- Speaker #0
« Hey, Finta ! » « Finta ! »
- Speaker #1
Explorer les basculements d'une époque, sentir frémir des énergies, voir les ruralités se transformer avec celles et ceux qui les provoquent, les repensent et les bousculent. Finta, c'est le podcast qui nourrit les esprits, les envies d'agir et des espoirs très concrets, à l'échelle locale. Finta donne à entendre l'Aveyron à travers celles et ceux qui ont choisi d'habiter ici et maintenant. Je suis Lola Cross, et j'arpente ce bout de campagne depuis 12 ans comme journaliste. Avec Finta, je vous invite à pousser la porte de vos voisins, à croiser des regards, à Finter de plus près. Et ça commence tout de suite. Et toi, tu la regardes par quelle lorgnette ta campagne. La journaliste Emma Conquet, qui vit juste là, de l'autre côté de la frontière lotoise, documente depuis plusieurs mois ce qu'elle appelle urban gaze. Elle est même en train d'en écrire un livre. Et c'est sur ce sujet que j'avais très envie de l'entendre au micro de Finta. Pour comprendre avec elle en quoi les représentations des campagnes dans les médias sont dictées par des regards urbains qui ont tendance à figer nos territoires, tantôt dans une carte postale romancée et passéiste, tantôt dans un récit misérabiliste. Alors avec Emma Conquet, on comprend mieux ce qui se joue dans ces représentations biaisées, comment elles contribuent à dépolitiser les campagnes, à invisibiliser leurs habitants que l'on oublie d'écouter vraiment. Cet épisode fait écho à deux précédents épisodes de Finta qui donnaient déjà la parole à des penseuses des ruralités. Je pense à la géographe Valérie Joussom, qui veut rendre leur fierté aux ploucs, et à la sociologue Sophie Orange, qui documente le travail des femmes à la campagne. Je vous recommande chaudement d'y jeter une oreille. Mais pour revenir à Emma Conquet, je dois vous dire que l'on se connaît très bien, toutes les deux. On fait partie d'un collectif, Champs Libres, que nous avons créé. Avec une dizaine de consoeurs journalistes indépendantes à la campagne, dans le Tarn, le Gers, la Haute-Garonne, l'Aveyron et le Lot, donc, où nous sommes pour cet enregistrement. Et pour poser notre discussion, j'ai d'abord demandé à Emma de nous dire pourquoi elle a choisi la maison de son enfance pour que l'on se retrouve aujourd'hui. Bonne écoute.
- Speaker #0
Là, on est à Marsenac, c'est le hameau... Où j'ai grandi, où je vis actuellement, car ma maison est en travaux, c'est juste à côté de chez ma maman, à côté de chez mon frère, de chez mon oncle, de chez ma cousine, de chez mon cousin, et en plein cœur de la ferme familiale maternelle, dans le sud du Lot, à l'Albinque, Cosse-du-Cercy.
- Speaker #1
Là, tu viens déjà un peu de nous décrire l'environnement. Est-ce que tu peux me dire dans quelle famille tu as grandi, quelle a été l'éducation, quelles sont les valeurs qu'on t'a transmises ici ?
- Speaker #0
J'ai grandi avec ma maman qui nous a élevés toutes seules, mon frère, ma soeur et moi, dans ce même amour. Et ma maman était à la fois professeure d'histoire-géographie et agricultrice. Quand on était enfant, elle était chef d'exploitation. Et le reste du temps, elle était soit aide sur l'exploitation quand c'était mon grand-père ou quand c'était... Mon oncle, elle donnait des coups de main sans forcément de statut. Aujourd'hui, c'est mon frère qui a repris la ferme. Donc c'est vraiment, j'ai grandi en, je dis toujours, entre les salles des profs et les champs. Et j'aime beaucoup ce double héritage parce que pour moi aussi c'est très lié. Le lien, c'est la culture en fait. La culture, les savoirs de la terre avec un T majuscule et de la terre avec un T minuscule. C'est-à-dire qu'à la maison, on parlait beaucoup de ce qui se passait dans le monde, de la géopolitique, de l'actualité. On a reçu une vraie éducation politique, de gauche, avec des valeurs aussi chrétiennes, puisque le monde agricole et la religion catholique étaient quand même très liés. Mais en parallèle de ça aussi, on a reçu une transmission autour du monde paysan. ces valeurs autour de la paysannerie, à savoir comprendre le paysage, la lecture du paysage, et c'est aussi le lien avec la géographie, l'amour des lieux, la connaissance des noms, des chemins, des champs, des saisons, la compréhension des saisons, l'appréhension des orages, de la météo, savoir lire le ciel, etc. Et puis aussi... Les valeurs qui vont avec, c'est-à-dire l'entraide, la solidarité.
- Speaker #1
Quand tu dis tout ce que ça t'a apporté, cette éducation-là, le fait de grandir ici, est-ce que c'est une prise de conscience que tu as eue dès que tu étais petite, de ressentir ça, cette connexion à la terre et au lieu ? Ou est-ce que c'est quelque chose que tu as mûri la plus récemment ?
- Speaker #0
Non, ce n'était pas du tout conscientisé quand j'étais jeune, c'était plutôt l'inverse. J'étais un peu plutôt dégoûtée de vivre loin de tout commerce, loisirs et tout, parce qu'on est donc le hameau et à 6 km du bourg de l'Albinque, c'est le dernier hameau. alors La petite notabilité locale dit de nous qu'on est un peu les indiens, parce qu'on est loin et on est un peu sauvage et un peu autonome. Je trouve que ça en dit long aussi sur la manière qu'on a d'évoluer ou de grandir dans des hameaux, dans des fermes isolées, parce qu'on parle souvent de vivre à la campagne, mais en fait il y a tellement de réalités différentes. Vivre dans un centre-bourg et vivre dans un hameau, ça n'a rien à voir, ce ne sont pas les mêmes réalités du tout.
- Speaker #1
Donc, tu en avais plutôt... Honte quand tu étais petite ?
- Speaker #0
J'étais un peu, oui. J'avais plutôt honte, oui. Et puis, ça m'arrangeait bien que ma mère soit double active parce que sur les questionnaires de rentrée, profession de la mère, je m'étais toujours professeure d'histoire géo. Ça m'arrangeait bien de cacher plutôt les origines aussi agricoles. Après, maman nous a toujours transmis cet amour. Elle n'a jamais eu honte et elle a toujours assumé tout ça. Donc, je n'étais pas non plus... J'essayais pas de cacher complètement autour de moi, tout le monde le savait de toute façon, mais c'était pas du tout une fierté. Ça l'est devenu après, quand j'ai grandi et puis quand je suis partie faire mes études à Toulouse. De toute façon, je rentrais tous les week-ends et toutes les vacances scolaires, donc je me souviens des petites réflexions de certaines personnes, de certaines amies qui disaient « Ah mais tu rentres encore chez ta mère, tu rentres encore chez toi, mais reste à Toulouse les week-ends et tout. » J'avais mes amis ici aussi, mais surtout, je m'y sentais bien. Et puis, je trouve que c'est aussi important. Avec le recul, maintenant, je le politise. Mais à l'époque, pas du tout. C'était plutôt inconscient. Mais c'est important que les jeunes, cette tranche d'âge, 18-30 ans, qui fait des études, qui est diplômée, reviennent régulièrement aussi et participent à la vie des villages. Moi, j'ai monté une association. donc même quand je... J'étais étudiante à Toulouse ou à Strasbourg. Tous les étés, j'organisais un festival dans le Lot et j'organisais plusieurs événements dans le coin. Donc je ne suis jamais vraiment partie, je ne suis jamais vraiment restée. J'ai toujours navigué, j'ai toujours été mobile.
- Speaker #1
Mais ça veut dire que c'est en étant à Strasbourg que tu as ressenti le besoin de faire la paix avec ton milieu d'origine ? Il y a eu ça ?
- Speaker #0
Oui, c'est un peu ça. Je crois que c'est en faisant un pas de côté qu'on arrive à conscientiser, à avoir la chance qu'on a en fait. Déjà aussi, le fait d'assumer, ça évite les moqueries, je le remarque. Parce que ceux qui essaient de cacher un peu ces origines-là, souvent on va utiliser le contraire pour se moquer. Moi, je l'ai tout de suite assumé. Alors on me disait que j'étais chauvine parce que je parlais beaucoup du lot avec beaucoup d'intérêt. Et je ne sais pas, moi, c'était vraiment... Oui, j'étais très fière. En fait, je ne l'ai pas conscientisé, mais je le voyais que dans mes interactions sociales, c'était une grande fierté et j'en parlais beaucoup.
- Speaker #1
Toi, pour le coup, tu as choisi le journalisme. Donc, à Strasbourg, tu rejoins le CUEJ pour apprendre le métier. Pourquoi ce métier-là ? C'était un rêve de gosse pour toi ou pas ?
- Speaker #0
En fait, on a très vite eu... Une éducation autour de la presse parce que notre mère était très férue de journaux. J'aimais bien ce moment où la factrice passait, déposait les journaux et qu'on déchirait. J'ai vraiment quelque chose avec le papier en fait. C'est pour ça que je ne suis pas très moderne dans ma pratique du journalisme. J'ai du mal à lire les articles sur mon téléphone. J'aime encore beaucoup le papier. Et puis on va dire que ce qui a vraiment... Consacrer cette vocation, c'est que depuis que j'ai 8 ans, je vois une sorte de petit culte de fascination pour un personnage fictif qui s'appelle Superman. J'ai découvert la série Smallville quand j'avais 8 ans, parce qu'en fait c'est grâce à cette série que j'ai pris conscience que je pouvais être journaliste aussi, parce que le héros, qui est Clark Kent, autour de la jeunesse de Superman, il grandit dans une ferme. Et en fait, on ne se rend pas compte, mais dans les années 2000, voir des séries qui se passent dans des fermes... Donc Clark, il aidait Jonathan, son père, à soulever le tracteur pour le réparer. On le voit au début, dans l'épisode 2, dans une sorte de comice agricole, d'une fête agricole où ils plombent des clous. Ils étaient éleveurs de vaches dans la série. Et après, c'est la capitale du maïs Smallville, dans le Kansas. Bon, nous, c'est la capitale de la truffe dans le lot, mais en fait, il y a plein de fois en commun. Bon, ce n'était pas l'agriculture la plus paysanne, on va dire. Mais en tout cas, ça avait le mérite de montrer quand même un ado qui plus est stylé et plutôt beau. Donc, ce n'était pas misérabiliste, ce n'était pas ridiculisant ou quoi que ce soit. C'était un jeune qui grandit dans une ferme et ce n'était même pas le sujet de la série. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, si il se passe ça, ça va être le sujet. Le sujet, c'est comment un jeune grandit. avec des parents agricoles. Là, ce n'était pas du tout le sujet. Lui, ce qu'il faisait, c'est qu'il découvrait qu'il avait des super pouvoirs et qu'il voulait aider les autres, etc. Bon, bref. Donc, pour moi, ça a été... Je me souviens de la première image quand j'ai vu la ferme des Kent à la télé. Je la menais trop bien. Donc, ça existe à la télé. Et à part ça, il y avait la petite maison dans la prairie. Je ne sais pas quoi d'autre, franchement. Ce qu'il fait, c'est qu'il participe au journal La Torche avec Chloé Sullivan, sa meilleure amie. Et plus tard, en fait, il devient journaliste au Daily Planet. Donc c'est l'histoire d'un jeune fils de paysan qui devient journaliste. On va s'arrêter là sur la comparaison parce que bon, je ne sauve pas des vies malheureusement. Et je ne vole pas, mais j'aimerais bien. Ça a été fondateur.
- Speaker #1
Donc ça, c'est le début d'une vocation pour toi et après avec elle ? Envie, est-ce que tu t'engages dans ces études ? Avec quelle envie est-ce que tu commences le métier jusqu'à être indépendante aujourd'hui ? C'est quoi que tu vas en faire de ce métier ?
- Speaker #0
Au début, je pense que c'était vraiment naïvement se dire faire des reportages très stylés, aller à l'étranger, pourquoi pas ? Mais ce qui me plaît, je pense, c'est le fait que ce soit un métier où on apprend tous les jours. Moi, ça, j'adore. J'adore l'idée d'apprendre, de rencontrer du monde. Je crois qu'il y a aussi l'idée de transmission. Maman, prof, voilà, je crois que j'ai hérité de ça. Et pourquoi indépendante ? Pourquoi indépendante ? C'était le seul moyen, je pense aussi, de vivre là où je voulais vivre, c'est-à-dire dans le lot. 80% des rédactions sont à Paris. Je ne suis pas du tout passée par cette case-là. Non, alors au début, je ne le politisais pas forcément. Ce n'était pas vraiment un choix. Je pense que je ne me sentais pas légitime. Par exemple, j'ai passé beaucoup de concours. Pour les écoles journalistes, mais j'ai pas passé les plus prestigieuses comme celle de Lille ou celle de Paris. Et indépendante parce que j'aime bien ce côté très débrouille, très autonome. La liberté aussi que ça procure, de faire les sujets qu'on veut, avoir son propre emploi du temps et tout. Donc la contrepartie, je précise, c'est la précarité. Mais je crois que ce serait difficile de revenir dans une rédaction à l'heure actuelle. De faire le chemin inverse, ça doit être très compliqué.
- Speaker #1
Tu te définis, je crois que c'est sur LinkedIn, comme une journaliste décentralisée. Tu revendiques aujourd'hui ce que tu expliques là déjà. Si j'avais envie de te rencontrer pour le podcast, Emma, c'est aussi pour ton travail de documentation aujourd'hui que tu mènes en parallèle de tes piges. Tu as assez récemment théorisé urban gaze. C'est ce qui... te caractérise aujourd'hui ? On te reconnaît ce travail-là de documentation. Est-ce que tu pourrais le définir, urban gaze, pour commencer ?
- Speaker #0
Oui, urban gaze, je le définis comme... Une grille de lecture un peu urbaine et bourgeoise, je tiens à intégrer les rapports sociaux dans cette définition, qui déforme, simplifie et caricature les représentations des territoires ruraux et de ses habitants, tout en alimentant un sentiment de supériorité des villes sur les campagnes. En gros, c'est en regardant certaines émissions, en lisant certains articles que je trouve un peu déconnecté. Je me suis rendue compte qu'il y avait un peu un biais très urbain, une mauvaise connaissance des réalités des campagnes et de la complexité et de la diversité des modes de vie à la campagne aussi. C'est pour ça que je dis journaliste décentralisé, c'est que je pense que c'est très lié aussi à l'histoire et à la politique française du jacobinisme et de l'hypercentralisation, que Paris concentre à ce point-là les sphères de pouvoir. et les médias, etc. Et je pense que ça a une vraie incidence sur les représentations culturelles, médiatiques, mais sur aussi, je pense, les politiques publiques.
- Speaker #1
Mais toi, ton travail se concentre vraiment sur les représentations médiatiques. Tu t'expliques que urban gaze, il concerne le cinéma, la littérature, justement les politiques, qu'on le retrouve partout, mais toi, ce que tu documentes, l'archive que tu fais, c'est vraiment des biais médiatiques ?
- Speaker #0
Oui, c'est mon métier, donc c'est aussi ma passion un petit peu. Dès qu'on ouvre cette porte-là, dès qu'on adopte ces lunettes-là, on ne voit plus que ça. Mais j'ai pris quand même l'anglais parce qu'en fait, c'est une notion qui existait déjà, qui s'appelle le male gaze, pour décrire la manière dont les réalisateurs représentaient les femmes dans le cinéma. C'est une notion qui date des années 70. Et je trouve que ça s'appliquait... bien à la ruralité. Je vois plein de points en commun entre les représentations des femmes et les représentations des campagnes. Il y a une certaine représentation de la candeur, la douceur, quelque chose un peu de dépolitisé et surtout défini souvent au singulier. Pendant longtemps, on en disait la femme et pareil, encore on dit la campagne plutôt que les campagnes ou les femmes. Et puis, défini en creux des villes aussi, comme en creux des hommes.
- Speaker #1
Donc, ce que tu dis, c'est que dans Le discours médiatique dans les papiers de presse écrite, les reportages à la télé ou à la radio, on ne regarde les campagnes qu'avec des lunettes d'urbain ?
- Speaker #0
Je ne généralise pas, bien sûr, à toutes les productions médiatiques du tout. Je pense qu'il y a quelque chose de systémique, dans le sens où c'est quand même bien ancré. Aussi parce que je pense que dans les rédactions parisiennes, même les parisiens... qui sont actuellement dans les rédactions, ils ont dû grandir dans la Nièvre, dans le Tarn-et-Garonne, etc. Mais je pense qu'on s'acculture vite au mode de vie, au code, au langage. Et comme il y a une valorisation des villes et une dévalorisation de ces origines rurales, on va très vite effacer ça. Et il faut aussi reconnaître que l'accès à certains médias nationaux, rédactions, ça te... procure aussi un nouveau statut sur l'échelle sociale qui est plutôt le statut de bourgeois. Donc cette vision-là, à la fois urbaine et bourgeoise, va produire quelque chose qui est souvent déformante sur les campagnes. Et bien sûr, ça ne s'applique pas à une règle générale. Il y a des journalistes qui font très bien leur travail. Il y a des journalistes locaux aussi, de la presse locale qui fait très bien ça. Ce n'est pas du tout général, mais je pense que c'est systémique. Mais je pense que ce n'est pas propre aux médias, mais en général, parce que les lieux de production culturelle et médiatique se passent à Paris, qui concentre encore énormément de pouvoir. Et si ce n'est pas Paris, ça va être les grandes métropoles.
- Speaker #1
Est-ce qu'on peut passer par des exemples, peut-être, comment ça se traduit concrètement, cet Urban gaze, dans des papiers que tu as relevés ? Est-ce que tu as des exemples à citer ?
- Speaker #0
Oui, bien sûr. Par exemple, une des premières émissions qui m'a frappée, c'est « Un dimanche à la campagne » de Frédéric Lopez sur France 2, donc service public. Lui, historiquement, il présentait « Rendez-vous à un terrain inconnu » . Et il a choisi de créer un nouveau format où il invite trois personnalités connues à la campagne, comme l'indique le titre, à venir se confier, à parler de leur vie privée. Là, le service public voulait une émission qui se passe le dimanche. Donc dimanche, les bourgeois parisiens vont dans leur maison secondaire à la campagne. Ils voulaient un endroit où on peut. Il le dit même dans le pilote. tu dis... À la campagne, c'est plus propice aux confidences. Et moi, je me suis interrogée, mais pourquoi ? Ah bon ? Parce que moi, je ne connais que des grottés autour de moi, dans le milieu agricole, des gens qui sont incapables de se confier. On n'a pas du tout les mêmes visions de la campagne. En fait, la campagne ici n'est qu'un décor. D'ailleurs, c'est un décor très bien choisi, parce que c'est une maison avec poutre apparente. Et en gros, ils ont mis des bottes de foin, des bottes carrées dans la grange. Et il s'assoit en cercle pour se confier. Et je crois qu'il y a une malle avec des jeux anciens en bois. Enfin bon, bref, le cliché de vraiment rien à bouger à la campagne, c'est comme avant. Vision très pacifiste de la campagne. Et ce truc de fuir Paris pour venir se reposer. En fait, comme si les gens ne travaillaient pas, mais que c'était que les vacances, que le temps du repos. Et ça ne correspondait absolument pas à ce que j'avais vécu et ce que je vivais, moi. Donc c'est là où j'ai conscientisé ça. Après, ça va être par exemple un article qui se passe dans un village près de chez moi, à Varère, dans le magazine Society, parce qu'il y avait une association locale qui organisait un concert avec Manu Chao. Donc c'était un peu le sujet. Le sujet, c'était sur Manu Chao. Pour décrire le village, la journaliste explique que c'est un village qui ressemble à un lieu pour les Anglais retraités. En plus, je connais plein de jeunes qui vivent dans ce village, qui sont revenus rester. C'est hyper dynamique. Je ne connais pas d'Anglais à la retraite. Il me dit que le seul moyen de décrire le village, plutôt que de parler du lavoir, de la pizzeria, de l'épicerie qui est super stylée, va dire que pour elle, selon sa grille de lecture, c'est un village pour retraités. Et là, ça me scandalise. Je me dis, nous ne sommes qu'un territoire secondaire aux yeux de certaines personnes. Ce n'est pas du tout un endroit où on peut vivre. C'est un endroit où on est, où on meurt à la retraite, mais où on ne vit pas entre les deux, il ne se passe rien. Ou alors, ça va être un territoire secondaire pour fuir le tumulte de la ville et les névroses du monde urbain, qu'on a besoin de verdure et de se ressourcer. Peut-être le problème, c'est juste que... On vit à 3000 à l'heure dans des boulots qu'on déteste, c'est ça. Donc c'est pas en allant de temps en temps à la campagne avoir l'impression qu'un peu de chlorophylle et de voir des vaches, ça va nous reconnecter à la nature et au sens des réalités.
- Speaker #1
En quoi c'est un problème pour les habitants justement des campagnes ? Qu'est-ce que ça pose comme question de voir ces représentations médiatiques-là largement diffusées, répandues ? Et même assimilé dans un sens. Ce n'est pas rare d'entendre des habitants des campagnes dire « Ici, on est bien, on a l'essentiel, on n'a pas le rythme parisien. » C'est quelque chose quand même qu'on entend aussi des habitants ici. Donc en quoi est-ce que c'est un problème ? Oui,
- Speaker #0
je vois. Et puis d'ailleurs, je n'ai pas du tout aussi les ressentis. J'imagine, je vois tout à fait la différence que c'est de vivre soit à Paris, soit dans une grande métropole. ou dans les territoires euro. Mais... Je pense, comme tu dis, qu'on l'assimile, qu'on l'intériorise, cette idée qu'ici on est bien et tout. Ça dépend si on est propriétaire, ça dépend si on a une voiture, si on a le permis de conduire, si on a les moyens de faire le plein. Parce que oui, c'est très agréable de vivre dans le lot quand on fait le plein de sa voiture et qu'on peut aller à droite, à gauche. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde, en fait. Il y a des réalités beaucoup plus difficiles. Puis il y a des campagnes... Où il y a peut-être moins de propositions l'été. Il y a peut-être... Enfin voilà, nous, on est à Véron, Lotte. C'est cliché, mais on va dire que c'est ensoleillé, entre guillemets. Mais parce qu'en fait, ça colle aussi au stéréotype des campagnes où il fait bon vivre. Je déteste ces expressions parce qu'il y a aussi un comparatif entre les territoires ruraux. On va dire, ah mais le Lotte, c'est mieux parce que c'est pas les campagnes du sud-est de la France. Il y a des gens qui disent ça. Moi, je n'aime pas comparer. On a aussi des réalités communes. Mais effectivement, ce n'est pas la même histoire et la même politique que les campagnes désindustrialisées de la Meuse ou des endroits comme ça où il y a plus de précarité, il y a un déclin. C'est plus compliqué peut-être de trouver de l'emploi. Il n'y a pas le secteur agricole, etc. Et donc, il faut recontextualiser ça. En fait, toutes les campagnes sont très... Il y a beaucoup de diversité, de pluralité dans les territoires euros. Tout le monde ne vit pas de la même manière. Et il y a aussi des inégalités sociales au sein même des campagnes. Donc tout le monde n'est pas bien. Et après, je pense qu'à force d'intérioriser aussi, on va nier les problèmes et ce qu'on subit. Et je me pose la question, est-ce qu'à force d'intérioriser, on ne se dirait pas... qu'en fait, on ne se dit pas que tout va bien et que... Finalement, on n'a pas besoin de psychologues. Mais oui, ça c'est pour les Parisiens les psys. On n'a pas besoin de prendre soin de sa santé mentale. C'est ça qui me pose problème. C'est qu'à force de nous répéter que nous on est bien, qu'en fait on en oublie, qu'il y a des mamans, des mères célibataires qui passent leur vie dans les voitures pour amener leur gosse à droite à gauche. Au foot, à l'école, rentrer le soir, elles font 40 minutes de route pour aller au boulot. Elles n'ont pas une journée, elles n'ont pas deux journées, mais peut-être trois journées, parce qu'il faut aider le frère, le cousin, le père à travailler dans les champs. Puis il faut s'occuper de ses parents. Moi, j'ai vécu, ma mère, elle s'occupait de ses parents. Donc elle était aidante, elle travaillait dans les champs. Pendant les vacances, et hors vacances, elle était prof d'histoire géo. Ensuite, elle a été active dans la vie associative. Ensuite, elle a été élue. Elle court à mille à l'heure. Ce truc de la slow life, de la vie au ralenti, c'est un privilège. C'est le privilège des gens qui ne viennent pas souvent, qui viennent en vacances et qui viennent les week-ends. Parce que les gens qui travaillent ici, ils courent partout. Les gens roulent vite. On les voit, les artisans, sur les routes. Je suis sûre qu'en Aveyron, c'est pareil. Ils roulent très vite. Et les touristes, souvent, on râle parce qu'ils roulent trop lentement. Mais parce qu'il faut tout caler dans la journée. Si on est éloigné, il y a de plus en plus de services publics qui ferment, de commerces qui ferment, donc ça rallonge les trajets aussi. Certes, on vit dans des hameaux, mais après, pour aller travailler, souvent, on va dans la ville moyenne du secteur. Donc, il faut partir tôt, il faut pouvoir se garer. Donc, ce n'est pas toujours calme. Et puis... Je sais qu'il y a aussi toute une culture autour de l'été du potager, autour de la conserve des fruits, des légumes, etc. Moi, je trouve que ça demande du temps. Et puis, quand on est engagé localement, et si c'est agréable, c'est aussi parce qu'il y a des bénévoles qui font en sorte que ce soit agréable et qu'il y ait des propositions culturelles toute l'année. Et ces bénévoles, ils travaillent. C'est un travail non reconnu, mais c'est du travail non rémunéré, mais c'est du travail à part entière. Il y a une banalisation du travail bénévole, mais en réalité, on fait beaucoup de choses. Je n'y pas du tout certains ressentis. Je comprends qu'il y ait certaines personnes qui ne se sentent pas bien dans les villes parce qu'il y a aussi un autre rapport de l'espace-temps. Il y a beaucoup plus, en termes de densité et tout. Donc, il y a peut-être plus une sensation d'étouffement quand on est dans le vase clos de sa voiture. Ce n'est pas la même chose que quand on est dans le métro, c'est sûr. Mais je pense qu'il faut quand même repenser et peut-être requestionner. Ces impressions de slow life, ces impressions de lenteur, de bien-être et tout. Je le rappelle aussi, si tout allait bien et si juste la présence d'arbres et de nature servait à aller mieux, peut-être que la première profession qui se suicide, je crois que ça représente un suicide tous les deux jours, ce ne seraient pas les agriculteurs, par exemple.
- Speaker #1
Oui, donc ce que tu dis, c'est... Cette représentation-là de la slow life, la carte postale un peu passéiste, romancée, avec un arbre au milieu d'un champ et une vache dessous. Mais il y a aussi une autre représentation qu'on voit beaucoup, c'est celle du sauveur urbain.
- Speaker #0
Oui, en fait, quand je parle urban gaze, je parle de deux manières de voir les campagnes. Souvent, c'est un peu ce que j'ai analysé, soit une campagne très romantisée. Ça, on va dire que c'est revenu depuis le Covid. Cette idée que tout va bien, que les gens sont gentils, avec beaucoup de condescendance aussi. Mais on est bien la campagne, on a une grande maison qui est très romantisée, qui va être beaucoup récupérée par les marques aussi, pour toute une esthétique, etc. Et de l'autre côté du spectre, on va avoir une vision plus misérabiliste de la campagne. C'est-à-dire, campagne en déclin, des endroits, on parle de diagonale du vide, on parle... Voilà, de territoires en déclin, où il n'y a pas d'emploi, les gens ne sont pas très heureux, il y a de l'alcoolisme, les gens ne sont pas instruits. Voilà, c'est un peu cette idée un peu... Et les gens sont racistes et votent à l'extrême droite, pour faire le gros raccourci. Une figure qui revient souvent, en fait, quand on présente ça. C'est le sauveur urbain, c'est-à-dire on va souvent mettre l'accent sur des initiatives prises par des ruraux ou alors des gens qui vivent plutôt dans les grandes métropoles et qui viennent ponctuellement dans les campagnes pour développer la campagne, pour redynamiser la campagne, pour désenclaver la campagne de la culture par exemple. En fait, tout ce champ lexical autour vraiment, mais comme des pays en développement et aujourd'hui on le remet beaucoup en question en géographie. Les pays du tiers-monde, le développement, comment les occidentaux vont venir apporter leur culture et leur civilisation à ces pays-là. Mais c'est un peu la même chose pour les campagnes en fait. C'est qu'il y a ce truc de « on va aller les sauver parce qu'ils ne sont pas capables de s'en sortir par eux-mêmes » . Et nous, on a les connaissances, on a les savoirs, donc on va venir les aider à innover. Donc il y a des figures, par exemple, je ne sais pas moi, mais... d'anciens ingénieurs qui ont bifurqué, qui se sont mis à faire de la permaculture et qui ont découvert une nouvelle technique hyper innovante d'irrigation des tomates. En fait, c'est le cliché. Mais en fait, souvent, on va mettre en avant, pareil dans l'émission de carnet de campagne de Dorothée Barba sur France Inter, ça va être toujours des super initiatives, super innovantes. Et en fait, souvent, c'est des ruraux qui ont le langage, le code des médias. C'est pour ça qu'en fait... On les entend plus, eux, que les autres. C'est parce qu'ils savent ce qui va intéresser. Ils savent que la manière dont ça va être tourné, ça va plaire aux médias. Et eux, ils ont l'impression d'apporter quelque chose de nouveau, mais très souvent, en fait, ça existe déjà. C'est juste que les gens sont modestes et n'en parlent pas. Ils ne vont pas s'inventer ou ne vont pas théoriser ou accoler des concepts. Ils ne vont pas le marketer, en fait. C'est ça qui m'agace un peu et c'est pour ça que... J'en ai un peu ras-le-bol de voir des papiers sur cette troupe parisienne qui est venue désenclaver les campagnes de la culture et apporter la culture dans des déserts culturels. Ça, c'est quelque chose que je ne peux pas. Cette idée aussi qu'il n'y a pas de culture, que la culture n'a lieu qu'en ville et pas à la campagne. En fait, on parle de quoi ? De pratiques culturelles dominantes, à savoir aller au théâtre, aller à l'opéra. Et on va invisibiliser les cultures locales, à savoir les cultures soit orales, mais aussi les cultures des fêtes de village, les cultures populaires. C'est ça, en fait. Encore une fois, on revient à ce prisme aussi très bourgeois. Et ça va être la même chose pour les pratiques écologiques, parce qu'il y a vraiment ce truc de les campagnes ne veulent pas jouer le jeu de la transition écologique. Aller voir comment ça se passe dans les villes. Eux, ils ont tous les éco-gestes légitimes, pour reprendre les termes de la sociologue Fanny Hug, qui a théorisé les débrouilles rurales, mais qui montre justement que dans les campagnes, il y a des pratiques foncièrement écologiques, mais qui ne portent pas leur nom. Et les gens ne vont pas les définir comme écologiques, parce que c'est souvent des pratiques qui sont économiques, par ailleurs, pratiquées par des personnes précaires. Et tandis qu'en ville, on va baser toutes les théories écolo sur des pratiques écolo-légitimes, à savoir consommer en vrac, se déplacer à vélo, en gros. Mais c'est toujours la même chose, c'est qui rend ces pratiques légitimes ? Ça va être des pratiques plutôt urbaines dans les grands centres des métropoles. Et on va invisibiliser les pratiques des campagnes.
- Speaker #1
Ce qui est intéressant dans les exemples que tu archives, c'est que ce n'est pas que l'apanage de grandes rédactions parisiennes et de journaux qu'on pourrait classer un peu rapidement comme des journaux pour bobos parisiens. C'est aussi des récits qui sont repris par la presse locale. J'ai en tête un exemple de La Dépêche du Midi, Kizik. qui traitait l'arrivée de deux jeunes dans le Lot, je crois, qui voulaient recréer du lien social en ouvrant une guinguette. Dans le Lot-et-Garonne, oui, c'est ça. Le Lot-et-Garonne. Et ça veut dire que ces récits-là aussi, de ces sauveurs urbains qui viennent réinventer l'eau chaude à la campagne, ils sont repris par des journalistes locaux. Comment tu expliques que ces journalistes locaux tombent dans le panneau d'un récit parisienno-centré ?
- Speaker #0
Parce qu'il faut déconstruire sa manière de voir les choses. Moi, je l'ai fait au fil des années. Je n'ai pas toujours pensé ça. Quand je suis revenue m'installer dans le lot, c'était en 2021. Je venais d'écouter tous les podcasts et de lire tous les livres féministes. Et je suis arrivée en me disant, ils sont trop en retard sur le féminisme ici. Et j'ai vraiment très snob, très méprisante. Et en fait, après, j'ai découvert un livre qui s'appelle La Terre des Femmes de Maria Sanchez, qui montrait qu'il y avait des pratiques féministes, sans les théoriser une fois de plus, mais dans les territoires euros, et que mes grands-mères étaient des icônes féministes sans le savoir. Et en fait, ça m'a fait déplacer mon regard, encore une fois. Et là, je me suis dit, en fait, tout le féminisme que j'ai ingéré depuis des années, qui est très bien par ailleurs, ça m'a beaucoup apporté. mais étaient quand même à dominante urbaine. C'était souvent des récits urbains de femmes qui vivaient dans des villes. Ce n'est pas tout à fait les mêmes réalités que les femmes qui vivaient dans les campagnes. Donc, c'est pour ça que moi, j'ai essayé de me déconstruire et tout. Enfin, voilà, maintenant, je vois les choses différemment. J'essaie aussi de... Je le fais encore. Je pense que j'ai encore intégré pas mal de mépris parce que, voilà, quand on part à la fac... Quand on s'émancipe de la cellule familiale, on a l'impression, et c'est souvent le moment qui correspond au départ de la campagne vers les villes, on acquiert du savoir et tout, et du coup on fait ce raccourci, ville égale savoir, ville égale émancipation, campagne égale reste aliénée. Mais ce que je voulais dire, c'est que ça ne m'étonne pas. Déjà, les journalistes locaux, il y en a qui ne sont pas tous du territoire, on le voit bien. qui viennent de partout en France, parfois peut-être des villes et tout. Mais aussi, je pense qu'il y a aussi un enjeu de remplir les pages. Et c'est sûr que quand il y a des initiatives un peu nouvelles dans des villages, je comprends, moi la première, je pense, en tant que journaliste, c'est de la couvrir. Ce n'est pas tant le fait d'aller couvrir ces sujets-là. C'est la manière dont on le dit et dont on montre à chaque fois. C'est hyper innovant, ça n'a jamais été fait, ça va sauver les villages. C'est ça qui est un peu problématique, je pense qu'il faut toujours recontextualiser. En gros, c'est deux jeunes qui sortent d'école de commerce, qui veulent créer du lien social à la campagne, en proposant une guingatte itinérante. Et ils expliquent qu'ici, il n'y a pas de commerce, il n'y a rien, c'est nul. Entre guillemets, oui, mais en fait, pourquoi il n'y a plus de commerce ? Pourquoi il n'y a plus de bars ? Il faut recontextualiser aussi. Ce n'est pas arrivé parce que les gens des campagnes ne savent pas gérer les commerces ou qu'ils sont incapable de gérer ça, ou qu'ils sont réfractaires à l'arrivée de commerces ou de bars. C'est parce qu'il y a eu des politiques publiques et des politiques d'abandon des territoires ruraux, des politiques d'aménagement du territoire qui ont fait que des carrefours... s'installe à quelques kilomètres du bourg et qui délite les commerces du centre-bourg et qui délite progressivement le lien social et la fermeture de services publics, etc. Tout ça, c'est un contexte. Il faut le repolitiser. C'est ce que je dis, il faut repolitiser tout ça. Là, c'est dépolitiser. Là, ça donne l'impression toujours qu'on est incapable. Et que l'aide va venir de l'extérieur. Et quand on entend ces jeunes, on a l'impression qu'ils sont en mission humanitaire. Et ça m'agace que la Dépêche, oui, par exemple, reprenne ça, sans recontextualiser, sans le politiser. Mais je ne leur en veux pas non plus, parce qu'on connaît, toi et moi, les contraintes aussi liées au fait de faire des sujets en très peu de temps. Souvent, c'est des formats courts. C'est un journal par jour, donc c'est un quotidien. J'ai travaillé dans la presse quotidienne régionale, je sais ce que c'est. On n'a pas du tout ni l'espace ni le temps à faire des papiers plus fouillés et plus approfondis. C'est bien dommage, mais ça aussi, ça dit quelque chose du déclin de la presse. J'incite tous les auditeurs et auditrices à soutenir Finta financièrement et à s'abonner à la presse. C'est parce qu'aujourd'hui les gens ne s'abonnent plus, ne sont plus prêts à payer pour s'informer, qu'on est tributaire des annonceurs, de la pub, mais aussi il y a une volonté de rentabilité et de productivité. qui abîme totalement la qualité du journalisme.
- Speaker #1
Donc le besoin de recontextualiser, de repolitiser, je l'entends, mais ce qu'on entend aussi entre les lignes, c'est qu'il y a besoin d'entendre ceux qui vivent là, entendre, écouter, donner la parole, recueillir. De ton expérience, toi, quelle serait la bonne manière d'écouter avec nuance et complexité les habitants qui vivent ici ?
- Speaker #0
La bonne manière, déjà, effectivement, c'est de ne pas invisibiliser les pratiques. En fait, je pense qu'il faut décentraliser les médias, tout simplement. C'est compliqué, mais il faut absolument qu'il y ait... Enfin, je ne sais pas, il y a des... Par exemple, pour les grands... Là, je parle de la presse nationale. Il y a des correspondants régionaux pour chaque grand titre comme Le Monde, Libération, etc. Et en fait, par exemple, pour la région... Ex-région Médipyrénée, les correspondants locaux, souvent, sont basés à Toulouse. Nous, par exemple, le nord du Lot, je pense à Martel, ça doit être à deux heures et demie de Toulouse. Donc, c'est pas possible d'avoir une aussi large couverture. Et puis, voilà, encore une fois, des correspondants qui sont basés dans les grandes métropoles. On va dire que c'est toujours la référence. Pourquoi le correspondant ne serait pas basé dans un territoire rural ? Et à côté, il faut aller tendre le micro, aller parler aux gens. Alors, je trouve qu'un bon indice pour savoir si on interroge la bonne personne, c'est quand je vais faire des reportages et que les personnes me disent « Ah, mais vous pensez que ça va intéresser quelqu'un ? Non, mais je ne sais pas ce que je vais vous dire. » Ça, c'est qu'on est sur les bonnes personnes. Parce que souvent, c'est des gens qui ne se rendent pas compte que ce qu'ils font est passionnant, en fait. Et c'est intéressant. Et en fait, c'est des pratiques qu'on devrait recopier. Parce que voilà, ce n'est pas des gens qui vont faire des communiqués de presse. Donc c'est sûr que c'est plus difficile d'aller les trouver. Parce qu'ils ne vont pas vous envoyer un communiqué ou un mail en disant « Ah ben, j'ai lancé cette association, si vous voulez en parler, nanana » . Ce ne sont pas des gens qui vont avoir peut-être les réseaux sociaux ou en tout cas très dynamiques sur les réseaux pour qu'on tombe dessus. Parce qu'en fait, comment on cherche les sujets ? Moi, j'ai été journaliste en presse locale. On cherche sur les réseaux parce qu'on n'a plus le temps en fait. On n'a plus le temps de faire du terrain, on n'a plus le temps d'aller... Voir les gens et tout, ça c'est l'ADN même du journalisme, c'est de parler aux gens, de sortir. Je vois des Florence Benat qui est grand reporter au monde, on lui laisse une semaine sur le terrain et tout, mais c'est devenu rarissime ça. Il faut sortir dans les endroits où on n'a pas l'habitude d'aller en fait, il faut aller à la rencontre des gens, il faut tendre le micro et aller interroger, poser des questions, voilà. sortir de sa zone de confort.
- Speaker #1
On n'a peut-être pas trop le temps de le développer, mais il y a évidemment un manque de diversité énorme dans les rédactions, dans les profils des journalistes, et ça pose un autre problème de représentation. Quand on se ressemble autant dans les rédactions, on a tendance à cet entre-soi qui nous fait oublier la diversité de nos lecteurs. Est-ce que les habitants des campagnes ne sont pas un peu échaudés ? Par les représentations médiatiques, justement, à force de se voir si mal représentées, est-ce que la défiance n'est pas un peu trop installée envers les médias ? Est-ce que toi, tu ne la ressens pas sur le terrain quand même ?
- Speaker #0
J'ai du mal à parler pour tous les gens des campagnes, parce que c'est un peu comme parler des politiques qui parlent de ce que veulent les Français et les Françaises. Mais je vais parler de ce que moi, on ressentit. Et puis oui, sur le terrain, je pense que ça, c'est général. Ce n'est pas propre aux campagnes. C'est une défiance de plus en plus générale envers les journalistes. A raison, je ne suis pas corpo envers BFM, CNews, etc. Je pense qu'il y a des réels problèmes dans la presse à l'heure actuelle. Et pour reprendre un peu sur ces représentations, il y a aussi un danger à mal représenter, c'est qu'en fait, du coup, il y a un boulevard. pour récupérer les questions autour de la ruralité. Et ce boulevard, actuellement, il est emprunté par l'extrême droite, qui va un peu jouer sur le côté, nous on est proche des habitants des campagnes, ici c'est la vraie France, ici on aime manger du cochon, porter des bérets, on aime toutes les représentations qui sont souvent, par ailleurs, peut-être misogynes, peut-être racistes. d'une certaine France d'antan qui disparaîtrait, que les bobos urbains ne comprendraient pas. Et c'est pour ça que j'insiste sur l'enjeu de bien représenter, l'enjeu de visibiliser. C'est parce que là, il y a des gens qui profitent, je pense, de ce vide pour essayer d'être les porte-parole des campagnes.
- Speaker #1
On le voit, on va dans une année présidentielle où ces enjeux-là sont déjà récupérés. On les dit à la mode, les territoires ruraux, on a l'impression qu'on règle la question parce qu'on en parle de plus en plus. Mais quel est le rôle des journalistes alors dans cet enjeu-là ?
- Speaker #0
Le rôle des journalistes, c'est de nuancer, d'approcher de la nuance absolument, d'arriver à comprendre toutes les complexités, ne pas tomber dans ce côté les ruraux sont de gauche, diplômés, les gens du coin sont d'extrême droite, parce qu'il y a eu vraiment cette lecture-là après les législatives de 2024. Et il y a une simplification. Je pense une certaine paresse intellectuelle à ne pas comprendre les différents rapports de classe, les différentes recompositions sociales des campagnes, les contextes historiques selon chaque région, chaque département. Et donc, ça va être plus facile de se dire, on va unifier au musée les campagnes et se dire que voilà, c'est partout pareil. Il faut aussi prendre le temps d'écouter, de comprendre. et de recontextualiser toujours dans l'histoire des territoires.
- Speaker #1
Dans un espace médiatique qui laisse peu de place à la nuance, autant l'on a l'échange. C'est tout le défi. Emma, je t'amène vers la dernière question du podcast. C'est toujours la même. En quoi est-ce que tu crois ?
- Speaker #0
Oh, j'ai oublié. J'ai énormément de... De radicalité en moi, depuis toujours, et beaucoup de, je pense, colère face aux injustices. Pourtant, je suis quand même quelqu'un de très optimiste. Donc je crois en des lendemains qui chantent, et je crois vraiment en un avenir... Avec la réduction des inégalités, je crois en un monde plus juste. J'y crois vraiment, je ne le dis pas du tout de manière naïve. Je pense vraiment qu'il faut plus d'empathie, plus de sensibilité, il faut passer plus de temps à écouter. Et je crois beaucoup aussi en toutes les femmes, parce que je pense qu'on a une encore plus grande capacité d'empathie et une plus grande capacité de... de fédérer et d'aller de l'avant et en tout cas de prendre des décisions qui vont mener vers un bien-être collectif plutôt qu'individualiste. Voilà, je crois en tout ça.
- Speaker #1
Merci beaucoup.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
Merci d'avoir écouté ce nouvel épisode de Finta jusqu'au bout. J'espère qu'il vous a plu, inspiré, questionné et fait voyager peut-être. Viens me dire sur Instagram ou sur Finta Podcast. .fr ce que tu en as pensé. Je suis toujours curieuse de vous lire pour faire grandir Finta. Si tu fais partie de ceux qui apprécient le podcast et qui veulent continuer à cheminer avec moi dans les contrées avéronaises, tu peux désormais soutenir financièrement le podcast en donnant quelques euros par mois ou en faisant un don ponctuel. Tu participes à renforcer l'indépendance éditoriale de Finta et tu valorises par la même occasion le temps que j'y consacre chaque semaine. Figure-toi que si chaque auditeur donne un euro par mois, Finta peut vivre sans publicité dès aujourd'hui. Le lien de la cagnotte est disponible en description de cet épisode. Pour que Finta vive, partage-le autour de toi, parle-en à tes amis, laisse-lui des étoiles et des commentaires sur toutes les applis d'écoute. C'est vraiment le meilleur soutien que tu puisses nous apporter. A très bientôt.
- Speaker #0
Ouah, c'était intense !
- Speaker #1
C'est long, hein ?
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
C'est dur.
- Speaker #0
Ça va, ça a été ?
- Speaker #1
Ouais, pour toi aussi ?
- Speaker #0
Ouais, j'ai dû me perdre plein de fois, mais bon, je crois en tes capacités d'avantage.