- Speaker #0
Pour moi des flops c'est sinistre autour de nous, des rigolasses, c'est festif.
- Speaker #1
Au final c'est vrai que ça vous rapproche et c'est trop bien d'en rigoler. Vous mettez les deux pieds dans la flaque d'eau et ça aspergeait partout. Et j'adorais, ça me fait penser à la pluie qui tombe. Salut, moi c'est Marine. Salut, c'est Luce.
- Speaker #2
Vous écoutez le podcast FLOP. Aujourd'hui, nous abordons la série Les valises, nos poupées russes.
- Speaker #3
Épisode 1, format revue philo. Pourquoi certains magages sont-ils plus chargés que d'autres ?
- Speaker #2
D'aussi loin que je m'en souvienne, à la maison, la valise, c'était une affaire de femme. D'abord, c'est ma mère qui sortait sa valise du placard. Et c'est encore elle qui allait chercher celle de mon frère. Et enfin, la mienne. D'ailleurs, quand j'évoque sa valise, je triche un peu. Sa valise, c'était en réalité la valise parentale dont le tracé imaginaire séparait rigoureusement les affaires de mon père de celles de ma mère. Mais c'était sa valise, puisqu'après tout, il semblait aller de soi que c'était sous sa responsabilité. Vous avez des bagages, Simon ?
- Speaker #4
Ah bah non ! On m'a dit de venir, pas de venir avec des bagages, pourquoi il fallait que j'en prenne ?
- Speaker #2
Non, non, c'est pas grave. Les interventions de mon père étaient davantage par à-coups. Comprenez, il ajoutait ses affaires au dernier moment, après le dernier appel maternel. Sorte de percée fulgurante à quelques heures du départ. De jeans, un vieux t-shirt déjà usé pour le terminer en balade, ses papiers, et puis pour le reste... Eh ben ma mère était déjà passée par là. Ceci dit, il ne faudrait pas s'y méprendre. Mon père remplissait toujours son rôle avec une sincère implication. D'abord, il y avait quelques coups de pression à l'ensemble de la maisonnée pour rassembler les affaires en bas de l'escalier, puis s'en suivait la procession des bagages jusqu'à la voiture pour le chargement optimal des fameuses valises dans le coffre de la voiture. À ce moment-là... Il nous faisait également part de la valise à exfiltrer, faute de place, et qui serait la plus à même d'être reclassée au niveau des sièges arrière entre mon frère et moi. Et enfin, il ne manquait pas de nous informer que les valises étaient chargées, en somme que tout était prêt. Dernier claquement de coffre. Et puis un
- Speaker #5
« C'est bon, je me suis occupé des valises, je vous attends là » .
- Speaker #2
Et alors là, justement, c'était le drame.
- Speaker #6
« Je me suis occupé des valises » .
- Speaker #2
C'était inaudible pour ma mère. À partir de cette phrase, lancée l'air de rien par mon père, la suite du scénario ne devait jamais. Ma mère, qui s'agacait et qui lui rappelait que les valises, elles se les étaient d'abord tapées depuis une semaine, et que c'est pas lui qui avait pensé à la trousse premier secours. Mon père, qui ne comprenait pas comment les choses avaient pu autant dégénérer et qu'il n'y avait aucun souci pour filer un coup de main. Il aurait simplement fallu lui demander plus tôt. S'il l'avait su, il l'aurait fait, cette valise. Bah oui, moi je veux juste t'arranger, hein. Autrement dit, à chaque valise, la même dispute a l'issue vaine. Ma mère, qui s'énerve au présent, mon père, qui répond au conditionnel. Et là, vous vous dites que cette anecdote, c'est trop. Que c'est excessif parce qu'après tout je vous la raconte, donc je la mets en récit. Pourtant, cette scène elle est plutôt banale. Elle incarne un souvenir comme un autre de mon enfance des années 2000 au moment de la préparation d'une valise. D'une certaine manière, le rituel de la préparation de la valise incarnait à lui seul le paroxysme de l'inégalité genrée quant à la charge logistique et charge tout court de la vie matérielle et pratique. Puisqu'au début des années 2000, on parlait peu voire pas de charge mentale.
- Speaker #6
La charge mentale désigne la charge cognitive liée à l'organisation et la planification des tâches domestiques et professionnelles, souvent supportées par les femmes.
- Speaker #2
En tout cas, je ne crois pas que mes parents aient parlé entre eux de charge mentale. En 2006, l'expression leur était d'ailleurs très certainement inconnue au bataillon. Ce qui est sûr, c'est que dans le cadre de ce voyage en conformisme, mes parents, bah ils ont voyagé en business. Ils semblent n'être ni plus ni moins que le produit de leur époque. Ma mère... C'est pas une liste de mariage ça ? Être attentif qui plie le linge et pense à tout... Mon père, et ça, ça s'oublie pas ma vieillette, ok ? Être rationnel et fort, qui optimise parfaitement le coffre de la voiture et charge les valises avec sa force d'homme. Ceci dit, vous savez à quel point les souvenirs peuvent être trompeurs. Et les enfants d'8 ans, assez manquiens, voire complètement réac. C'est pour ça que je décide de confronter mes propres souvenirs à leurs témoignages. Et j'ai plutôt hâte. Alors attendez, donc pour vous mettre un petit peu dans le... Dans le début de la conversation, comme je vous ai dit, l'idée c'est qu'on va venir interroger les valises. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que dès les premières secondes, cette sorte de remémoration familiale finalement, a été bien loin de faire voler en éclats les clichés.
- Speaker #0
Quand il faudra assurer, j'assurerai.
- Speaker #2
Quand il faudra assurer, j'assurerai. Tu vois, c'est bien la parole d'un homme. Ça, c'était la mise en bouche. Mais je finis par mettre les pieds dans le plat et leur demande si dans leurs souvenirs... Ils avaient l'impression qu'il allait de soi, que certaines tâches revenaient plutôt à l'un ou à l'autre au moment des départs en vacances.
- Speaker #7
Moi c'est vrai que naturellement, c'est une tâche que j'assumais sans trop me poser de questions en fait. Mais peut-être que c'est lié à ma génération. Pourtant je sais que maintenant les hommes font très facilement leur valise, mais leur valise. Après pour la famille, c'est vrai que je me chargeais des affaires de chacun. C'était plutôt moi qui t'en prend trop, au cas où il pleuve, au cas où il fasse froid, au cas où...
- Speaker #0
Non mais c'est vrai que la valise des enfants, c'était pas mon rayon.
- Speaker #7
Honnêtement, je préférais m'en charger. Par exemple, typiquement, je pense que papa, pour les vacances d'été, aurait emmené des vêtements d'hiver et vice versa, donc...
- Speaker #0
Un petit peu caricatural, mais bon...
- Speaker #2
Autant je m'attendais à ce que mon père botte en touche et ne se mobilise pas d'office pour s'emparer des valises de sa progéniture, autant j'étais assez surprise de la réponse de ma mère. Elle a balayé d'un revers de main l'hypothèse de déléguer quoi que ce soit à mon père. Elle n'a jamais cherché à lui renvoyer la patate chaude de la valise. Jamais. Après notre discussion, je n'ai pas pu m'empêcher de leur poser la question en off. Mais t'aurais jamais fait confiance à papa pour qu'il fasse nos volets de HL ? Euh... Alors,
- Speaker #0
je... Pas au début, non.
- Speaker #7
Non, tout petit...
- Speaker #0
J'aurais pas su faire, en fait. J'aurais...
- Speaker #7
Mais je pense qu'il aurait été emprunté.
- Speaker #0
Je sais que j'apprenne, je sais.
- Speaker #7
Là où moi c'est très naturel, je pense qu'il aurait été très emprunté.
- Speaker #0
Ouais, ouais. Très emprunté,
- Speaker #2
c'est comme si on parlait d'un noble désargenté.
- Speaker #0
Non, mais c'est pas naturel. Enfin, j'ai pas... Il y a des trucs...
- Speaker #2
Ce qui est frappant... c'est à quel point ma mère et mon père, les deux, projettent finalement une naturalité dans leur comportement.
- Speaker #7
C'est très naturel.
- Speaker #0
Non, mais ce n'est pas naturel.
- Speaker #2
Ce prétendu instinct pour la valise d'un côté, cette incapacité naturelle de l'autre. Et là, je leur redemande, ça a bien fini par créer tension et désaccord, c'est préparatif, non ?
- Speaker #0
Je ne pense pas que spontanément, il y avait de ressentiment dans un sens comme dans l'autre. Il n'y a pas une espèce de répartition spontanée. qui n'a pas été décidé ni discuté plus que ça, qu'un phénomène émergent, mais qui n'était pas non plus un... C'est un compromis peut-être mal taillé, mais qui n'était pas inacceptable d'un côté comme de l'autre. Moi, j'avais tendance à dire, pas trop, il faut que ça tienne. Sur le nombre de sèches-cheveux qu'on emmène, je pense qu'un était largement suffisant.
- Speaker #7
Il n'y en avait qu'un, donc... Non, ce n'était pas le sujet. J'ai envie de dire qu'il n'y avait pas de sujet, vu que ce n'était pas vraiment ta préoccupation, les valises, finalement. Donc toi, en fait, il découvrait ce que je lui avais emmené une fois arrivé sur place.
- Speaker #2
En fait,
- Speaker #7
tu fais des affaires de trois enfants. Exactement. C'est exactement ça.
- Speaker #0
Pas complètement. Mais moi, j'assurais un certain nombre de choses de base. Des shorts, des maillots de bain et des t-shirts si on allait.
- Speaker #7
Pas du tout. Non, tu n'assurais rien du tout. Après, il ne faut pas confondre. Une fois arrivé sur place, si par exemple, il faisait un petit peu frais, est-ce que tu as pensé à me prendre également un petit... Oui, bien sûr, mon chéri.
- Speaker #2
Mais donc justement, t'avais l'impression que tu gardais la charge mentale des affaires à prendre ?
- Speaker #7
Oui. Ceci dit, moi je me souviens qu'au bout d'un moment, je m'étais fait une checklist avec les incontournables. Alors la valise était toujours aussi grosse pour chacun, mais je n'avais plus à chaque fois à repenser. J'avais plus qu'à cocher sur ma liste et tout y était.
- Speaker #2
Ceci dit, rétrospectivement, je crois que bien avant de comprendre ce qu'était la charge mentale, j'avais déjà remarqué une étrange loi physique dès l'enfance. Les poches des hommes semblaient toujours plus grandes que celles des femmes. Mon père pouvait quitter la maison avec les mains dans les poches, littéralement. Un portefeuille dans la poche arrière, des clés dans la poche de droite, parfois un téléphone dans la gauche. C'était à peu près tout. Ma mère, elle, sortait rarement sans son sac. Autant vous dire que ma mère est loin d'être la seule mère à refuser de sortir sans son sac à main. Il suffit d'ailleurs de regarder le succès persistant des vidéos de femmes, ou plutôt des sacs de femmes, sur les réseaux sociaux. Aujourd'hui, sur TikTok, le hashtag What's in my bag cumule des centaines de millions de vues. Mais en réalité, le phénomène est beaucoup plus ancien. Dès les années 90, La presse féminine dévoile fièrement le contenu des sacs des stars du moment. Puis, sur YouTube dans les années 2010, le tag What's in my bag devient un format canonique des créatrices lifestyle. Honnêtement, c'était toutes mes années collège.
- Speaker #8
Pour une nouvelle édition du What's in my bag,
- Speaker #1
je vais vous montrer ce qu'il y a dans mon sac.
- Speaker #8
Et ce sera le tag...
- Speaker #2
L'époque et les médias changent, mais la démarche est toujours la même. On y vide méthodiquement le contenu des sacs féminins, comme on dresserait l'inventaire d'un petit monde portable. Rarement, l'exercice consiste-t-il à explorer le contenu des poches d'un homme. Sans doute parce que l'on s'attend déjà à y trouver peu de choses. Le contraste est révélateur. Pendant longtemps, les femmes ont été socialement encouragées à transporter non seulement leurs propres besoins, mais aussi une partie de ceux des autres. Le sac devient alors bien plus qu'un accessoire de mode. C'est une annexe matérielle de la charge mentale, l'extension matérielle de la femme, c'est-à-dire les autres. Une preuve que quelqu'un, quelque part, a pensé à prendre ce qu'il fallait. Dans l'anecdote qui va suivre, ce quelqu'un... est encore une fois, quelqu'une.
- Speaker #1
Quand j'étais petite et qu'on partait en vacances avec ma famille, on partait toujours avec des énormes sacs à dos, un peu de campeurs, des trucs où on aurait pu faire un bivouac de 15 jours avec. Je me souviens d'une fois, en particulier, quand on s'attelait en famille à la préparation de ces sacs, où ça avait été très compliqué. Il y avait toujours une sorte de négociation à ces moments-là entre ma mère et mon père, avec ma mère qui essayait un peu toujours de solliciter l'aide de mon père. Mais là, ce qui avait été très particulier, c'était qu'en fait, ma mère n'avait cessé de vouloir négocier avec mon père pour lui faire porter des affaires en plus. Et à ça, mon père, évidemment, nous rechignait et avait répété une phrase qui est ensuite devenue un peu célèbre dans notre famille, dans l'histoire familiale, qui était « Je ne suis pas Hercule » . Sous-entendant par là qu'il n'était pas un dieu vivant et qu'il ne pouvait absolument pas porter la charge énorme qu'elle voulait lui mettre sur les épaules. Arrive le moment où nous arrivons à l'aéroport avec nos sacs à dos et on doit enregistrer nos bagages pour les faire passer en soute et donc les peser. Et c'est là qu'en fait survient l'événement déclencheur d'une petite crise familiale et d'une grande surprise générale qui est qu'en fait on se rend compte qu'en réalité ma mère portait à peu près 10 kilos de plus que mon père. Et qu'en fait, pendant tout ce temps, tout le temps où elle pensait vouloir lui faire porter un peu plus, lui rajouter des affaires et tout, sans s'en rendre compte et sans le savoir elle-même, elle était déjà dans une situation de disproportion énorme, puisqu'en fait, elle portait beaucoup plus que lui, de fait. Et elle, évidemment, ne s'était absolument pas plainte de la charge de son sac. Donc tout ça provoque un peu une mini-crise familiale devant l'hôte de l'aéroport, où ma mère a du mal un petit peu à cacher ses émotions et sa surprise et son énervement. Et c'est marrant parce que ce fameux hôte, je me souviens très bien, il avait commencé un petit peu à rire et à nous raconter du coup que ce genre de situation était extrêmement fréquent. Et qu'en fait, ça lui arrivait régulièrement de voir des couples se présenter devant lui, peser leur bagage et se rendre compte que la femme part. porter beaucoup plus que l'homme et que généralement ça provoquait un petit peu une crise familiale.
- Speaker #7
Ils ont réussi,
- Speaker #2
même cette épreuve-là. Hercule lui-même ne l'aurait pas fait.
- Speaker #1
Et c'est vrai que cette phrase, je suis pas Hercule, qui avait été prononcée par mon père plusieurs fois à l'époque, elle est réellement restée dans la famille parce qu'elle signifie tellement cette disproportion dans la charge mentale et dans la charge effective parfois. Elle s'applique à plein de situations maintenant, et c'est un peu devenu une arme pour ma mère dans certaines situations. Elle lui rebalance cette phrase comme ça, pour lui rappeler d'où il vient quand même. Et on a rediscuté il n'y a pas longtemps de cette anecdote en famille, et je voulais voir moi, avec mes yeux d'adulte, ce que mon père avait retiré de cette situation. Alors évidemment, ça l'a forcé à prendre en compte certaines choses, mais ce qui m'a surtout marquée, c'est que quand j'avais re-raconté cette anecdote, ce que mon père m'avait répondu, c'était... Écoute, moi, depuis que je connais ta mère, elle a toujours eu des énormes sacs avec elle, elle a toujours eu besoin d'avoir toutes ses affaires, de transporter toutes ses affaires tout le temps avec elle. Sous-entendu, tout ça vient plutôt de sa personnalité, de son caractère à elle, et pas d'une disproportion dans la répartition des charges. Et à ce moment-là, j'ai été hyper marquée par la méconnaissance totale qu'il avait de la situation, puisque certes, moi j'ai toujours vu ma mère avec des énormes sacs. En tout cas, elle se baladait toujours avec quelque chose. On ne partait jamais dehors sans que ma mère ait un sac avec elle. Parce que dans ses sacs, il y avait de la nourriture, il y avait de l'eau, il y avait des médicaments, en fonction des pathologies de chacun, des protections hygiéniques, dans le cas où ma soeur ou moi en auraient un problème. En fait, il y avait tout un kit de survie pour toute la famille, dont tout le monde se servait, qui était extrêmement utile. J'ai été un peu apeurée de me rendre compte que tout ça, des années plus tard, passait encore pour... Bah voilà, juste une femme qui avait envie de porter avec elle tout son fatras, un peu par caprice quoi.
- Speaker #2
Jusqu'ici, les témoignages que nous avons recueillis parlaient finalement d'une même catégorie de départ. Ce que l'on anticipe et d'autant connaît déjà l'issue. Les valises sont temporaires. Elles accompagnent une parenthèse. On part pour mieux revenir. Et surtout, on sait qu'on va revenir. Mais il arrive qu'on parte tout court. La valise devient plus chargée, et tout s'accorde alors au pluriel. On ne fait plus sa valise, on fait ses valises. On plie bagage, quoi. Ces valises-là, je les connais pas. Je sais pas ce que c'est que de devoir faire une valise sans l'assurance d'un retour. Voir même avec la certitude d'un aller simple. Il y a bien sûr les déménagements, les migrations, mais l'exil, lui, rebat les cartes. Que mettre de soi dans une valise quand le départ est forcé ? Qu'on aurait aimé ne jamais avoir à faire ? Ces questions, je les rattache en mon fort intérieur à l'histoire familiale du père de Luce. Souvent, je me dis que la valise qu'elle se traîne... C'est la valise de son père. La valise d'un enfant exilé de son pays, le Perrot. Pourtant, j'ai l'impression que cette valise familiale, l'us, ne l'a jamais vraiment ouverte, ni défaite. Eh bien écoute mon Flop, je crois que si je devais te poser une question sur cette histoire de l'exil de ton père, je crois que ce serait plutôt du côté de ta réception et surtout quelles émotions affluent en toi. Là, ça fait très langage marre. C'est pas du tout le sujet. De mon côté, constamment, j'y mets une tonalité, mine de rien, assez dramatique. Tu vois, je le regarde avec beaucoup de sérieux, cette affaire de déracinement, j'ai l'impression que c'est quelque chose d'énorme, qui a complètement été une refonte dans l'histoire et la vie de ton père. Et ce qui est assez particulier, c'est que toi, quand tu m'en parles, déjà, tu m'en parles pas. Tu me l'évoques très brièvement, mais pratiquement comme un non-événement, où tu vas me dire, ah bah tiens, quand mon père a dû faire sa valise et partir du Pérou, ceci, cela, quand il est arrivé en France. mais tout est très vite, tu sais, liquidé. Et donc je me disais, mais est-ce que de ton point de vue, c'est finalement assez normalisé comme événement ? Pourquoi en fait, t'en parles pas tant que ça ? Et pourquoi d'une manière très anecdotique finalement ? J'ai l'impression que parfois, c'est une anecdote, alors que pour moi, c'est une chose immense.
- Speaker #3
C'est vrai que j'ai mis un bout de temps à comprendre l'histoire de mon père et de ma famille. Je crois que j'ai pris conscience de son déracinement et de ce que ça avait impliqué chez lui récemment, avec cette valise justement. Une valise que je n'avais pas imaginée, poussiéreuse, traînant tout proche de son cœur, et qui contenait un doudou, un âne qui n'avait pas vraiment de nom, mais qui rassemblait en lui toute l'innocence de son enfance. Mais pour que vous compreniez mieux cette histoire, il faut remonter en arrière. Mon père est né en France en 1969, sous la France du général de Hull. La constitution sera soumise à vos suffrages ! Qui peu de temps avant la naissance de mon père, démissionne suite à un référendum qui était plutôt ce qu'on appelle communément un vote de confiance.
- Speaker #9
Et je cesserai aussitôt d'exercer mes fonctions.
- Speaker #3
Cette année-là donc, les députés n'accordent pas leur confiance au gouvernement gaulliste et pas tellement à mon père non plus. Ce fichu référendum donnait déjà le temps. Mon père naît de deux parents immigrés. Ma grand-mère, qui fuyait l'Espagne de Franco, et mon grand-père, qui était parti du Pérou pour faire des études d'architecture en France. Mon père est donc le second enfant de cette union, puisque peu de temps avant était née Lily, sa grande sœur. Deux autres enfants naîtront par la suite, Sylvie et Tania. Mais si mon père a fait ses premiers cris en France, il est vite retourné au Pérou lorsqu'il avait à peine un an. Donc depuis ses premiers souvenirs, petit, il n'a toujours vécu que dans ce pays. La famille péruvienne de mon père est plutôt riche, possède des terres et les travaille. Il faut avouer que c'est aussi une grande famille où l'homme et les petits garçons sont plus vénérés que les filles. Là-bas, mon père se sent libre, aimé et à sa place. Et ce qui est drôle, c'est que là-bas, au Pérou, il faisait souvent une sorte de valise en baluchon. dès qu'il n'était pas content Puis il partait se cacher quelque part.
- Speaker #10
En effet, j'avais fait une sorte de baluchon. J'avais mis justement mon âne préférée. Et j'ai dû prendre, je ne sais même pas, ça se trouve, deux t-shirts et une paire de chaussettes. Ou que des paires de chaussettes, je ne sais pas. J'ai trouvé ce qui venait à la main. Et la notion de valise, je ne la connaissais pas. Mais il y avait une notion de porter avec soi. Symboliquement, je pars. J'ai été recherché par tout le monde, par la police y compris, et j'étais chez un ami à Gonvaluchon, j'avais fait ma propre vie, j'étais déjà indépendant dans mon esprit. Je ne sais pas si c'était vraiment l'indépendance, mais en tout cas j'étais parti.
- Speaker #3
Et ce qui le frappe, c'est que feindre de partir spontanément et librement avec une valise juste parce qu'on n'est pas d'accord, ça ne lui est arrivé qu'au Pérou. Parce que justement, il se sentait libre et protégé. Mais à l'avenir, cette blague, il ne l'a plus jamais faite. Puisqu'en 1976, vers ses 7 ans, ses parents lui expliquent qu'il faut quitter le Pérou, qu'ils vont partir en vacances en France. Je lui demande s'il se souvient de ce qu'il y avait dans cette valise.
- Speaker #10
Alors, ce qui était indispensable de porter, c'était ce qu'on appelle communément un doudou, c'était un âne. C'était mon âne, mais qui a été perdu. Il n'avait pas de nom, ou je ne donnais pas de nom à cet âne, mais il était souvent avec moi. C'était une sorte de protecteur. Je ne savais pas où j'allais, donc je n'avais pas besoin de valise. Parce que généralement, quand tu prends une valise, tu viens d'un point A à un point B. Moi, on ne m'a pas dit où j'allais. Du Pérou, je suis allé à nulle part.
- Speaker #3
Vous avez dit que vous alliez le quitter définitivement ou pas ?
- Speaker #10
Non, rien du tout. Donc pour moi, c'était... J'ai suivi mes parents, comme on allait, je ne sais pas moi, qu'on allait de Lima à Arequipa en voiture, pour moi c'était pareil, sauf qu'on prenait l'avion. Quand t'es enfant, tu penses pas, tu suis tes parents, mais donc les valises pour moi ça entre pas en ligne de compte puisque j'allais revenir au Pérou. Donc la valise ne rentrait pas vraiment dans mon esprit comme quelque chose où je devais amener des choses.
- Speaker #3
Donc non, mon père ne se doutait pas qu'il ne retournerait plus jamais au Pérou et que sa vie serait désormais en France. Ses parents ne lui expliquent pas réellement les raisons de ce départ, et mon père se retrouve dans un des immeubles gris de Évry, dans une vie urbaine et plus défavorisée, où il ne comprend ni la langue, ni la culture.
- Speaker #2
Évry, à 28 km de Paris, dans les Saônes, 55 000 habitants répartis sur 4 communes, est le centre d'une agglomération de 300 000 personnes. Évry axe son développement sur les industries de pointe, tout en incitant les créateurs d'entreprises à venir s'y installer. La ville où le collectif l'emporte sur la maison individuelle, ça croit encore de 4000 habitants par an.
- Speaker #3
A l'époque, ces villes telles qu'Evry, ce sont ce qu'on appelle des villes nouvelles. Lancées après la seconde guerre mondiale par le général de Gaulle, oui oui, toujours lui, ce sont des villes qui regroupent d'anciennes communes. Elles étaient censées dégorger Paris et offrir des logements à des prix plus abordables, tout en permettant de nouvelles formes d'architecture et de vie en société. Malheureusement, elles sont vite devenues des villes dortoirs, bétonnées et peu accessibles, où les classes socialement favorisées s'entassent.
- Speaker #0
Celui du transport, qui n'a pas du tout été prévu, il y a 40 minutes de train, et avec la gare 70 km, ça fait environ presque une heure pour aller gare de Lyon, plus après le métro, etc.
- Speaker #3
Moi je travaille à Paris,
- Speaker #2
j'ai les mêmes problèmes que mon mari, vu le manque d'emploi ici, je suis donc obligée d'aller à Paris, ce qui me fait beaucoup de trajet.
- Speaker #3
La déflagration est donc énorme, entre la vie rurale et favorisée qu'il avait au Pérou et cette nouvelle France bétonnée où respire la vie urbaine. Le Pérou devient pour mon père anormalement loin, comme un rêve qui n'avait jamais existé.
- Speaker #10
C'est vrai que quand je suis venu en France, déjà moi je pensais que j'étais venu en vacances. C'est un pays où je ne connaissais pas la langue. Pour moi, je ne devais pas apprendre une langue, donc j'allais en cours avec mes BD. En espagnol, parce que j'ai appris l'espagnol très rapidement au Pérou. Mon père me l'avait pris à lire. Donc quand j'allais en cours, j'allais avec mes BD, je ne comprenais pas ce que je faisais. Mes parents ne m'ont rien dit, absolument rien. C'est comme si je découvrais la face du monde sans qu'on me prévienne. Tu traverses la route, tu te fais écraser parce que tu ne sais pas qu'il y a des voitures.
- Speaker #3
Mon père, lui, n'avait donc pas conscience de cet exil. Il est parti comme on part en vacances, le cœur léger. Mais pour d'autres formes d'exil, bien que le départ soit contraint, le voyage, lui, est préparé. Or, quand on sait qu'on va devoir partir, se pose alors irrémédiablement la question de ce qu'on décide d'emporter avec nous, dans notre valise, et de ce qu'on laisse derrière soi. Est-ce qu'on prépare davantage sa mémoire ? ou son avenir.
- Speaker #11
Je dirais que la valise, c'est vraiment l'objet intermédiaire et qui permet donc de réhistoriciser la migration, l'exil, quel que soit le concept qu'on va utiliser pour désigner cette expérience. La valise, c'est peut-être celui qui a la plus longue longévité. Alors je dirais valise... Et les formes contemporaines de la valise qui ne sont plus vraiment des valises, qui sont des sacs à dos, qui sont beaucoup plus mobiles que n'étaient les valises d'antan qu'on peut voir au musée de l'histoire de l'immigration par exemple, qui étaient assez lourdes, au contraire en carton et tout ça. Le contenant reste toujours ce qu'on porte avec soi du début à la fin. Je dirais qu'il n'y a pas des objets phares, mais il y a des catégories d'objets qui se retrouvent. Il y a vraiment des objets liés à la maison, vraiment au plus intime de la vie familiale, que ce soit par les parents, les enfants ou les conjoints, etc. Il y a souvent des catégories d'objets qui peuvent être troqués. On les prend parce qu'on sait qu'on va pouvoir les vendre, les bijoux et certains autres objets. Puis il y a des objets qui eux-mêmes sont des contenants, les nouveaux contenants ou les nouvelles valises comme des smartphones. Le smartphone est absolument essentiel dans tous les parcours migratoires. Il y a des GPS dessus, ça permet de s'orienter, ça permet de communiquer avec ses proches, ça permet de se faire envoyer de l'argent, ça permet de conserver des photos, la carte mémoire. Les smartphones sont vraiment essentiels et c'est aussi un objet qu'on vous vole. C'est un objet dangereux, il y a vraiment la carte mémoire, la carte SIM et le téléphone. C'est un objet qui est devenu absolument central et qui va concentrer, qui est à sa façon une petite valise, et qui va concentrer beaucoup d'attention et beaucoup d'affect. Mais sinon, non, effectivement, il y a une part qui est totalement imprédictible et c'est tant mieux. C'est Baudrillard qui disait que les objets constituent des mots de passe, les mots de passe par excellence. En fait, ce sont d'extraordinaires prétextes. L'objet en lui-même a pas de nom. peu d'importance, sa valeur marchande est infime par rapport à tout ce qu'il va, toute la valeur affective, mémorielle, etc., qu'il va prendre.
- Speaker #3
Celle que vous venez d'entendre à l'instant, c'est Alexandra Galitsin-Lumpe, chercheuse et anthropologue Elle a notamment travaillé sur la question de la migration et de l'expérience de l'exil. Dans le cadre de ses travaux, elle s'est rendue plusieurs fois à Calais, dans les Hauts-de-France. En effet, depuis les années 90, la ville et ses alentours représentent pour bon nombre de migrants un lieu d'étape dans l'espoir de transiter vers le Royaume-Uni. Désexilée avec des valises et des bouts d'eux-mêmes, elle en a croisé beaucoup.
- Speaker #0
On lui a alors justement demandé si elle avait en tête un objet d'exil qui l'avait particulièrement marqué.
- Speaker #1
Alors il y a des multiples objets. C'est difficile parce que j'ai beaucoup travaillé sur ces questions, notamment à Calais et dans les frontières contemporaines. Et je me souviens de l'histoire d'un jeune afghan. Il faut savoir qu'à Calais, il y a un jour pour les migrants... Comme disent les personnes en migration, un jour, one day for migrants, one day for police. Et donc la police démantèle les campements provisoires et elle emmène les tentes. Et tout ce qui a été trouvé dans les tentes, à un moment, en général, les gens font la queue pour avoir à manger. Donc ils ne sont pas là, même s'il y a des systèmes de garde. Enfin bref, c'est toute une économie particulière. Et ce jeune homme, on avait emmené son sac à dos. Et c'est stocké dans un endroit où officiellement les personnes en migration peuvent aller les récupérer. Et au bout de 48 heures, s'ils ne viennent pas les récupérer, c'est jeté à la benne. L'endroit est assez... il est entouré de barrières, il y a des surveillants, il y a des gardes de sécurité. Ce n'est pas un endroit très hospitalier en lui-même, mais Calais ne l'est pas en général. Et lui, il voulait une montre que son grand-père lui avait donnée au moment du départ. Et il était absolument terrorisé parce que non seulement c'était une montre, mais c'était une montre brisée en fait, c'était une montre qui n'avait jamais fonctionné. Et on ne le laissait pas rentrer, le temps était fini, il avait attendu toute la matinée, il y avait eu trop de monde et il était absolument hanté par la question du fait qu'on allait jeter une montre brisée. Et de fait, il ne l'a jamais retrouvée. Alors que l'attachement était justement dans le don qui avait été fait au départ et pas du tout dans l'ustensilité ou l'efficacité de l'objet. Et sa détresse était très frappante, inoubliable.
- Speaker #0
Cette détresse de l'exilé, elle vient aussi se nicher à d'autres endroits, notamment quand l'individu parvient à un point de chute. Le sociologue algérien Adel Malek Sayad montre dans la double absence que beaucoup d'immigrés vivent longtemps dans une fiction du provisoire. Ils sont physiquement installés dans le pays d'accueil, mais psychiquement orientés vers un retour toujours repoussé. On vit ici tout en continuant à se penser là-bas. La valise jamais totalement défaite pourrait être une métaphore parfaite de ce que Sayad appelle cette condition migrante. Il écrit notamment que beaucoup d'immigrés construisent leur vie dans le pays d'accueil, mais continuent de penser leur présence comme temporaire, parfois même pendant des décennies.
- Speaker #1
Ma famille est d'origine russe, ce sont mes grands-parents qui sont venus, et ils ont littéralement vieilli en France jusqu'à leur mort avec des valises sur les armoires, des valises pleines d'objets à emporter. pour le retour, un retour qui n'est jamais venu. Et il y a un syndrome de la valise sur le placard qui est assez bien travaillé, y compris en psychanalyse, de cette valise qu'on ne défait jamais totalement et donc qui est aussi le signe d'une non-arrivée, d'un espèce d'état intermédiaire.
- Speaker #2
Non, la valise du perroche, je l'avais toujours à côté de moi parce que mon père me disait à chaque fois qu'on y retournerait.
- Speaker #0
Cette valise qu'on ne défait jamais... provoque un sentiment inconfortable, celui de n'être ancré nulle part et toujours sur le départ.
- Speaker #2
C'est-à-dire que moi je suis persuadé que j'ai deux corps qui battaient au même moment à deux endroits différents. Ce qui est extrêmement épuisant pour un corps et pour une pensée aussi. Donc moi, je pense que j'ai été arraché puisqu'on ne m'a rien dit. Et je pense que c'est une faute majeure des parents. Je n'ai pas ouvert comme un déraillissement, mais comme un arrachement. J'étais arraché à quelque chose. Tu vois, je disais tout à l'heure, quand je suis parti avec la valise facilement, c'est que j'étais en confiance. J'avais peur de rien. Tu vois, je suis arrivé dans ce pays, je commence à avoir peur, peur de mon intégrité, de ne pas pouvoir réussir à vivre dans ce pays-là.
- Speaker #0
Mais ce dont nous parle aussi Alexandra Galitsin-Lompet, quand on la rencontre, c'est qu'en dehors de ces objets matériels que les exilés décident d'emmener dans leur valise, Il y a aussi les objets manquants. Ils prennent une place particulière, puisque c'est justement ceux qu'on n'a pas pu emmener. ceux qui sont restés de l'autre côté du miroir.
- Speaker #1
Et enfin, il y a le système des objets, mais il y a l'objet manquant, l'objet absent, celui qui va avoir une place d'autant plus fantasmée et forte. Et réimaginer qu'il est absent, qu'il a été soit perdu, soit manquant au départ, c'est vraiment des objets centraux. Je dois dire que la question des objets a beaucoup été étudiée aussi, notamment en termes de biographie, on parle de biographie sociale ou de biographie culturelle des objets. Et très symptomatiquement, c'est un anthropologue qui s'appelle Igor Kopitov qui a inventé cette biographie des objets. Il était d'origine russe, il a émigré aux Etats-Unis. Ce n'est pas indifférent que sa biographie à lui aussi croise celle des objets d'une certaine façon. Et donc c'est très intéressant que cette biographie sociale, c'est-à-dire la façon dont les objets dans la durée vont être requalifiés, repensés, vont changer de valeur, changer de destin, et vont finir soit dans un musée, soit à la poubelle.
- Speaker #0
Et c'est vrai que la dernière chose par rapport à ce que vous aviez dit, où ça m'a fait complètement tilt quand vous disiez, c'est vrai que moi je sais que ma grand-mère, alors c'est un plus petit exil, mais tout de même, et elle me disait c'est pour ça qu'il y a tout un tas de choses, oui, qui avaient de la valeur matérielle ou qui étaient utiles, donc je me disais bon là je serais la capitale, mais tout un tas de choses beaucoup plus gris-gris, doudou, bah ça non. Et donc effectivement, arrêtez pas de me dire non, mais il y a plein de choses qui se retrouvent, ça paraît paradoxal, mais les objets ça se retrouve, sauf les objets de la valise.
- Speaker #1
La matérialité, ça se retrouve, l'objet de consommation, ça se retrouve. Mais le geste qui va donner l'objet, ou le geste que l'on fait de prendre parmi plein d'objets, celui-ci, oui, ça ne se retrouve jamais, c'est absolument unique.
- Speaker #0
Et parmi ces objets plus symboliques que matériels, que les exilés laissent derrière eux, mon père décide, lui, d'abandonner sa langue maternelle, l'espagnol.
- Speaker #2
J'ai découvert ça, j'ai découvert la France sans qu'on m'apprenne la langue. Donc du coup, j'ai dû détruire la langue espagnole parce que je savais que c'était une langue qui était parasitaire, parce qu'elle ne servait plus à rien et je boudais. C'est comme si je m'auto-flagellais. C'est une punition. J'ai détruit cette langue. J'ai essayé de tout faire pour la détruire. Je ne vais plus parler espagnol du tout. Je me suis rendu compte que dans le pays où je suis arrivé, la France qui est mon pays, je l'aime tout autant que l'idée que je me faisais du Pérou quand j'étais petit.
- Speaker #0
Mon père a abandonné beaucoup de choses au Pérou. Il a laissé cette valise prendre la poussière, comme si tout cela n'avait finalement été qu'un rêve. Puis il a construit sa vie en France. Difficilement au début, toujours un peu en vadrouille dans sa tête. Et puis il y a eu ma mère, une grande aventurière qui rêvait depuis longtemps de mieux comprendre l'histoire et les origines de mon père. Celle qui l'a aidée 50 ans plus tard à partir ensemble là où cette valise avait commencé. Et je crois que c'est en partie grâce à elle qu'il a osé reprendre l'avion pour retourner dans ce pays où il n'avait plus remis les pieds depuis son départ, mais qui ne l'avait jamais vraiment quitté. Et pour la première fois, la valise du Pérou avait un autre sens, celle de ramener les souvenirs qu'il avait laissés là-bas.
- Speaker #2
Bien sûr, j'allais pour découvrir le pays, le voir maintenant avec le regard que j'ai, parce que c'était un peu compliqué le regard que j'avais adolescent avec ce pays-là, et surtout que j'avais tous mes cousins, mais je ne partais pas voir mes cousins. Et donc je partais avec un esprit léger, tu vois, un esprit très léger.
- Speaker #0
Et l'esprit léger, tu ne te doutais pas du tout que ça allait rebousculer tout ?
- Speaker #2
Comment dire ? Quand je retourne à ce pays-là, c'est une ambiance, c'est des odeurs, c'est une douceur aussi parce que c'est un climat tropical que certains n'aiment pas, mais moi j'aime beaucoup parce que c'est un peu humide, doux, puis en même temps frais. J'aime bien, j'aime beaucoup. Et donc maintenant, j'y vais et j'ai retrouvé mes cousins. Et là, ma valise a revêtu beaucoup plus d'importance. On retourne.
- Speaker #0
Pour ramener tous les souvenirs.
- Speaker #2
Voilà, tu vois. Et là, d'un seul coup, j'ai retrouvé l'idée, tu sais, que quand tu es sur un âne, tu n'as rien, puis tu retiens. autour, tu apportes tout ce que tu as eu d'expérience, tout ce que tu apportes des conclusions, des nouvelles idées. Donc, cette valise m'a vraiment, vraiment bien servi pour le retour. Et là, j'ai... Et là, je pense que j'ai tourné quelque chose dans ma vie. Quelque chose de très important. Parce que, ce n'est pas vrai, je ne suis pas retourné aux sources, mais j'ai bouclé la boucle en disant, ça y est, le Pérou, finalement, je t'avais dit, moi je pensais qu'au Pérou, j'allais mourir au Pérou. Je ne sais pas pourquoi, j'avais une notion, si j'allais au Pérou, j'allais mourir. Pour X raisons, j'allais mourir. Et un plan d'avion, parce que j'ai des amis très proches de mes parents qui sont scratchés en Équateur. la cordillère des Andes c'est important pour passer par dessus parfois ils ne volent plus parce que la condition matérologique leur empêche parfois c'est des coucous un peu bizarres donc du coup je ne sais pas pourquoi je pensais que j'allais mourir au Pérou et à chaque fois que je faisais j'ai rêvé un peu au Pérou c'était beaucoup de poussière c'était une sorte de cimetière et puis en effet mes valises intellectuelles elles sont plus mondiales Je n'ai plus de mûris sur... sur l'idée de l'arrachement t'as fait la paix c'est comme si t'avais vraiment fermé la valise du Pérou quand t'étais petit parce que c'est pas de mon ressort en revanche c'est de mon ressort d'y retourner d'y aller c'est une blessure je pense qu'elle restera toujours parce que c'était une blessure énorme parce que j'étais avec des oncles qui m'ont montré plein de choses et faire ses... C'est un autre paysage, c'est un autre univers où la terre rentre en ligne de compte. Ici, la terre, c'est la poussière. Or, là-bas, la terre, c'était... Il vivait avec la terre, quoi. Donc, la valise, là, ça y est, je l'ai posée. J'ai amené plein de pulls, plein de cadeaux. Voilà, la valise, c'est un moyen.
- Speaker #0
Oui, c'est de l'humour, ça a perdu la symbolique un peu traumatique de...
- Speaker #2
Ah oui, complètement, oui.
- Speaker #0
C'est un objet qu'on traîne avec soi, malgré soi.
- Speaker #2
Oui, oui. Il y a une chose aussi qui aide beaucoup, parce qu'il y a des choses qui sont de temps faites et d'autres qui ne sont pas de temps faites. Et on ne doit pas porter... des remords, des choses qui ne sont pas à toi. Je me suis rendu compte que je portais les remords de mon père. D'avoir été en France, il aurait dû rester au Pérou, mais pour moi, il n'y a que ces raisons. Mais moi, je porte cette valise-là. Et ce n'est pas mon ressort. Il m'a fallu 40 ans pour comprendre ce n'était pas mon ressort.
- Speaker #0
Hello mon flop, je te fais un petit vocal parce que maintenant que j'ai un peu raconté ce bout de cette histoire, je voulais te remercier parce que c'est vrai que j'y aurais... Enfin c'était tellement quelque chose qui faisait partie de ma vie que je crois que je l'avais rendu peut-être un peu trop banal et que ça m'a fait du bien d'ouvrir une page, enfin un livre plutôt, sur une histoire qui je pense est loin d'être terminée, sur ce qu'a représenté le Pérou pour mon père et pour toute la famille du côté de mon père. Donc... J'ai hâte aussi d'en découvrir plus. Ça m'a fait rire aussi mon flop sur tellement de choses, de se dire qu'un objet est aussi simple qu'une valise, qu'on peut un peu associer à la liberté, parce que c'est globalement un peu même les publicités, ce qu'on va nous montrer en permanence, de voir que c'est un objet qui est ultra situé socialement, qui veut dire plein d'autres choses, et que c'est super important de ne pas oublier ces autres choses. Surtout quand on est dans un univers plutôt privilégié. Donc voilà, ça m'a fait bien rire d'écouter ton père et ta mère parler de choses si évidentes. En fait, c'est toujours assez drôle de voir à quel point la vie paraît quelquefois si évidente alors qu'elle est loin de l'être. Et de s'interroger sur justement les non-évidences qui sont toutes aussi importantes. Voilà mon flop. Toujours heureuse de mêler nos histoires. Je te dis ciao. Ciao ! Vous venez d'écouter « Pourquoi certains bagages sont-ils plus chargés que d'autres ? » Un épisode de la série « Les valises, nos poupées russes »
- Speaker #2
du podcast FLOP.
- Speaker #0
Écriture, réalisation et production Marine Boudalier et Luce Paz Montage, sonore et mixage Alice Vessay et Lucas Monon Prise de son Marine Boudalier et Luce Paz Communication et réseau Echa Kurich Musique originale Georges Paz et Thomas Paz Identité visuelle Paul Ardouin-Rignac et Luspens