- Speaker #0
Hello, je m'appelle Elisabeth Hillard et vous écoutez D'étonnante, le podcast qui donne la parole à des femmes différentes. Parfois par choix, souvent par nécessité, ces femmes font autrement, bousculent les normes, les stéréotypes et nos certitudes. Parce qu'il existe mille et une façons d'être femme, d'être soi. Alors, bonne écoute ! Aujourd'hui, j'ai l'honneur d'accueillir Lily Son. Bonjour Lily !
- Speaker #1
Bonjour !
- Speaker #0
Alors je suis un peu émue, un peu impressionnée, ça va peut-être s'entendre, car oui Lily, je suis fan, voilà, c'est dit. Et c'est pas des paroles en l'air, ni pour flatter ton égo, c'est vraiment sincère. Moi Lily, je te connais depuis 5 ans, toi tu ne me connais que depuis quelques jours, et pourtant t'as accepté de venir témoigner à mon micro, et ça, c'est trop sympa. Lilyson, tu es une artiste, une autrice de bande dessinée, mais aussi une réalisatrice et scénariste. Mais surtout, tu es une jeune femme passionnée. passionnante, une aventurière qui questionne notre société, qui explore des sujets parfois féministes mais avant tout humains. Et pour la petite histoire, moi c'est avec tes premières bandes dessinées que je t'ai découvert Lily, elle s'intitule La guerre des tétons, en trois tomes. A l'époque j'étais malade, j'avais un cancer du sein, c'était la loose quoi, et on m'a offert tes livres et ça m'a fait tellement de bien. J'ai adoré tes dessins, ton humour, ta façon de te mettre en scène quand tu racontes ta maladie. Et je me suis sentie moins seule. Et puis à partir de là, j'ai commencé à suivre tes aventures, aussi bien tes projets littéraires que ton documentaire, tes réflexions que tu partages sur les réseaux. Et cette année, tu as sorti une BD sur les poils féminins. Et c'est de ça qu'on va parler, mais pas que, parce qu'en fait j'ai plein de questions sur ta façon de vivre la féminité, ton rapport au corps, etc. Bref, mon intro est très longue, je te laisse te présenter.
- Speaker #1
Merci. Donc, je m'appelle Lili Saune, j'ai 41 ans, je suis donc autrice de BD, réaliatrice, scénariste, tout ce que tu viens de dire. J'habite à Marseille depuis 8 ans, mais je suis strasbourgeoise à la base. Et voilà, que te dire de plus ? J'ai commencé la bande dessinée il y a 10 ans. L'élément déclencheur, ça a été un cancer du sein. Je faisais déjà un petit peu de la bande dessinée avant, mais j'osais pas trop montrer ce que je faisais. Et le fait de comprendre que je pouvais mourir m'a un peu désinhibée, m'a poussée à montrer ce que je faisais. Et surtout, ça a été un outil pour communiquer avec mes proches et ma famille. Et aussi pour l'annoncer, surtout. C'était ça le truc, pour commencer. Et depuis, j'ai la chance, et je travaille beaucoup pour ça, c'est que j'ai publié plein d'autres BD sur plein d'autres sujets.
- Speaker #0
On va en parler tout à l'heure. Au micro de Détenante, on questionne la féminité. Ce que ça signifie d'être femme ? et surtout, on met en lumière toutes les femmes qui font autrement, différemment. Par exemple, une femme poilue, c'est bizarre. Donc, comme tu as bien creusé le sujet, on va commencer par parler des poils. Et j'aimerais savoir ce qui t'a motivée à te lancer dans cette expérience poilue et à en faire une BD.
- Speaker #1
Il y a eu plusieurs éléments déclencheurs, mais on va dire que le principal, c'est l'espèce d'ambivalence que j'ai eue. Donc, j'ai subi une chimio, donc j'ai perdu. tous mes cheveux. J'ai découvert aussi que j'avais perdu tous mes poils, ce qui était plutôt plaisant. Puis très vite, j'ai attendu le retour de cheveux et poils comme le Messie, pour tout de suite de nouveau tout enlever, sauf les cheveux. Enfin voilà, c'est vraiment tout et son contraire. J'ai commencé à m'interroger et à ce moment-là, j'habitais au Québec. Et il y a un mouvement sur les réseaux sociaux qui s'appelle « Mes poils » , qui invite les gens, surtout les femmes, à laisser pousser leurs poils pendant tout un mois, le mois de mai. pour voir en fait à quoi il ressemble, parce que souvent on le coupe tellement tout de suite qu'on ne sait pas quelle couleur, quelle forme, quelle épaisseur, et j'ai trouvé ça génial, et je me suis lancée ce défi quelques années plus tard, suite à ça de tenter pendant un an de ne pas m'épiler. Je dis bien tenter.
- Speaker #0
Oui, ça a été une expérience avec des hauts, avec des bas, et pour en revenir aux poils, on a combien de poils nous les femmes sur le corps ?
- Speaker #1
Je crois que comme tout le monde, avec l'eau du V, c'est 5 millions.
- Speaker #0
C'est assez énorme. Oui,
- Speaker #1
c'est assez énorme. Oui, on en a vraiment partout, sauf sur les paupières, les paumes de main, les paumes de pied et sur le gland, à l'intérieur des lèvres, sur le clitoris et sur le capuchon. Enfin, vous voyez, des endroits très particuliers où on n'en a pas.
- Speaker #0
Est-ce que nos poils, ils servent à quelque chose ?
- Speaker #1
Oui, ils servent à quelque chose. Donc déjà, ils permettent de réguler notre température. Ils permettent de réguler nos odeurs aussi, parce qu'on pense que les poils, ça garde l'odeur, mais non, ça régule. C'est une barrière cutanée aussi, c'est une barrière contre des agressions extérieures, elle protège et elle nous permet aussi de sentir par exemple le vent ou de nous protéger contre un éventuel insecte, c'est comme une alarme en fait.
- Speaker #0
Moi c'est vrai que quand j'ai eu ma chimio et que j'ai perdu mes poils du nez, ils m'ont énormément manqué, je crois que c'est ceux qui m'ont le plus manqué et ceux des yeux et des paupières aussi parce que tu te prends toutes les poussières, c'était très désagréable. C'est là qu'il te manque et que tu comprends leur utilité. Là, on va parler aussi des autres poils, de ceux que l'on épile, notamment, sur les jambes, les aisselles, le pubis. Quand est-ce que les femmes ont commencé à s'épiler ?
- Speaker #1
On a retrouvé quand même des pinces à épiler dans des fouilles archéologiques qui datent d'hyper longtemps. Les Grecs s'épilaient, mais là, hommes et femmes, parce qu'il y avait vraiment cette volonté de se distinguer de l'animal. puisque l'animal est poilu et donc pour se distinguer de... de la bête, on va dire. Il fallait enlever les poils. Et je crois qu'il y a peut-être même cette idée qu'il y avait même des gens qui venaient épiler à domicile, qu'il y avait des instituts de beauté. Et c'est rigolo. Après, la barbe était très valorisée comme un signe de virilité et de masculinité. Mais le reste du corps était épilé.
- Speaker #0
Depuis l'Antiquité, le poil féminin est vraiment traqué au nom de la beauté.
- Speaker #1
Il y a eu des veilles bien. Il y a eu des moments où on l'a laissé. Et puis ensuite, il faut voir ça comme une mode, on va dire. Mais oui, en effet, il est traqué depuis quand même très longtemps. Je pense que, et on le voit aujourd'hui, le poil d'une femme est horrible. et vraiment dégoûtant, alors que le poil d'un homme est signe de virilité, de force. Et autant à l'Antiquité, on a voulu se démarquer de l'animal, autant aujourd'hui, il y a vraiment cette volonté de se démarquer de manière genrée, donc avec un homme poilu et une femme glabre.
- Speaker #0
Donc eux, ils ne s'embêtent pas avec l'épilation, parce que justement, une femme qui s'épile toute sa vie, tu le dis en institut, avec de la cire, c'est 25 000 euros. de dépenses dans une vie, c'est énorme, et alors c'est cher, et en plus ça fait mal. Pour qui ? Pourquoi on s'impose ça ?
- Speaker #1
C'est une bonne question. On ne le fait pas consciemment pour les autres. On a l'impression de le faire pour soi-même, mais bien sûr c'est pour correspondre à une image de la société. En fait, on applique sur soi-même un diktat. Et pour moi, l'épilation, ou en tout cas ce sujet du poil, pourrait être très anecdotique, mais pour moi, il fait partie un peu de cette boîte à outils du patriarcat. sur ce qu'on impose, des outils de domination qu'on impose aux femmes. Et l'épilation en fait partie.
- Speaker #0
Mais est-ce que les femmes ne se l'imposent pas elles-mêmes aussi, à elles-mêmes et entre elles ?
- Speaker #1
Bien sûr ! D'ailleurs, quand on réfléchit, et je vous invite toutes à avoir cette réflexion-là, quand et qui vous a fait la première remarque quant à vos poils ? Alors bien sûr, moi, c'était dans le bus, c'était ma moustache, c'était un copain de mon âge. Mais c'est souvent une mère, une tante. une grand-mère qui fait partie de son propre cercle familial. Comme pour essayer de prévenir, mais finalement, c'est comme mettre au pas. Et souvent, pour les jeunes filles, le poil, c'est la première domination du patriarcat sur leur corps. Et ça tombe au moment de l'adolescence.
- Speaker #0
Carrément. C'est presque une étape. Moi, je me souviens, c'était « voilà, maintenant, on va aller s'épiler les jambes » .
- Speaker #1
Et en plus, je me souviens de trouver ça chouette.
- Speaker #0
Et alors, toi, tu as fait cette expérience pendant un an. Dans ton livre, c'est assez marrant parce que chaque mois, tu fais un petit peu un état des lieux de la situation. Comment ça s'est passé déjà ? Alors, pour toi, comment tu as apprivoisé tes poils ?
- Speaker #1
Alors, pour commencer, ce qui me paraissait le plus facile, c'était de commencer par les poils d'aisselle, puisqu'on peut les cacher.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Et à vrai dire, j'ai trouvé ça assez plaisant. il y a Pour moi, tout de suite, un côté militant qui s'est mis en place avec ces poils de tout-de-bras que j'aime, que je n'épuie plus du tout aujourd'hui. Et pour moi, c'est vraiment un acte militant de me lever les bras. Et aujourd'hui, j'arrive absolument à ne pas faire attention à eux et de vivre ma vie en totale harmonie avec mes poils de tout-de-bras.
- Speaker #0
Donc c'est une forme de résistance, quoi.
- Speaker #1
Voir même des fois d'insultes un peu, en les montrant. Parce que je sais qu'il y a des gens qui trouvent ça horrible. Mais moi, je les aime. En tout cas, j'ai commencé avec eux. J'ai trouvé ça vraiment très facile. Il faut dire que j'ai fait ça à un moment où je commençais aussi à voir des femmes qui avaient des poils en dessous des bras. Donc j'avais déjà commencé un petit peu à travailler mon regard là-dessus. Et ensuite, j'ai tenté les jambes au fur et à mesure, mais j'avais des impératifs sociaux, comme des fêtes de famille où je n'avais pas du tout envie d'avoir des remarques. Et donc j'ai décoloré. Mais j'ai essayé vraiment de tenir le plus longtemps possible. Quand je suis partie en vacances, j'ai laissé tomber aussi parce que c'est quand même se mettre une pression. Et le but, ce n'est pas que laisser le poil devienne un nouveau diktat. Donc, il y a des moments où je n'étais pas capable de tenir ce défi-là, où j'avais envie de me laisser tranquille, de ne pas me prendre de remarques. Mais en vrai, je me suis rarement pris des remarques. En fait, je ne me suis clairement jamais pris de remarques.
- Speaker #0
C'est peut-être toi qui t'es mis des limites. Oui. Tu avais honte.
- Speaker #1
Oui, complètement, oui. Et après, les poils puent bien, j'en parle un peu, mais j'avoue que là aussi, c'est juste en maillot de bain qu'il faut sentir que ça dépasse.
- Speaker #0
Et toi, tu l'as senti ?
- Speaker #1
Oui, oui, finalement, maintenant, ça me va. Je reviens au début de cette expérience-là, c'est qu'il y avait mon conjoint aussi, qui, sous couvert de blagues, me faisait quand même des remarques qui n'étaient pas cool. Il a fallu mettre les choses au clair aussi. Et pour moi, c'était important que, dans cette expérience-là, le lieu où j'habite, ma maison, soit un espace sécuritaire. Il a déjà fallu mettre ça à plat. Et finalement, cette expérience a été pour moi, mais il l'a vécue par procuration. Et toute l'idée, finalement, là-dedans, C'était, oui, de regarder mes poils et d'essayer de faire l'expérience, de les laisser pousser, mais il y avait tout aussi un processus de transformation de mon propre regard sur le poil.
- Speaker #0
C'est ça qui est difficile.
- Speaker #1
C'est ça qui est dur. De réussir à trouver ça beau. Et donc, j'ai beaucoup travaillé mon feed Instagram avec des femmes poilues. Parce que je pense qu'il y a vraiment cette idée de changer mon regard avant tout, sinon ça ne sert à rien.
- Speaker #0
Donc, tu t'es habituée à regarder des filles qui lèvent les bras, qui ont des poils, poils aux jambes. Et ça t'a aidé ? Ton œil a changé ?
- Speaker #1
Ouais, parce qu'il y a plein de femmes sur les réseaux qui mettent ça en valeur. Il y a une top modèle qui a fait une campagne pour Adidas avec des poils sur les jambes. Il y a, par exemple, cette chanteuse de Marguerite que je trouve géniale, qui a un mono-sursil, qui a de la moustache. Une autre blogueuse que je suis, Marie Albert, qui a de la moustache, qui n'en a rien à foutre. Enfin, voilà. J'avais besoin de voir dans mon quotidien.
- Speaker #0
De trouver des modèles aussi.
- Speaker #1
Oui, de trouver des modèles, de changer mon regard. Et ces femmes, elles sont incroyables et je les trouve belles. Et je pense que ça m'a vraiment aidée d'avoir ça en face quasi quotidiennement pour m'aider à passer de l'autre côté.
- Speaker #0
Et est-ce qu'avec cette expérience, tu le trouves beau le poil féminin ? Alors sous les bras, j'ai compris que oui.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et sur les jambes ?
- Speaker #1
Ça, je n'y arrive pas encore aujourd'hui.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Là, on est à 5 ans. En fait, c'était une expérience que j'ai faite il y a 5 ans. La BD vient de sortir cette année. Mais à la fin, je parle de ce recul de ces 5 dernières années. Et donc, sous les aisselles, aucun problème. J'ai arrêté aussi de m'épiler en me faisant mal. Donc ça, c'est fini. Plus de machine, plus de cire, rien du tout.
- Speaker #0
Parce que ça, c'est vrai, on n'en parle pas, mais ça fait mal. Ça fait très mal.
- Speaker #1
Je me suis acheté un rasoir, un truc solide qui tient, pas en plastique. J'ai une tondeuse et maintenant, je ne sais pas, je me rase les mollets une fois par mois et je coupe ce qui passe quand je vais à la piscine. Mais maintenant, quand je vais me baigner, je nage beaucoup, je ne regarde pas mon état pileux. Je ne regarde pas. Alors qu'avant, des fois, je m'empêchais.
- Speaker #0
D'aller à la piscine ?
- Speaker #1
Oui, mais je veux dire, je dis ça, mais ça n'étonne personne. On l'a déjà tout fait. De ne pas se baigner, de mettre un pantalon en été, de ne pas lever les bras. de ne pas faire du sexe parce qu'on n'était pas comme il fallait, de s'excuser chez le médecin parce qu'on n'est pas épilé.
- Speaker #0
Carrément.
- Speaker #1
Alors, de s'épiler avant d'aller chez le médecin.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Voilà. Moi, c'est fini. C'est une perte de temps pour moi. Et j'ai besoin de temps dans ma vie. Et j'étais très content de récupérer celui-ci.
- Speaker #0
Et donc, tu parlais tout à l'heure de ces figures qui t'ont aidé à assumer. Est-ce que tu penses qu'il faut être courageuse ? aujourd'hui pour assumer ses poils ?
- Speaker #1
Pour moi, le courage, c'est faire quelque chose qu'on n'est pas obligé de faire. Donc oui, il faut être courageuse.
- Speaker #0
C'est vrai que là, cet été, en vivant à Marseille, tu vis aussi à Marseille, j'ai vu pas mal de jeunes filles, surtout, avec du poil sous les bras, avec un peu de poil qui dépasse du maillot de bain. Mais je pense que quand même, c'est pas facile. Et je ne sais pas si elles se prennent des remarques ou pas. Toi, tu t'es pris un peu de remarques ?
- Speaker #1
Non, finalement, pas du tout. J'avais peur, mais pas du tout. Et après... C'est possible de le faire quand on est à une certaine place. Ça veut dire que ces filles, tu as vu, sûrement qu'elles viennent d'un milieu éduqué, d'un certain milieu social, souvent elles sont blanches, souvent... Enfin voilà, je pourrais presque te les décrire. En fait, moi je te parle d'un endroit où j'ai le droit de me questionner sur le poil. Et je pense qu'il n'y a pas tous les endroits où on peut le faire. Moi j'ai la possibilité de le faire, je le fais. C'est ça, je te disais, chez moi, c'est sécuritaire. Dans mon entourage, c'est sécuritaire. Je ne prends pas de risques en le faisant. Et je ne m'impose pas aujourd'hui à un nouveau diktat de me laisser pousser les poils. Je suis arrivée à être cool avec ça. Donc, tant mieux pour ces filles, mais il ne faut pas non plus que ça devienne une nouvelle injonction.
- Speaker #0
Bien dit. Alors, on va dévier un peu du poil, mais on va rester sur le corps féminin. parce que pour te connaître un peu, c'est vrai que j'aime beaucoup ta façon de questionner à chaque fois un peu le pourquoi, du comment, on aime ou on n'aime pas notre corps, nous les femmes. Toi, ton corps, il a pas mal changé. Alors, c'est bizarre dit comme ça, mais avec la maladie, les traitements, les grossesses. Donc, tu as dû apprendre à vivre avec ce corps qui évolue. Quel est ton rapport au corps aujourd'hui ? Je l'aime ce corps.
- Speaker #1
Je l'aime déjà parce que je suis vivante. Et ça c'est déjà pas mal. Après, y a-t-il beaucoup de femmes qui aiment leur corps ? Tellement on nous apprend à détester notre corps et à le mettre dans un moule. Vraiment, je sais pas, je trouve ça difficile.
- Speaker #0
Je trouve que c'est plus facile, enfin moi personnellement, je m'assume plus aujourd'hui qu'avant parce que je crois que comme toi je suis trop contente d'être vivante. Et avec l'âge aussi, non pas que je sois très vieille mais... les années passant, tu t'en fiches un peu plus du regard des autres et je pense que c'est ça qui pèse aussi beaucoup.
- Speaker #1
Oui, j'ai la même impression que toi, je m'en fous de plus en plus mais j'ai pas envie de me dire que c'est l'âge c'est la maturité, non mais c'est aussi les réflexions bon ça va de même avec l'âge peut-être, enfin quoique il y a des gens vieux et cons mais oui, alors moi par le biais du dessin ça m'a quand même beaucoup aidé je me dessine beaucoup à poil dans mes BD et c'est une manière pour moi aussi de me réapproprier ce corps qui est ... Plein de cicatrices qui a changé et aujourd'hui c'est mon véhicule on va dire. Je me pose beaucoup la question pourquoi j'ai tout le temps envie d'être belle ?
- Speaker #0
Alors que,
- Speaker #1
ben oui encore une fois on sait très bien d'où ça vient, mais alors qu'en fait j'aimerais changer, j'aimerais me trouver intelligente et pas me regarder dans la glace et chercher à être belle en fait. Mais en ce moment c'est ma réflexion, pourquoi je me regarde dans le miroir le matin, pourquoi je me maquille ? Pourquoi je change de vêtement plusieurs fois, des fois le matin ? Il y a cette volonté d'être confortable, mais je cherche à être belle. Et ça m'emmerde.
- Speaker #0
J'aime bien parce que t'es hyper sincère. C'est marrant parce que tu dis « je cherche à être belle » et en même temps, je trouve que, moi qui ai lu pas mal de tes BD, je dis pas que t'es pas belle dans tes BD, mais je trouve que tu te mets vraiment en nature. Et j'ai été surprise de lire certaines de tes BD. Par exemple, j'ai en tête « Partir » où tu vas sur les chemins de Compostelle. Et on te voit un moment, je sais pas, t'es déshabillée, et on te voit avec tes cicatrices sur les seins, et je me suis dit, tiens, c'est marrant, parce que quelqu'un qui va lire le livre, il va pas forcément savoir qu'elle a eu un cancer, et tu te... c'est comme si tu te dessinais, et il y a une sorte de pudeur, on te voit nue...
- Speaker #1
Bah après, c'est tout le travail que j'essaye de faire dans mes BD, c'est que j'essaye d'être sincère, il y a vraiment cette volonté qui est partie de la maladie, c'est de pas se sentir seule. J'étais malade à 29 ans, j'avais l'impression d'être la seule au monde, et à travers ce travail-là, je me suis rendue compte que j'étais vraiment pas toute seule. Et toutes ces BD parlent de choses très intimes, et je prends le pari de me livrer pour me sentir moins seule avec mes lecteurs, et le retour que j'ai, c'est que les gens me disent « je me suis sentie moins seule » . Donc voilà, pour moi c'est impossible de pas être sincère. Et donc, mais c'est mon corps maintenant, je le vois plus différemment, je peux pas me dessiner sans dessiner ses cicatrices, c'est comme mes tatouages, ils sont là quoi.
- Speaker #0
Dans une interview, tu disais très justement « Je sais que je ne suis pas définie par deux seins, un vagin, un utérus. La féminité, ça se construit. » Et donc, j'aimerais te demander quelle féminité tu t'es créée, toi ?
- Speaker #1
Je crois que je ne m'étais jamais vraiment posée la question de la féminité avant qu'on m'enlève mes seins. Vraiment, c'était il y a dix ans. On parlait moins de féminisme, on parlait moins de tout ça. Et ça, ça m'a vraiment plongée dedans parce que je... On parlait du cancer du sein et on disait que ça prend la féminité en otage, que ça vient jouer sur la féminité et j'essayais vraiment de comprendre. Et donc si on me retirait mes seins, je me posais un peu cette question. Mais pour moi, la féminité n'a rien à voir avec un corps. C'est un état d'esprit, c'est des codes sociaux, c'est se faire reconnaître par la société en tant que femme. C'est jouer avec les codes qui sont accordés aux femmes et c'est se sentir femme surtout. Alors j'ai pas... Je comprends que ça peut être blessant et c'est une étape difficile de se faire retirer des seins, mais pour moi, ça a plus joué sur mon humanité, sur mon intégrité que sur ma féminité. J'ai réussi à prendre un espèce de recul avec mon corps. Ensuite, j'ai voulu avoir une reconstruction avec des prothèses pour retrouver des seins, mais je n'ai pas eu l'impression d'être touchée dans ma féminité. Au contraire, ça l'a renforcée par l'objet de ces réflexions.
- Speaker #0
Merci Lily d'avoir trouvé les mots justes pour définir ce que c'est la féminité, pour nous nourrir de tes réflexions sur le sens du mot femme. Pour terminer notre échange, et pour toutes celles qui nous écoutent qui peut-être ont envie de se laisser les poils, pas d'injonction, quels conseils pourrais-tu leur donner ?
- Speaker #1
Alors déjà, pour commencer, ça serait de changer un petit peu son fil d'insta et d'introduire un peu quelques femmes... poilus, notamment je pense à Arnam Khor qui est une mannequin avec une barbe dont on a beaucoup parlé ces derniers temps.
- Speaker #0
Oui, c'est une Anglaise, non ? Une vraie barbe.
- Speaker #1
Oui, une vraie, vraie barbe.
- Speaker #0
J'avoue, c'est impressionnant. À un moment, il y a du mal à s'habituer.
- Speaker #1
Quand ça gratte, c'est là que c'est intéressant. Pourquoi ça fait poser des questions ? Après, il y a les deux mouvements. Mépoil, qui est un mouvement québécois, et January, qui est un mouvement anglo-saxon, qui justement propose de se laisser pousser les poils et qui offre plein de contenus. Il y a cette modèle suédoise qui s'appelle Arvida Bistrom aussi, qui a fait une campagne pour... Adidas et qui a des jambes poilues. Enfin bon, il y en a tout plein.
- Speaker #0
Ok, donc déjà, on se construit un petit feed Insta.
- Speaker #1
Voilà, pour commencer, je dirais ça. Et ensuite, commencer avec un endroit qu'on peut cacher, qui ne nous met pas trop mal à l'aise. Moi, avant, je parlais des poils et tout de bras, je trouvais ça plus facile, mais ça peut être je ne sais pas moi, les poils des cuisses, si on s'enlève le poil des cuisses ou les poils du pubis. Enfin, un endroit où on peut le garder pour soi le temps qu'on expérimente. Et après, vraiment, je pense que Il faut être dans un espace sécuritaire et il ne faut pas que ça devienne une nouvelle injonction. Mais je pense qu'on peut un peu tester de temps à autre, faire une petite semaine de plus avant la prochaine épilation, juste pour voir.
- Speaker #0
Merci. On va terminer par un petit quiz sous forme de portrait non pas chinois, mais portrait pileux. Alors ça n'existe pas, c'est nouveau. Alors Lily, si tu étais un poil ? Tu vivrais sur le pubis ou les aisselles ?
- Speaker #1
Les aisselles.
- Speaker #0
Bien sûr. Tu serais blond ou brun ? Roux. Ah, ok, pas mal. Frisé ou lisse ? Frisé. Épilé, rasé ou libre ?
- Speaker #1
Libre.
- Speaker #0
Alors, merci Lily pour ton partage. Je pense que ça va aider beaucoup de femmes dans leurs réflexions pour s'aimer tout simplement un peu plus, prendre confiance en elles avec ou sans leurs poils. Finalement, c'est leur choix. Pour retrouver ta BD, nos poils au pluriel, c'est aux éditions Casterman. Je mettrai en description aussi les titres de tes autres ouvrages. Il y a par exemple Vagintonique qui explique en détail le fonctionnement du vagin. Mama qui déconstruit l'instinct maternel. Partir qui m'a personnellement donné envie moi aussi d'aller sur les chemins de Compostelle. Et plus récemment, les chroniques du grand domaine qui se passent à Marseille. Et il y en a beaucoup d'autres, la liste est longue, alors je mets tout ça dans la bio de l'épisode. Encore un grand merci Lily.
- Speaker #1
Merci à toi.
- Speaker #0
Cet épisode se termine et je vous remercie d'être arrivé jusque là. Détonnante, c'est un nouveau podcast. C'est une rencontre toutes les deux semaines avec une femme inspirante qui nous raconte son parcours, son histoire. Si vous aimez ce podcast, si vous avez envie d'écouter d'autres témoignages, alors vous pouvez vous abonner, mettre des petites étoiles et suivre le compte Instagram détonnante.podcast. Allez, je vous dis à très bientôt.