Speaker #1Salut, je m'appelle Renée Grosard, je suis journaliste spécialisée en questions de parentalité. Et aujourd'hui, je vais vous lire un texte qui est un extrait d'extrait, puisque c'est un extrait d'un texte que j'ai écrit pour un recueil sur la maternité. Alors, ce recueil s'appelle « Mère sans filtre, 8 récits intimes de déclics féministes pour libérer la parole sur la maternité » . Il est publié chez Solar en 2021. Et en gros, c'est un texte qu'on m'a demandé d'écrire. C'est Camille Abbé qui m'a demandé de l'écrire. Et en fait, ce qu'elle voulait, c'est qu'on raconte des déclics féministes qu'on avait eus en devenant mère. Alors moi, c'était un peu particulier pour moi d'écrire ce texte parce que je suis féministe depuis très longtemps maintenant, à mon vieil âge de 42 ans. Je suis devenue féministe à la fac, à cette vieille époque. C'était dans les années 2000. C'était dans les années 2000. stippe pas encore stylée, on va dire. C'était une époque où on disait beaucoup « Ah bon, comme les chiennes de garde ? » Ils étaient pénibles. Voilà. Et il se trouve que, du coup, ça fait longtemps que je lis des textes féministes, mais quand même, ma maternité m'a donné accès à un déclic féministe qui est que j'ai réalisé que je n'avais plus envie d'être complètement dans un grand don de moi-même. C'est pour ça que j'ai écrit un texte qui s'appelle « Donner Merci. Donnez, donnez, donnez-moi. Si vous avez la ref, c'est un hommage à un grand philosophe du XXe siècle qui s'appelle Enrico Macias. Voilà, celles qui savent, savent. Donc je lis ce texte. J'ai 17 ans et c'est le premier anniversaire surprise que j'organise. Celui de ma mère. J'ai cuisiné pendant des jours dans la petite cuisine de mes parents en prétextant, si je me souviens bien, m'investir corps et âme dans l'anniversaire de mariage de mes beaux-parents. Le jour J, celui de la surprise. Ma mère débarque finalement dans son salon pour y trouver une quinzaine de ses amis, réunis pour la célébrer. Elle, rien qu'elle, reine du jour. Elle entre dans le salon et elle pleure. Je suis ravie. Car oui, c'est la récompense louche qu'on attend quand on organise des anniversaires surprises. Que les gens pleurent à chaudes larmes, en public, du cadeau d'amour qu'on vient de leur faire, de cette déclaration inopinée. On attend qu'ils pleurent parce qu'on associe ça à leurs grandes émotions, bien sûr. Mais aussi parce que ça veut dire qu'on a bien bossé. Ils sont surpris et heureux. C'est d'ailleurs à se demander qui est au centre d'un anniversaire surprise. La personne qu'on célèbre ou celle qui l'organise ? On y reviendra plus tard. J'ai 17 ans et cet anniversaire surprise, celui de ma mère, est le premier d'une longue série qui va me transformer en serial organisatrice d'anniversaire surprise. Dans mon palmarès, il y a peut-être tout en haut le non-anniversaire de mon ex-mari. Julien, le père de mon fils. On était ensemble depuis peu de temps, j'étais folle amoureuse et j'avais très envie de lui faire plaisir. Voilà comment j'ai eu l'idée de lui organiser un non-anniversaire. Deux mois avant la date réelle de son anniversaire, j'ai invité ses amis à le fêter chez moi, dans ma coloc. Il est arrivé et n'a absolument rien compris à ce qui se passait. J'étais ravie de mon petit effet. C'était très drôle et on a beaucoup ri dans cette fête absurde dont le message principal était somme toute de dire à Julien qu'il méritait d'être fêté allègrement, en dehors des dates précises qui le concernaient, mais aussi plus profondément, que je l'aimais chaque jour de l'année intensément. En bas du palmarès, on trouve des choses plus simples, comme un pique-nique aux chandelles organisé sur le zinc d'un toit de Paris, un petit pastille et du sublime sur Tati, le roi des magasins de chips, où, jusqu'en 2020, on trouvait tout au plus bas prix. Croyez-moi ou pas, c'était une vue magnifique. L'enseigne rose brillait dans la nuit. Voilà donc pour les anniversaires surprises. Mais si je réfléchis et que je remonte plus loin encore, petite, j'ai souvent organisé des repas de restaurant à la maison. Je collais un « menu » sur la porte de la cuisine, posais une serviette bien pliée sur mon bras, avant de m'adresser à mes parents avec des airs de majordome pour les inviter à prendre place au petit restaurant. En vrai, c'était la table de notre salon familial, sortie d'une nappe blanche et dressée de petites assiettes placées dans des grandes. Je ne sais plus très bien ce que je leur servais à manger. Des petits pois, des chips, des cacahuètes. Ce qui est sûr, il y avait clairement une dissonance entre le contenu modeste des plats et le cérémonial chichiteux que je mettais en place. Le point commun entre tous ces événements ? Prendre soin des autres. Essayer de leur faire plaisir, dans des moments extravagants comme au quotidien. Tu peux m'appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, ok ? Je t'ai acheté des trucs d'apéro au Wasabi, au supermarché, tes préférés. J'ai trouvé le cadeau parfait pour maman. La vérité, c'est que j'en avais besoin. Tant et si bien que ça dépassait même largement le cadre de mes proches. Le soin des inconnus, ce fut les restos du cœur. J'avais 23 ans. Ça a duré 6 mois seulement. J'ai arrêté un soir en rentrant complètement lessivée et en pleurant chez moi. Quand je me suis mise à faire des soirées électro... J'étais celle qui pouvait écouter pendant des heures des gens que je ne connaissais pas me raconter leur vie chaotique. J'étais aussi celle qui pouvait tenir les cheveux d'inconnus en train de vomir toutes leurs tripes. Celle qui s'arrêtait à côté des corps échoués au sol d'avoir forcé sur un ou plusieurs produits. Mes amis faisaient pourtant attention aux autres, mais savaient se préserver aussi. Par cette dévotion et ces soins permanents, je n'étais pas non plus très originale. Une femme parmi tant d'autres. Une servitrice parmi tant d'autres. tout à fait inscrite dans les déterminismes du genre auxquels j'ai été assignée à ma naissance. Dans un article très complet et intéressant, ma brillante ex-collègue Alice Marwani décortiquait en 2017 cette aptitude typiquement féminine à prendre soin d'autrui. « Les femmes sont poussées à se soucier des autres et à leur donner de l'amour. C'est joli, dit comme ça, pouvait-on lire dans le chapeau avant d'apprendre ensuite que… » C'est la sociologue américaine du travail, Arlie Russell-Hurchield, qui a conceptualisé le travail émotionnel, emotional work. Dans son œuvre pionnière, le prix des sentiments, publié en 1983, est traduite en France seulement en 2017. Selon la chercheuse, la moitié des femmes travaillent dans des métiers où la part du travail émotionnel est importante, surtout des professions de service. La coiffeuse, la vendeuse ou la caissière doivent user de celles-contrôles ou de services contre un tiers de la population générale. En tant que journaliste, qui traite d'intimité, je ne sors pas trop des clous. Je ne sais pas ce qu'imaginent les gens de mon travail, mais la plupart du temps, en interview, je suis plus proche d'une psy, attention, écoute, observation, analyse, et souvent bien, malgré moi, grosse empathie, que de David Pujadas. Mais la charge émotionnelle des femmes ne se retrouve pas juste dans leur travail. Elle est justement partout au quotidien, rappelle encore Alice Maroni. Ce travail émotionnel, emotional labor, demandé aux femmes, est aussi exigeant dans les sphères professionnelles et privées. Cette charge fait partie de la double journée de la femme occidentale moderne, écrivait en 2005 la sociologue américaine Rebecca Erickson. Tout cela se loge dans des petits endroits qu'on oublie souvent de regarder. Exemple, dans tous mes couples, j'ai été celle qui donnait des idées de cadeaux à mes mecs pour leurs propres proches. Comme si j'avais développé un muscle spécial, celui du cadeau d'anniversaire parfaitement trouvé. Et à la fin de l'article, à liste de listées une vingtaine d'exemples de charges émotionnelles. Allez voir, c'était assez hallucinant cette liste si familière. Je me suis pour ma part aussi bien retrouvée dans s'inquiéter du bon niveau de communication dans son couple que dans prendre en charge de façon générale des personnes vulnérables de son entourage. 75% des aidants familiaux sont des femmes lorsqu'il y a une perte d'autonomie importante et deux tiers de façon générale. Ou encore, je me suis reconnue dans parler aux enfants quand ils vont mal ou qu'on les sent mal pour détecter d'éventuels problèmes. En passant par le classico, pousser son partenaire à aller voir un psy quand il se sent mal, car il n'ira pas de lui-même, mais préférera s'enfoncer dans la mauvaise humeur. Voilà comment nous sommes éduqués, nous les femmes, nous le charme, à prendre grand soin des autres. Et les hommes pendant ce temps-là ? Ils chantent avec Enrico Macias, chef de file de ces hommes extraordinaires, ces mendiants de l'amour, qui disent « on a besoin de tendresse chaque jour » . Mais encore ? Il n'y a pas de honte à être un mendiant de l'amour. Moi, je chante sous vos fenêtres chaque jour. Donnez, donnez-moi. Donnez, donnez. Je ne la connais pas très bien. En fait, elle est dure, cette chanson. Donnez, donnez-en. Donnez, donnez-en. Elle est hyper dure. On ne peut pas lui enlever ça à Enrico. Il sait chanter. Dieu vous le rendra. Donnez-moi de la tendresse. Surtout, pas d'argent. Gardez toutes vos richesses. Ce qu'à maintenant. Le bonheur n'est plus à vendre, le soleil roi, asseyez-vous à ma table, écoute. Écoutez-moi donner, Je ne sais plus la chanter. Et Manon Garcia, toujours sous l'égide de Simone de Beauvoir, de souligner combien le don de soi est ambivalent. Je la cite. Quand l'homme ne semble pas suffisamment reconnaissant du sacrifice qu'elle estime avoir fait pour lui, sa générosité se convertit aussitôt en exigence. C'est là l'impasse inévitable. Elle met sa joie à le servir. Mais il faut qu'il reconnaisse ce service avec gratitude. Le don devient exigence selon l'ordinaire dialectique du dévouement. En se faisant esclave, la femme prend une forme de pouvoir sur l'homme. Elle estime que son sacrifice donne à l'homme des devoirs. Par amour, elle se fait esclave et l'enchaîne. Donner, c'est un pouvoir et une liberté aussi. La soumission apparaît donc dans toute son ambiguïté. Elle est la seule stratégie apparemment disponible à la femme pour devenir souveraine et pour acquérir une forme de maîtrise de soi et du monde qui a à voir avec l'autonomie. Est-il donc étonnant que nous soyons si nombreuses à nous complaire dans la générosité ? Bon, mais est-on chiard dans tout ça ? Me direz-vous à juste titre, car oui, c'est un livre sur la maternité que vous lisez. Si je vous raconte tout ça, c'est précisément qu'après la naissance de mon fils, il s'est passé un truc. Plus rien de semblable, anniversaire surprise et tutti quanti, n'est arrivé. J'ai organisé des petits trucs pour des amis ou des amoureux, mais plus rien de la même envergure. Plus rien qui ne sollicite autant ma créativité ou mon énergie. Je n'ai pu jamais passer autant de temps en cuisine pour conjuguer un fraisier avec une tarte au citron, des macarons avec des panna cotta et des mini mousses au chocolat au nom d'une surprise pour une personne proche. Comment faire plus ? L'arrivée d'Ulysse a dévoré mes journées. Je suis passée de mes générosités amoureuses et amicales à la dévotion la plus connue du monde, celle d'une mère. Ce fut même, je peux le dire, l'une des plus grandes surprises de ma maternité. Un des trucs que personne ne m'avait dit explicitement. Un enfant, quand il arrive, crée un choc de liberté. Dans un bus qui nous ramenait du festival de journalisme de couture à notre hôtel, je me suis retrouvée assise à côté de Gaël Fay, le chanteur et poète. Nous avons parlé de nos parentalités respectives. Et il a eu cette expression que j'ai trouvée très jolie, au sujet des années où ses filles étaient petites. Les années pleines. Dans le contexte, ça donnait. J'appelle ça les années pleines. Le week-end, tu dormais le matin, parfois tu pouvais même t'ennuyer, et d'un coup, plus rien de tout ça n'est possible. Tout est plein. Ta vie est pleine de l'enfant. Ton rapport au temps change. Les journées que tu pouvais distendre se rationalisent subitement avec l'arrivée d'un enfant. Il a raison. Enfin raison. Ce fut mon ressenti aussi, en tout cas. D'un coup, la vie transformée en machine à laver ininterrompue de body, en montagne de couches à changer, en allaitement qui immobilise la mère, comme pétrifié en statut grec qui donne le sein, les biberons à préparer et les berceuses à chanter en boucle. Et puis le bain, un temps où, bien sûr, il est impossible de s'absenter. Et ce, même quand l'enfant grandit, si l'on n'est pas favorable à ce qu'il se noie, et en général, bizarrement, vu que cette personne est notre trésor, mais aussi la prunelle de nos yeux, Cette option du lâcher prise sur la noyade n'est pas tellement envisagée. Quand les enfants grandissent après les années nourrissons, viennent celles où l'appartement est le lieu de toutes les explorations pour la descendance qui se prend désormais pour un Indiana Jones, enfermé dans un 65 mètres carrés mais bien déterminé à vivre dangereusement. Côté parents, l'enjeu est de ne pas quitter Indiana Jones des yeux, ni lui, ni la mystérieuse porte du four qui brûle. ou encore les très intéressants bras de casserole d'eau bouillante maudite sur le feu. C'est une vigilance permanente que de devoir surveiller Indiana Jones en exploration dans son T3. Ajoutons peut-être que l'appartement de l'aventurier à quatre pattes est par ailleurs le cauchemar de toute personne appréciant l'ordre et la propreté. La vie devient pleine de hasards étonnants pour les pieds nus de jeunes parents. Quand on est chanceux, on marche sur une vieille patte molle. Quand la fortune nous fait défaut, c'est un petit morceau de l'ego bien pointu qui s'offre à notre cher. plantaire. Il y a ça, et puis les choses qu'on répète dix fois par jour, tous les jours. Tiens la chasse, mon chat. Lave-toi les mains. Il est temps de prendre sa douche, mon chéri. Même les rituels agréables puissent dans nos réserves d'énergie. Les histoires à lire alors qu'on est exténué, les questions folles de poésie. Maman, tu crois que les moineaux, ils parlent la langue des mésanges ? Mais qui demandent de réfléchir fissa, ou de se renseigner rapidement, et aussi de rassembler des mots simples et intelligents à la fois. La géniale sage-femme Anna Roy dit qu'un enfant qui apparaît, ce n'est rien de moins que 8 heures supplémentaires de labeur dans la journée d'une femme. 3 heures de temps domestique, 3 heures de temps parental, 2 heures de temps à penser. C'est dur d'imaginer cette invasion, ce temps subitement plein quand on n'a pas d'enfant. Mais très concrètement, tout cela se traduit en chiffres. Dans le ménage, la fée, la sorcière et l'homme nouveau, la sociologue Christine Castelin-Meunier donne des chiffres sur ce qui devient les loisirs des parents après une naissance. 28% des hommes et 38% des femmes renoncent à sortir. Ciné, spectacle, match, expo. 24% des hommes et 54% des femmes abandonnent leur activité sportive. 18% des hommes et 38% des femmes délaissent leur pratique artistique. Oh tiens, les femmes ont l'air plus perdantes que les hommes. Ça alors, c'est bien étonnant. Et pas du tout en corrélation avec ces chiffres de l'adresse qui nous apprennent que les mères s'occupent en moyenne beaucoup plus de leurs enfants. 2,1 fois plus de temps que les pères. Voici la citation exacte. Alors que les femmes consacrent 1,8 fois plus de temps que les hommes otages domestiques, elles passent 2,1 fois plus de temps à s'occuper des enfants. Elles accordent en moyenne 1h33 chaque jour aux activités parentales, alors que les pères n'y consacrent que 44 minutes. Entre-temps, il y a une autre étude qui est parue, et les chiffres sont un peu meilleurs, mais ils restent très... inégaux, puisque les femmes consacrent 8 heures de plus par semaine désormais aux enfants que les pères. Je me souviens qu'avant d'accoucher, voyant ma meilleure amie déborder, j'avais imaginé que pour moi, ça se passerait certainement mieux. Je misais sur ma grande énergie, je suis un peu hyperactive, et mon enthousiasme, je crois. Grand mal m'en a pris, et quelle belle leçon d'humilité que la suite. Une dépression post-partum, une séparation, le petit chaos. Le pire, c'est que j'ai eu de la chance d'avoir à mes côtés un coparent investi à même hauteur que moi. Je dis la chance et j'y mets des guillemets car j'aimerais employer d'autres mots. Ce ne devrait pas être une chance, ce devrait être la normalité. Quand on conçoit un enfant à deux, d'être également impliqué dans l'éducation et la prise en charge de son enfant. Mais dans le contexte actuel, comparé à toutes les femmes qui font mille fois plus que leur mec, j'ai conscience d'avoir été comme privilégiée. Est-ce que ça m'a épargnée de douiller ? Non. Pourquoi ? Parce que je me suis quand même retrouvée très seule. C'est-à-dire que même avec un père qui prend sa part sans faire chier, Le reste du monde se charge, par nos organisations collectives, à l'accueil d'un nouveau-né, de créer des déséquilibres dans le soin de l'enfant. Cela commence à la maternité, quand on se retrouve toute seule à gérer son bébé, alors qu'on vient d'accoucher, parce que le papa doit se reposer. Et puis ça continue pendant le congé maternité post-accouchement, trois fois plus long que celui des pères, 28 jours aujourd'hui. Dans mon cas, les choses ont dérapé au moment où le père du lit s'est retourné au travail, justement. Jusqu'alors, nous avions été dans une bulle d'amour à trois. Mon corps était douloureux, on ne dormait pas beaucoup, mais on était ensemble, tous les trois. Et on s'en sortait bien, ça a duré un mois. Il avait posé deux semaines de vacances à coller au misérable congé paternité, c'était 15 jours à l'époque. Et donc, quand ce fut terminé, il est retourné au travail. Là, j'ai plongé dans des journées à essayer de gérer. Des journées à bercer un bébé qui pleurait sans arrêt, et dont je suis sûre aujourd'hui qu'il avait un RGO, un reflux gastro-œsophagien, non diagnostiqué. Des journées avec des douches prises à 16h quand elles avaient lieu. Des journées avec un bébé collé à mes seins quand il n'était pas enmitouflé contre moi-même dans une écharpe. Et moi, pas une journée sans pleurer moi-même. La plupart du temps, sans manger un vrai repas. Je me souviens que je me nourrissais de tartines de Nutella. Parce que ça ne demande qu'une main, l'autre étant occupée à gérer le bébé. Je me suis vue devenir cette femme capable de tout faire d'une main. J'étais presque fière de moi d'ailleurs. En mode incroyable talent. Incroyable. Cette femme sait désormais tout faire d'une main. Je me souviens aussi que malgré mon incroyable talent, on ne s'est jamais extasié de mes nouvelles compétences. Alors qu'il est régulièrement arrivé qu'on dise du père de mon fils combien il était vraiment génial, lui. Bref, voilà comment je suis passée d'une vie de soin des autres à une vie au soin de mon fils. D'une soumission semi-volontaire à une autre. Mais tout cela a fini par craquer. C'était trop. J'ai vite suffoqué dans ce don de moi-même. Moi qui pensais m'épanouir pleinement dans ce rôle, Être une mère qui donne le sein, fait des gâteaux tout le temps à son enfant, tout en maintenant ses kiffes professionnelles, je me suis retrouvée submergée. Pas tant par le travail, chaque parent sait que le travail peut devenir des vacances quand on s'occupe d'un enfant en bas âge, que par cette multiplication des soins, cette dévotion dans laquelle je ne me retrouvais pas. J'avais atteint ma limite. C'est comme si j'avais disparu, comme si je n'existais plus, comme si une sorte de fantôme de moi-même répétait méticuleusement les mêmes gestes chaque jour. Plonger mon sein dans la bouche vorace de mon fils, changer ses couches, lui donner le bain. le bercer, tout recommencer, tout le temps. Les mers sont-elles des nuages de fumée au service de leur enfant ? C'est un peu triste cette fin, donc je n'ai pas envie de vous laisser là-dessus. J'ai envie de vous laisser sur la vraie fin, mais je fais des petits raccourcis parce que je n'ai pas envie que ce soit trop long. Je me dis, franchement, autant de temps à m'écouter. Purée, vous êtes courageuses. Donc, ce que je vais vous dire, c'est que la bonne nouvelle, c'est que j'ai changé, que j'ai travaillé sur moi et que j'estime un peu que c'est le cadeau que m'a fait mon fils. Avant, je n'étais pas capable d'être seule et désormais, je le suis. J'adore déjeuner toute seule. J'adore être en compagnie de moi-même. Et je crois que c'est ce qui me manquait et qui faisait que j'étais très tournée d'un les autres. C'est que je n'avais pas beaucoup d'estime de moi. Du coup, je reprends juste la fin du texte pour vous laisser sur quelque chose de plus sympathique. Voilà donc le merveilleux cadeau que j'ai découvert dans le petit chaos de la maternité. Et a fortiori, en étant séparée et donc mère une semaine sur deux. « Voici le merveilleux cadeau féministe que m'a fait mon fils malgré lui. Apprendre à prendre soin de moi comme je prenais soin de lui et des autres. » Bonus inattendu, en fait, on a une bien meilleure attention aux autres quand on est rassemblés. Car comme me le faisait remarquer Béatrice Kamerer, une journaliste que j'aime beaucoup au sujet des dérives de l'éducation bienveillante, la bienveillance, ça commence avec soi-même. Comment peut-on imaginer qu'on va prendre soin des enfants sans prendre soin des personnes qui doivent reprendre soin des enfants. C'est valable pour les enseignants aussi. On en revient toujours à la comparaison avec l'avion et les masques à oxygène. Si jamais il y a une dépressurisation, il faut d'abord se protéger soi pour pouvoir protéger les enfants. Sinon, tu perds le contrôle. C'est-à-dire qu'on passe à côté de l'idée fondamentale que la bienveillance, c'est une chaîne. J'ai confiance que tout ce que je raconte là est un luxe et une chance que toutes les femmes ne peuvent pas se permettre. Quand on galère chaque mois pour payer ses factures et nourrir ses gamins, quand on passe sa vie à cumuler des heures de travail qui abîment le corps et la tête pour gagner mal sa vie, le soin de soi sonne de fait comme une absurdité bourgeoise. Mais je rêve, je l'avoue, que toutes les femmes puissent s'autoriser ce répit, même temporaire, de ne penser qu'à elle. Pas forcément pour partir loin, peut-être même juste pour s'asseoir sur un banc, en terrasse de café, dans un canapé et ne rien faire, dans le silence et dans l'apaisement. Le soin de soi, d'ailleurs, Comme le faisait remarquer mon amie militante féministe Fiona Schmidt dans le podcast de Tiffany Cooper, Va vers ton risque, le soin de soi, c'est un concept qui n'existe pas au masculin quand on y réfléchit. Le temps pour soi, au masculin, c'est juste le temps. C'est-à-dire que le mec, même quand il est père du temps, il en trouve. Parce qu'en fait, le temps lui appartient. Alors qu'une mère doit justifier le temps qu'elle prend pour elle. Et il n'est pas tout à fait légitime. Voilà comment je me prends à rêvasser. Que se passerait-il si toutes les mères pouvaient faire autant attention à elles qu'elles soignent les autres ? Ce serait une révolution du temps, tout simplement. Une révolution de la répartition des tâches ménagères. Une révolution du salariat aussi. Bien des salaires que du management. Et une révolution de nos loisirs, de nos plaisirs. Et puis, on sortirait de la fumée.