Speaker #0Que signifie ce terme ? Pour le savoir, regardons ce qu'en dit le petit Robert. Premièrement, en science, la polarisation correspond à, je cite, « la réorganisation simplifiée d'un corps ou d'une lumière sous l'effet d'un champ électromagnétique ou d'un filtre » . Fin de citation. Ici, Pas besoin d'être l'enfant caché de maître Capello pour se rendre compte que cette définition n'a absolument rien à voir avec la choucroute. Passons donc à la deuxième définition. Employée au sens figuré, le terme de polarisation désigne, selon le dictionnaire, "l'action de concentrer en un point, par exemple, des forces ou des influences." Fin de citation. Cette définition pourrait correspondre à ce dont nous parlons. En effet, depuis son accession au pouvoir, l'administration Trump n'est-elle pas en train de concentrer, chaque jour un peu plus que la veille, toutes les forces et tous les pouvoirs au détriment de la démocratie ? Entre le bannissement de plus de 5000 livres dans les bibliothèques, la répression tant des immigrés que des manifestants, avec entre autres pour résultat la mort à Minneapolis en 2025, de Renée Good et d'Alex Pretti, tous deux militants pacifiques, ou encore le vote récent d'une loi qui pourrait empêcher des millions de citoyens, principalement des femmes mariées et des personnes transgenres, de voter aux élections de mi-mandat de novembre prochain, Donald Trump serait en train d'instaurer une dictature dans son pays qui ne s'y prendrait pas autrement. Sauf que tel qu'employé par nos amis éditorialistes et journalistes, cette polarisation correspond en fait à la troisième définition du petit Robert. Il s'agit, selon le dictionnaire, d'un anglicisme désignant la division en deux opposés nettement distincts. Pour illustrer cette définition, le petit Robert donne l'exemple de la polarisation du débat politique. Afin d'identifier plus précisément ce qui se cache derrière cette division en deux pôles distincts dont parle le dictionnaire, regardons ce que nous dit Wikipédia sur le sujet. Selon l'encyclopédie participative, la polarisation politique désigne, je cite, « un processus se déroulant au sein d'une démocratie ou d'une société par lequel la population ou l'opinion publique tendent à se diviser entre deux pôles structurant la vie politique et les visions du monde et qui pousse une partie de plus en plus significative de cette population à se diriger davantage vers les points de vue les plus radicaux ou les parties extrêmes au détriment du centre. » Fin de citation. Ainsi, en expliquant le geste commis par l'assaillant du gala des correspondants par la polarisation de la société états-unienne, les médias français symétrisent implicitement le rapport de force politique ayant cours actuellement dans le pays. Autrement dit, selon eux, La société serait séparée en deux pôles aussi bien extrêmes qu'irréconciliables. Deux pôles comparables si ce n'est similaires tant quantitativement que qualitativement. Ces dernières années, de nombreuses études ont effectivement fait état d'une polarisation exacerbée de la société et de la politique aux Etats-Unis. Mais en 2026, qu'est-ce que cela signifie ? Si on reprend les exemples cités plus haut, cela signifierait qu'un militant pacifique comme Alex Pretti et qu'un militant trumpiste constitueraient de forces antagonistes faisant montre d'un degré de radicalité similaire, bénéficiant d'un pouvoir équivalent et usant des mêmes méthodes pour peser sur le débat public. Cela signifierait aussi que des personnalités politiques comme Bernie Sanders ou Zohran Mamdani seraient les exacts équivalents à l'autre bout du spectre politique états-unien de Donald Trump et de J.D. Vance. Est-ce judicieux de symétriser ainsi une administration en train de faire plonger un pays dans l'abîme dictatoriale et les représentants et membres du peuple qui l'a subi ? Évidemment que non. Il semble dès lors évident que l'écosystème politico-médiatique français ait finalement oublié, 80 ans après la chute du régime de Vichy et la fin de l'occupation nazie, ce que veut dire concrètement pour un peuple de vivre sous un régime totalitaire. Sinon, le meurtre d'un jeune nazi n'aurait certainement pas valu à ce dernier une minute de silence à l'Assemblée nationale dont, je le rappelle, le sol fut jadis foulé par Pierre Mendes France pour ne citer que lui. En actant cette minute de silence, plus que de symétriser le fascisme et l'antifascisme, l'Assemblée nationale a légitimé le fascisme et a, à l'inverse, diabolisé l'antifascisme. Pour mémoire et selon les définitions du Larousse, le fascisme c'est, je cite, « Premièrement, un régime établi en Italie de 1922 à 1945, fondé sur la dictature d'un parti unique, l'exaltation nationaliste et le corporatisme. Deuxièmement, une doctrine ou tendance visant à installer un régime autoritaire rappelant le fascisme italien. Troisièmement, une attitude autoritaire, arbitraire, violente et dictatoriale imposée par quelqu'un à un groupe quelconque ou à son entourage." Fin de citation. L'antifascisme, quant à lui et toujours selon le Larousse, désigne, je cite, "l'opposition au fascisme sous ses diverses formes et plus généralement au régime politique autoritaire." Fin de citation. Par conséquent, en ne s'élevant pas contre la minute de silence en hommage à Quentin Deranque, une large part de la classe politique française et des médias a ni plus ni moins réhabilité en creux des personnages comme Adolf Hitler ou Benito Mussolini au détriment de la résistance et de la lutte antifasciste qui, elles, seraient criminelles par nature. De la même manière, en expliquant la tentative d'assassinat de Donald Trump par le fait que la société états-unienne serait polarisée, Ils légitiment la politique antidémocratique de Donald Trump en niant le déséquilibre patent du rapport de force politique qui accourt actuellement dans le pays. Question. Si l'année prochaine le Rassemblement National accède au pouvoir, quelle proportion de journalistes jugeront, dans le cas où le gouvernement d'extrême droite se mettrait ensuite, comme l'administration de Trump, à détricoter méticuleusement notre démocratie ? Que le pays ne glisse pas vers la dictature mais que la société française est simplement polarisée ? Espérons que nous n'aurons jamais à répondre à cette question. Sur ce, je vous souhaite quand même une bonne semaine et je vous dis à très bientôt pour un nouvel épisode de Derrière les mots.