas à composer le 15. Enfin ! On l'attendait avec une impatience folle, nous voilà face à la cinquième et dernière étape. Ici, il va s'agir d'enlever la couche sensible qu'on avait mis à la deuxième étape, souvenez-vous. Cette étape est fondamentale, car si la couche sensible reste en place, la plaque continuerait à se modifier sous l'effet de la lumière naturelle, et en gros, ça reviendrait à détruire, à effacer complètement le travail réalisé. Je crois qu'on peut le dire. Vous êtes prêts à vous lancer vous aussi ? Plutôt chouette, non ? Ah si ! Dernier point important. Pour une conservation la plus optimale possible, mettez votre plaque sous verre, puis sous cadre, et enfin sous écrin. C'est pas compliqué, vous voyez ? Ainsi Daguerre pouvait être fier de lui. Il livrait sur un plateau au monde un procédé certes complexe, avec de nombreuses contraintes, de temps notamment, mais un procédé qui s'avérait tout de même fiable. Où le monde n'a plus... Que ça en bouche, on en parle dans la rue, dans les salons, Daguerre est entre toutes les lèvres. Les prises de parole sur cette invention sont nombreuses. Daguerre est d'un côté encensé et de l'autre complètement lynché. Le monde se divise autour de cette création. Quand certains y voient une véritable révolution, comme le journaliste Jules Janin parlant de perfection divine, ou encore le peintre de La Roche d'un immense service rendu aux arts, d'autres plus terre à terre tiennent des propos plus modérés sur cette découverte. C'est le cas de Jean-Baptiste Biot. Physicien, astronome et mathématicien, il dit, je cite, « Le procédé est essentiellement fondé sur un effet chimique dont on a déjà plusieurs exemples, et il est réalisé par un appareil d'optique connu, qu'il a toutefois fallu modifier pour l'adapter avec le plus d'avantage à ce but spécial. Monsieur Bio envisage plus cette œuvre comme une innovation plutôt qu'une invention. » Et il n'a pas tout à fait tort finalement. Le célèbre Honoré de Balzac Cela sera tenté et se fait photographier en studio. Il écrit à ce sujet en 1842 à une amie à lui. Je le reviens de chez le daguerréotype. Et je suis ébahie de la performance avec laquelle agit la lumière. Ce qui est admirable, c'est la vérité, la précision. Bah en fait, essayez de sortir l'espace d'un instant de la normalité qu'est pour nous de sortir notre smartphone, de prendre 10, 20, 30 photos en moins d'une minute. Imaginez un peu la nouveauté que cela peut représenter en ce... premier tiers du XIXe siècle. L'arrivée d'une telle possibilité, ça donne carrément le vertige en fait. Et XIXe ou XXIe siècle, finalement, même combat. Toutes les inventions ont ses défenseurs et ses détracteurs. Et du coup, pourquoi la photographie serait passée sous les radars ? Et comme on s'éclate quand même beaucoup plus avec les ragots, je vais vous proposer un petit point des choses vraiment pas coolos qu'on a pu dire sur l'invention de Daguerre. Et je vais débuter par quelqu'un que... tout le monde connaît, Baudelaire, qui a carrément détesté l'idée même de la photographie. Pour lui, elle n'a fait que révéler le côté obscur d'une population. Il dit en 1859, « La société immonde se rua comme un seul narcisse pour contempler sa triviale image sur le métal. » Bon, autant vous dire qu'il se retournerait dans sa tombe de nous voir avec tous nos filtres et nos applications de retouches photo. Certains iront même jusqu'à caricaturer la chose. Et l'exemple le plus parlant en la matière n'est autre que l'artiste Honoré Daumier, qui proposera toute une série de lithographies, montrant, comme Baudelaire le dira plus tard, une société complètement lobotomisée par cette nouvelle découverte. Dans sa lithographie intitulée « Papa contemplant l'image de son enfant » , pour n'en citer qu'une, on y voit un père de famille, sa femme et son enfant. La mère est au second plan, elle porte son bébé dans ses bras. Jusque là, tout va bien. Au premier plan se trouve le père. Il est assis sur une chaise, il contemple avec un sourire plein de fierté le portrait de son enfant, alors même que ce dernier se trouve lus derrière lui, en chair et en os. L'enfant dans les bras de sa mère regarde son père. Il est représenté avec un visage très contrarié. En effet, son père s'émouvoie devant la photographie alors qu'il est juste à côté. Je ne veux pas dire, mais cette satire sera encore complètement d'actualité aujourd'hui. Nous avons quand même fortement tendance à prendre en photo plutôt qu'à vivre l'instant. Vous trouverez sur le compte Instagram Danse avec l'Histoire une photo de cette lithographie, n'hésitez pas à aller jeter un petit coup d'œil. Avant lui, Théophile Morisset nous proposait une autre lithographie, tout aussi satirique, en 1839, parue dans le journal La Caricature. On y voit une très longue file d'attente de personnes prêtes à se faire photographier. Un commentaire suit cette image et à lui seul il nous permet de capter les sentiments profonds de l'artiste quant à son ressenti sur le daguerréotype. Je cite. La daguerréotypomanie, voici le prospectus dessiné de cette admirable invention qu'on a tant prôné, tant admiré et tant payé, découverte digne d'une récompense nationale sous le simple prétexte que la nation n'en éprouvait pas le moindre besoin. Mais grâce aux lumières de l'Académie des sciences, grâce aux ailes protecteurs d'un célèbre déput... Non, pardon, d'un illustre savant... Non, excusez, d'un fameux astronome, la qualité... n'est peut-être pas fort exacte, mais passons. Il faut en finir. Ce sublime commis voyageur de l'académie, cet éditeur de la science, ayant mis ses poumons au service de la découverte d'agréotypienne, il arriva qu'un tel mérite réel aidant, cet instrument fut déclaré nécessaire à tout le monde et qu'on décida qu'il serait payé par tout le monde bien qu'il ne fût positivement utile à personne. Fin de la citation. Ce commentaire en dit long. Je vous mets également sur le compte Instagram d'Ence avec l'Histoire cette lithographie pour que ce soit un petit peu plus parlant pour vous. À ces critiques s'ajoutera toutes les controverses autour de l'annonce de l'invention. Et même si Arago, qui est celui qui a présenté le Daguerréotype à la Chambre des députés, fait en sorte d'établir la priorité de Daguerre, d'autres diront que William Henry Fox Talbot avait contacté l'Académie bien avant pour revendiquer la fixation. et la conservation des images de la chambre noire. Mais ça, c'est une autre histoire que je pourrais éventuellement vous raconter plus tard. Ainsi, enthousiasme et méfiance se font face quant à la découverte de la photographie. Et si nous essayons de voir maintenant quels ont été véritablement les usages du daguerréotype ? Qui s'en est réellement servi ? De quelle façon ? Est-ce que cela a réellement marqué l'histoire ? Comme j'ai pu le dire précédemment, Daguerre avait rédigé une espèce de mode d'emploi ou de brochure du daguerréotype. Selon lui, la technique proposée ne nécessite aucune compétence particulière et encore moins de connaissances en dessin. Ainsi, chacun peut prétendre à utiliser cette invention en suivant simplement à la lettre les recommandations de son auteur. Et d'ailleurs, pour montrer à quel point cette brochure a eu du succès, sachez qu'elle a été éditée 26 fois et traduite en 6 langues différentes. Dagger propose également d'organiser des séances de démonstration. On le voit donc, tout est fait pour que l'invention fonctionne auprès du public. Vous vous en doutez ? Dans un premier temps, ce procédé n'est accessible qu'à une certaine classe. Et ce sont majoritairement des bourgeois aisés qui peuvent se permettre d'acheter le matériel adéquat. D'ailleurs, Daguerre signe ce que l'on nomme un contrat de privilège pour la vente de son matériel. Véritable contrat d'exclusivité avec les Sus Frères et l'opticien Alphonse Giroux. Évidemment, le coût est très élevé, environ 400 francs. Le matériel est très lourd au départ, 50 kilos environ. Mais il s'agit de véritables kits disposant d'absolument tout le matériel nécessaire. On y trouve donc la boîte à iode, le châssis, la boîte à mercure. Et non, par contre, désolé, elle n'est pas à vendre chez Cultura. Malgré ces contraintes, c'est un succès. En 1841, à peu près 2000 appareils et un demi-million de plaques sont vendus à Paris. Il faut attendre 1842, cela dit, pour voir les prix commencer à baisser. Et du coup, une nouvelle profession va rapidement voir le jour. Les daguerréotypeurs. Et l'aspect le plus visible en est la création d'une multitude d'ateliers à Paris, puis dans toutes les villes de France, puis dans le monde. Ainsi à New York, Florence, Turin, Barcelone, Varsovie, Vienne, pour n'en citer que quelques-unes, le daguerréotype prend place. Et plus il y en a, plus la concurrence existe, et évidemment plus les prix baissent, permettant ainsi à une couche beaucoup plus large de la population d'en profiter. Un genre va particulièrement bien fonctionner. Celui des portraits, notamment dans les années 1840-1841, où il va y avoir une véritable explosion du portrait. L'ingénieur Charles Chevalier dit à ce sujet « L'on est vraiment surpris en parcourant les divers quartiers de la capitale de rencontrer presque à chaque pas des maisons surmontées de petits pavillons aériens où l'on exploite fructueusement l'action magique de la lumière. » C'est très joli ça, l'action magique de la lumière. Il y a alors une véritable frénésie. Chacun veut son portrait et se presse devant les ateliers pour obtenir le Saint Graal. D'ailleurs, ce genre de portrait constitue aujourd'hui la majorité des œuvres qu'on retrouve dans les collections de Daguerréotype, avec des milliers et des milliers de portraits. Ces nombreux ateliers sédentaires ont une durée de vie plus ou moins longue. Le plus ancien est celui de Philippe Fortuné, son nom ne s'invente pas, qui ouvre sa boutique en 1840 alors que les autres ateliers sédentaires s'ouvriront plus tôt vers 1842. Et il avait tout compris. Et les femmes dans tout ça ? Eh bien figurez-vous, et c'est plutôt super cool, que des femmes vont également ouvrir leur atelier et réussiront à avoir une certaine reconnaissance. C'est le cas notamment de Céline Chatelain, une ancienne qui, du haut de ses 15 ans, décide d'ouvrir son atelier en 1848. Elle réussit à se forger une réputation de portraitiste et finit même par embaucher son père et sa sœur en 1858 dans son atelier qui est de plus en plus fréquenté. Le portrait fait donc fureur. Et les daguerréotypeurs surfent sur la vague, évidemment. Ils aménagent leur atelier comme des appartements, afin que chacun puisse se faire représenter selon son propre mode de vie. Et bien que le temps de pause soit contraignant, cela ne semble pas freiner la population. Afin de rendre la chose plus agréable, les professionnels vont même jusqu'à mettre en place des systèmes d'appui, afin que les clients puissent caler leur tête, leurs bras, etc. Ils sont très ingénieux. Et un certain usage des portraits va naître et aura d'ailleurs un certain succès. Celui du portrait post-mortem. Comme on l'a dit, l'arrivée du daguerréotype marque un tournant majeur dans les représentations des moments forts d'une vie. À une époque où le seul moyen de représenter une personne vivante ou décédée est celui de la peinture ou du dessin, l'arrivée d'un tel procédé révolutionne la représentation même de la mort. Portraitiser un mort deviendra une chose courante, et beaucoup vendront une photographie de leur proche décédé. Ce qui pourrait paraître étrange ou inconcevable pour nous, semblait complètement naturel à l'époque. Sur les devantures des ateliers, on pouvait très bien trouver des photographies de défunts à côté des portraits de familles ou d'enfants. C'était tout à fait normal. Les professionnels vont mettre en place de véritables mises en scène, d'ailleurs, avec parfois des cadavres qui sont assis ou bien installés dans une pose plutôt familière. S'il s'agit d'un enfant, il peut lui faire tenir un jouet. Et si c'est un adulte, un livre ou un journal. Vraiment, l'illusion est bluffante. Je vous laisse aller regarder sur Internet. Les ateliers fleurissent comme des petits pains. Et très rapidement, certains voient le bon filon, évidemment. Pourquoi se cantonner à la ville quand la campagne nous tend les bras ? Un véritable réseau de photographes itinérants va voir le jour. Et des daguerreotypistes s'installent régulièrement dans les auberges ou même dans les arrières boutiques de commerce. Ils sillonnent toute la France à la recherche de modèles susceptibles de les faire connaître ou gagner encore plus d'argent. Qu'est-ce que c'est ? Mais je ne veux pas être photographié, n'insistez pas ! Tout est bon d'ailleurs pour s'enrichir et il ne manque pas d'inventivité. Ils vont proposer des démonstrations payantes, ils vont vendre des chambres noires. ainsi que les produits qu'ils vont avec, évidemment. Et ils vont évidemment aussi proposer de tirer des portraits. Mais tout cela n'aurait pas forcément été possible sans de rapides améliorations au procédé de Daguerre. Très rapidement, dès 1840, la stabilité de l'image est améliorée, ainsi que le temps de pose. Du coup, on va passer par un temps de pose de 15 minutes par temps clair à 1 minute, mais rendez-vous compte du champ des possibles que cela va ouvrir. Et chacun va y mettre sa patte. Daguerre, en premier lieu, va continuer de travailler sur son procédé. En 1844, il propose un nouveau moyen de préparer la couche sensible. D'un point de vue plus pratique, il met en place des appareils de trois grandeurs différentes, notamment avec la possibilité de le porter à la main. Dans la même veine, un professeur de physique chimie allemand, M. Himmli, invente un procédé qui permet une durée de conservation plus importante du daguerréotype. Ah oui, une question me brûlait les lèvres et je voulais absolument savoir s'il était possible, à l'époque, de colorer les photographies. Eh bien, sachez que oui ! Et beaucoup se sont posé cette question au vu des nombreux brevets mis en place sur les différentes techniques possibles de coloration de l'image. Du coup, j'ai pu apprendre qu'on pouvait appliquer en couche très fine par frottement de la peinture, ou bien en déposant des pigments sur le verre de protection. On le voit, cette volonté d'ajouter de la coloration est bien présente, mais cette dernière doit se faire de façon manuelle, rien n'a encore été trouvé scientifiquement. On peut penser que l'arrivée, ou du moins la... La possibilité de colorer ces photographies a été reçue de façon prophétique, mais cela n'a pas été forcément le cas. Et d'ailleurs, sur ce point, le photographe Alexandre Ken dit en 1862 « Au point de vue de l'art, c'était laid, c'était atroce. Les gens de goût et un peu nerveux hurlaient en le voyant. Mais cela plaisait fort aux bourgeois, qui pour six ou dix francs possédaient un portrait sur argent et coloré, un monument de famille. » On le voit donc, l'invention de Daguerre évolue très rapidement. Et il y a ceux qui veulent tout à fait créer autre chose, comme si le procédé de Daguerre était le point de départ de tellement de possibilités. Je pense ici à Talbot, si si, souvenez-vous, je vous en ai parlé tout à l'heure brièvement. Il était d'ailleurs dégoûté, car selon lui, il avait avant Daguerre réussi à fixer l'image. Bref, en 1839, il présente son procédé à lui, non pas sur plaque métallique, mais sur papier. Il appelle cette technique le calotype, qui sera breveté en 1841. Cependant, ce dernier a beaucoup d'inconvénients, faisant que finalement, il ne fait pas encore énormément de concurrence à Daguerre à ce moment-là, même si les daguerréotypistes utiliseront les deux techniques. Malgré tout, c'est bien William Henry Fox Talbot, avec l'aide de nombreux chercheurs, qui vont faire progresser le calotype et qui provoquera la chute de Daguerre. Hum, y'a comme une odeur de revanche là, non ? Par la suite, on voit apparaître dans les années 1850 l'embrotype, avec les premiers négatifs sur plaques de verre donnant des images très détaillées. Petit à petit, le choix devient cornelien pour les opérateurs. Ils doivent en effet choisir entre trois techniques, la plaque, le papier ou le verre. Et petit à petit, il va y avoir une baisse d'influence de la plaque au profit du verre. Vous voyez où je veux en venir ? Même si le daguerréotype marque la date de naissance de la photographie, comme on vient de le voir, cette dernière n'a de cesse de se perfectionner, de se renouveler. de se diversifier avec des voies esthétiques neuves. On l'a vu, il y a plusieurs inconvénients au procédé de Daguerre, et l'un d'eux sera plus ou moins la cause de son abandon sur le long terme, son unicité. En effet, la reproduction n'est pas possible. Les années 1851-1855 sont celles du déclin commercial du daguerréotype. D'ailleurs, à l'exposition universelle du Crystal Palace de Londres en 1851, la France passe pour la première productrice de photographies sur papier. Étonnamment, le daguerréotype continue encore à plein régime aux États-Unis, et ils sont même considérés comme les maîtres en la matière. Finalement, la pratique du daguerréotype a une durée assez courte. L'arrivée du négatif survers, dont on vient de parler, qui en plus de donner une image avec plus de finesse et qui permet de multiplier les tirages sur papier, va finir par éteindre cette pratique du daguerréotype qui ne sera plus pratiquée après les années 1860. Autoriserons-nous un chaste baiser d'adieu ? Non, c'est pas la peine ! Avant son décès en 1851, Daguerre demande à ce que soit inscrit sur sa tombe « artiste, peintre, chimiste, inventeur de la photographie » , rien que ça. Ça n'est évidemment pas au goût de tout le monde, et Isidore Niepce dira, je cite, « Joseph Niepce est l'inventeur de la découverte qui consiste à reproduire spontanément les images reçues dans la chambre noire, et le procédé de M. Daguerre n'est qu'un admirable perfectionnement de cette découverte. » Et quoi qu'on en pense, c'est bien le nom de Daguerre qui se trouve en lettre d'or, encore aujourd'hui, sur la tour Eiffel. J'espère que ce premier épisode vous a plu. En tout cas, moi j'étais trop heureuse de le voir prendre vie au fur et à mesure de mes recherches. Pour le concevoir, j'ai majoritairement consulté les archives numérisées de la BNF, merci Gallica, et j'ai également pu lire des ouvrages très intéressants, je vais vous mettre toute la bibliographie sur le compte Instagram Danse avec l'Histoire. Avant de vous quitter, et comme j'aime beaucoup jouer, Je vous propose un tout petit jeu, ou plutôt un tout petit mini-quiz, avec ce qu'on a pu évoquer aujourd'hui et ce qui me semble sympa de se souvenir parmi ce flot d'informations. N'hésitez pas à y répondre et même à venir voir les réponses sur le compte Instagram et à me dire si vous aviez tout bon ou pas. La première question sera, vous vous en doutez, de quand date la toute première photographie de l'histoire ? Est-ce que c'est 1820, 1827 ou 1839 ? Et la deuxième question est... Quels sont les deux composants permettant à Daguerre de prendre et de fixer l'image ? Est-ce que c'est l'iode et le mercure ? Ou est-ce que c'est le bitume de Judée et l'iode ? Merci à vous pour votre écoute et à très bientôt !