Speaker #0Bonjour, bienvenue dans Derrière les mots. Dans ce nouvel épisode, nous revenons sur ce qui semble être une condition sine qua non pour se présenter à l'élection présidentielle et la remporter dans une cinquième république dont on entend souvent dire qu'elle est celle de l'homme providentiel. Pas de la personne, pas de l'humain non plus, et encore moins de la femme. Non, pour diriger la France, il faut un homme à poigne et... Il faut que cet homme ait du charisme. Au fait, c'est quoi le charisme ? Selon le Larousse, le charisme se définit, premièrement comme une influence sur les foules d'une personnalité dotée d'un prestige et d'un pouvoir de séduction exceptionnel. Deuxièmement, comme un ensemble de dons spirituels extraordinaires (glossolalie, miracle. prophétie, vision) octroyée transitoirement par l'Esprit Saint à des groupes ou à des individus en vue du bien général de l'Église. Et troisièmement, en anthropologie, selon la notion développée par Max Weber, comme l'autorité d'un chef ressenti comme fondé sur certains dons surnaturels et reposant sur l'éloquence, la mise en scène ou encore la fascination. Nous allons ici nous focaliser dans un premier temps sur la première définition. Une personne charismatique serait donc en premier lieu dotée d'un prestige exceptionnel. Mais alors, qu'est-ce qu'un prestige ? Regardons aussi sa définition dans le Larousse. Le terme prestige, issu du bas latin praestigium, qui signifie imposture, désigne la qualité de quelque chose, de quelqu'un qui frappe l'imagination, impose l'admiration par son éclat et sa valeur. Par exemple, le prestige de la gloire. Une personne charismatique et par la même capable de gouverner notre pays imposerait de fait l'admiration par son éclat et par sa valeur. Seulement, d'après l'étymologie latine du mot, cet éclat et cette valeur ne seraient-ils pas en réalité de la poudre aux yeux ? De la poudre de perlimpinpin, comme dirait notre président, dont on a souvent entendu dire qu'il avait du charisme et qui revendique lui-même en être doté (de là à en déduire qu'il s'agit d'un éclatant imposteur...). En tout cas, qu'il soit en toc ou pas, ce prestige ne se suffit pas à lui-même pour faire de vous un être charismatique, selon le Larousse, puisqu'à cela, il faut ajouter un pouvoir de séduction exceptionnel. Est-ce à dire qu'il faille avoir un physique avantageux pour avoir du charisme ? Tirer cette conclusion serait omettre une réalité essentielle. En politique, c'est surtout aux hommes à qui l'on prête du charisme. Même si des femmes politiques se sont déjà vues qualifiées de charismatiques. Comme par exemple, et comme me l'a rappelé quelqu'un récemment sur les réseaux sociaux, Angela Merkel, Marine Le Pen, Georgia Meloni ou encore la première ministre japonaise. Non. Vous ne rêvez pas. À part Angela Merkel, toutes ces femmes appartiennent à des partis ultra-conservateurs si ce n'est réactionnaires. Une singularité sur laquelle nous allons très probablement nous pencher ultérieurement, soit dans cette émission, soit sur le site de notre média, derrière-le-vacarme.com. Il n'empêche qu'en politique, on dit plutôt rarement d'une femme qu'elle a un charisme de présidentiable. Quand une femme a le verbe haut, c'est une poissonnière. Quand un homme parle fort, il sait se faire entendre. On dit alors éventuellement, dans cette situation notamment mais pas seulement, de lui qu'il a du charisme. Il en va de même pour le pouvoir de séduction. Selon la croyance populaire, pour un homme, la laideur n'est pas un frein à sa capacité à séduire, si tant est qu'il ait du charisme. Charisme qui grandira avec l'âge du monsieur car, comme tout le monde le sait, un homme, c'est comme le bon vin, il se bonifie avec l'âge. Il n'est donc pas étonnant que le terme de charisme soit le plus souvent utilisé pour qualifier un homme cisgenre, hétérosexuel dans la majeure partie des cas. Dominique Strauss-Kahn, Gérard Depardieu, Jean-Luc Mélenchon, Alain Delon. Quatre personnalités dont on a souvent entendu dire qu'elles avaient du charisme. Quatre hommes. dont les deux premiers sont de gros dégueulasses, pour qui la femme n'est là que pour assouvir leurs besoins masculins si pressants, si naturels lorsque l'on est un homme, un vrai. L'un mis en examen pour agression sexuelle, un accord financier ayant mis fin à la procédure, et l'autre condamné récemment pour des faits similaires. Confondrions-nous donc charisme et prédation ? Plus largement. Assimilerions-nous aussi le charisme à la véhémence, comme pour Jean-Luc Mélenchon ? Ou à l'hubris, comme pour Alain Delon et, oserais-je dire encore, Emmanuel Macron ? Au fond, confondrions-nous tout simplement charisme et masculinité, ou même masculinité toxique ? C'est un fait. Le plus souvent, lorsqu'un homme est qualifié de charismatique, il n'est pas rare qu'il prenne de la place physiquement. Il peut par exemple être grand. Dans ce cas, Il est généralement doté de larges épaules. Ne dit-on pas d'un homme, lorsqu'on estime qu'il est présidentiable, qu'il a la carrure d'un président, qu'il a les épaules pour le poste ? Il peut aussi avoir de l'embonpoint. Et s'il n'est ni grand ni imposant physiquement, il a le geste large. Il prend par le mouvement la place que son corps ne prend pas. Il peut aussi, évidemment, saturer l'espace sonore. L'homme charismatique parle fort, il a la voix grave et qui porte. Il n'hésite pas à couper la parole à son interlocuteur ou à son interlocutrice, et le fait généralement avec succès. A l'inverse, il serait compliqué de lui couper la parole. Il fait aussi généralement montre d'une confiance en lui à toute épreuve. Concernant ce dernier point, une confiance en soi sans serait pourtant associé selon l'effet Dunning-Kruger ou ou effet de surconfiance, théorisée en 1999 par les psychologues américains David Dunning et Justin Kruger, non pas à des compétences plus élevées que la moyenne, mais au contraire, à un déficit de compétence ou de connaissance, empêchant le ou la principale intéressée d'être consciente de l'étendue de son incompétence ou de sa méconnaissance d'un sujet donné. Autrement dit, plus une personne serait sûre d'elle, moins elle serait compétente. Alors, avons-nous fait confiance, depuis des décennies, à des personnalités politiques sur un malentendu, sur des biais cognitifs et des stéréotypes de genre nous faisant croire à tort qu'une personne sûre d'elle, qui en impose, encore un terme glorifiant le gros, la prise importante d'espace, serait la mieux qualifiée pour gouverner notre pays ? Pour tenter de répondre à cette question, revenons sur les définitions du mot charisme, et plus précisément sur la troisième définition proposée par le Larousse. Selon l'économiste et sociologue allemand Max Weber, qui a théorisé le concept de domination légitime, le charisme désigne l'autorité d'un chef ressenti comme fondé sur certains dons surnaturels et reposant sur l'éloquence, la mise en scène ou la fascination. N'étant pas sociologue, je ne m'aventurerai pas dans l'analyse approfondie ou la critique de la domination légitime charismatique telle qu'introduite par Max Weber. Il s'agit ici seulement d'en extraire le champ lexical, afin de mieux comprendre les mécanismes inhérents à la confiance ou à l'absence de confiance que nos personnalités politiques inspirent aux électrices et électeurs français. Éloquence, mise en scène, fascination. Selon le dictionnaire, le charisme d'un chef reposerait sur, au moins, ces trois critères. Ainsi, un chef charismatique serait doué d'un verre baisé. fluide et persuasif, et doté d'une capacité à se mettre en scène, c'est-à-dire à valoriser le fond, sa pensée, ses paroles, par la forme, son comportement, ou même, considérant la connotation théâtrale du terme, à jouer la comédie. Par ailleurs, cette personne susciterait de la fascination chez autrui, une fascination induite entre autres par son éloquence et son aptitude à se mettre en scène. Ce sont précisément par ces deux derniers critères que généralement, les commentateurs et commentatrices politiques jugent la qualité de la performance de nos femmes et hommes politiques au sortir d'un discours ou d'un débat télévisé. Autrement dit, peu importe ce que ces femmes et ces hommes disent, il faut simplement que leurs propos soient émis avec assurance, éloquence et théâtralité. Que ces femmes et ces hommes mentent ne pose pas de problème. Que ces femmes et ces hommes balancent, droit dans leurs bottes, des mesures concrètes alors même que leur parti n'a pas de programme. Et donc pas de mesure. Qu'importe également. L'important in fine c'est le prestige, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire l'imposture. Dans l'univers de la magie, le prestige ne correspond-il pas à l'acte au cours duquel se produit le coup de théâtre, la grande illusion finale ? De ce fait, il se pourrait que nous ayons pris pour habitude de donner les clés du pouvoir non pas à des personnes responsables à cœur de vrai pour la nation, mais à des prestidigitateurs pétris de confiance en eux, incapables de reconnaître l'étendue de leur incompétence. Voilà qui expliquerait beaucoup de choses, vous ne croyez pas ?