Speaker #0Bienvenue dans DeepMedia, le podcast qui décrypte les médias à l'ère du numérique. Je suis Julien Bougeot, consultant en IA générative responsable, social media et formateur auprès de professionnels depuis plusieurs années. Mais avant tout, je suis un passionné et curieux de l'univers médiatique depuis plus de 15 ans. Dans un écosystème en perpétuelle transformation, comment les médias s'adaptent-ils ? Comment se réinventer face aux nouvelles technologies et aux géants du numérique ? Quel avenir pour l'information et ceux qui la produisent ? Si ces questions vous intriguent, alors vous êtes au bon endroit ! Deep Media, c'est un temps de réflexion et d'échange avec celles et ceux qui façonnent l'avenir du secteur. Deep Media, c'est parti ! Il y a une formule qui revient en boucle depuis à peu près 18 mois dans à peu près tous les communiqués de presse de l'audiovisuel français. Elle change de nom, mais jamais de structure. On y lit « Accords de distribution inédits » . On remonte un petit peu le temps. Juillet 2025, France.tv arrive sur Prime Vidéo. Janvier 2026, M6 Plus rejoint Prime Vidéo à son tour. Juin 2026, TF1 et TF1 Plus s'installent à l'intérieur même de Netflix. Et le 3 septembre dernier, le groupe M6 annonce que Scènes de ménage, En famille, débarque sur Disney+, le 25 septembre, rejoint début 2027 par Mario Premier Regard, The Power et bien d'autres productions du groupe. Pris un à un, ce sont des accords commerciaux. Pris ensemble, c'est un changement de doctrine. Parce que pendant 15 ans, le mot d'ordre disait exactement l'inverse. Construisez votre plateforme. récupérer vos données, posséder la relation directe avec votre public. TF1+, M6+, France.tv, trois marques, trois investissements lourds, une même promesse, ne plus dépendre de personne pour atteindre son audience. En 18 mois, sans que ce soit vraiment formulé, le mot d'ordre est devenu « Allez là où sont les gens » . Et il faut le dire, ça fonctionne. Trois semaines après le lancement chez Netflix, TF1 annonce avoir atteint les objectifs d'audience qui s'étaient fixés à l'horizon de 18 mois. Plus 16% de streamers uniques quotidiens sur la première semaine avec une dynamique particulièrement marquée chez les 15-34 ans. Le 25 juin, un record. 8,3 millions de streamers en une journée. Difficile de discuter des chiffres pareils. Donc la question n'est pas de savoir si c'est efficace. Elle est de savoir ce qu'on échange contre cette efficacité. Et pour ça, il faut d'abord accepter que ces quatre accords ne sont pas du tout de même nature. Il y a une gradation et elle est intéressante à observer. Le plus léger tout d'abord c'est Disney Plus et M6. C'est pas une chaîne qui entre dans Disney Plus, c'est du contenu qui est licencié. Plusieurs programmes, plusieurs centaines d'épisodes, M6 Plus n'est pas remplacé. Il continue sa vie. Le cran au-dessus, c'est Prime Vidéo. Là, France.tv et M6 Plus obtiennent un corner dédié. Avec les directs, le replay, l'offre entière. 20 000 contenus pour France.tv, 30 000 heures pour M6 Plus. Et le cran maximum, c'est Netflix et TF1. 5 chaînes linéaires en direct plus le catalogue à l'intérieur même de l'interface Netflix. Et ce, sans jamais en sortir. C'est une première mondiale. 3 niveaux d'exposition et 3 niveaux de renoncement. Parce que ce qu'on cède en montant dans cette échelle, c'est la hiérarchie éditoriale. Sur TF1+, l'ordre dans lequel apparaissent les programmes est un choix de TF1. Sur Netflix, ce même programme entre dans un flux de recommandations calibrés par quelqu'un d'autre. Selon des objectifs qui ne sont pas ceux d'une chaîne. Le communiqué de Netflix le dit d'ailleurs sans détour. Les spectateurs bénéficieront de l'expérience premium de recommandation de Netflix. C'est présenté comme un avantage. Mais c'est aussi littéralement la description de ce qui change de main. Et puis il y a un détail dans l'accord M6-Disney qui mérite qu'on s'y attarde quelques secondes. Selon Deadline, certains programmes seront disponibles en avant-première sur Disney+, 7 jours avant leur diffusion sur les chaînes d'M6. 7 jours d'avance chez le partenaire, pas chez soi. Historiquement, l'imprimeur allait toujours à sa propre fenêtre. C'était même à peu près la définition d'une fenêtre. Là, l'ordre s'inverse. C'est peut-être ça le vrai signal à observer cette année. Reste une question qu'on pose très peu et c'est peut-être la plus gênante. Dans cet accord, qui avait le plus besoin de l'autre ? Du côté de TF1, la réponse est spectaculaire et immédiate. Objectif de 18 mois atteint en 3 semaines. Le groupe indique aussi que la commercialisation publicitaire sur Netflix est excellente et comparable à celle de TF1+, mais ce, sans donner de chiffres. Maintenant, regardons de l'autre côté de la table. Ce que Netflix obtient, ce n'est pas 4 ou 5 programmes de plus dans un catalogue qui en compte des milliers. C'est du direct, du sport, de l'information, du feuilleton quotidien, c'est-à-dire très exactement l'inventaire de ce qui manquait à Netflix pour cesser d'être une destination qu'on ouvre et devenir un endroit où l'on reste. Greg Peters le dit lui-même dans le communiqué. Donnez aux spectateurs français encore plus de raisons de venir sur Netflix chaque jour. Le mot n'est pas décoratif, c'est l'objectif entier. Et il y a plus lourd. C'est la première fois de son histoire que Netflix distribue des chaînes linéaires d'un tiers. Première mondiale, tout le monde l'a répété avec une certaine fierté. Mais une première mondiale, ça a aussi une autre fonction. Ça fait modèle. TF1 n'a pas seulement signé un accord, TF1 a servi de démonstration. Il a validé le format. Il a établi le précédent et il a probablement contribué à fixer le prix auquel des dizaines de diffuseurs européens négocieront demain la même chose. Sans en tirer à ce stade autre chose que de l'audience. Parce qu'il faut regarder ce qui est mesuré et ce qui ne l'est pas. On nous donne des streams uniques, des progressions en pourcentage, des classements de programmes les plus vus. Ce sont des indicateurs de portée. Ce ne sont pas des indicateurs de rapport de force. Et sur le rapport de force, on n'a rien. Ni la durée de l'accord. Ni les conditions de sortie, ni le partage de la valeur publicitaire, ni ce que TF1 récupère en données d'usage. Alors posons la question autrement, avec un test simple. Dans trois ans, si TF1 voulait sortir de Netflix, qui aurait le plus à perdre ? Une partie du public aurait pris l'habitude de regarder TF1 sans jamais ouvrir TF1+. Cette habitude-là, elle ne se reprend pas. Et une renégociation, ça se mène depuis la position qu'on occupe le jour où elle a lieu. Pas depuis ce qu'on occupait le jour de la signature. Le succès est réel, il est même incontestable. La question c'est de savoir s'il se mesure avec les bons instruments. Et puis il y a un cas qui ressemble à aucun autre, c'est celui du service public. Depuis le 3 juillet 2025, l'intégralité de France.tv est disponible sur Prime Vidéo, les directs de France 2, France 3, France 4, France 5 et France Info. Le replay, les previews, les contenus exclusifs, près de 20 000 contenus avec un corner dédié sur la page d'accueil. Delphine Ernotte parle d'une étape historique pour renforcer la visibilité de l'offre de services publics et permettre à tous les publics de la retrouver dans de nouveaux environnements. Et sur le principe, c'est difficile à contester. Un média financé par la collectivité a une obligation d'être accessible à tout le monde, partout, y compris là où les gens sont déjà. Refuser d'aller sur Prime Vidéo au nom d'une pureté de la distribution, ça serait défendre une plateforme au détriment d'une mission. On a assez répété que le service public devait aller chercher les publics qui ne viennent plus à lui. Sauf que la mission de service public ne se résume pas à l'accessibilité. Et c'est là que les tensions apparaissent. La première d'entre elles, c'est l'universalité avec une condition d'entrée. L'offre est accessible à l'ensemble des membres prime, c'est-à-dire abonnés à un service commercial payant opéré par une entreprise qui vend aussi des objets. Rendre le service public plus visible en le logeant derrière une adhésion marchande, ça reste un progrès de portée, mais ce n'est plus tout à fait la même définition de l'universalité que celle qui est inscrite dans le cahier des charges du groupe public. Deuxième tension à observer, et c'est la plus structurelle, il y a la hiérarchie. Une mission de service public, ce n'est pas seulement rendre les contenus disponibles, c'est décider de ce qui mérite d'être vu. Un documentaire exigeant qui ne trouvera jamais sa place dans un algorithme d'engagement sur France.tv, on peut décider de le mettre en avant quand même. C'est même en grande partie ce qu'on paie. Dans un corner à l'intérieur de Prime Vidéo, cet arbitrage n'appartient plus entièrement à France Télévisions. Ce qui est mis en avant, ce qui remonte, ce qui s'affiche juste à côté, ça se décide ailleurs. Troisième tension, plus discrète celle-ci. La connaissance de son public. Un service public doit rendre des comptes sur qui il touche et qui il ne touche pas. Cette redevabilité repose sur des données d'usage. Que récupère exactement France Télévisions sur les usages qui ont lieu à l'intérieur de Prime Vidéo ? On ne le sait pas. Et tant qu'on ne le sait pas, une partie de la mesure de la mission se fait dans le noir. On avait déjà abordé ce sujet dans un précédent épisode de Deep Media au moment de l'annonce. Un an plus tard, la réponse n'est toujours pas tranchée. Et elle ne sera pas bien communiquée. Elle se tranchera dans les conditions concrètes du renouvellement du contrat dans quelques années. Quand la question ne sera plus faut-il y aller, mais peut-on en sortir ? Ce n'est pas un procès ce que je dis, c'est un point de vigilance. Et pour le service public, il est d'une nature différente de celui de TF1 ou de M6. Les groupes privés y jouent une part de marché, France Télévisions y joue la définition même de ce qu'il est. Alors non, les chaînes n'ont pas perdu la bataille de l'audience. Elles sont en train de la gagner, et vite. Mais la bataille de l'audience et la bataille du point d'entrée ne sont pas les mêmes batailles. La vraie question désormais, ce n'est plus où sont nos contenus, c'est qui décide de ce qui s'affiche juste après. Je vous remercie d'avoir écouté cet épisode spécial de DeepMedia. N'hésitez pas à réagir à ce sujet en commentaire. DeepMedia, c'est désormais le newsletter mensuel, un chatbot de veille appelé IA Media Lab, ainsi qu'Explore DeepMedia, mon nouvel outil d'exploration des archives de ce podcast. Pour accéder gratuitement à ces trois outils, je vous mets les liens en commentaire d'épisode. On se retrouve très bientôt pour un nouvel entretien avec celles et ceux qui font l'avenir des médias. En attendant, n'oubliez pas de vous abonner et de déposer les commentaires adéquats sur toutes les plateformes de podcast. DeepMedia est un podcast autoproduit par FollowMeConseil, agence de formation et conseil stratégique spécialisée en IA générative et social media. A très bientôt !