- Speaker #0
Sous-titrage Société Radio-Canada
- Speaker #1
Aujourd'hui, avec notre invité, on va parler d'addiction et notamment de la place des écrans dans notre société. Donc justement, on est avec le docteur Philippe Dehazévedo, médecin généraliste et addictologue à la Clinique des Platanes à Epinay-sur-Seine. Donc ça fait 20 ans que vous travaillez dans le domaine des addictions. Aujourd'hui, on va essayer de tenter de répondre à plusieurs questions. Qu'est-ce qu'une addiction ? Est-ce qu'on peut réellement parler d'addiction aux écrans ? Et qu'est-ce que cela implique ? Encore bonjour docteur et merci d'avoir accepté l'invitation aujourd'hui.
- Speaker #2
Bonjour Samantha, effectivement plein de questions assez intéressantes. Le premier point, effectivement, peut-être donner une des définitions de ce que peut être l'addiction, qui nous vient des Etats-Unis et des années 80, qui définit l'addiction comme une incapacité répétée à contrôler une ou des conduites dont on sait qu'elle aura des conséquences négatives, soit sur sa santé. soit sur ses relations familiales, sentimentales, amicales, soit sur son travail du côté professionnel, soit d'un point de vue juridique. Les deux points importants dans une addiction, c'est une perte de contrôle répétée et des conséquences négatives. Il y a une étude de 2021 qui montre que 8 Français sur 10 pensent avoir une problématique avec les écrans, mais ce n'est pas pour autant que 8 Français sur 10 sont réellement addicts. Donc, perte de contrôle. et conséquences négatives. Ça, c'est vraiment très important. Là où il faut commencer à se poser des questions, c'est quand on a le sentiment que la vie du quotidien est modifiée par soit une substance, soit en l'occurrence les écrans. Ça va être la même chose pour l'alcool, ça va être la même chose pour les autres conduites addictives comportementales. Après, plus particulièrement sur les autres produits, il y a certains produits dont on sait d'emblée qu'il y a ces problématiques.
- Speaker #1
Peut-être pour commencer, est-ce que vous pouvez aussi nous parler un petit peu plus des mécanismes en jeu ? Donc là on comprend ces deux aspects pour parler d'addiction, c'est vraiment la perte de contrôle et le fait que ça affecte différentes sphères de la vie et qu'on s'en rend compte.
- Speaker #2
Ou que les autres s'en rendent compte et vous le font remarquer, parce que souvent la personne en elle-même est la dernière à s'en rendre compte. Et dans les motifs de consultation, bien souvent la personne vient sous l'impulsion de quelqu'un. Pour revenir un peu au mécanisme neurobiologique de l'addiction, il y a un système qui s'appelle le système de la récompense, qui est un système que toute personne, tout être humain, voire même les animaux ont, qui a pour but de libérer de la dopamine. A chaque fois qu'on va faire un élément qui est censé nous récompenser, à savoir manger, faire du sport, voir des amis, avoir un rapport sexuel, etc., notre cerveau va nous récompenser en libérant physiologiquement de la dopamine. Certaines personnes vont avoir une hyperlibération dopaminergique face à certaines conduites ou vont avoir une difficulté à freiner la montée dopaminergique. Ce qui est sûr, c'est que les drogues, en règle générale, l'alcool, le cannabis, la cocaïne, l'héroïne, etc., ont un pouvoir de libération de dopamine qui va être supraphysiologique. Elles vont libérer de la dopamine de manière plus intense que je ne le ferais physiologiquement. Ce qui fait que le seuil physiologique devient un peu fade. D'ailleurs, les patients vous disent, en dehors des consommations, ma vie me paraît fade. C'est comme si vous saliez trop un plat et que finalement, un plat normalement salé ne vous convient plus. Donc votre cerveau va chercher à aller plus haut.
- Speaker #1
À être stimulé de plus en plus.
- Speaker #2
Alors, on parle en intensité, on va parler en fréquence aussi. Plus je vais monter haut, mais plus je vais le faire fréquemment, plus le quotidien va me paraître fade. Il va y avoir ce qu'on va appeler du manque, en fait.
- Speaker #1
Oui. Donc, on a un comportement, on le fait, ça nous fait du bien. Parce que, justement, ça...
- Speaker #2
Au départ.
- Speaker #1
Au départ.
- Speaker #2
Au départ.
- Speaker #1
Et donc, comme ça nous fait du bien, on le... On le reproduit de plus en plus, sauf que la durée de ce bien-être, elle se réduit et surtout elle impacte les autres périodes où finalement tout paraît plus neutre, plus fade, sans goût.
- Speaker #2
Tout à fait. C'est comme si on vous... vous payez votre salaire, on vous donne dix fois votre salaire, la fois où vous vous retournez au salaire habituel, ça fait un petit quelque chose. Le système de la récompense, c'est à peu près la même chose. Donc ça, c'est le côté neurobiologique et chimique. et ça va être sous-tendu par un côté comportemental. C'est-à-dire que plus je vais répéter une conduite, plus elle va s'inscrire comme étant un réflexe.
- Speaker #1
Ça, ça me fait penser un petit peu à ce qu'on peut entendre, par exemple, des personnes qui fument et qui arrêtent de fumer, qui disent que finalement, ce qui leur manque le plus une fois que... Exactement. C'est en attendant un bus, je ne sais pas quoi faire, je ne sais plus, je ne prends plus de cigarettes, donc je me sens un peu... Un peu nus.
- Speaker #2
Oui, c'est ça. C'est le sentiment d'être moins excité, d'être plus triste, d'être, tout paraît, plus fade. C'est le terme qui revient le plus fréquemment, c'est la fadeur. Donc, les deux aspects, chimique, comportemental. Il faut pouvoir réussir à jouer sur les deux. Si on revient sur le côté plaisir, cet excès dopaminergique va être entre guillemets plaisant pendant quelques mois et ensuite vous allez en fait taper dans les réserves. Et après, ça va être plutôt du soulagement que du plaisir. C'est-à-dire que quelqu'un qui va être soumis à une conduite addictive de manière répétée et intense va décliner. Son humeur va décliner. Il va y avoir une augmentation des symptômes de dépression. Il va y avoir une augmentation des symptômes anxieux. Et là, après, on tombe sur autre chose qui va être plutôt la recherche de la conduite, pas pour le plaisir, mais pour le soulagement. D'accord. Et c'est là où on peut avoir un terrain propice aux dépendances. Certaines personnes anxieuses, qui ont des troubles de l'humeur, qui ont un syndrome hyperactif, vont trouver dans les conduites addictives une fonctionnalité. Et généralement, ils le disent quasiment tous, c'est je m'anesthésie la tête Donc on passe du plaisir peut-être initial, où chaque personne peut être soumise à un produit ou à une conduite, et générer du plaisir, à la recherche d'un soulagement. Et c'est là... où l'addiction est un peu révélée.
- Speaker #1
Quand ça s'installe, qu'est-ce que ça permet, ces comportements, ces conduites additives ?
- Speaker #2
Après, en fonction du terrain. Si on prend un terrain anxieux, quelqu'un qui est anxieux, qui va prendre deux verres de vin, va sentir des effets assez rapidement et va être beaucoup moins anxieux, en tout cas sur la montée du produit. Ce que le cerveau ne repérera pas, c'est après la descente. Un produit, c'est toujours une montée et une descente. En descente de ce produit-là... La personne augmentera ses symptômes d'anxiété. Et vous voyez comment un mécanisme qui s'auto-entretient va faire que mon cerveau va être soulagé sur la montée, il va aller encore moins bien qu'il n'allait auparavant sur la descente, donc il va me pousser à aller encore plus haut et plus loin et plus fréquemment. Donc ça va être vrai avec l'alcool, ça va être vrai avec le cannabis par exemple. J'ai des personnes qui ont des troubles du sommeil et qui vont commencer à fumer un joint pour une fonctionnalité, ça se voit assez fréquemment. Chez certains ados qui ont des troubles du sommeil, j'arrive pas à m'endormir, je fume un joint, je me rends compte que j'arrive plus facilement à m'endormir. Petit à petit, ça devient quotidien. Et là, le problème, c'est que le cannabis, une fois que vous fumez moins après que vous êtes habitué, ça crée des troubles du sommeil aussi. Ça les amplifie. Et il y a une boucle qui s'auto-entretient.
- Speaker #1
Oui, donc il y a vraiment une... Une fois que les conduites addictives sont vraiment installées, il y a cette fragilisation de tous les circuits. Il y a une personne qui... avait certaines capacités d'autorégulation ou d'une capacité à apaiser certaines émotions fortes, la perd finalement au fur et à mesure que l'addiction s'installe ?
- Speaker #2
Elle l'a ou elle les perd parce que... Le propre des produits ou de ce type de conduites addictives comportementales, c'est qu'elles sont beaucoup plus soulageantes que les éléments classiques. C'est-à-dire que quelqu'un qui avait l'habitude de prendre une tisane pour peut-être se mettre dans des conditions de sommeil, etc., et qui va trouver dans le cannabis une façon de s'endormir plus facilement, il voit bien qu'il n'y a pas faute entre les deux. Donc le cannabis va l'emporter. Le problème, c'est que plus c'est intense en soulagement, plus la descente va être forte. Et donc chez certaines personnes... Il va y avoir tendance à surconsommer, alors probablement parce qu'il y a un emballement, probablement parce qu'il y a un terrain qui empêche aussi le fait de freiner la libération dopaminergique dans le système de la récompense. Donc on n'est pas tous égaux face à cela. Il y a une part génétique aussi indéniable.
- Speaker #1
Est-ce que peut-être avant de parler justement des écrans dans tout ça, donc peut-être finalement comme support de conduites addictives, on a parlé des conduites liées à des produits mais aussi plus comportementales, peut-être que vous pouvez nous parler un petit peu plus de votre clinique, justement de ce que vous avez pu observer dans le traitement, dans la prise en charge des addictions, comment ça se passe en général les prises en charge, quels sont les aspects importants aussi à avoir en tête ?
- Speaker #2
Alors la prise en charge, il n'y a pas une prise en charge, il y a des prises en charge parce que les patients arrivent dans des étapes différentes. Certaines viennent contre leur gré entre guillemets sur un aspect de vie où la femme ou le mari laissent entendre qu'il va y avoir une séparation face à une conduite. Donc la personne n'est pas forcément là. pour la substance ou la conduite, mais plutôt là, parce qu'il va y avoir une conséquence qui va être négative. Il y a différentes portes d'entrée dans la prise en charge. Un, d'amener la personne à se rendre compte qu'il y a une problématique. Ça, c'est la première marche de la prise en charge addictologique. De faire le tour un petit peu des conséquences négatives que cela génère dans sa vie. De lui faire faire ce qu'on appelle une balance décisionnelle. Qu'est-ce que ça vous apporte versus qu'est-ce que ça risque de vous coûter ou qu'est-ce que ça vous coûte déjà. Il ne faut pas... enlever le côté positif de la conduite addictive. Bien souvent, les gens ont été jugés, ont été dénigrés, ont été rabaissés dans leur conduite en disant qu'ils n'arrivaient pas à s'arrêter, comment ça, tu n'y arrives pas, regarde moi je bois un verre, toi tu n'y arrives pas, etc. Donc il faut plutôt leur montrer que oui, il y a un élément positif, mais qui va générer des éléments autrement plus négatifs par la suite aussi. Et ça permet aussi de les déculpabiliser. Sous-titrage ST'501
- Speaker #1
Dans la population qu'on côtoie, notamment à la cité, on a beaucoup de jeunes qui justement parlent de l'usage des écrans avec les mêmes mots que vous utilisez pour décrire finalement ce que apportent des conduites addictives, donc d'apaisement pour anesthésier, pour apaiser l'angoisse, avant de s'endormir parce qu'ils n'arrivent pas à s'endormir, donc ils vont rester sur leur téléphone.
- Speaker #2
Alors, on ne peut pas au sens stricto sensus parler d'addiction parce que ce n'est pas reconnu encore par l'OMS comme étant une addiction. même si ça le deviendra probablement. Alors oui, ils évoquent les termes qu'on peut évoquer sur les autres types d'addictions, parce que tout simplement, les écrans, en tout cas ce qu'on peut regarder, ou le formatage de ce qui passe via les écrans, va passer par le même système, qui est le système de la récompense. Il peut y avoir des signes et des fonctionnalités. commune. On peut remarquer des syndromes de sevrage, entre guillemets, surtout chez l'enfant en bas âge, quand on lui enlève un écran, il va avoir un syndrome de manque qui va se caractériser par une irritabilité, parfois des crises de nerfs, parfois des pleurs, en tout cas un état de mal-être réel, parce que c'est du manque, tout simplement. L'écran lui a apporté une montée dopaminergique, on lui enlève, et bien ça redescend. Donc ensuite, sur la fonctionnalité, l'écran va... On va pouvoir avoir à peu près les mêmes fonctionnalités que peuvent avoir les produits, c'est-à-dire anxiolytiques, c'est-à-dire aussi des inhibiteurs. Vous savez que quelqu'un qui est timide, qui va prendre de l'alcool, va plus facilement parler à une autre personne. Les écrans, c'est à peu près la même chose. Si je n'ose pas dire les choses, ça va être plus facile de le dire via un écran. Ça peut être anesthésiante de la pensée. Je disais tout à l'heure qu'une des fonctions des drogues va être d'arrêter un cerveau qui surfonctionne.
- Speaker #1
J'arrête de ruminer.
- Speaker #2
J'arrête de ruminer.
- Speaker #1
J'endors quand je suis fatiguée. La force de regarder.
- Speaker #2
D'épuisement.
- Speaker #1
D'épuisement, oui.
- Speaker #2
J'ai vu avant-hier un jeune homme qui s'endort à 8h du mat parce qu'il reste toute la nuit sur son écran. D'ailleurs, il décrit le fait qu'il aime bien... vivre la nuit, parce que la nuit, au moins, il ne culpabilise pas de ne pas être dans des éléments de contrainte. Eh bien non, je ne culpabilise pas. Je n'ai pas à faire mes devoirs à ce moment-là. Je n'ai pas à répondre à telle ou telle injonction parentale, etc. Et par contre, la journée, là, hop, je me plonge dans mon sommeil, qui a aussi une visée à ce moment-là, alors réparatrice et de sommeil, mais aussi anesthésiante de la journée. Non, je ne peux pas faire mes contraintes parce que je dors. Donc... Donc oui, l'écran et ce qu'il véhicule, parce que ce n'est pas que l'écran, c'est surtout ce qui est véhiculé par l'écran, ont un pouvoir totalement addictif. Chez les jeunes filles, c'est plutôt les réseaux sociaux, avec toutes les conséquences que ça peut avoir. On parlait des inhibitions sur certains propos, mais ça peut être aussi la comparaison. Je me compare physiquement à telle jeune fille, donc ça va entraîner et générer. d'autres éléments comme de la désestime de soi, comme une difficulté à se dire mais je ne serai jamais comme elle. Pour la petite histoire, je vous dis peut-être une petite histoire aussi. J'étais en rentrant de vacances dans un avion et devant moi, il y avait une jeune fille qui devait avoir 18 ans. Elle a passé deux heures de son temps dans l'avion sur une photo d'elle en maillot de bain, à retoucher la photo. Deux heures. Elle retouchait point par point ses paupières, sa silhouette, etc. Cette photo qui va se retrouver à être postée sur un réseau social, les gens vont se dire Ah, magnifique, etc. sauf qu'il y a du fake aussi. Donc la comparaison, on ne peut pas se comparer en fait. Pareil, un jeune homme qui est bigorexique, donc addict au sport, qui passe son temps à regarder des vidéos sur TikTok et qui se compare au sportif qui peut voir, et mes estimes de lui, je n'y arrive jamais.
- Speaker #1
Et donc ça vient aussi alimenter justement l'addiction aux conduites hyperactives de sport.
- Speaker #2
Ça s'auto-alimente, oui. Et là encore, vous montez un seuil. Mais comme avec un produit, quand vous montez la dopamine, vous montez un seuil. Quand vous regardez quelqu'un qui vous semble supérieur à vous, vous montez d'un seuil. Donc, vous vous rabaissez.
- Speaker #1
Oui, finalement, c'est un trouble qui n'apparaît pas seul. Ça vient anesthésier l'anxiété ou apaiser l'hyperactivité. C'est une fonction presque d'automédication face à quelque chose qui est difficilement gérable.
- Speaker #2
Vous avez employé un très bon terme qui est celui d'automédication, que j'emploie très fréquemment avec mes patients. C'est une forme d'automédication. Pas chez tout le monde, et c'est pour ça aussi qu'on peut retrouver des comorbidités psychiatriques de manière plus fréquente chez les personnes addictes. Des troubles de l'humeur, type bipolarité, on peut retrouver des troubles hyperactifs avec le TADA, on peut retrouver des troubles anxio-dépressifs de manière plus fréquente, on peut retrouver ce qu'on appelle des TSA, des troubles du spectre autistique, de manière plus forte que dans la population générale, avec là encore une part génétique qui est non négligeable.
- Speaker #1
Tout à l'heure, je rebondis sur un chiffre que vous avez évoqué, notamment par rapport aux écrans, où 8 Français sur 10 se disent conscients de ne pas maîtriser leur usage des écrans. Je trouve que c'est hyper parlant comme chiffre et c'est quelque chose que j'entends beaucoup en consultation aussi de jeunes qui me disent je sais que je passe 5 heures sur mon téléphone, sur un réseau social, à scroller, sur TikTok, à regarder des vidéos Mais j'arrive pas à m'en empêcher, même si j'essaye de mettre mon téléphone dans une autre pièce.
- Speaker #2
j'arrive pas à m'en empêcher alors c'est là où on tombe sur une problématique qui est la présence des écrans dans tous les pans de notre vie et c'est vrai que si on fait le parallèle avec l'alcool c'est comme si on demandait à une personne dépendante à l'alcool de se balader avec une bouteille d'alcool sur elle là c'est un peu ça, c'est un peu si j'ai une tendance à la dépendance aux écrans vous voyez bien que la vie de tous les jours on peut pas se passer d'écran et c'est là où ça devient compliqué et c'est pour ça qu'il y a un Il y a un taux de population qui a l'impression d'avoir une addiction aux écrans, mais ce n'est pas vraiment de l'addiction, parce qu'il n'y a pas forcément des conséquences négatives au sens de l'isolement, au sens de modification d'un schéma de vie, etc. Les éléments qui sont les plus parlants, c'est une modification de comportement, un isolement. une modification des choses classiques de la vie, à savoir quelqu'un qui ne vient plus manger avec sa famille, qui arrête de faire une activité qu'il faisait auparavant, du sport, du théâtre, etc. qui inverse le cycle du sommeil, comme on parlait tout à l'heure, quelqu'un qui va... vivre la nuit et dormir le jour. Donc il faut quand même, dans l'addiction, qu'il y ait une modification assez significative.
- Speaker #1
Oui, d'autant plus dans nos sociétés hyper connectées. On travaille sur des écrans, on a des téléphones avec nous tout le temps, on fait les démarches.
- Speaker #2
Il y a une pauvreté entre la vie privée et la vie professionnelle. Dans les transports, tout le monde est sur son smartphone. Quand on regarde les voitures à l'arrêt au feu rouge, il y a une voiture sur trois où on voit le conducteur qui est en train de regarder son smartphone. Je vous passe des études sur les rapports sexuels et il y a 10% des gens qui vont regarder pendant un acte sexuel leur smartphone, aux toilettes, etc. Donc oui, on est dans une hyper connectivité qui fait monter là encore des seuils.
- Speaker #1
de dopamine chez à peu près tout le monde et là où ça sera plus embêtant c'est chez des gens qui sont déjà vulnérables parce qu'on arrive aussi sur des générations qui sont exposées à ça dès un très très jeune âge ce qu'on n'avait jamais eu auparavant et on ne sait pas sur les troubles attentionnels sur la réduction du
- Speaker #2
temps de sommeil on sait qu'on a perdu à peu près une heure de sommeil en 50 ans le temps passé à table a été divisé par 4 en un siècle donc vous voyez il y a tout l'enjeu va être de ne pas tomber et de ne pas surenchérir sur cette connectivité qui est un peu imposée aussi par la société.
- Speaker #1
Et justement, par rapport à cette sensation de perte de maîtrise sur ces conduites, ces comportements-là, est-ce qu'il y a des choses qu'on peut conseiller ou qui sont possibles à mettre en place pour peut-être être un peu plus dans la prévention ou être un peu plus conscient de nos comportements ?
- Speaker #2
Jacques, il y a plusieurs aspects. Ça vient rarement de la personne dans un premier temps. Donc un, être à l'écoute de ce que vont vous dire les proches. Deuxièmement, il peut y avoir, surtout sur les smartphones, il y a des applis qui vous permettent de comptabiliser le temps passé et même le temps passé sur différents types de médias. Troisième élément, ce qui est déjà fait pour le tabac et pour l'alcool, peut-être... et le prendre sur le mode un peu ludique, il y a le dry January ou le mois sans tabac, se dire tiens je m'impose, alors je ne vais pas dire un mois sans smartphone, parce que là vous allez vous arracher les cheveux, mais vous vous dites tiens je m'impose un week-end sans smartphone par exemple. Et je vois quelles sont les conséquences. Je vois les premières conséquences, ça va être un sentiment de vide, un sentiment d'anxiété même, parfois de réaction irritable, parce que c'est du manque. Est-ce que j'arrive à réouvrir le champ de mes activités ou pas ? Et c'est là où on peut voir s'il y a une problématique. Tourner en rond, le sentiment d'ennui, c'est un des mots qu'on entend le plus fréquemment en addicto et un des éléments qui entraînent la rechute le plus fréquent, c'est je m'ennuie L'ennui est un sentiment naturel qui doit permettre, qui doit être un moteur à aller faire quelque chose. Or, chez les personnes addictes, l'ennui est quelque chose d'insupportable, parce qu'ils sont aussi dans une forme d'immédiateté, ce que permettent les écrans. On zappe.
- Speaker #1
Ce qui rend plus difficile de pouvoir finalement avoir la récompense différée.
- Speaker #2
Exactement.
- Speaker #1
De se dire, alors je vais investir en une activité ou quelque chose de nouveau, et je sais que ça va m'apporter, mais sur le long terme. Oui,
- Speaker #2
ça crée de la frustration. Mais la frustration, elle est nécessaire. Donc, un des moyens de voir si on peut se passer d'un écran, c'est aussi de savoir comment on peut gérer sa propre frustration.
- Speaker #1
Et est-ce que vous, vous avez pu observer justement une évolution des types de conduite ou des addictives dans votre clinique ?
- Speaker #2
Anciennement, il y avait les personnes dépendantes à l'alcool, qu'on appelait les alcooliques, les consommateurs de cannabis. Maintenant, on est assez frappé de la... quantité de produits différents. Il n'y a quasiment plus personne qui n'est dépendant que à l'alcool. C'est souvent alcool, cannabis. Et on retrouve parfois des jeux, des jeux de grattage. On retrouve parfois le porno. Moi, je dirais que ce qui est frappant, c'est la multiplicité des supports addictifs.
- Speaker #1
Qu'est-ce qu'on pourrait dire ? Sans tout à fait être déjà dans des addictions installées, mais qu'est-ce qu'on pourrait dire aux jeunes qui utilisent certains supports tels que les écrans ou le cannabis ou l'alcool comme support de coping ou de forme d'automédication, qui ont l'impression de commencer à perdre un peu le contrôle de ça, de succomber à certains comportements ou de se sentir presque culpabilisé par rapport à ça ?
- Speaker #2
Déjà, ne pas rester seul. Ça, c'est primordial. De sortir d'une conduite addictive seul, c'est quasiment impossible. J'en parle, j'en parle autour de moi, j'en parle à mes proches, j'en parle à mon médecin traitant, je vais peut-être consulter une psychologue, un addictologue, etc. Donc, c'est la première chose. Deuxième élément, le soignant, un des buts de soignant, c'est de trouver la fonctionnalité. Donc, qu'est-ce que la personne vient rechercher dans cette conduite addictive et pouvoir y répondre autrement ?
- Speaker #1
Qu'est-ce qu'on pourrait mettre en place ?
- Speaker #2
soit chimiquement avec des médicaments, soit comportementalement, soit les deux. Quelqu'un qui a des troubles du sommeil, qui va fumer un joint pour réussir à trouver et à s'endormir plus facilement, si on ne règle pas cette problématique d'endormissement autrement, finalement il y reviendra. On ne peut pas demander à une personne de se passer du côté positif, on doit y répondre autrement. Le problème, c'est que généralement, c'est moins efficace, en tout cas dans un premier temps. Donc ça, il faut l'expliquer. Ensuite, c'est quelles sont les conséquences actuelles de cette conduite addictive ? Est-ce que ça vous a coupé de votre femme, de vos enfants, de votre activité, etc. ? Et donc, c'est comment je vais aussi récupérer des activités. Ça, ça va demander un effort. Ça va dans un premier temps aussi sembler un peu plus fade, parce qu'on va abaisser un peu, réabaisser un peu le seuil de libération dopaminergique dans le système de la récompense, mais on va essayer de multiplier ces éléments-là. L'autre élément aussi, c'est que la plupart des personnes addictes ont une hypersensibilité et ont une difficulté à gérer leurs émotions. Donc ça aussi, c'est comment réapprendre à gérer ou apprendre tout simplement à gérer les émotions.
- Speaker #1
Et augmenter ce seuil de tolérance à un certain inconfort ou à une certaine intensité émotionnelle.
- Speaker #2
Et comment apprendre justement à se retirer et à faire redescendre les tensions générées par cette hyper réceptivité. Mais il y a plein d'éléments comportementaux comme le yoga, la relaxation, la sofro, etc. qui ont tout à peu près comme but la mise à distance des émotions. Donc redescendre un petit peu. Il y a très peu de personnes qui arrivent à sortir d'une conduite addictive en une seule fois. Un, il faut comprendre ce qui se passe. Deux, il faut accepter le fait qu'il y a une possibilité de rechute. Et trois, c'est comment je réouvre et je reprends plaisir aussi avec des choses plus simples. Comment petit à petit venir changer son quotidien ? Sur un écran, ça peut être par exemple ne pas venir à table avec, ne pas aller se coucher au moment du coucher avec, surtout pour les ados. Il y a des éléments comme ça qu'on peut... ce que j'appelle la boîte à outils, il y a différents outils qu'on peut donner aux patients qui sont assez simples. Faire des plannings par exemple, je fais un planning, je m'autorise, je fais mes devoirs, si on parle d'étudiants, je fais mes devoirs de telle heure à telle heure, je m'autorise une pause de 20 minutes, je ne culpabilise pas, ça me permet aussi de redescendre et je reprends après. Donc c'est réapprendre aussi un rythme, ne pas être pris dans un flot et un flux de connexion qui fait que vous perdez
- Speaker #0
Dans cet épisode sur les addictions, vous venez d'entendre Samantha Daboville, psychologue clinicienne au relais social de la Cité Internationale, et le docteur Philippe De Azevedo, médecin généraliste et addictologue. Et si on en parlait autour d'une tasse de thé, un podcast produit par la Cité internationale universitaire de Paris et Friction, avec le soutien de la Fondation Ramses Santé.
- Speaker #2
Retrouvez tous les podcasts de la Cité internationale universitaire de Paris sur notre site ciup.fr