Speaker #1Aujourd'hui, je suis une femme qui a appris à se redécouvrir. Pendant longtemps, j'étais beaucoup dans l'action. J'avançais, j'encaissais énormément, je prenais surtout soin des autres, et finalement, je ne savais pas réellement prendre soin de moi. même si d'apparence, je prenais soin de moi. Toutes ces épreuves m'ont amenée à me rencontrer vraiment, à écouter mon corps, à écouter mes émotions, à respecter davantage mes limites, mais aussi à retrouver des parties de moi que j'avais mises de côté, notamment ma féminité, ma créativité, mes envies, et surtout, mes projets. Bien évidemment, ma foi, aujourd'hui, occupe une place centrale dans ma vie, dans la femme que je suis devenue. et que je suis encore en train de devenir. Et aujourd'hui, j'ai aussi cette envie très forte de transmettre aux femmes ce que mon parcours m'a appris, notamment l'importance de s'écouter et de ne pas attendre que notre corps hurle pour commencer à l'entendre. Le cancer fait partie de mon histoire, comme toutes les autres épreuves que j'ai traversées. Mais bien évidemment, il ne me définit pas dans qui je suis. Et je suis encore en train d'apprendre, d'évoluer. de me reconstruire, mais je crois qu'aujourd'hui, je peux simplement dire que je me connais beaucoup mieux et que je me choisis, enfin. Alors, j'ai choisi ce métier à l'origine pour ma maman. Donc, pour la petite histoire, nous sommes cinq filles et elle avait toujours rêvé que l'une de ses filles devienne infirmière. Donc, quand j'étais plus jeune, j'étais souvent là à lui apporter ses médicaments et il y a eu toutes ses visites à l'hôpital. J'ai vu des soignantes, des soignants, prendre soin d'elle dans des moments où, eh bien nous, on ne pouvait plus forcément faire grand-chose. Et lorsqu'elle nous a quittés, ce rêve qu'elle avait est finalement devenu aussi le mien. Et je crois qu'au fond de moi, j'avais ce besoin de continuer à prendre soin, de prendre soin en fait des mamans des autres, comme d'autres avaient pris soin de la mienne lorsqu'elle était à l'hôpital. Et c'est comme ça que je suis devenue infirmière. Et avec le recul, je trouve ça très symbolique parce que ce métier est intimement lié à ma maman. Et quelque part, à travers le soin, il y a toujours eu un petit bout d'aile avec moi. Pendant longtemps, j'ai su prendre soin des autres. Mais lorsqu'il s'agissait de prendre soin de moi, c'était complètement différent. J'étais même assez dure envers moi-même, alors que j'étais très douce et très bienveillante envers les autres et encore plus envers mes patients. C'est assez paradoxal quand j'y pense. aujourd'hui parce qu'en tant qu'infirmière, mon métier c'est justement d'écouter, d'observer, de prendre au sérieux une douleur et de rassurer. Mais cette douceur que j'étais capable d'offrir aux autres, je ne savais pas forcément me l'accorder à moi-même. J'avais appris plutôt à encaisser, à continuer, à dépasser, surpasser mes limites et à faire passer beaucoup de choses avant mes propres besoins. Et pendant longtemps, j'ai associé ça à de la force. Je pensais qu'être forte, c'était continuer malgré tout. éviter de se plaindre et surtout ne jamais montrer ce qui faisait mal. Alors qu'aujourd'hui, ma vision a complètement changé. J'ai compris que je méritais autant de douceur et de bienveillance que j'en donnais aux autres. Et finalement, je crois que l'une des personnes dont j'ai dû apprendre à prendre soin dans ma vie, c'est moi. Pour moi, perdre sa mère à 15 ans, c'est l'épreuve la plus difficile que j'ai eu à surmonter jusqu'à aujourd'hui. Malgré tout ce que j'ai pu traverser par la suite, les opérations, la maladie, le cancer, perdre ma mère pour moi a été vraiment l'épreuve la plus douloureuse de ma vie. J'avais 15 ans, c'était la veille de la grande fête de l'Erythée, et je me souviens très très bien de cette journée, parce que j'avais passé toute la journée avec elle. J'étais malade, j'avais une gastro, et on avait... quasiment tous attrapés la gastro à la maison, sauf elle. On était tellement heureux qu'elle soit là avec nous, à la sortie de l'hôpital après avoir fait un coma. Sa présence à la maison, cette grande fête, c'était vraiment un cadeau du ciel. Et ce jour-là, elle me faisait aussi beaucoup de rappels. Elle me disait des choses comme quand je ne serai plus là. Comme si elle savait qu'elle allait bientôt partir. et vers 19h30, 20h, elle est allée s'allonger dans son lit et elle m'a dit qu'elle ne pourrait pas venir avec moi le lendemain à la prière de la fête de l'héritage. Et je lui ai répondu que je trouvais ça étrange parce que d'habitude on y allait ensemble. Et ensuite elle m'a demandé d'aller chercher le téléphone pour appeler la famille de mon père au Maroc et savoir s'ils avaient bien reçu l'argent pour la fête. Je suis donc descendue, j'ai été chercher le téléphone. Et lorsque je suis remontée, j'étais loin d'imaginer que j'allais découvrir le corps de ma mère sans vie. Retrouver ma mère dans son lit à seulement 15 ans m'a plongée dans un état de choc total. C'était la première fois de ma vie que je voyais une personne décédée. Et cette personne, c'était ma mère. Je ne savais pas quoi dire. Je n'avais pas quoi faire. Je crois que mon cerveau n'arrivait tout simplement plus à comprendre ce qui était en train de se passer. Je me souviens avoir voulu appeler à l'aide, mais aucun son ne sortait. Clairement, j'ai perdu ma voix. Ma gorge était complètement nouée. J'avais envie de hurler, appeler quelqu'un, mais je n'y arrivais pas en fait. À 15 ans, je me suis retrouvée face à quelque chose que je n'avais jamais imaginé devoir vivre encore moins de cette manière. Et je pense que c'est vraiment là que j'ai découvert ce que c'était la sidération. Être là, voir ce qui se passe devant soi, mais être incapable de parler, de réagir, ou même de comprendre réellement ce qui était en train de se passer en fait. J'étais sous le choc, complètement sidérée par ce qui venait de se passer. Et malheureusement, j'étais très consciente que ma mère venait de nous quitter. Quand je dis que je ne voulais pas entendre qu'elle était partie, ce n'est pas parce que je pensais qu'elle allait se réveiller ou parce que j'étais dans le déni. Je savais en fait, c'était plutôt que je ne voulais pas entendre ces mots parce que les entendre rendait cette réalité encore plus brutale. Et à 15 ans, je comprenais parfaitement ce que cela signifiait en fait. que ma mère ne serait plus là et ma vie venait de basculer en quelques minutes. Donc non, je ne parlerai pas de déni. Je parlerai surtout d'un immense choc et d'une douleur qu'à cet âge-là, je ne savais absolument pas comment l'accueillir. Après la disparition de ma mère, je n'ai pas été accompagnée psychologiquement. À cette époque-là, dans notre culture et notre entourage, aller voir un psychologue, c'était presque... réservé aux « fous » , c'est vraiment comme ça que c'était perçu. On ne parlait pas de traumatisme ou de deuil accompagné, ou de santé mentale, comme on peut en parler aujourd'hui. On devait accepter, c'était comme ça. Ma mère était partie, c'était une épreuve de la vie et il fallait continuer à avancer. Alors à 15 ans, je n'ai pas vraiment appris à accueillir ce que je ressentais. J'ai surtout appris à vivre avec, à enfouir beaucoup et à continuer. Et je pense que c'est aussi à partir de là que j'ai commencé à devenir très forte pour encaisser. Pendant longtemps, j'ai cru que ne pas montrer ses émotions, ne pas s'effondrer et continuer malgré tout, c'était être forte. Ce n'est que beaucoup plus tard. Pour ne pas dire qu'il y a peu de temps que j'ai compris qu'on pouvait accepter une épreuve tout en ayant besoin de parler, de pleurer, d'exprimer ce qu'elle avait laissé en nous. Ce qui m'a le plus manqué, c'est sa présence au quotidien. Je crois que le moment où j'ai réellement pris conscience du vide qu'elle avait laissé, c'est comme nous sommes rentrés du Maroc après son décès, donc après l'enterrement. Pendant plusieurs jours, la maison était pleine. Il y avait du monde autour de nous, la famille, les proches. Donc on était constamment entourés. Et petit à petit, tout le monde est reparti. Et mon père était resté quelques jours de plus au Maroc. Les plus grandes, mes frères et sœurs, étaient retournées chez eux, notamment en région parisienne et dans le sud de la France. Et là, d'un seul coup, plus personne. Je me suis retrouvée dans cette maison, en fait, sans elle. Et je me souviens de détails qui peuvent paraître insignifiants, mais qui m'ont profondément marquée. Son peignoir qui était encore accroché, ses pantoufles qui étaient toujours là. Tout était encore à sa place. Ses affaires étaient là, la maison était là, mais elle, elle n'était plus là. Et je crois que c'est ça qui a été le plus difficile pour moi, en fait. De devoir apprivoiser son absence dans tous ces petits moments du quotidien. Parce qu'on ne perd pas seulement une maman le jour où elle part, on prend conscience de son absence encore et encore, dans toutes ces petites choses où elle devrait être là, et où elle ne l'est plus. Il faut savoir que mes problèmes d'oreille n'ont pas commencé à 16 ans. J'avais déjà eu des soucis vers 12-13 ans, et j'avais même dû être opérée. Mais à 16 ans, on m'a diagnostiqué un cholestéatome, qui est une tumeur bénigne à la base de l'oreille moyenne. mais qui dans mon cas avait énormément évolué et elle était devenue très destructrice. Et quand je repense à cette période, je crois que j'étais complètement déconnectée de mon corps. On pourrait me demander mais comment tu as pu laisser les choses aller jusque là ? La vérité c'est que je venais de perdre ma maman il y a quelques mois. J'étais tellement occupée à vivre cette tristesse, cette séparation. que ce qui se passait dans mon propre corps passait presque au second plan. Pourtant les signes étaient là. Le matin lorsque je me réveillais, ma tête d'oreiller était remplie de pus tellement mon oreille coulait. J'avais également des vertiges extrêmement importants, au point de perdre l'équilibre. Le matin, je ne pouvais même pas me lever normalement de mon lit. Je devais d'abord rester assise, je me souviens, pendant... 15 minutes avant de pouvoir me mettre debout, et malgré tout ça, je continuais. Et c'est finalement mon père qui m'a supplié de retourner voir l'ORL qui me suivait déjà. Et c'est à partir de cette consultation que les choses vont réellement s'accélérer. Quand je suis arrivée chez lui et qu'il a vu l'état de mon oreille, il m'a dit que clairement, il ne pouvait rien faire pour moi à son niveau. Il a contacté le CHR de Lille. qui se trouve à peu près une heure de chez moi, de chez mes parents, pour être prise en charge par un professeur. Donc tout est allé extrêmement vite. J'y suis allée le jour même et lorsque le professeur m'a examinée, il m'a annoncé qu'il fallait opérer. Et à ce moment-là, à 16 ans, je venais perdre ma mère il y a quelques mois et j'étais déjà complètement bouleversée par tout ce que je vivais. Alors ma première réaction était de refuser. Je ne voulais absolument pas être opérée. Et là il me regarde et il m'a dit une phrase que jamais, jamais, jamais j'ai oubliée. Si je ne vous opère pas, vous allez en mourir. Et je crois que c'est à cet instant que j'ai réellement compris la gravité de la situation. Ce que je pensais pouvoir encore repousser ou supporter. était devenue une urgence vitale. Et à seulement 16 ans, après avoir perdu ma maman, je me retrouvais à nouveau confrontée à quelque chose de très lourd. On me disait que ma propre vie était en danger et ça a été une véritable claque. Vivre autant d'interventions si jeune avec le recul, je pense que je les ai surtout traversées en étant complètement déconnectée de ce que je vivais. Bien sûr, je me souviens que j'avais peur, et je me souviens de cette peur avant les interventions. Et heureusement, je n'étais pas seule. Mon père était présent et l'une de mes sœurs était également présente. Mais j'étais encore dans cette façon de fonctionner que j'avais développée après la perte de ma maman. C'était j'encaissais ce qui arrivait et j'avançais malgré tout. Et tout s'enchaînait tellement vite. Et après l'intervention, j'ai appris que j'avais complètement perdu l'audition de mon oreille gauche. après avoir perdu ma... Ma mère, quelques mois avant, je devais maintenant accepter cette nouvelle perte. Une perte complètement différente, évidemment, mais qui allait, elle aussi, changer une partie de ma vie. Et je crois qu'à cette époque, je n'avais pas les outils pour accueillir tout ça, en fait. Alors, encore une fois, j'ai encaissé. C'est des années plus tard, devenues adultes, lorsque j'ai décidé. d'entamer une thérapie et de travailler réellement sur moi que j'ai commencé à revisiter tout ce que j'avais traversé. Et là forcément ce parallèle m'a profondément interpellée. À 15 ans je perds brutalement ma mère et il y a cette réalité que je ne voulais pas entendre, même si j'étais parfaitement consciente qu'elle était partie. Et voilà, il y a 16 ans je perds complètement l'audition de mon oreille gauche. Aujourd'hui, avec tout le travail que j'ai fait sur moi et avec le recul que j'ai sur mon histoire, oui, pour moi, ce lien symbolique est très clair. Je le vois comme si mon corps avait exprimé quelque chose que, émotionnellement, je n'avais pas encore les capacités d'exprimer à 15 ans ou même à 16 ans. J'ai pris la décision d'avoir un implant assez récemment, en 2023 exactement, en juin 2023. Après toutes ces années à vivre avec la perte complète de l'audition de mon oreille gauche, j'ai finalement décidé de franchir le pas. Et ce qui est assez symbolique pour moi, c'est que j'ai été opérée de nouveau à Lille par le même professeur qui m'avait prise en charge lorsque j'avais 16 ans. L'intervention s'est très bien passée. Mais le moment qui m'a vraiment marquée, c'est lorsque j'ai pu entendre grâce à cet implant. J'ai pleuré. C'était tellement étrange d'entendre aussi bien, après toutes ces années. Il fallait que mon cerveau se réhabitue à toutes ces informations, à tous ces sons que je n'avais plus l'habitude de percevoir de cette manière. Et émotionnellement, forcément, ça représentait énormément pour moi. À 16 ans, j'avais appris que j'avais perdu l'audition. Et des années plus tard, en 2023, je... J'ai la possibilité d'entendre à nouveau et c'est très particulier à vivre, mais surtout très émouvant. Et je suis très très reconnaissante. Pouvoir entendre à nouveau grâce à cet implant représente pour moi un vrai confort, clairement. Mais ce qui est assez particulier, c'est qu'après avoir passé autant d'années sans entendre de l'oreille gauche, mon cerveau, forcément, il s'est habitué à fonctionner comme ça. Lorsque je mets mon implant, j'entends énormément de choses, parfois même trop. Il m'arrive d'avoir l'impression d'avoir un haut-parleur directement dans la tête et c'est assez paradoxal parce que j'ai attendu des années pour pouvoir entendre à nouveau. Et aujourd'hui, il y a aussi des moments où clairement, j'apprécie de l'enlever et de retrouver un peu ce silence auquel je me suis habituée. Donc oui, c'est une vraie chance et un confort immense. Mais ça reste aussi une adaptation. Retrouver l'audition après autant d'années, ce n'est pas simplement remettre du son. Il faut aussi réapprendre à vivre avec tous ces sons.