- Speaker #0
À la limite, j'ai fait une petite intro de Trois Lignes, je l'ai fait, puis après tu me dis si on est parti ou pas.
- Speaker #1
Bon, on peut être parti.
- Speaker #0
Allez, c'est parti. Bonjour Lise, merci de m'accueillir chez toi. Une fois n'est pas coutume, on va discuter du positionnement thérapeutique et comment tu envisages la relation patient-praticien à travers ton métier, ta sensibilité et ton expérience. Est-ce que tu peux te présenter ?
- Speaker #1
Oui, bien déjà. Bonjour. Bonjour Thibaut et merci de me recevoir sur ton podcast. Donc moi c'est Lise, je suis diplômée depuis 3 ans, donc jeune orthophoniste. Et je travaille depuis 3 ans dans un centre de rééducation. pour accueillir une patientèle adulte qui a eu un accident neurologique, principalement des patients qui ont fait des AVC ou des traumatismes crâniens. On reçoit aussi quelques patients qui ont des maladies neurodégénératives. Et une plus petite partie de mon travail consiste aussi à intervenir dans un service où... On reçoit des patients en oncologie, surtout de la cancérologie ORL, et qui ont besoin de soins de suite.
- Speaker #0
Donc toi, ton but, c'est une forme de rééducation par rapport au langage principalement et à la manière de positionner sa langue, c'est ça ?
- Speaker #1
C'est un peu réducteur.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Donc déjà, toi, tu parles de rééducation, ça va être un ensemble un peu plus vaste de dépistage, d'évaluation et de rééducation, effectivement. Ok. Et l'orthophonie, finalement, ça concerne toutes les sphères de la communication. Donc non seulement le langage, mais aussi la parole, la voix. C'est des termes qui peuvent être assez similaires quand on ne les a pas étudiés. Pour simplifier, on peut dire que le langage, ça va être le fond, la pensée. La parole, ça peut être la forme, puisque c'est tout ce qui est articulation. Et la voix, ça va être au niveau du son, le timbre de la voix, l'intensité, etc. C'est sur tous ces paramètres-là qu'on peut intervenir.
- Speaker #0
Ok, c'est très large.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Super, merci de ta précision.
- Speaker #1
Je t'en prie.
- Speaker #0
Aujourd'hui, j'aimerais bien envisager les choses de manière chronologique, si on est assez discipliné pour ça, évidemment. En partant du premier contact et du premier accueil du patient que tu as, jusqu'au suivi et peut-être parler après des difficultés que tu peux rencontrer, non pas forcément dans la pratique pure, mais plus toujours dans la relation avec le patient. Alors, la première fois que tu rencontres le patient, est-ce que tu as eu des informations en amont sur la personne avec le groupe de professionnels qui travaille avec lui, ou est-ce que c'est une première rencontre un peu directe ?
- Speaker #1
Alors oui, moi j'ai... J'ai déjà quelques informations avant de rencontrer le patient. C'est un peu l'avantage du travail d'orthophonie en structure. Ce n'est pas forcément le cas en libéral, mais en structure, on a accès au dossier médical qui va déjà être rempli par le médecin et les infirmiers qui rencontrent le patient en premier. Donc, ça va me permettre d'avoir une base d'informations sur l'histoire de la maladie du patient, qu'est-ce qui lui est arrivé, aussi qui il est, et globalement les différents symptômes qu'il présente. Ça va beaucoup m'aider à préparer ma première rencontre. Je ne vais pas avoir la même approche selon le profil du patient et selon son histoire. Je trouve qu'avoir toutes ces informations-là, ça peut éviter d'être dans des situations...
- Speaker #0
Incongru.
- Speaker #1
Incongru, on peut éviter de faire des gaffes. Ça peut être des petites informations toutes bêtes, mais de savoir que le patient est veuf, on va éviter de lui demander...
- Speaker #0
Comment va sa femme ?
- Speaker #1
Voilà, des petites choses toutes bêtes, mais ça permet de faire connaissance dans des bonnes conditions.
- Speaker #0
Du coup, le premier contact, tu vas les chercher en chambre ou c'est eux qui viennent ? En fait, tu as une salle, tu as un bureau ?
- Speaker #1
Alors oui, moi j'ai un bureau où je reçois les patients pour des séances individuelles la plupart du temps. Mais on est assez souvent amené à aller voir le patient en chambre en fonction aussi de la sévérité des symptômes. Il y a certains patients qu'on va voir au lit pendant plusieurs semaines. Et puis bon, pour le premier contact, souvent les patients ne savent pas où est le bureau.
- Speaker #0
Donc tu vas les chercher.
- Speaker #1
Je vais me présenter, j'explique qui je suis, j'explique qu'on va se rencontrer. Pour faire un premier point et éventuellement pour des séances, j'explique aussi le rôle de l'orthophoniste. Je ne donne pas trop de détails au début, puisque souvent ils viennent d'arriver, d'être hospitalisés. Il y a beaucoup d'informations qui leur sont données, donc je préfère y aller petit à petit. Voilà.
- Speaker #0
Est-ce que tu serres la main, tout bêtement, ou est-ce qu'il n'y a jamais de contact physique ?
- Speaker #1
Eh bien, non, je n'ai pas. Je crois que je n'ai jamais. pris l'initiative de serrer la main de mes patients. Mais ça, je pense que c'est une question d'habitude. Pendant ma formation, il y a eu les années Covid. Et donc, j'ai toujours travaillé... Mon expérience clinique, elle a été uniquement en année post-Covid. Donc je pense que j'ai été un peu conditionnée et que effectivement, ça n'a pas été un réflexe d'aller serrer la main des patients. Pour autant... Le contact après physique est très présent dans ma pratique.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Voilà, donc par des massages, de la sphère buccale, etc. Mais, et puis... Je vais être amenée souvent à toucher les patients, mais c'est vrai que le premier contact se fait rarement par une poignée de main.
- Speaker #0
Ok. Et le toucher, c'est quelque chose qui se fait naturellement pour toi et pour le patient ? Il n'y a pas de choses à prévoir avant ou à dire ?
- Speaker #1
Pour moi, c'est assez naturel, mais effectivement, je préviens le patient quand même. Parce que ça peut être un peu intrusif d'arriver à toucher les joues, les lèvres, la langue du patient. Surtout que... souvent je vais être amenée à mettre mes mains dans la bouche du patient pour faire des exercices moteurs ou pour sur des temps de repas aussi de regarder dans la bouche du patient je vais toujours prévenir je demande est-ce que vous êtes d'accord que je viens de toucher votre langue je préviens je vais mettre un bâtonnet en bois dans votre bouche et du coup tu disais t'arrives
- Speaker #0
En chambre, tu parles au patient, c'est directement dans le vif du sujet ou est-ce que tu aimes bien parler de la pluie et du beau temps ou amener petit à petit la conversation ?
- Speaker #1
Je prends un petit temps quand même un peu plus informel. De connexion ? Oui, c'est ça. Déjà, je demande toujours au patient quand est-ce qu'il est arrivé et comment se passent ses premiers jours ou ses premières heures d'hospitalisation. C'est assez fréquent que dans les premières heures et premiers jours la famille soit présente, donc on prend un temps pour discuter tous ensemble et essayer de se connaître. Pour beaucoup de ces patients on va être amené à se voir pendant plusieurs semaines, je trouve ça important que moi je les connaisse mais qu'eux aussi me connaissent un minimum. Donc voilà, on prend quelques minutes effectivement pour faire connaissance avant de commencer tout de suite par des questions qui concernent plus la communication. Et l'approche est très différente selon les patients puisqu'ils n'ont pas tous le même état de conscience. Certains patients vont avoir des troubles assez légers et donc vont être très aptes à discuter de leurs difficultés. Beaucoup d'autres patients vont être aphasiques, donc avoir des troubles durs. langage qui vont les empêcher de s'exprimer comme ils le souhaitent donc forcément l'échange va on va devoir s'adapter et pour certains ils vont être en état de conscience beaucoup plus minimale puisque on peut avoir des patients en éveil de coma d'accord et donc voilà forcément le premier contact qui se fait encore différemment
- Speaker #0
Tu as la nécessité de changer ton attitude pour t'adapter aux patients et avoir la meilleure communication possible.
- Speaker #1
Oui, pour reprendre l'exemple des patients en éveil de coma, je pense un peu plus rapidement dans le contact. peut-être dans le contact physique, toucher au moins les bras, les épaules.
- Speaker #0
Pour s'y donner une réponse.
- Speaker #1
Voilà, on va essayer de stimuler au maximum finalement pour avoir une réponse. Alors que pour des patients qui... qui vont être davantage dans l'échange verbal. Je vais peut-être laisser plus une distance. dans un premier temps et on va se réajuster par la suite. Mais je ne vais pas tout de suite leur sauter dessus, leur toucher les bras, etc. avec ce type de patient.
- Speaker #0
Est-ce que quelqu'un est déjà passé avant toi pour expliquer ce que tu vas faire ou est-ce que tu dois tout expliquer de A à Z ?
- Speaker #1
Le médecin et l'infirmière ont prévenu de ma venue puisque dans la plupart des cas... cas, le nom orthophoniste sera noté sur le planning du patient. Donc, en général, il est au courant que je viens, mais il ne sait pas forcément pourquoi. Alors des fois, le médecin donne quelques informations, mais dans la plupart des cas, j'arrive, les patients sont assez surpris. Ils ne savent pas forcément aussi ce qu'est un ou une orthophoniste.
- Speaker #0
Même moi, j'avais besoin d'une explication supplémentaire.
- Speaker #1
Donc voilà, on explique ça en général au début.
- Speaker #0
Ok, donc une fois que tu es dans ta salle, dans le cadre de manière générale, est-ce que le bureau c'est important pour toi ? Alors d'un point de vue pratique pour poser tes choses, mais est-ce que tu ressens le besoin d'un cadre qui mette une séparation avec le patient ?
- Speaker #1
Plutôt. Je ne vois pas, je n'imagine pas mon exercice sans bureau. Alors ça arrive très souvent que j'aille faire des séances dans la chambre du patient. Ce qui peut être très bien, très pratique dans certains cas, puisque je vais pouvoir me saisir de beaucoup d'informations personnelles et donc d'avoir une rééducation un petit peu plus personnalisée. Dans la chambre du patient, je vais aussi être au plus proche de ses difficultés, de concrètement qu'est-ce qui l'embête dans son quotidien. Mais ce n'est pas toujours l'idéal pour faire des séances, pour avoir déjà une certaine distance entre nous deux, puisque ça peut être assez intrusif que j'arrive dans sa chambre, dans son espace personnel. Donc le bureau, c'est aussi un espace un petit peu plus neutre. où je peux le recevoir. Et d'un point de vue pratique, c'est aussi un espace plus calme où il n'y a pas de voisins de chambre, où il y a moins de passages, passages infirmiers, passages des aides-soignants. Pour moi, c'est l'endroit où j'ai tout mon matériel, donc c'est un peu plus pratique. Le bureau est assez simple, on va dire. La disposition du bureau est assez simple. Donc, je suis face au patient. Il y a un grand bureau entre nous deux.
- Speaker #0
Il ne faut pas que ça soit trop.
- Speaker #1
Comment ?
- Speaker #0
Il ne faut pas que ça soit trop non plus. Trop de distance.
- Speaker #1
C'est ça. Des fois, j'aimerais bien casser un petit peu cette distance. Ok. Surtout que dans la structure où j'exerce, la distance est aussi représentée par la blouse. Je porte tout un ensemble blanc et donc je marque de par cet habit une certaine distance avec le patient.
- Speaker #0
Du coup, les patients, tu es amené à les revoir plusieurs fois, il y a une récurrence. Est-ce que ça amène une proximité avec les gens ?
- Speaker #1
Oui, beaucoup. Alors, pas tous les patients. Il y en a qu'on va voir juste pour un bilan et on se rend compte que tout va bien. Donc, tant mieux pour eux. Et du coup, on va stopper le suivi. Mais dans la structure où j'exerce, c'est une structure où on va proposer une rééducation intensive. Donc les patients qui ont le plus besoin d'orthophonie, je peux les voir jusqu'à 8 à 10 fois par semaine.
- Speaker #0
Par semaine ?
- Speaker #1
Par semaine.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #1
Ce qui n'est vraiment pas fréquent de manière générale en orthophonie. Quand on prend l'exercice en libéral, on n'aura jamais cette fréquence-là, ce n'est pas possible. et c'est pas du tout l'idée mais voilà nous on a cette possibilité là de les voir 8 à 10 fois par semaine ce qui est beaucoup donc effectivement on peut être amené à les voir plus souvent que certains membres de leur famille donc forcément il y a des liens qui se créent ils parlent Il parle...
- Speaker #0
Il te parle, il se confie à toi ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui. Bah oui, parce que c'est... Ils sont souvent là pendant plusieurs mois, donc forcément il y a des périodes où ça va, d'autres périodes où ça va moins. Et on a... on a un peu les interlocuteurs privilégiés. Nous, comme d'autres rééducateurs, les kinés, les ergothérapeutes, on a un contact assez privilégié avec eux puisqu'on les voit tous les jours de la semaine. Ce qui fait qu'ils vont être plus à même de se confier. On peut aussi avoir ce contact-là avec leurs proches qu'on va croiser régulièrement, qui eux aussi peuvent ressentir le besoin de se confier. sur un certain temps de la rééducation. Et c'est vraiment quelque chose, pour le coup, qui me plaît dans cet exercice. On a vraiment l'occasion de créer un lien fort avec les patients.
- Speaker #0
Tu ressens le besoin de garder une distance morale ou émotionnelle avec ça ou c'est comme c'est important pour toi, tu y vas un petit peu naturellement dans cette relation-là ?
- Speaker #1
Non, effectivement, je pense que c'est un piège dans lequel il ne faut pas tomber. C'est qu'on crée un lien fort, mais attention, c'est quand même un lien de professionnel à patient. il faut garder une certaine distance et ne pas être trop investi non plus dans... dans toute cette souffrance, dans cette rééducation. Et pour ça, heureusement, on a tout le travail en équipe qui va nous aider. C'est que si à un moment je vois que certaines difficultés du patient dépassent un peu mon champ de compétences, notamment sur le plan de la souffrance morale, je vais rediriger vers ma collègue psychologue. Bien sûr, je suis là pour accueillir les propos de mon patient, Mais d'une part, je ne suis pas formée pour y répondre de la même façon.
- Speaker #0
meilleure manière donc je redirige et de par c'est aussi pour me protéger moi voilà pour ne pas être absorbé absorbé voilà par les émotions du patient ouais ça peut arriver des fois quand c'est quelque chose qui te touche plus qu'autre chose de De sentir cette bascule-là vers quelque chose de plus personnel.
- Speaker #1
C'est des patients qui ont des parcours de vie pas évidents. Il leur est arrivé un événement assez traumatisant pour la plupart. Certains patients... Moi, je suis encore jeune orthophoniste, donc j'apprends tous les jours à garder cette distance, à trouver la... la relation la plus adaptée, la place la plus adaptée, mais ça m'arrive d'être face à des patients qui ont le même âge que moi et auprès desquels je peux m'identifier. Et c'est là que j'essaie de prendre vraiment des précautions pour ce genre de patients-là qui ont... pour lesquels je sais que je peux m'identifier et où ça peut être un petit peu plus dangereux pour moi.
- Speaker #0
Même au-delà de ça, effectivement, on a tous plus ou moins peur de la maladie ou de la différence, de manière générale, qui est proche de... patient, que ce soit en âge ou moralement ou sur plein de détails, plus tu peux t'identifier, comment est-ce que tu arrives à couper cette peur-là qui peut te prendre à certains moments ?
- Speaker #1
Je pense qu'un des moyens majeurs pour me protéger, c'est d'en discuter avec les collègues, donc collègues orthophonistes et collègues autres de la structure, qui connaissent aussi le patient. On va en discuter, un petit peu extérioriser tout ça.
- Speaker #0
Prendre un peu de recul.
- Speaker #1
Prendre du recul. Pour qu'une fois que j'arrive chez moi, je coupe, j'essaye de laisser ça au travail.
- Speaker #0
C'est lui, ce n'est pas toi.
- Speaker #1
Voilà. Ce n'est pas évident parce que, comme tu le dis, des fois, il y a des points, pas forcément au niveau de l'âge, mais des points de l'avis du patient qui vont faire écho à notre propre... notre propre histoire. Et donc, on peut être très vite amené à avoir peur, à se poser des questions. Mais je pense que c'est bien de se poser des questions, mais ça peut...
- Speaker #0
Déborder.
- Speaker #1
Ça peut déborder rapidement. Et l'équipe professionnelle, je pense notamment aux médecins de notre service qui ont pas mal d'expérience dans... dans ce domaine-là, ils sont très à l'écoute aussi de nos ressentis. On a des temps, des échanges en équipe qui sont programmés assez régulièrement. Et si je me retrouve en difficulté avec un patient, je peux en discuter à ce moment-là pour qu'on propose des solutions adaptées.
- Speaker #0
Parce qu'au final, 8-10 fois dans la semaine, l'implication est immense. L'implication est immense. Donc c'est... de mon avis extérieur, impossible de ne pas se confondre avec le patient quand on est autant amené à le côtoyer. Tu parles de ta vie perso sur des sujets que les gens vivent ou tu essayes justement de... De garder ça pour toi ?
- Speaker #1
Alors, je ne garde pas tout pour moi. Parce que je pars du principe que moi, je vais souvent les interroger sur leur vie perso, pas de manière trop intrusive non plus, mais je vais leur demander, comment s'est passé le week-end ? Qu'est-ce que vous avez fait ? J'interroge leur passion, etc. Donc si je leur demande des informations personnelles, ce ne serait pas juste, entre guillemets, qu'eux ne sachent rien de moi. Mais bien sûr, je vais filtrer. Je ne vais pas dire tout et n'importe quoi.
- Speaker #0
Tu as fait ta petite liste dans ta tête de ce qui était possible de parler et de ce qui n'était pas possible.
- Speaker #1
Plus ou moins. On va dire qu'effectivement, ce qui est relation familiale ou intime, les relations de couple, je ne vais pas trop m'étendre sur le sujet. Par contre, pour ce qui est des loisirs, etc., je ne vois pas de soucis à en parler. et après c'est assez propre à chaque relation avec le patient on peut assez vite sentir avec quel patient on va pouvoir discuter sereinement et avec quel autre patient on va mettre davantage de limites c'est ton intuition,
- Speaker #0
ton empathie qui va déterminer instinctivement tout ça Tu m'avais expliqué une fois que certains troubles neurologiques, lésions neurologiques amènent à une différence de barrière sociale, de barrière morale, et donc tu parlais de tes relations personnelles dont tu ne parlais pas, est-ce que tu peux parler de ça un peu ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr. Donc là, je pense que tu fais référence aux patients qui ont notamment un syndrome frontal. Donc, pour expliquer rapidement, la... Quand on a un syndrome frontal, on est désinhibé. C'est une partie du cerveau. Voilà, c'est ça. Dans le lobe frontal, on a tout ce qui nous amène à être adapté socialement. Donc, on n'y pense pas. On ne le conscientise pas forcément, mais au quotidien, on a des filtres. On ne va pas dire n'importe quoi dans n'importe quelle situation et à n'importe qui.
- Speaker #0
Mais pas là.
- Speaker #1
Voilà, là, des fois, ce n'est pas le cas. Donc, bon, ça amène des anecdotes assez incongrues, assez rigolotes. Mais pour le patient, c'est vraiment pas évident au quotidien de ne pas être adapté socialement.
- Speaker #0
Est-ce qu'il s'en rend compte quand même ?
- Speaker #1
La plupart du temps, il ne s'en rend pas compte justement. Il n'y a pas une bonne conscience de ce trouble. Et c'est là qu'on intervient, qu'on doit venir faire des remarques pour dire, ben là, vous voyez, ça c'est pas très adapté, qu'est-ce qu'on aurait pu dire à la place ?
- Speaker #0
Faut avoir du recul sur soi-même.
- Speaker #1
Oui, et c'est pas forcément évident. de montrer aux patients que là ça n'allait pas sans pour autant le mettre mal à l'aise sans le culpabiliser l'idée c'est pas du tout de le mettre en porte à faux devant tout le monde mais il y a des remarques qu'on peut pas laisser passer ou des... comportements qu'on ne peut pas laisser passer.
- Speaker #0
Typiquement, c'est la première idée qui me vient, mais il y a sans doute plein d'autres choses. Tu disais que tu étais jeune, tu es une femme, et il y a beaucoup d'hommes plus vieux avec qui tu as travaillé, qui peuvent avoir des remarques très déplacées, misogynes, ou certaines autres choses.
- Speaker #1
Dans les syndromes frontaux, on a très régulièrement des remarques déplacées sur le plan sexuel, des remarques un peu racistes, misogynes. Bon, on essaye de se dire que ce n'est pas forcément la personnalité du patient, c'est son trouble. Ce n'est pas parce qu'il y a une remarque déplacée qu'on doit souffusquer et arrêter le suivi. On doit garder en tête que ce n'est pas la réalité. Oui, c'est ça. Après, quand on est dans la structure, c'est un environnement un peu protégé, comme tout le monde est au courant que ça peut arriver, on est tous assez tolérants quand on entend ces choses-là. On fait la remarque au patient, mais tout le monde ne s'offusque pas. Quand on entend ça, parce que ça fait partie de la réalité du travail en neurologie.
- Speaker #0
Ça ne doit pas être évident.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Comment tu fais quand tu as un mauvais feeling avec un patient ? Ça ne se passe pas bien, un patient et une patiente, tu ne le sens pas, ça ne matche pas. Comment tu réagis ? Qu'est-ce que tu vas mettre en place ?
- Speaker #1
Pour l'instant, je m'estime chanceuse, c'est que ça ne m'est pas arrivé souvent. Mais si ça arrive, je vais peut-être mettre un petit peu plus de distance. Qu'est-ce que je peux faire d'autre ? En discuter avec les autres professionnels de l'équipe, essayer de comprendre pourquoi, qu'est-ce qui me dérange dans cette relation, comment je peux faire pour résoudre cela.
- Speaker #0
Tu repars de toi plutôt que de partir du patient dans ta réflexion.
- Speaker #1
Eh bien oui, en premier, puisque ce qui part de moi va être plus facile à changer. je vais plus facilement m'adapter si ça vient de moi que du passé patients. Donc, effectivement, je pars de moi, je me demande est-ce que j'ai eu la bonne proximité ? Est-ce que c'était adapté ? Est-ce que je n'ai pas été trop direct ? Est-ce que j'ai amené les informations au bon moment ? Tout ce genre de questions-là, on va dire.
- Speaker #0
Ok. J'ai une question un peu alambiquée. Est-ce que les patients qui viennent te voir, ils prennent toujours bien le fait de devoir travailler des choses qu'ils faisaient simplement avant, sans avoir de questions à se poser ? Est-ce que tu as déjà rencontré de la colère, de la frustration, de gens qui n'arrivent pas à trouver un mot, n'arrivent pas à faire une action simple, qu'ils jugent simple en tout cas, parce que c'est tellement acquis dans leur fonctionnement qu'ils ne se posent pas la question de comment le faire, et là ils doivent réapprendre ? Qu'est-ce que ça peut apporter chez les gens ?
- Speaker #1
Je pense que ça arrive sur presque 100% de nos patients à un moment ou à un autre de la rééducation, puisque le langage c'est très important dans la vie des gens, c'est avec ça qu'on... C'est notamment avec le langage qu'on vient interagir avec ses pairs. Donc quand c'est quelque chose qui est touché, ça peut très vite faire mal à la personne.
- Speaker #0
Comment tu gères ça, toi ?
- Speaker #1
Déjà, il faut accueillir cette colère, cet énervement. Ne pas la sous-estimer, bien expliquer aux patients qu'on l'entend.
- Speaker #0
Parce qu'il y a des gens qui ont tendance, quand ils ont une émotion, à la reporter sur les autres. Et comme tu es la seule personne présente, tu peux prendre aussi ça dans la face.
- Speaker #1
C'est ça, on fait tampon. Même si c'est souvent temporaire, c'est assez fréquent que les patients reviennent aux séances suivantes en disant « Bon, désolé, je suis peut-être allée un peu fort la semaine dernière. » Mais on accepte un peu de faire tampon à ce moment-là. Voilà, le bureau, c'est aussi la zone où ils peuvent déverser les épaules. émotions positives comme négatives donc s'il y a des émotions négatives il faut qu'ils se sentent libres de les exprimer et ça moi je suis assez franche sur ce point là avec les patients, je leur dis dès le départ si vous avez envie de pleurer allez-y, moi je serai là pour accueillir les pleurs j'ai ma boîte de mouchoirs je suis là si c'est de la colère c'est de la colère et ça arrive très souvent et notamment parce que dans le domaine de la neurologie, les troubles sont sont parfois accompagnées de ce qu'on appelle la nosognosie, donc le fait de ne pas avoir conscience de ses troubles ou d'en avoir conscience qu'en partie. Et ça, ça va vraiment être un frein à l'avancée et aussi à la relation patient et professionnelle.
- Speaker #0
S'il n'y a pas de problème, il n'y a aucun intérêt à travailler dessus.
- Speaker #1
Tout à fait. Et puis, s'il n'y a pas de problème, pourquoi je dois vous voir 8 à 10 fois par semaine ? Je comprends, moi aussi, si je ne voyais pas de soucis, ça m'énerverait de perdre 10 créneaux par semaine. Mais c'est important d'essayer d'expliquer aux patients son trouble, de lever cette anosognosie et puis de le déculpabiliser aussi puisque certains n'ont pas conscience de leur trouble et d'autres en ont conscience et ont beaucoup de culpabilité voilà il faut il faut qu'on soit là pour essayer d'enlever toute cette colère, on va dire, qu'ils ont face à eux et aussi face au monde extérieur. Parce que des fois, ils peuvent avoir de la culpabilité et des fois de la colère parce que pourquoi moi ? Pourquoi ça m'arrive ? On n'a pas forcément de réponse, malheureusement.
- Speaker #0
Dans ces cas-là, est-ce que pour toi, c'est important d'utiliser la motivation, de motiver le patient, la patiente dans son travail d'un point de vue purement technique ou même de manière générale, voire même d'utiliser la notion d'espoir et de dire c'est sûr que ça va le faire, on va y arriver, pour que la personne se sente tirée vers le haut et se sente plus à même de faire les choses. Alors oui, mais avec nuance. La motivation, oui à 100%. Je le remarque, je m'entends souvent à la fin d'un exercice et même pendant l'exercice, je suis toujours en train de féliciter le patient. super, oui, très bien, allez-y. J'aime bien aussi souligner les progrès pour garder cette motivation. Je prends parfois des petites notes de comment... comment tel exercice est réussi à telle date. Et après, j'aime beaucoup mettre en avant les progrès du patient. Vous voyez, ça, il y a un mois, vous n'y arriviez pas. Vraiment, félicitations, il faut vous accrocher, continuer les efforts, ça paye. Donc, tout ce côté motivation, j'y vais à 100%. Par contre, les espoirs, je ne suis plus nuancée. Alors oui, bien sûr, je leur présente un petit peu ce qu'on peut espérer obtenir, entre guillemets le pro les pronostics, les chances...
- Speaker #1
Les statistiques de leurs soucis, comment ça peut évoluer.
- Speaker #0
C'est ça. Mais je fais attention à ce que je dis ici pour ne pas donner de faux espoirs. Et je ne dis pas aux patients, si vous allez récupérer, ne vous inquiétez pas, vous serez comme avant. Alors là, surtout pas, je me mets bien des limites. à ce sujet parce que la médecine, c'est une science inexacte. On ne peut pas tout le temps savoir comment le patient va évoluer. Donc, je préfère me protéger et le protéger à ce sujet. Donc, je lui dis, on va travailler ensemble. Vous n'allez pas rester comme ça. Mais par contre, je reste floue sur... Sur les résultats que l'on va atteindre, puisque je ne les connais pas, et je le dis clairement aux patients, on va travailler ensemble, je ne sais pas encore jusqu'à où vous pourrez, dans quelle mesure vous allez pouvoir récupérer, mais on va donner le maximum pour qu'on puisse retrouver une communication qui vous satisfait, etc.
- Speaker #1
Ok. Est-ce que tu as une anecdote de ce que tu considères être un échec ou un apprentissage fortuit, quelque chose qui est un peu venu de nulle part, qui t'a fait évoluer grandement d'un coup ?
- Speaker #0
Eh bien oui, j'ai un patient avec qui j'avais une très bonne relation thérapeutique. On se faisait confiance tous les deux, ça fonctionnait bien. Mais à un moment donné de la prise en soins, il m'a fait une certaine demain à laquelle je n'ai pas pu répondre de manière positive parce que c'était une décision médicale.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Et à partir du moment où j'ai... où j'ai refusé sa demande. Ça a tout changé dans notre relation thérapeutique. Il y avait quelque chose de brisé. Voilà, il me l'a verbalisé. Il était en colère, très très en colère. Moi, je ne le prenais pas vraiment personnellement, puisque je savais que c'était plus la décision médicale qui le mettait en colère, mais à ce moment-là, c'est moi qui représentais cette décision, puisque c'est moi qui l'avais annoncé. Et donc, je n'ai rien pu faire, j'ai essayé de négocier, c'était brisé. Et donc, là, je me suis posé beaucoup de questions. Je me suis dit, qu'est-ce que je fais ? Parce qu'en même temps, j'y suis pour rien. En même temps, on avançait bien. Mais là, je vois bien qu'il y a quelque chose de brisé. Donc, au final, j'en ai discuté avec une collègue. Avec l'accord du patient, on a basculé la prise en soin sur le planning de ma collègue. Donc, j'ai cessé de suivre ce patient. Je lui ai expliqué, je lui ai dit, je suis désolée, mais là, avec ce qui s'est passé tel jour, je vois bien qu'il y a quelque chose de rompu entre nous. Donc moi, mon objectif, c'est que vous avanciez dans votre rééducation. Je vois bien que ce n'est plus possible, donc ce n'est pas une punition, mais on va changer de thérapeute, puisque entre nous, ça ne fonctionne plus, entre guillemets. Et je pense qu'il faut... Voilà, ce n'était pas très agréable pour l'ego de se dire, bah zut, je dois... arrêter ce suivi parce que j'ai annoncé, enfin j'ai refusé cette demande, mais je gardais en tête que l'objectif c'était que ce patient il progresse et donc que ce soit avec moi ou avec ma collègue au final c'est la même chose donc je pense que c'était la bonne décision
- Speaker #1
J'espère.
- Speaker #0
Mais sur le moment, c'était difficile à digérer. Sur le moment,
- Speaker #1
ce n'est pas très agréable.
- Speaker #0
C'est ça. Surtout qu'on avançait bien. C'était un suivi, pour ma part, qui était agréable. Mais voilà, il y a eu cette rupture et je pense qu'il faut savoir l'écouter. Ce patient, je pense qu'il aurait peut-être perdu du temps dans sa rééducation. Si on avait continué ensemble, il aurait fallu reconstruire cette relation et ça aurait été un peu préjudicial pour sa récupération.
- Speaker #1
Ok, merci. Est-ce que tu aurais un conseil qu'on t'a donné qui t'aide tous les jours ou qui t'a été très utile à un certain moment ?
- Speaker #0
Oui. Alors, c'est un conseil que j'essaye d'appliquer un peu tous les jours, mais je pense qu'il va falloir que je continue pendant des années. C'est un conseil qui m'a été donné par... mon ancienne maître de stage qui est aujourd'hui ma collègue, qui me disait qu'elle essayait de se mettre de plus en plus en retrait, finalement, dans les séances, de ne pas trop parler, de laisser les silences. Et c'est très, très intéressant.
- Speaker #1
De laisser l'ouverture.
- Speaker #0
C'est ça. On laisse de la place, en fait, pour le... On laisse de la place aux patients pour dire des choses qu'ils n'auraient pas forcément exprimées si on était en train de parler à ce moment-là. Ça laisse la place à certaines actions ou même à des silences qui veulent dire beaucoup. Et finalement, de se mettre un petit peu en retrait, ça permet aussi d'être plus à l'écoute, de moins combler les blancs, mais d'être plus à l'écoute. Et on induit beaucoup moins aussi. On laisse le patient mener un petit peu plus la séance et on se rend compte que quand on parle moins, on induit moins. Et donc on va de manière un peu plus précise sur les besoins du patient. Alors que quand on induit, on va un peu là où on veut nous, mais ce n'est pas forcément le bon chemin. Pas toujours.
- Speaker #1
Merci beaucoup, Lise.
- Speaker #0
De rien.
- Speaker #1
Et voilà, c'est fini.
- Speaker #0
C'est fini déjà ? Ça passe vite. Ça passe vite.