Speaker #2mon cœur d'une langueur monotone. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je l'ai su après. Et après, quelques temps après, un jour, un mois, un mois et demi, les Américains sont arrivés à Montfermeil. Ils sont arrivés en Jeep. Je regardais. Et tout d'un coup, attention, les Allemands reviennent. Et on s'est tous sauvés. Je me suis caché dans une porte cochère. C'était pas vrai, mais on a eu tous très peur. En tout cas, les Américains étaient là. Ils ont monté des tentes dans les petits bois à côté. Avec ma cousine, on a été les voir. Et il a fait cuire du cornet de bif. Franchement, c'est la meilleure nourriture que j'ai jamais mangée de ma vie. Je n'avais pas mangé de viande. C'est pas vrai, j'en ai mangé une fois. Mais c'était tellement bon. Ils étaient là, ils avaient cuir sur un petit réchaud, et on a mangé du cornet de bif avec ma cousine. Et après, on s'est promenés avec des soldats américains, ils m'avaient mis sa carabine de 30-30. Ce que c'est une 30-30, parce que j'ai fait l'armée, c'est des carabines légères, et moi je me promenais. Et croyez-moi, j'étais John Owen au Far West. C'était le nirvana pour moi. On m'a dit, on va être libre, on va avoir à manger. C'était ça. Parce que la faim m'a tenaillé pendant quatre ans. Une faim jamais rassasiée, jamais. On a mangé pour survivre, mais pas pour calmer la faim. Donc tous les soirs, je me couchais avec la faim au ventre. Et je me levais avec la faim, je vivais toute la journée avec la faim. Alors voilà pourquoi j'ai mangé une fois de la viande. La voisine m'a donné un petit lapin. Et j'ai levé ce petit lapin que j'appelais Mimi. Et c'était vraiment une merveille. Et le lapin est devenu grand. Et un jour, on m'a servi de la viande. Et c'était du lapin. Ça, je ne peux pas me dire rien non plus. En même temps, le bonheur absolu de manger, et le malheur absolu de manger cet animal que j'aimais énormément. De sa option de guérir. Je ne mange jamais de lapin. Plus jamais. Et à la fin de la guerre, quelqu'un nous a invités, je ne sais pas trop qui, et j'ai mangé des pâtes à la sauce tomate. et des oeufs à la neige. Alors si le bonheur a un sens, tout d'un coup, un repas de luxe, de riche, manger des pâtes et puis des oeufs à la neige, des oeufs à la neige, c'était inouï. J'avais 11 ans en 45, donc je suis revenu à Paris, rue Le Sage. Ma mère est revenue malade de la guerre, très malade. Edmond n'était plus là, il avait disparu. Robert, mon grand frère, sortait d'une blessure du poumon. Donc je lui ai dit enfin, il était fait railler un train, je crois, il était blessé, le poumon traversait. Il a réussi à marcher dans les rues, une concierge l'a récupéré, l'a abrité alors que dans les rues on fouillait partout. Et des mouvements de résistance ont réussi à le placer dans un hôpital en disant qu'il a été blessé dans une fusillade dans la rue. Il a été sauvé. En 1945, la Croix-Rouge nous prévient qu'on a retrouvé Edmond. La maison d'enfants l'avait placée et avait détruit tous les papiers pour ne pas qu'on retrouve les enfants juifs parce qu'on les recherchait. La police française, ce n'était pas la police. Donc il était perdu. On nous a dit, il est à Pont-en-Royant. Est-ce que vous pouvez venir le récupérer ? Robert était quand même très très... Ma mère était malade. Il n'y avait que moi. 11 ans, moi. C'est moi qui suis parti avec une valise, pratiquement sans argent. J'avais un billet de train pour Lyon. A Lyon, on avait une adresse. J'ai pu faire une escale. Après, j'ai repris le train pour Grenoble. Un bus pour Pont-en-Royant. J'ai dû mettre à peu près 4-5 jours. Et je suis arrivé à Pont-en-Royant, dans une famille de braves gens, mais dont j'étais le messager du mal. Le mauvais messager, parce que ce que je venais, c'était pour reprendre Edmond. En même temps, on a fait le malheur de cette famille, parce que quand on est reparti, il s'est remis à boire, et puis la famille a été détruite. Ce monsieur était, M. Mounier était maçon, il avait arrêté de boire, c'était un brave homme. Mme Mounier était gentille aussi. Puis après je suis rentré avec Edmond. On est revenu rue Le Sage. L'appartement était occupé par une dame. Et nous en attendant de pouvoir le récupérer, ma mère avait fait... J'ai fait un truc en justice, je me rappelle, l'avocat s'appelait Maître Kakoyanis. Ça c'est du drôle que ça m'est resté. Et on avait une chambre au quatrième étage, avec l'eau et les WC sur le palier, et on a vécu là-dedans pendant très longtemps. Et je croisais cette dame qui occupait l'appartement, qui m'en jetait un regard noir, elle me détestait. Je ne comprenais pas trop pourquoi, mais elle a récupéré l'appartement. Mais elle n'avait pas envie de le rendre, c'est tout. On était que des intrus. Dans la chambre de Bonne, on a bien vécu une année entière. Je m'en souviens très bien. Ce n'était pas drôle d'être dans une pièce. Et ça, ce n'était pas le pire. Et nous, on arrive dans une famille. Donc ils ne connaissaient rien. Je suis ta mère, je suis ton frère. Moi déjà, il avait appris à me connaître. Et donc, je suis ton frère, je suis ta mère. Ça n'avait pas de sens pour lui. Il a fallu l'apprivoiser, je m'en rappelle encore. Mais qu'est-ce que c'est dans la tête des 5 ans ? Dire, on t'enlève d'une famille pour te mettre dans une autre. Edmond, il en a gardé un traumatisme toute sa vie. Il n'en a été jamais guéri. Je suis arrivé à 14 ans, mais ma mère ne pouvait pas travailler. Mon frère en prenait, essayait de travailler. On n'avait pas d'argent, donc il a fallu que j'aille travailler. J'étais chez des cousins à moi qui avaient un atelier de confection, la machine à coudre. 14 ans, et donc j'étais travaillé à la machine à coudre. Ça a été le début de 22 ans de machinacodran. Et il n'y a pas un jour où je n'ai pas détesté ça. J'avais l'impression que je ne valais rien. D'abord, je n'ai pas été à l'école. Donc je vous rie. Dans ma tête, c'est comme ça. C'est une espèce de culpabilité. Il n'y a que l'école qui peut me sortir. C'est très juif. Je me rappelle, je regardais en l'an 1000, les juifs vivaient à Leipzig. Ils étaient très bien intégrés. À un moment, il y a eu l'antisémitisme. Le rabbin leur a dit, il faut fuir. Vous ne pouvez rien emmener, pas de valise. Mais la seule chose que vous emmenez, c'est votre culture. Ça ne pèse rien, mais ça pèse très très lourd. J'ai fait l'armée moi. J'ai été à l'armée, c'était pendant la guerre d'Algérie. J'ai fait valoir que j'étais publié de la nation donc j'ai pas été en Algérie. Franchement, je savais que l'Algérie c'était pas ma guerre, j'avais rien à faire là-bas et qu'on avait rien à défendre là-bas. C'était pas patriote d'aller faire la guerre en Algérie, c'était rien du tout. Et je suis revenu avec... carte de pupille de la nation parce que j'étais sur la liste pour partir là. Il y a des judens qui étaient là. Et j'ai dit, ben, je suis pupille de la nation. Mon père est mort en Auschwitz. Alors, quand on est parents morts pour la France, on n'allait pas en Algérie. Il m'a dit, mais mort en Auschwitz, ça ne veut rien dire. Il n'est pas mort pour la France. Il était peut-être en vacances là-bas, il m'a dit. longtemps après la guerre, j'étais avec les copains hongrois, avec les Bognards. On était au musée de la Shoah à Paris. Et là, j'ai vu le nom de mon père, de ma tante, de ma cousine. J'ai été submergé. Si l'homocidération veut dire quelque chose, alors là, je l'ai ressenti. Là, j'étais ravagé. Et ça m'a duré un petit moment. Bon, là je crois qu'a germé l'idée qu'il fallait que je me débarrasse de ça. Pas seulement pour transmettre, mais pour sortir tout ça. Je le traînais trop même depuis trop longtemps. C'était un peu dur.