- Florence Gault
Minute Papillon prend une forme un peu différente pour cette deuxième saison. Tous les 15 jours, un des invités du reportage diffusé la semaine précédente répondra à une sorte de questionnaire de Proust. Quelques petites questions pour mieux apprendre à les connaître d'une part, mais aussi pour vous donner quelques sources d'inspiration. J'espère que ce nouveau format vous plaira. Alors cette semaine, l'invité de Minute Papillon est Hugues Mouret, entomologiste et fondateur d'Arthropologia, une association naturaliste pour la connaissance et la protection des insectes, et de la biodiversité. Un événement ou une expérience qui a créé un déclic écologique ?
- Hugues Mouret
Waouh ! Alors, les choix sont toujours délicats, même les choix sur les événements qui ont marqué ma vie, parce que là, j'ai l'impression pour moi que c'est plus intrinsèque, que véritablement, comme on dit, je suis tombé dedans quand j'étais petit et ce foisonnement de vie qu'il y a quand on est gamin et qu'on se couche au milieu de l'herbe, c'est ce qui m'épate encore aujourd'hui de la même manière avec autant d'intensité. Et j'avoue qu'à part cerner une partie de mon enfance où j'ai commencé à me rendre compte de ce qu'il y avait autour de moi, je n'arrive pas à extraire un événement majeur qui me dit c'est ça qui t'a attiré là Par contre, je peux l'accumuler et je peux en lister plein, mais pas forcément en trouver un qui émerge.
- Florence Gault
Une rencontre qui vous a marqué ?
- Hugues Mouret
Là aussi, super délicat, j'ai rencontré plein de gens fabuleux. Alors forcément, là, je peux citer quelques noms. notamment des auteurs dont j'avais lu des livres et ce fabuleux François Terasson que j'ai eu l'occasion de rencontrer lorsqu'il dédicacé des livres alors c'est vrai que je me rappelle être arrivé devant lui et qui tend la main pour signer le livre et je lui dis bah non j'ai pas de livre il me dit bah alors vous venez pourquoi je dis bah je viens pour parce que j'ai lu vos livres et que c'est juste incroyable et je voulais vous féliciter et que j'ai jamais eu de maître à penser mais si je devais en avoir un il m'a dit ah je vous arrête tout de suite je préfère pas être un maître à penser peut-être un inspirateur Mais en tout cas, merci de faire l'effort de venir me dire ça. Du coup, cette rencontre de ce vieux naturaliste écologue, limite philosophe, le fait de le rencontrer, j'avoue que je ne suis pas vraiment dans le star system, mais de rencontrer un personnage comme ça, qui a vraiment, par ses écrits, orienté une partie de ma pensée, oui, ça fait partie des rencontres, même si elles ont été éphémères, qui m'ont marqué. Un livre,
- Florence Gault
Un documentaire, un film, un podcast qui vous a influencé ?
- Hugues Mouret
Alors les livres de François Terasson, par exemple, les écrits de Robert Reynard aussi, ce philosophe, écrivain, naturaliste, peintre, artiste, sculpteur suisse fabuleux, qui a des phrases et des punchlines que j'utilise encore en conférence, en formation, etc. Jean Rostand, et l'homme aux grenouilles, sa lecture du monde des amphibiens, Jean-Henri Fabre et les souvenirs entomologiques. Alors voilà aussi un livre qui a marqué ma vie, où il m'a montré les insectes tels que je n'étais pas capable de le voir avant de comprendre ce qu'il fallait regarder. Et puis en film, c'est vrai que je ne suis pas bloqué sur le monde des insectes, j'ai un peu plus de compétences et c'est surtout qu'on a monté cet assaut parce qu'il manquait des gens qui travaillaient sur les insectes. Alors quand s'est sorti le film Microcosmos en 1996, qui est un film dédié essentiellement aux insectes et aux petites bêtes, tout le monde me disait Oh, t'as vu ce film, il est fabuleux ! Sauf que moi, ça depuis tout petit, je le voyais en gros plan, donc ça ne m'épatait pas. A l'inverse, par le même producteur, Jacques Perrin, lorsqu'il a sorti Le Peuple Migrateur, Ah bah là par contre, j'étais fan des oiseaux mais je n'avais jamais vu ! des oiseaux de cyprès, des oiseaux en migration, et c'est valable d'ailleurs aussi pour Océan, ou pour Le Peuple Singe, les autres films qu'il a faits, parce que ce n'est pas des choses que j'ai l'habitude de voir. Donc la vie m'épate en permanence, elle m'épatait quand j'avais 3 ans, elle m'épate depuis que j'en ai 50, et je pense que ce n'est pas prêt de s'arrêter.
- Florence Gault
Si vous étiez un animal en voie de disparition, lequel seriez-vous et pourquoi ?
- Hugues Mouret
Oh là là là là, alors il disparaît 26 000 espèces sur la planète et j'avoue que faire un choix, encore une fois, ça n'est pas possible dans la mesure où d'un point de vue écologique, ils ont leur place, ils ont leur rôle, ils ont leurs intérêts et c'est dans cette complexité que le monde tient. Et donc si on devait choisir, c'est malheureusement aller dans le sens que l'humain a choisi de voir cette nature. Choisir ce qu'il aime, choisir ce qu'il n'aime pas, décider de conserver ce qui lui rend des services directement et essayer de repousser plus loin le reste. Et ça, c'est une vision très anthropomorphique. Et donc, je ne souhaite pas faire de choix ou incarner l'ensemble des espèces en voie d'extinction, mais ne pas en choisir une pour ne pas la mettre au-dessus des autres ou en dessous des autres.
- Florence Gault
Imaginez que vous avez le pouvoir de donner la parole à une plante. Laquelle choisiriez-vous et quel serait son message à l'humanité ?
- Hugues Mouret
N'importe quelle plante, foutez-moi la paix. Foutez-moi la paix, je veux juste avoir du soleil, un peu d'eau et un peu de terre. Arrêtez de me couper, arrêtez de me ratiboiser, arrêtez de m'arracher, arrêtez de me remplacer, arrêtez de me bétonner. Foutez-moi la paix. Vous avez besoin de moi pour vivre. C'est moi qui produit votre oxygène, c'est moi qui filtre votre air, c'est moi qui permet à l'eau de pénétrer dans le sol, c'est moi qui produit de la matière organique pour que le sol produise justement des formes de vie qui vont relancer la chaîne trophique et donc les plantes, les animaux, les prédateurs, etc. Foutez-moi la paix. Une plante, une bactérie, un champignon, un animal, laissons-les vivre et donc foutons-leur la paix. Il n'y a pas de choix à faire là non plus.
- Florence Gault
Si vous pouviez organiser un dîner avec trois figures emblématiques de l'écologie, vivantes ou décédées, qui inviteriez-vous et quel serait le menu ?
- Hugues Mouret
Waouh, waouh, waouh ! Alors, ça va, on va tourner en boucle. On va prendre deux personnes mortes, une morte il y a plus de 100 ans, Jean-Henri Fabre, qui m'a vraiment permis une pénétration plus profonde dans ce monde des insectes, Robert Reynard et son approche sur l'écologie, encore une fois, extraordinaire, François Terrasson, et puis vu qu'il en faut un vivant, j'aimerais bien que Baptiste Morézo, par exemple, vienne apporter une touche anthropologique, philosophique là-dedans, et donc ce sera quatre et pas trois. Et qu'est-ce qu'on mangera ? Probablement des plantes sauvages, glanées autour de ma maison, une salade... pleine de fleurs sauvages, pleine d'aromates, pleine de feuilles sauvages, des feuilles d'arbustes, des feuilles de plantes herbacées. Et puis pourquoi pas mettre quelques insectes au menu pour avoir un apport protéinique. Alors les végétariens en mettra de côté parce qu'ils n'en mangeront pas évidemment. Mais ça permet aussi de rappeler qu'on peut manger autre chose que de la viande de vertébré, qu'on peut manger des insectes ou des plantes puisqu'il y a beaucoup de plantes qui sont très riches en légumineuses. Donc probablement un repas de naturaliste dans lequel on va pouvoir découvrir une diversité de formes de vie dans son assiette puisque nous sommes des animaux. et nous sommes voués à manger d'autres formes de vie. C'est inévitable, c'est notre place sur la planète.
- Florence Gault
Quel est votre péché mignon non écolo dont vous avez du mal à vous passer ?
- Hugues Mouret
Eh bien, voilà une question qui me laisse pantois. Je pense que des personnes autour de moi pourraient le dire mieux que moi. Je ne vois pas émerger, j'en ai certainement plein. Mon péché mignon n'en est de ne pas... pouvoir ou de ne pas faire l'effort ou de ne pas avoir décidé par exemple de m'habiller exclusivement en vêtements dont l'impact est très limité sur la nature puisque j'ai du coton pour une part du coton bio mais pas uniquement ça coûte plus cher, c'est plus délicat à trouver sauf que le coton est la culture la plus polluante de la planète et on est tous habillés en coton moi je ne porte plus de jean depuis longtemps mais un jean a fait 65 000 km avant d'être porté et surtout j'aimerais pouvoir prendre des vêtements faits de lin, faits de chanvre, faits d'ortie, puisqu'on peut cultiver et tresser l'ortie, la rendre aussi douce et aussi solide que du coton, et évidemment en limitant significativement les pollutions, l'import, le dumping social et le dumping environnemental à l'autre bout de la planète, puisqu'on envoie nos déchets et nos productions les plus polluantes là-bas, et que nous on se contente du résultat fini. Donc peut-être que mon péché mignon c'est de ne pas pouvoir faire ce que j'aimerais faire de façon systématique, Pour moi et pour tous les gens qui nous entourent, probablement pour des questions d'accès financier, et c'est assez terrible parce que là aussi c'est un choix qui n'est pas fait.
- Florence Gault
Alors pour cette dernière question, je vais vous laisser seul. Depuis novembre 2022, avec Audrey Ronchin, nous menons une expérience intitulée Au creux de mon arbre, l'écho du vivant Nous avons fabriqué un arbre cabane dans lequel nous invitons les gens à venir raconter leurs souvenirs de leur lien au vivant. Et je vous propose donc pour finir de nous partager un souvenir marquant de votre lien au vivant.
- Hugues Mouret
Alors toujours très compliqué de faire un choix arbitraire sur... Le foisonnement de vie qui nous entoure et qu'est-ce qui a marqué quoi, là je suis au milieu des jardins de l'éco-centre à racler tout un tas de plantes herbacées, d'arbustes et d'arbres et voilà, et tous mes pattes, la beauté de ce paysage, les couleurs des fleurs, la vélocité des insectes qui butinent, le compost qui est en train de se former, mais ça c'est mon quotidien et je me rappelle, alors peut-être d'un point de vue anecdote, étant petit, être parti avec mon père remonter les gorges de l'Isère, après Val d'Isère, après le pont Saint-Charles, on a marché pendant plusieurs heures et on est remonté sur les sources de l'Isère, on a croisé des bouctins alors c'est vrai que même si c'est pas mon domaine les mammifères croiser des grosses chèvres énormes avec des cornes énormes comme ça dans le montagne qui n'ont absolument pas peur parce que c'est un chemin de randonnée qu'on est passé en septembre et donc ça faisait deux mois qu'elle voyait passer tout un tas de personnes et on a pu les approcher, les approcher très très près donc les voir à quelques mètres et ça j'avoue qu'étant gamin c'était quand même assez impressionnant... tout le long du chemin a été parsemé de trous de marmotte qui ont dû probablement malheureusement être nourris par les touristes et donc elles pointaient leur bout du nez et ont passé à 50 cm, ça aussi c'était assez extraordinaire même si perturbant quand on considère les conditions. Et puis arrivé en haut d'un petit dôme, ou proche d'un petit dôme, on voit un chamois et mon père me dit passe par derrière, moi je passe par devant et avec un peu de chance tu devrais le croiser Et effectivement... En montant en haut du dôme, je me suis retrouvé face à ce jeune chamois, je pense que j'ai eu plus peur que lui, je devais avoir une dizaine d'années à peu près, et on s'est regardé pendant quelques secondes, alors j'en ai même des frissons à penser ça, parce que vraiment ça a été un contact avec la vie sauvage et la vie peureuse, c'est très difficile d'approcher les chamois, et de se regarder quelques secondes, et là, hop, en quelques bons, il a disparu de ma vue, et moi je suis resté figé, mon père est arrivé quelques minutes après, alors tu l'as vu ? Ah oui, mais j'ai eu du mal à répondre tellement c'était puissant. Et ces rencontres-là, en fait, pour moi, elles sont quasi quotidiennes. Si tant est que j'ai la chance d'aller dans la nature, j'ai eu aussi la chance de travailler 4 mois au Galapagos, sur les insectes, sur les pollinisateurs, sur les insectes, sur la protection de certains oiseaux qui étaient attaqués par des insectes qui avaient été transportés par les activités humaines, enfin tout un tas d'activités passionnantes. Et j'ai eu aussi la chance de plonger. Et c'est pas un monde que je connais beaucoup, j'ai fait un petit peu d'apnée quand j'étais gamin, mais là, on m'a emmené avec des bouteilles, à 20-30 mètres de profondeur, nager au milieu des tortues, au milieu des requins, au milieu des raies, et le plus beau souvenir que j'ai, ça c'était juste fabuleux, d'être assis au fond et de voir ces requins de pointe noire passer à quelques centimètres de mon appareil photo, donc j'ai des images qui sont juste fabuleuses. Et en rentrant, le capitaine du bateau crie aileron, aileron à fin, fin en anglais, et donc on plonge, je pensais que c'était un aileron de cachalot, pas du tout, je n'ai pas eu la chance d'en voir, même s'il y en a beaucoup par là-bas, c'était une raie manta. et une grosse femelle suivie par deux mâles qui était en phase d'accouplement. Et donc on a pu nager. Normalement, elles nagent très très vite, on ne les voit pas. Et là, pendant quelques minutes, elles ont tourné autour de nous. C'est ce qu'a raconté après un ami ichtyologue, spécialiste des poissons, qui a eu la chance d'être tombé au milieu d'une parade. Donc en fait, elles ne te voyaient pas et elles faisaient leurs petites affaires entre elles. Et donc on a vu pendant deux minutes des bestioles qui font 4 mètres d'envergure avec une bouche d'un mètre nous foncer dessus, plonger juste devant nous et faire des ronds. C'était juste... incroyable, c'est le souvenir probablement de rapport avec la nature le plus puissant le rapport avec un énorme animal qui était juste fabuleux je rêve de croiser un jour des bisons si j'ai la chance d'aller en Amérique mais rien qu'en France, mes deux rêves d'enfance c'est de croiser des lynx un lynx même, un loup un ours, des choses que j'aimerais faire et qui ne me sont jamais arrivées c'est très anthropocentré parce que là je suis en train de parler de grosses bestioles, de mammifères, de prédateurs etc etc Peut-être parce que j'ai plus l'occasion de voir des amphibiens, des reptiles, des oiseaux, des plantes, des insectes, c'est plus facile pour moi, parce que c'est quand même toujours plus délicat d'approcher les mammifères. Mais ça fait partie des choses que moi j'attends de voir et qui seront probablement des éléments marquants, des bornes dans mon contact, mes relations et le bonheur que me procure l'observation, la contemplation de cette vie sauvage, de cette diversité, de cet oisonnement de vie. C'est vraiment finalement ça qui me marque le plus. Et c'est aussi ce qui, dès l'enfance, m'avait perturbé de croiser tellement de plantes, tellement d'insectes, tellement d'oiseaux, tellement d'arbres, sur lesquels je ne pouvais pas mettre un nom. Je ne savais pas comment ils vivaient, je ne savais pas comment ils se reproduisaient, je ne savais pas comment est-ce qu'ils se déplaçaient, etc. Et donc, c'est aujourd'hui, j'ai comblé un peu de ces lacunes en accumulant un certain nombre de... connaissances qui me permettent de connaître un tout petit peu mieux qu'enfant la nature mais c'est aussi la beauté du monde naturaliste et du et de cette profession, de cette serdosse même, de cette passion c'est de passer une vie entière à regarder, étudier essayer de comprendre et connaître la nature pour arriver à la fin de sa vie et se dire ok je ressigne pour deux ou trois vies encore parce que j'en connais pas assez et qu'au bout de deux ou trois vies je serais loin de connaître l'ensemble des choses qui m'entourent mais j'aurais un tout petit peu plus progressé voilà c'est une découverte permanente, un émerveillement quotidien. Et j'invite tout le monde à le faire et à profiter un petit peu, sortir de nos activités anthropocentrées, sortir de nos écrans, de nos numériques, de nos appartements, de nos vêtements, de quitter ses chaussures et d'aller se réimmerger dans la terre mère qui nous porte et sans laquelle on ne pourra pas survivre parce qu'elle est plus que mal en point. Et ça commence, cette prise de conscience et cette mise en action commence par L'appréhension de la diversité, de la beauté du monde avant son utilité, avant sa fonctionnalité, c'est juste des formes de vie qui ont le droit de vivre et dont nous avons le devoir en tant qu'espèce à plus fort impact de leur laisser une place et de les laisser survivre pour que nos enfants et nos propres enfants puissent à leur tour vivre une vie digne de ce nom, ce qui n'est malheureusement pas vraiment bien engagé.