INTRODUCTIONMoébreux, qui signifie catastrophe, désigne la mise à mort de près de 6 millions de juifs d'Europe par l'Allemagne nazie et ses collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. En France, plus de 25% de la population juive totale sera décimée. Les enfants ne seront pas épargnés. 11 000 d'entre eux ne reviendront pas des centres de mise à mort et des milliers d'autres, les plus chanceux, seront séparés de leurs parents, cachés à la campagne sous de fausses identités. mis à l'écart du monde extérieur, parfois même dénoncés et emprisonnés. Ne pas dire qu'ils sont juifs, jamais. Se taire, affronter la peur, la solitude, le danger. Oui, chanceux, car malgré tout ces enfants survivront à cette période terrible. Ces enfants ont grandi, ils ont 80, 90 ans et plus, ils sont la mémoire de la guerre, ils sont les enfants de la Shoah. Ils replongent pour nous dans leurs souvenirs d'enfants. Année 1930, les parents de Janine quittent leur ville natale pour Paris. Lui, adolescent, avec sa famille, elle vers 18 ans, pour rejoindre son frère Jacques, tailleur à Paupincourt. C'est dans cette diaspora salonicienne du 11e arrondissement, nouée autour de la rue Seden et du boulevard Voltaire, qu'ils se rencontrent, au Café Le Madrid. Joseph, vendeur de tissus, est la mère de Janine. Née de cette union le 12 juin 1939, La petite Janine était évidemment bien trop jeune pour se souvenir du tout début de la guerre. Avant ses tout premiers souvenirs, l'histoire qu'elle nous raconte ici est donc tirée des témoignages de sa maman et des membres de sa famille. Voici le récit de Janine, toute petite enfant de la Shoah. Mais au fait, pourquoi quitter Salonique pour la France ?
JANINEPourquoi la France ? Parce que, comme pour tous les peuples du monde entier, la France est... C'était le pays des droits de l'homme, le pays qui allait les protéger. Et en plus, ils avaient tous fait leurs études à l'Alliance Israélite Universelle, à Salonique. Donc, ils parlaient extrêmement bien le français. Ils étaient imprégnés de la culture française. Et elles me racontaient qu'à l'école de l'Alliance, leur institutrice leur parlait des programmes de la Comédie française, par exemple. ou leur montraient des journaux avec la mode française, etc. Donc ils étaient imprégnés de la culture française. En 1935, ils ont un garçon, ils l'appellent Robert, et ils ajoutent Isaac comme deuxième prénom. Moi je suis née en 1939, je n'ai pas eu de deuxième prénom juif. Uniquement Janine. Parce qu'ils ont dû se douter que c'était peut-être pas le moment, que c'était peut-être pas une bonne idée de marquer leur judaïsme. C'est vrai qu'entre 1935 et 1939, on commençait à entendre qu'en Allemagne, il y avait des répressions, etc. Même s'ils étaient optimistes et qu'ils croyaient dur comme fer que la France les protégerait, ils étaient quand même assez prudents. À la déclaration de la guerre, mon... Mon père s'est engagé comme engagé volontaire étranger, parce qu'il a dit, la France nous a accueillis, donc il faut qu'on le défende, comme de nombreux juifs l'ont fait. Puis ma mère et nous, on est partis sur les routes de France, en exode. On s'est arrêtés dans un petit village, quelques temps, puis on est revenus au moment de l'armistice. Et en 1942, mes parents ont changé de nom. Ils se sont appelés Perrault et ils disaient, parait-il, nous nous appelons Perrault comme les comtes de Perrault. Et donc en 1942, ils ont commencé à se rendre compte que c'était très dangereux, qu'il y avait des rafles, etc., qu'il fallait se cacher. Et ils se sont dit évidemment que se cacher avec des enfants, ce n'était pas très évident. Donc ils ont décidé de nous envoyer à la campagne. Dire comment et pourquoi ils ont trouvé cette femme, personne ne sait exactement. Mon frère est arrivé en septembre 1942 chez une dame qui s'appelait Suzanne Merlet dans un village à Montigny qui avait une ferme et dont le mari était prisonnier en Allemagne. Elle avait deux filles et moi je suis arrivé quelques temps après, j'avais trois ans. On m'a raconté que quand j'ai vu mon frère ça m'a beaucoup rassuré de voir que j'étais avec mon frère. Mais pendant tout mon séjour, j'ai été très malheureuse. En novembre 1942, on a été baptisés, mon frère et moi, pour nous protéger. J'ai le certificat de baptême. J'ai complètement oublié, zappé, gommé. 16 années, alors que j'ai quand même des souvenirs. Et le souvenir le plus marquant de cette époque, c'est en janvier 44, je crois, Madame Suzanne m'envoie chercher le pain et je vais à la boulangerie du village. Et dans la boulangerie, à côté de la caissière, il y a un officier allemand. Et je sais, je le reconnais, je vois que c'est un officier allemand, j'étais toute petite, mais... Je comprends que c'est dangereux pour moi. Et je me dis, et ça je m'en souviens très bien alors que j'étais vraiment petite, je me dis, il ne faut pas qu'il voit que j'ai peur. Parce que s'il voit que j'ai peur, il se doutera de quelque chose. Donc je pose ma pièce sur le comptoir et je dis à la dame, je viens chercher le pain pour madame Suzanne. Elle me donne le pain, je paye et je m'en vais. Et je ferme la porte et dehors, je me mets à courir seulement. J'étais consciente du danger. Donc c'est dire que c'est un mélange, c'est un contexte, c'est un traumatisme évidemment. Alors en janvier 44, nous étions venus à Paris parce que Suzanne en question nous amenait de temps en temps à Paris pour voir nos parents, alors que c'était très dangereux, mais bon, on venait quand même. Et pour dire combien je la détestais, cette pauvre femme, alors qu'elle m'a sauvée, je me souviens d'une scène où j'étais dans le métro avec ma mère. que je tenais d'un côté, et je voyais Suzanne derrière nous, et je me disais, elle n'a pas l'habitude du métro parisien, si on la perd dans les couloirs du métro, peut-être que je ne serais pas obligée de retourner chez elle. En tout cas, en janvier 1944, on était venus voir nos parents, qui se cachaient dans une petite chambre à Neuilly, rue Lafitte, et là, le... 15 janvier 1944, un policier français vient nous arrêter sur dénonciation et nous emmène rue Lauriston, au siège de la Gestapo française, mon père, ma mère, mon frère et moi. Et donc là, on voit mon père enchaîné sur le palier, ça je m'en souviens très très bien, avec d'autres hommes, et... Ma mère, mon frère et moi, on rentre dans un bureau où il y avait un officier allemand qui nous parle, qui nous interroge. Ma mère répond, je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, parce que ça on n'en a jamais parlé, mais avec mon frère on se pose beaucoup de questions de savoir ce qu'ils se sont dit. Toujours est-il que l'officier allemand nous a dit de repartir. Et ils ont gardé mon père, qui lui a été envoyé à Drancy, puis à Auschwitz, dont il n'est jamais revenu. Et nous, on était dehors. Et là, évidemment, ma mère nous a renvoyés tout de suite à Montigny, chez Suzanne Merlet. Et c'est ce qui me fait dire toujours que nous avons été arrêtés. par un policier français et sauvé par un officier allemand. C'est la vie. Sans réponse d'ailleurs, parce que voilà. Après-guerre, ma mère est revenue nous chercher. Nous pensions et nous espérions peut-être le retour de notre père, puisqu'il y avait des légendes qui disaient que des gens revenaient, etc. Il a bien fallu se rendre à l'évidence et notre père n'est pas revenu. Donc après-guerre, ça a été une période assez dure, assez difficile. Je dis toujours qu'en fait, ces années pour moi ont été marquées par le manque. Le manque d'argent, le manque de famille, le manque de relations, le manque d'espace, parce qu'on vivait dans un tout petit appartement, et ça a été des années très très difficiles. Ensuite, on est allé à l'école et comme on n'avait ni argent ni relation, on s'est dit que la seule façon de réussir, c'était de travailler pour être les meilleurs. Et donc, moi, j'ai commencé à travailler très jeune, enfin jeune, 17 ans, je crois, comme sténodactylo dans un pôle d'actylographie qui est épouvantable, etc. Je m'en suis sortie sur le plan professionnel parce que je voulais absolument réussir. Je trouvais que, comment dire, je pensais que je vivrais en tant qu'adulte à partir du moment où je gagnerais de l'argent. C'était ça mon objectif. Et il faut croire que j'avais été très très marquée par le manque d'argent. J'entends beaucoup de gens dire « on était pauvre mais heureux » . Moi j'étais pauvre et malheureuse, franchement.
CONCLUSION« Pauvre et malheureuse » , ces mots qu'elle prononce marquent un tournant. Justement parce qu'elle ne voulait pas rester pauvre et malheureuse, Janine a travaillé sans relâche. Elle s'est construit une vie, une vraie vie, carrière dans l'immobilier, responsabilité, ascension rapide, mariage, un fils. Elle a gravi les échelons et elle s'est éloignée de cette ombre, en silence, pendant des décennies. Janine a aussi fait reconnaître Suzanne, comme juste parmi les nations, un acte de reconnaissance envers cette femme qui lui a sauvé la vie. L'association Stolperstein a posé un pavé de mémoire le 18 janvier dernier en l'honneur de Joseph, son papa, déporté à Auschwitz. Une pierre parmi les milliers d'autres, mais celle-ci porte son nom. J'ai eu l'immense honneur d'assister à cette pose de pavé mémoriel. Merci infiniment, chère Janine, pour votre témoignage, pour votre disponibilité. et votre gentillesse. Si elle s'est eue pendant des années, c'est à la retraite que le silence s'est rompu, que Janine a commencé à raconter. Elle a écrit l'histoire de sa famille sous la forme d'un roman, un récit qui a remporté plusieurs prix, puis un deuxième livre, un troisième. Janine en est à son septième ouvrage. Mais au-delà des livres, elle a choisi de faire entendre sa voix en allant aujourd'hui à la rencontre de la jeune génération pour témoigner. Une nécessité absolue, un devoir de mémoire vivant.