- Speaker #0
Attention à la marche en dessinant du train.
- Speaker #1
Je lance la playlist Spotify, découvert de la semaine. Les morceaux défilent sans que je n'y prête réellement attention. Je suis bercée par leurs mélodies qui semblent faire partie d'une même bande-son. Et j'ai l'impression que le gris du RER l'est un peu moins. Deux arrêts plus loin, je prends la correspondance de la ligne 2 et je rejoins Marine. On s'assoit dans un carré l'une en face de l'autre. Plus loin, deux hommes, la quarantaine ou la cinquantaine je dirais, reprennent leur discussion.
- Speaker #2
Non mais attends, moi quand j'avais 13 ans, je passais mes aprèmes à traîner dehors avec les copains. On passait vaguement un coup de fil depuis les cabines ou le café du coin pour dire qu'on serait là pour le dîner. Point barre ! Avant on était beaucoup dans les rues dehors, maintenant les jeunes vivent à travers leurs écrans.
- Speaker #3
Ouais, après je vois que même nous on n'est pas exemplaires, si je fais pas attention ça me désole, mais je suis tout le temps collé à mon téléphone. Donc bon, on interdit et on cadre des choses avec l'Ouanne, mais on fait pareil. Et c'est vrai qu'à 17 ans, ils ont vachement conscience des choses en réalité. Tu vois, la dernière fois, on était très surpris avec sa mère. Loan monte dans la voiture et elle fait le geste de retirer son casque. Et elle nous lance. Bon allez, on choisit un titre, chacun notre tour. Ça fait 3 par personne jusqu'à chez Manu.
- Speaker #2
Elliot, lui, il nous voit comme des vieux boomers musicaux. Mais bon, on pensait exactement pareil de nos parents. Après, c'est vrai qu'on avait moins la possibilité d'écouter ce qu'on aimait. Il y avait le programme officiel. Et puis, juste la galère que c'était pour dénicher les albums, les vinyles. J'ai l'impression que mes goûts, c'était surtout le contexte et tout ce que j'ai découvert par erreur. Parce que c'est ce qu'on avait sous la main. Elliot ne va pas trop s'aventurer en terrain inconnu, alors que je lui dis, mais t'as tout dispo sur Spotify, là. Tout. Et lui me répond, ouais, je sais, mais j'ai la flemme.
- Speaker #1
On sort du RER et on se regarde avec Marine. On a failli pouffer de rire. On a pensé la même chose. Il faut qu'on en parle. Ces deux papas boomers nous ont fait rire parce que chez nous aussi, bizarrement, la musique est reliée à nos pères. Ceux qui écoutent encore des albums seuls dans une pièce les yeux fermés. Alors on va commencer par là. Qu'est-ce qui a autant changé dans notre écoute de la musique ? Y aurait-il des survivants qui écoutent encore un album en entier ? Voilà, je crois qu'on y est. Est-ce que la musique sous playlist est-elle encore de l'art ?
- Speaker #4
Mais surtout, c'est les CD, on s'est dit putain, les seuls qui achètent encore des CD, c'est les enfants. Donc en fait, plus personne n'achète des CD. Et les enfants, oui, parce qu'ils ont toujours des CD chez eux, t'as toujours ton petit pot, t'as un peu pour les enfants, des couleurs qu'on voit beaucoup. Et ça peut être du noir pour venir. Bah qui reste quoi ? 2007,
- Speaker #0
c'était l'année de mes 7 ans. Et à 7 ans, on atteint, dit-on, l'âge de raison. Je sais pas si je l'ai atteint cette année-là, mais en tout cas, on a atteint l'âge de la fin d'araigne. Celui du téléchargement débridé et d'une écoute musicale sur fond de piratage. En août 2007, une plateforme française de streaming musical voit le jour. Son nom ? renommée très vite Deezer. La suite, vous la connaissez. Cette plateforme annonce avec d'autres... Spotify en tête, une véritable révolution dans le paysage musical. Elle permet désormais aux utilisateurs d'écouter de la musique en streaming de manière légale et illimitée. Et c'est surtout la promesse de la résurrection d'un marché musical à leur donner pour mort au début des années 2000. On semble avoir assez vite oublié, mais le début des années 2000 et l'industrie musicale, c'est un couple en crise et depuis plusieurs années. Déjà en 1995, L'apparition des fichiers sonores MP3 va largement catalyser cette crise. Parce que le MP3, c'est un format compressé qui facilite l'échange de fichiers sur Internet. Traduction, le MP3 ouvre la voie au piratage de masse. Chacun peut désormais échanger de chez soi des fichiers sonores et télécharger une discothèque entière. Autrement dit, on assiste au passage d'un monde analogique à un monde numérique. Alors évidemment, ce changement de paradigme s'effectue sur plusieurs années. Mais ce que l'histoire a retenu, c'est qu'entre 1995 et 2010, on assiste à un véritable tsunami du piratage musical. Mon père, dans son langage toujours très fleuri, évoque cette époque comme celle du Far West où on téléchargeait comme des porcs et où on se retrouvait parfois avec des musiques pompées du voisin. Alors certes, Il existait déjà certaines alternatives légales, mais ça coûtait cher. Par exemple, en France, en 2010, le prix standard sur l'iTunes Store était généralement 0,99€ le titre, 99 centimes, et 9,99€ l'album. Alors forcément, on y réfléchissait à deux fois avant de lâcher son code de validation bancaire pour avoir enfin The Framemonster. de Lady Gaga. Et ça, c'était avant 2010. Parce qu'avec les années 2010, tout va complètement changer.
- Speaker #5
Déjà, ce qui a changé, c'est le streaming. Il a complètement redistribué les cartes de la manière dont on écoute et même de l'industrie en général. Avant, forcément, quand t'achetais le CD en physique ou même le CD sur iTunes, enfin, quand tu l'achetais vraiment. à 10, 15, 20 balles. Ton rapport à l'écoute, il était différent parce que tu passais vraiment du temps dessus. Je pense que ça vous l'a fait aussi, mais il y a forcément des albums que vous avez poncés énormément alors qu'à la première écoute, vous ne les aimiez pas forcément parce que vous l'avez acheté l'album, donc vous étiez quasi obligé de l'écouter et vous le ponciez. C'était votre album, ça vous appartenait, donc forcément, il y avait un rapport différent d'aujourd'hui avec le streaming où tu peux bombarder les téléchargements et même acheter et même télécharger que les morceaux qui t'intéressent. Même si avant tu pouvais acheter les singles, ça reste quand même totalement différent. Surtout qu'un album, à l'époque, quand tu l'achetais, tu y revenais forcément. Ça veut dire qu'il était dans ta bibliothèque ou sur ton iPod, iPhone. En tout cas, tu l'avais acheté, donc il était tout le temps dans ton téléphone et tu n'en avais pas des tonnes parce que ça coûtait cher. Donc du coup, tu y revenais et tu l'écoutais énormément.
- Speaker #0
Celui que vous venez d'entendre, c'est Léonard Zikos, compositeur et créateur de contenu et accessoirement... Un autre membre de la génération Z. En résumé, lui non plus n'a pas beaucoup de souvenirs de l'ère analogique. Et alors, pour être honnête, son petit passage sur la bibliothèque iTunes m'a fait déterrer de vieux souvenirs. C'est vrai qu'à l'époque, en 2010, j'étais en relation exclusive avec The Friend Monster de Lady Gaga. Notez l'accent, hein. Et honnêtement, j'ai réussi sans trop de difficultés, ce qui me paraît fou aujourd'hui, à tourner avec cet unique album dans ma bibliothèque toute l'année de mon CM2. Poker Face, matin, midi et soir. Et puis, quand j'en avais vraiment marre, je me résignais à mettre celles que j'aimais moins de l'album pour changer. J'avais même une sorte de hiérarchie interne. Les chouchous, le ventre mou, et alors vraiment, en quatre coups durs, les mal-aimés de l'album. Bon, soyons honnêtes, celles-ci, je les mettais juste pour m'aérer les oreilles. Et c'est vrai que ce qui paraît fou, c'est qu'aujourd'hui...
- Speaker #5
Plus du tout.
- Speaker #0
Plus du tout, car aujourd'hui, Spotify et Deezer revendiquent respectivement plus de 100 et 200 millions de titres dans leur catalogue d'écoute rien qu'en 2026. Autrement dit, l'arrivée des plateformes musicales a rendu possible une offre d'écoute exponentielle. Et ce n'est pas prêt de s'arrêter.
- Speaker #5
Déjà, on est bombardé de sorties. Tous les vendredis, c'est des centaines de sorties d'albums et de singles. Déjà, pour tout écouter, c'est assez anxiogène. Surtout quand tu t'intéresses à ce qui se passe dans la musique, t'as envie de t'ouvrir et de voir le plus de choses qui se passent. Donc tu te sens obligé de tout écouter.
- Speaker #0
Ce sur quoi on peut se mettre d'accord, c'est que le propos de Léonard Zikos réouvre en réalité une question plus large, qui dépasse le domaine de la musique. Celle de l'accélération du temps. Sur l'analyse de ce phénomène, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa est précurseur. Il publie dès 2005 l'ouvrage Accélération, une critique sociale du temps. Il y décrit des sociétés où l'on vit sous pression de vitesse, de renouvellement permanent et de compression du temps. Or, l'écoute en streaming semble épouser exactement ce régime. Selon l'IFPI, Fédération Internationale de l'Écoute Phonographique, nous écoutons désormais en moyenne 20,7 heures de musique par semaine, et ce, via plus de 7 modes d'accès différents. La playlist serait donc l'une des formes culturelles les plus adaptées à cette accélération générale du temps. Et cette histoire de course à la rapidité, tout le monde semble être impacté. A commencer par l'artiste Malterre. C'est un auteur, compositeur et interprète que nous avons rencontré. Il propose des musiques qui allient voix soul et texte poétique. On lui a justement demandé Si l'époque et les plateformes avaient changé sa manière d'écrire la musique ?
- Speaker #6
Je pense que, en vrai sûrement, inconsciemment je pense, mais sûrement un petit peu. Forcément, même moi, mon temps d'attention est beaucoup plus court qu'avant, j'ai l'impression. Du coup, les gens, j'ose pas imaginer. Mais c'est vrai que parfois, je fais pas mal écouter la musique autour de moi, mon entourage professionnel et tout ça. Et la plupart du temps, je vais dans tous les sens, j'en mets partout. Et je cherche pas à être lisible quand je crée. Je ne cherche pas à ce que ma musique soit comprise, vraiment, je vais dans tous les sens. Je retravaille des sons sur des années, donc à chaque fois je reprends les sessions et je rajoute des trucs, Ça fait que ça finit par un truc hyper dense, hyper complexe, et c'est compliqué du coup de capter. La plupart du temps, on me propose de simplifier, d'enlever des petites parties, d'enlever des trucs que je comprends totalement pour la lisibilité, tant que ça ne lise pas mon propos et que ça n'enlève rien, mais que ça permet d'être plus clair, en vrai, pourquoi pas. Mais c'est vrai qu'il y a des morceaux, par exemple, où j'ai enlevé des parties et où si j'avais laissé ces parties, ça serait plus long et moins accessible et du coup je l'ai fait dans un souci de lisibilité pour les gens. La plupart du temps, moi j'ai des espèces de top line de fou et je me dis putain, juste le refrain ça serait parfait, je fous juste un refrain. Moi c'est l'inverse. J'ai des moments où mon son peut durer 6 minutes et mais la plupart des sons en vérité... chez moi, il dure genre 1 minute 30 et après juste je galère à doubler le truc parce que je l'ai fait sur le moment et j'aime bien enchaîner, j'en fais plusieurs et 1 minute 30 avec un refrain, juste un refrain je kiffe, je kiffe ça et après j'essaye de prolonger pour en donner plus parce que sinon c'est trop court et on me l'a reproché tu vois, mes proches il y a des gens qui me l'ont reproché dans ça faisait longtemps le morceau que j'ai sorti l'année dernière il y a des gens qui m'ont dit putain c'est court ce que tu donnes genre En pensant que je me laisse aller par ce truc d'industrie de faire plus court, alors qu'en fait, moi si je m'étais vraiment écouté, j'aurais fait juste le refrain.
- Speaker #0
Même son de cloche du côté de l'analyste et influenceur Léonard Zikos. Pour lui, cette société accélérée se mesure d'abord et avant tout dans notre manière d'écouter les sorties musicales.
- Speaker #5
On va écouter un album très rapidement, on va passer à un autre artiste très rapidement, on va bannir des sons très rapidement et on va poncer un single qu'on a bien aimé, un ou deux singles d'un album qui franchement très vite vont passer à la trappe parce qu'il y aura une nouvelle sortie, il va falloir être à l'affût de ce qui sort, de l'actu. Donc le rapport au temps a tout changé, le rapport à l'attention a complètement changé.
- Speaker #0
Sur cette question de l'attention et du rapport au temps, Forcée de reconnaître que mes propres comportements musicaux m'inquiètent de plus en plus. J'ai la tendance grandissante à écouter mes musiques comme je passe du coq à l'âne. Attends, il y a quoi l'annonce, tu te likais ? Ah oui, attends, mais lui je l'adore. Allez hop, c'est parti. Ah non mais attends, c'est vrai que les premières secondes ça s'installe. Allez hop, attends, petit bout en avant, 25 secondes pour arriver au frein. Attends, juste avant le refrain comme ça, j'ai du plaisir de l'arriver. Ok, voilà, on y est. Oh bah attends, mais je suis déjà au site suivant là en fait ! Oula mais j'ai même pas le souvenir d'avoir décidé d'arrêter cette musique ! Bah attends, du coup je vais la remettre ! Je voulais vraiment l'écouter en plus ! Voilà, ça, c'est mon coming out musical ! Alors même que je suis en pleine écoute d'un de mes morceaux préférés, je le laisse en plan et je passe au suivant. Et ces swipes involontaires, bah ça m'arrive de plus en plus souvent. Comme si écouter ce qu'on aimait de bout en bout, ou en tout cas jusqu'au bout, ça devenait de plus en plus difficile. Et là je me dis que zapper son morceau préféré, je ne suis pas loin de toucher le fond.
- Speaker #7
Est-ce qu'il n'y a pas l'équivalent du doom scrolling dans le doom music ? C'est-à-dire les gens, ils s'empêlent, ils passent à la suite, ils ne font pas l'effort. Même moi, on va sur Youtube, il y a un truc, il y a des musiques, on met, et au bout de 10 secondes ça ne plaît pas, on n'a pas l'effort, on lâche. Donc c'est on prend, on jette, on prend, on jette. Je pense qu'il y a beaucoup de ça.
- Speaker #0
Celui que vous venez d'entendre, c'est mon père. Il est né en 1967 et comme tous ses petits camarades de la génération X, il a grandi dans un monde encore complètement analogique. Au moment de notre entrevue, je l'interroge justement sur la fabrication de ses goûts musicaux.
- Speaker #7
Donc on est plus dans une barrière parfois. Parfois il y a des morceaux, moi il m'a fallu 30 écoutes avant de les aimer. Parce que, alors je dis pas qu'ils étaient difficiles voire durs, mais en tout cas ils étaient différents et ils caressaient dans le mauvais sens du poil, mais en fait on s'est rendu compte que c'était bien, mais après. Mais souvent c'est un effort, parce qu'il y a des genres musicaux qu'on n'aime pas du tout au début, certains albums, qu'est-ce que je pourrais citer, des sous-genres étranges, ou alors des genres musicaux, les voix, les langues, on les connaît pas, c'est bizarre au début, puis après on finit par s'habituer. Moi je suis beaucoup venu à la musique japonaise comme ça, au début on comprend, puis après on trouve une cohérence. Et après, on apprécie.
- Speaker #0
Quand j'écoute mon père me parler de la notion d'effort, je me dis qu'il me parle indirectement de l'attention et de l'intention qu'il y met justement dans cette écoute. Or, le paradoxe de l'époque, c'est que la musique, elle est là partout, tout le temps, mais majoritairement comme un fond sonore. Et ce fond sonore, il a tendance à devenir constant. On l'écoute plutôt passivement d'ailleurs. Moi, la première, c'est rare, par exemple, que je me réveille et que je me déclare à moi-même de manière solennelle « Allez, ce matin, à 10h30, je vais écouter Nina Simone » . Finalement, c'est vrai que c'est rarement une activité choisie pour elle-même. D'une certaine manière, cette musique, on l'a plutôt en perfusion. Mon père, carrément, lui, il évoque la bande-son de Tavi.
- Speaker #7
C'est la bande originale de Tavi, donc elle a toujours une place importante. Elle a changé dans le temps sa forme et son rapport, ce qu'on disait tout à l'heure. La musique, c'était un effort très important, un lieu, un temps qu'on devait figer. Alors après, évidemment, avec la mobilité, j'ai parlé du Walkman, apprenez les disques, etc. La musique a commencé à être mobile. C'est l'époque où on commençait à aller courir avec son Walkman, par exemple, ce qui n'était pas du tout le cas avant. La musique, je revenais, c'était dans le salon à un moment donné, quand personne n'était là parce que sinon il y avait la télé. Et après, on a commencé, la musique est devenue une sphère personnelle. En fait, elle a dissocié entre la musique comme élément collectif. On a envie de faire écouter la musique aux gens qu'on aime, etc. Mais également une bulle qu'on emmène avec soi pour s'isoler du monde. C'est ambivalent en fait. C'est à la fois on s'isole et à la fois on veut partager. Et les deux usages se superposent. Alors après, ça a beaucoup changé. C'est devenu morcellaire mais avec des masses critiques partout. Donc la musique du coup, elle est beaucoup plus à la fois subie et choisie.
- Speaker #0
Et est-ce que tu dirais qu'en temps global, t'en écoutes plus pareil ou moins qu'avant ?
- Speaker #7
Il y a quelque chose qui est arrivé, c'est que la musique maintenant, elle est omniprésente sur tous les appareils qu'on a, et cachons-nous pas ces appareils, on les a tout le temps avec nous. Donc la musique, en fait, elle est devenue un fond sonore de la vie. Il y a des moments où il faut l'écoute active, mais c'est beaucoup d'écoute passive, c'est-à-dire on met de la musique en faisant autre chose. Et souvent, quand je travaille, je mets ma musique à côté. Et parfois, c'est marrant, c'est de la musique qu'il ne faut pas écouter, c'est de la musique pour isoler, c'est de la musique, une bulle pour être concentrée. Et l'écoute active, elle est autrement, on se met dans le canapé ou sur un transat au soleil, on ferme les yeux, on veut pas déranger les gens donc on le met pas à fond à ses écouteurs, et là on l'écoute vraiment, c'est un temps différent. Il y a la musique de fond sonore où en fait on l'entend plus, c'est une barrière pour s'isoler du monde, et il y a le moment où la musique on l'écoute et c'est elle qui nous lie au monde.
- Speaker #1
Cette dette n'est pas financière mais écologique. Logement classé F et G. Moi dont l'adresse je... J'ai pas fait de politique avant.
- Speaker #0
Effectivement, la musique, c'est l'activité par excellence qu'on intègre très facilement dans un mode multitâche. Par exemple, j'évoquais il y a quelques instants Nina Simone, et c'est vrai que je suis rarement uniquement avec Nina Simone. Je suis avec Nina Simone en faisant autre chose, comme dit mon père. Finalement, la musique, c'est le plus souvent un cadre sonore propice à une autre activité, déjà. Parce que contrairement au cinéma ou à la lecture, la musique ne nécessite pas notre regard. On n'est pas fixé par l'image. Autant on a encore peu à couper nos courgettes en tournant les pages des BD de Riyad Satouf, autant on est nombreux à lancer une playlist chill en épluchant nos oignons. Dans ce contexte, forcément, les playlists Workout, Sleep Focus ou encore Sleep ne sont pas anecdotiques. Elles témoignent d'une écoute de plus en plus découpée par fonction. Comme si la musique devait désormais s'ajuster. S'ajuster à quoi ? Eh bien au rythme du corps, du travail ou encore de l'humeur. On attend des contenus qui les accompagnent nos journées au plus près, mais sans jamais les interrompre. Sur ça, Léonard Zikos nous détaille les rouages de cette écoute. d'usage.
- Speaker #5
Sur les plateformes de streaming, il y a énormément de playlists qui se sont mis en place pour travailler, pour courir, même pour être triste. Il y a de tout, même pour dormir, il y a vraiment tout. Il y a même maintenant des playlists d'ambiance avec que des bruits de pluie, de rue, des trucs comme ça qui peuvent aider à se concentrer ou à dormir, un espèce d'ASMR sonore. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus répandu. Il y a même des gens qui n'écoutent pas de musique en général et qui vont se mettre que des playlists. Lorsqu'ils vont courir, ils vont juste lancer la playlist run et puis... Ça va les motiver. Cuisiner, ça va être une musique d'ambiance. Le glissement, je ne pourrais pas l'expliquer. Je pense que la musique a un intérêt pour tous et pour toutes les activités. Ça veut dire que ça accompagne la vie des gens. Donc certains vont écouter leur musique préférée pour aller courir et d'autres ont besoin d'une musique spéciale pour faire ça. L'écoute d'usage, elle est bien aussi. Et ce n'est pas forcément une mauvaise chose. Certains artistes, maintenant, se concentrent uniquement sur ça. Ils font leur beurre sur que des musiques d'ambiance. Et ça marche très bien. C'est une niche qui fonctionne extrêmement bien aujourd'hui. Donc le glissement, je pourrais pas l'expliquer, mais pour moi c'est tout à fait normal, la musique est faite pour faire partie de la vie des gens et les accompagner dans tout ce qu'ils font. Chacun le voit à sa manière.
- Speaker #1
C'est vrai que le glissement me paraît assez naturel. Quand les moyens évoluent, les pratiques aussi. Je repense à mon père, que je retrouvais en rentrant chez moi après l'école, dans le salon de notre appartement, les lumières éteintes, à écouter les albums de Pink Floyd en boucle. Quand je pense à la nostalgie, je pense à lui. J'ai l'impression qu'il chérit le passé d'une manière... particulière, presque secrète. Je revois les CD-ROM, les vinyles, la chanifie qu'il m'avait offerte. Et quand je pars l'interroger avec mon micro en poche, je suis persuadée qu'il va me parler lui aussi de la déchéance de notre jeunesse, qui n'écoute plus que la musique comme un passe-temps sans importance.
- Speaker #8
Alors pour les fonds sonores, ce n'est pas les jeunes qui l'ont inventé, c'est les vieux. Parce que les fonds sonores, on les trouve dans les ascenseurs, dans les mini-prix, dans les hypermarchés. On met n'importe quelle musique. Jean Cocteau disait que finalement la musique, ça ne veut pas le coup de se déplacer, il vaut mieux l'écouter dans son salon. Bon, je ne suis pas tout à fait d'accord parce qu'il y a une notion très importante dans le spectacle vivant que l'on a avec les personnes. Donc écouter dans le salon, non. Comme fonds sonores, non. Et puis j'aime trop la musique pour ne pas l'écouter comme fond sonore. Parfois ça m'arrive. Mais en ces cas-là, ce que j'écoute plutôt, c'est des podcasts de lusse quand je travaille ou je fais de la peinture. Comme ça, j'ai besoin de distraction.
- Speaker #1
C'est drôle, c'est comme s'il m'avait écouté et qu'il prenait exprès le contre-pied. Mais il a raison. L'enjeu de l'écoute passive de la musique ne date pas uniquement des années 2000 et de l'arrivée du numérique. Eric Satie avait d'ailleurs en 1920 déjà proposé le concept de musique d'ameublement lors de l'entracte de la pièce de théâtre de Max Jacob, Rufiane Toujours, Truant Jamais. Et Rollo Myers, critique musicale britannique, a d'ailleurs retranscrit dans ses écrits cette annonce, faite à l'époque par le comédien Pierre Bertin. Nous vous prions aussi pour la première fois... Par les soins des messieurs Eric Satie et Darius Milot et sous la direction de Monsieur Delgrange, la musique d'ameublement pendant l'entracte de la pièce. Nous vous prions instamment de ne lui attacher aucune importance et d'agir pendant l'entracte comme si elle n'existait pas. Cette musique, spécialement écrite pour la pièce de Max Jacob, prétend à contribuer à la vie, au même titre qu'une conversation particulière, qu'un tableau de la galerie ou le siège sur lequel on est, ou non,
- Speaker #0
assis.
- Speaker #1
La réelle nouveauté, ce n'est donc pas les playlists comme musique qui meublent. Et l'écueil n'est pas tant dans la passivité de l'écoute, mais dans l'utilisation de cette passivité par les plateformes de streaming musical. On s'imagine que les plateformes nous donnent accès à une multitude, alors que l'algorithme a plutôt tendance à nous enfermer dans ce que nous aimons déjà. C'est un peu comme ce qu'avait dénoncé la journaliste et autrice Judith Duportail dans son livre « L'amour sous algorithme » sur le fonctionnement Tinder. La plupart des utilisateurs pensaient pouvoir rencontrer n'importe qui qui pourrait leur plaire, alors que l'application réduisait les profils de match d'un utilisateur selon son genre, son âge et son revenu. C'est d'ailleurs exactement ce dont parle Thomas, le père de Marine, quand celle-ci vient le voir.
- Speaker #7
L'infosphère a généré une quantité de données qui est... L'esprit humain ne peut plus l'appréhender. On va donner des chiffres, mais ces chiffres n'ont plus de corrélation avec le monde physique. Imagine que je te dis, il y a un million d'albums, d'accord ? T'en écoutes dix par jour. Donc ça fait cent mille jours.
- Speaker #9
Cent mille jours, mille jours c'est trois ans, donc c'est trois cents ans.
- Speaker #7
Donc tu peux pas écouter un million d'albums. Et je pense que tu fais que YouTube, il n'y a pas un million de trucs. Tu ne peux plus appréhender la musique. ne peut plus l'appréhender avec ses sens physiques. T'es obligé de la distiller, c'est là où tu fais un truc qui va éventuellement te scanner 10 000 albums et te trouver un qui ressemble à ce que tu veux. Demain, c'est ce qui passera, c'est-à-dire dans cet océan, trouve-moi les trucs qui pourraient me plaire. Mais après, c'est dommage, quand tu fais ça, t'es enfermé dans ta bulle et tu vas peut-être passer à côté d'un continent entier de trucs que t'aurais aimé.
- Speaker #1
L'algorithme devient alors l'unique moteur de notre choix. Nous nous imaginons bercés par une playlist, pensant au heureux hasard, lorsque nous sommes en réalité bien guidés.
- Speaker #10
Je pense que la passivité va se situer quand on demande à la plateforme de nous faire une playlist. Parce que dans ce cas-là, on ne va pas choisir soi-même les chansons qu'on met dedans. On peut le faire, évidemment. Mais en fait, cette histoire de playlist suggérée par l'algo de la plateforme, au final, c'est un peu comme si tu écoutais la radio, tu vois. Sauf que tu n'as pas les interruptions du présentateur. Mais tu as une playlist que tu subis, sans connotation négative. Mais ce que je veux dire, c'est que tu n'es pas vraiment acteur de ta playlist. Tu peux l'être, mais l'option par défaut d'avoir une playlist suggérée par l'algo, ce n'est pas vraiment ce que toi, tu as choisi. Ça va te correspondre au fur et à mesure parce que tu vas affiner la qualité de ta playlist. Donc, tu n'auras pas forcément toutes les mêmes découvertes que tu aurais eues à la radio. Mais au final, une radio, qu'est-ce que ça fait ? Ça choisit des musiques qui plaisent au plus grand nombre. Donc, qu'est-ce qui est le mieux d'avoir un truc qui va te plaire à toi ou un truc qui va plaire au plus grand nombre ?
- Speaker #1
Celui que vous venez d'entendre, c'est le créateur de la chaîne YouTube Dans Mes Cordes, qui propose des vidéos documentaires autour de l'histoire d'artistes musicaux et de groupes cultes. Et là où il a visé juste, c'est qu'à part le temps, une autre grande facette des playlists comme de la société, c'est son individualisation. Et cette individualisation, c'est souvent un outil marketing qui se nomme plutôt la personnalisation. C'est l'idée selon laquelle, plus nous donnons de nos informations personnelles, nos goûts, notre âge, notre lieu de vie, aux plateformes de streaming, plus celles-ci sont en capacité de nous proposer des playlists ou musiques qui nous correspondent. Spotify a d'ailleurs poussé très loin cette logique avec le concept de « daylist » , une playlist personnalisée qui change plusieurs fois par jour, en fonction des genres de musique qu'on a le plus liké et écouté récemment, mais aussi à partir des moments de la journée. Concrètement, l'algorithme essaie de capter ce qu'on écoute plutôt un lundi matin, un jeudi soir ou un dimanche après-midi, et adapte ensuite les titres de la playlist au créneau en question. Il y a donc une réelle logique derrière de rendre la musique comme un bien consommable qui s'adapte à son consommateur. Mais faudrait-il juste céder à l'air du temps et uniquement consommer la musique, étant condamné à se tourner vers ce qu'on est déjà sûr d'aimer ? Cela ne vaudrait-il pas le détour de retrouver la sensation, étrange et secrète, qu'avait mon père lorsqu'il s'asseyait tout seul dans le vide d'un appartement pour écouter ce qu'un artiste avait essayé de livrer de lui au monde ? En écoutant Maltaire, je saurais de me rendre compte que je suis bien loin d'être la seule âme en peine qui se pose ces questions.
- Speaker #6
Moi-même, je me suis vu cette année et l'année dernière, on m'envoyait des sons et j'allais au milieu pour voir si le son allait me plaire ou pas, pour l'ajouter à ma playlist et pour l'écouter plus tard dans les transports. Et je me suis dit, putain, il y a un problème. Du coup, j'ai acheté un tourne-disque et je me suis dit, vas-y, je vais m'écouter des vinyles, je vais m'écouter des projets en entier, des artistes que je kiffe. Je vais réécouter et prendre plaisir à écouter la musique. J'ai arrêté d'écouter la musique dans les transports la plupart du temps. Maintenant, j'essaie de prendre un petit livre. Ça me permet d'arrêter de consommer la musique comme un truc de fond. J'espère que l'écoute va un peu évoluer et que le consommateur va un peu évoluer aussi dans ce sens-là. Mais je pense que oui. J'ai un peu l'impression que la musique, c'est des cycles. C'est un peu comme la mode. On va aller au bout de chaque chose. Chaque cycle. Et on va revenir au point où on va écouter de la musique vraiment, quand on aura marre d'en entendre partout. J'espère en tout cas. Je suis un peu optimiste comme Mike Noonan. En fait, un peu comme l'autotune, un peu comme les streamings, un peu comme la surconsommation de toute chose.
- Speaker #1
Si on suit un peu l'idée de Maltaire, c'est vrai qu'il y aurait quelque chose de politique et poétique à garder l'album comme le symbole d'une résistance face à l'hégémonie des playlists. J'écoute le père de Marine et j'écoute le mien, et je les imagine dialoguer ensemble. Je suis sûre qu'ils auraient pu bien s'entendre.
- Speaker #0
Y a-t-il un album que tu conseillerais absolument d'écouter d'une traite ? Alors, il n'y en a pas un, il y en a plein déjà, donc ça va être dur à choisir. Mais on a ce qu'on appelle les concept albums. Je ne sais pas si ça existe encore. L'album, c'est une histoire avec un début, une fin. Ce n'est pas des morceaux et parts qu'on a balancés histoire de remplir le CD pour la maison de disques. C'est-à-dire qu'il y a vraiment une intention de l'artiste, il raconte quelque chose. Évidemment, je pense qu'un des plus connus, en tout cas pour mes générations, c'est The Wholping Floyd.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a un album que tu conseillerais en particulier pour écouter d'une traite ?
- Speaker #2
Ah oui, oui. Il y a un album qui... En plus, c'est difficile de dire ça parce que c'est long aussi, ces affinités. Donc là, tout de suite, oui, ce serait « Écouse » . « Écouse » , je suis désolé, mais de Pink Floyd. « Écouse » , c'est un album, je trouve qu'on retrouve toutes les idées géniales de Gilmour dans cet album-là. Et c'était le premier album de Pink Floyd qui se sont laissés aller dans une certaine notion de musicalité douce. Et d'ailleurs, il y a eu plein de trouvailles dans cet album. Et cet album, c'est une goutte qui tombe, une goutte qui vient un peu de l'espace. Il y a un son comme ça qui se répète, qui se répète. Ça a annoncé Wish We Are Here, ça a annoncé Animal, ça a annoncé Dark Side. Et c'est un album qu'on écoute d'une seule traite. Vraiment d'une seule traite. C'est très très beau. On voit dans un univers son univers à soi. Pas forcément le leur univers, mais il te parle à ton fort intérieur. Et c'est ça que je trouvais génial en IKUZ.
- Speaker #0
Il y en a un autre qui est moins connu de Marion, qui s'appelle Miss Flash Childhood. Il y a vraiment toute une histoire, c'est un peu les mêmes vibrations post-rock, où il y a vraiment une histoire. Il y en a d'autres que je connais moins, parce que c'est moins mon style, mais je crois que Queen a 2-3 concepts albums comme ça. Mais vraiment, ça c'est des albums qui ont une histoire, une cohérence, et limite, il ne faut pas les écouter dans le désordre, c'est dommage.
- Speaker #1
Je vois bien nos deux pères prendre leur billet pour aller écouter Pink Floyd dans une salle sombre. Dit comme ça, ça paraît un peu glauque. Mais en réalité, ils pourraient participer à ce qu'on appelle les Listening Parties. Ce sont des événements musicaux lors desquels un artiste présente son dernier album, souvent en avant-première, à un public, dans des conditions sonores et scénographiques travaillées. Les Listening Parties existent depuis un petit bout de temps. Et elle se différencie des Release Party, qui sont des performances live. Une des plus connues est celle de Michael Jackson en 1991, pour la sortie de son album Dangerous, à bord du Concorde. Mais à l'ère du numérique, ces Listening Party sont souvent utilisées comme une manière politique de célébrer un album et sa conception artistique, avec un début et une fin. C'est notamment le cas pour l'artiste Terence Nguia, qui propose à échelle régulière, avec son collectif Mino, des Listening Party en France. Aujourd'hui, écouter un album, dans son intégralité, est à la fois un plaisir et un geste presque engagé pour l'auditeur ou l'auditrice, mais c'est aussi, et peut-être surtout, pour les artistes, un véritable lieu de création. Un cadre qui donne le moyen d'exprimer une sensibilité, une histoire, une œuvre aboutie. C'est notamment ce que nous dit Ariane Roy, auteure-compositrice et interprète québécoise.
- Speaker #3
Je pense que j'ai vraiment une réflexion qui est plus album que... morceaux tout seul. Ça m'est venu beaucoup avec Doug justement parce que Doug est un peu plus conceptuel ou homogène, devrais-je dire, par rapport à Mes Hommes-Plaisirs, qui était comme un romanci de toutes les chansons que j'avais écrites dans les années qui précédaient sa sortie. Je pense que c'est important pour moi, que je pense que ça peut donner un peu des restrictions, mais dans le bon sens, des contraintes avant de créer. Puis des fois, c'est quand même bien parce que ça oriente la création. Je ne sais pas, c'est comme des fois d'avoir trop une carte blanche ou de s'éparpiller. Je pense que ça peut être un certain piège pour moi. Mais je pense aussi que ça vient de mon besoin de me questionner sur la pertinence de ce que je m'en vais créer. Je pense que de se voir, OK, cet album-là, c'est quoi la direction générale ? Puis évidemment, après ça, je vais sortir de ce territoire-là dans le sens que je vais aller où le vent me mène. C'est juste un point de départ. De savoir est-ce que c'est pertinent, est-ce que ça a lieu d'exister dans le paysage musical en ce moment, de me diriger vers ça. Il y a quand même cette réflexion-là pour moi qui est importante avant de m'embarquer dans le processus. Donc oui, je pense plus en termes d'album.
- Speaker #1
Bon, l'idée n'est pas non plus de diaboliser les playlists. Elles sont aussi une manière pour les artistes d'être découverts et écoutés, même si ce n'est que partiellement. Et justement, Ariane Roy, que vous venez d'entendre, qui défend la création musicale via l'album Concept, est tout de même touchée de se rendre compte que ces musiques prennent aussi vie après elle, et notamment via les playlists.
- Speaker #3
Moi, je suis contente. Je suis vraiment contente de voir que les gens associent telle ou telle chanson à telle ou telle émotion qu'ils ressentent, ou des moments de leur vie, des périodes charnières. Je trouve ça beau de voir qu'après ça, ça ne m'appartient pas, ça appartient aux gens, ils se les approprient. Des fois, les gens aussi... qui associe des chansons à une thématique qui, au départ, c'était pas du tout ça. Puis qu'on dirait que pour moi, je trouve que ça donne son sens à ce que je fais. Puis je suis tout le temps très curieuse d'aller voir un peu les playlists associées aux chansons. C'est tout le temps. C'est surprenant des fois, puis ça me fait vraiment plaisir.
- Speaker #4
En écoutant la chanteuse Ariane Roy, je me dis que c'est vrai. Les playlists... pour me faire l'avocat du diable, font aussi circuler les œuvres autrement. Par exemple, une étude publiée en 2024 dans une revue de la Société Internationale pour la Recherche d'Information Musicale nous ont montré que les playlists collaboratives ne servent pas uniquement à empiler des morceaux et que parfois, elles font même découvrir de nouvelles musiques et qu'elles entretiennent ensuite des liens sociaux autour d'elles. Spotify, par exemple, revendique très clairement cette logique de découverte. sur sa page d'accueil La plateforme précise que plus de 150 000 artistes ont été « playlistés » pour la première fois entre 2020 et 2021. La playlist n'est peut-être pas seulement ce qui découpe l'œuvre. Elle peut aussi, dans certains cas, être la première porte par laquelle on y entre, à condition de ne pas en rester là.
- Speaker #5
Alors c'est vrai que les playlists ont pris une place énorme dans la manière dont on consomme la musique, si bien qu'aujourd'hui, les artistes qui veulent percer... C'est une énorme stratégie de rentrer en playlist. Ça permet d'avoir une visibilité de dingue et la plupart des artistes ou des labels vont essayer de mettre leur artiste en playlist. Les playlists, c'est super. Ça permet de découvrir des artistes qu'on n'avait pas forcément découverts à la base. Donc ça permet de s'ouvrir. Après, moi, je pense que c'est toujours important, quand on découvre un artiste qu'on aime bien, d'aller écouter un projet complet. C'est toujours très intéressant d'aller écouter ça pour s'intéresser à son art et à ce qu'il délivre.
- Speaker #4
L'artiste maltaire va encore plus loin. Pour lui, la playlist doit rester un outil secondaire, c'est-à-dire ne pas devenir un principe ou une contrainte de création.
- Speaker #6
Je trouve que c'est les sons qui font les playlists et pas les playlists qui font les sons. Un son différent des autres dans une playlist, il va juste ouvrir la playlist à un autre style musical et étirer le scope de la playlist. Mais pour moi, la playlist n'influence pas l'artiste ni sa musique. C'est l'artiste qui va venir proposer un truc. Le public qui va s'en emparer et la playlist qui va juste suivre ce truc-là. En fait, c'est un peu comparable à les playlists, c'est accessoire pour moi. C'est un peu comme la télévision. En fait, c'est pas accessoire, mais c'est juste un moyen de diffuser et de découvrir des films, la télévision. Mais le film en lui-même, il n'est pas censé être créé pour passer sur une chaîne en particulier. Sinon, on sait que la création n'est pas libre. Le film a été créé dans un but d'être vu dans un cinéma. ou d'être vu dans un cadre. Et pareil, disons que l'intention, ce n'est pas de sortir des musiques qui iraient dans une playlist en particulier. Moi, vraiment, je ne pense pas aux playlists parce que si je commence à penser aux playlists, je ne fais plus de la musique pour moi. Et en fait, moi, je fais essentiellement de la musique pour moi. C'est un premier feeling avec moi-même où j'extériorise une émotion, un ressenti, un vécu. Pour moi, c'est trahir son arc de penser aux playlists lors de la création ou même de penser au public. Je trouve que c'est dans un second temps, une fois que je crée, et que j'ai la structure du truc.
- Speaker #4
Avec Luce, on était prêtes à remballer l'épisode. Oui, non mais voilà, au fond, l'air des playlists dont on parle, ça a surtout bouleversé l'écoute plutôt que la création. Ça, on se le répétait comme un mantra. En résumé, le vrai raz-de-marée, ça concerne surtout les auditeurs et les auditrices. Tous ou presque, c'est vrai d'ailleurs, nous ont dit la même chose. Oui, l'écoute change, mais tout ça, ça transforme pas nécessairement en profondeur la manière dont les artistes, eux, pensent et créent la musique.
- Speaker #1
Le geste artistique est et doit rester en dehors de la logique des flux.
- Speaker #4
Oui, sauf que tout ça, c'était sans compter l'IA. L'arrivée massive de l'intelligence artificielle rebat les cartes. Et ce, à vitesse grand V. Quelques recherches plus tard, effectuées depuis Claude d'ailleurs, je tombe sur les chiffres suivants. En avril 2025, l'agence de presse Reuters rapporte que plus de 20 000 morceaux de l'agence de presse Reuters 20 000 morceaux, 20 000 morceaux, entièrement générés par IA, étaient déjà uploadés chaque jour sur Deezer, ce qui correspond à environ 18% de nouveaux titres mis en ligne. Ce déluge inquiète autant les organisations professionnelles. Certaines enquêtes font même l'hypothèse que d'ici 2028, c'est 24% des revenus des créateurs musicaux qui pourraient être impactés sous l'effet de l'IA générative. En même temps, L'IFPI continue, elle, de défendre l'idée qu'une innovation responsable peut aussi amplifier l'art humain plutôt que le remplacer. Bref, j'ai rallumé le micro et j'ai laissé prophétiser tous ceux qu'on avait interrogés.
- Speaker #6
En vérité, j'ai un peu peur de l'IA notamment. Mais en même temps, je me dis, ça pousse quand même beaucoup les artistes vers l'humanisation un peu et aller à fond dans des expériences de plus en plus humaines. axé sur le live, axé sur l'expérience vraiment du public et tout ça et le contact humain avec les gens et je pense que ça peut apporter quelque chose en vérité de cette arrivée qui est en train de tout détruire la DIA, mais voilà en fait ce qui est cool dans la musique c'est les imperfections, c'est les erreurs et l'âme derrière les morceaux et l'intention de l'artiste et ça l'IA pour moi pour le moment elle peut pas reproduire tout ça mais bon ça va devenir un problème ça c'est sûr Je suis plutôt serein. Pour moi, on est dans un pic de création musicale avec des génies de fous, où on a beaucoup de chance qu'il y ait autant de bonne musique et autant d'artistes talentueux dans le top 50, tu vois, dans le top 100. On a des artistes de fous, alors bon, ça serait difficile d'en citer, mais rien que des Rosalie, Daniel César, Olivia Dean, Maggie, James Blake, tout ça, où c'est des gens assez connus et tout, et qui sont dans le top 50, vraiment, bah, rien qu'avec ça, je me dis, putain, on est bien, quoi. on est dans une belle époque il se passe des trucs de faux et du coup je me fais pas du tout de soucis pour la suite,
- Speaker #4
en tout cas de ce point de vue là là pour le coup je suis très curieuse d'avoir ta double casquette d'auditeur profane voilà de développeur ingénieur, c'est qu'aujourd'hui on peut pas évoquer le bouleversement majeur qui représente l'IA pour l'industrie musicale et la pratique artistique tout court Et du coup, comment toi tu penses que justement la création musicale va évoluer dans les prochaines années ?
- Speaker #0
Alors ça c'est une vraie question. En fait, moi je suis ambivalent parce que moi je suis ingénieur et tout. J'aurais aimé être rockstar, popstar comme tout le monde, mais non, malheureusement c'est pas ce qui m'est arrivé. Mais je n'ai aucune culture musicale, le solfège, etc. J'y comprends rien. Enfin, c'est pas que je ne pourrais pas, mais ça ne m'intéresse pas en tant que tel. Mais autant j'aime la musique. Donc l'aspect technique et laborieux de la musique me passe au-dessus. De ma casquette, ce serait marrant de dire, tiens, j'aimerais quelque chose qui ressemble à ça, et tout le détail de l'harmonie et tout, je ne m'en occupe pas. Parce qu'il y a l'intention et pas tout le travail laborieux, en tout cas moi je le vois comme laborieux, parce que je pense qu'un vrai musicien, il a ça dans le sang. Mais est-ce que ça empêche quelqu'un de créer de la musique ? C'est délicat. Alors, l'autre aspect, on dit souvent, on l'y a, moi j'aime bien cette expression, je me la pète un peu, on dit que c'est un perroquet stochastique, ça veut dire quoi ? Ça ne fait que régurgiter avec des probabilités ce qui est entendu. Donc, est-ce que l'IA est vraiment capable de création à partir de rien ? Moi, je pense que oui, mais les gens ne vont pas l'utiliser comme ça. Ils vont dire, je voudrais quelque chose qui ressemble à ça. Donc, c'est un copier-coller avec des variations. Et donc, ça va amener, d'ailleurs, je crois, moi, j'ai déjà vu des statistiques récemment, c'est sur des plateformes, Tildeser et compagnie, il y a un déluge. Mais un déluge, c'est-à-dire là où les humains ont publié un... Les gens balancent des trucs par « il y a un facteur 100 ou 1000 » , c'est-à-dire qu'en vrai, c'est en train de noyer tout ça. Est-ce que les musiciens sont eux-mêmes des personnes qui régurgitent ce qu'elles ont appris ? Il y a toujours cet aspect de création, mais est-ce qu'il y a une création pure ou est-ce que c'est juste une recombinaison de ce que les gens ont entendu ? Quel genre musical est apparu à partir de rien du tout et n'est pas le digne descendant d'une évolution darwinienne de ce qui s'est passé avant ? les instruments, etc. Donc, l'humain, son temps fait qu'il a l'impression qu'il a créé, mais en fait, c'est un phénomène émergent, inéluctable en fait. J'ai peur que ça dévalue la valeur du temps humain. Ça ne dévalue pas la valeur de ce qui est créé, mais la currency, la monnaie humaine, est en train d'être dévaluée, une perte de sa valeur. C'est-à-dire qu'un effort humain de une semaine homme peut être compressé en quelques minutes. Avec un résultat qui, quand on le regarde objectivement, est tout aussi bon. Ça dépend. Évidemment, il y a quelques génies qui font des choses magnifiques, et je pense qu'ils resteront là, mais le ventre mou de la création va être balayé. C'est du doom, là. C'est déprimant, franchement c'est déprimant. Le ventre mou. On les embrasse.
- Speaker #7
Plus généralement, qu'est-ce qui distinguera encore un artiste comme tel ? J'avoue que je suis assez perplexe parce qu'on pourrait très bien se dire qu'un artiste, c'est quelqu'un qui crée. Ok ? Alors, quelqu'un, est-ce que ça doit être une personne ou est-ce que ça peut être une machine ? Une machine qui crée, est-ce qu'on pourrait dire, dans quelques années, dans quelques décennies, on pourrait définir ça comme un artiste ? Pourquoi pas ? Il faut voir comment tu définis ce qu'est un artiste. Maintenant, tu me suggères que la performance live ou le concert puisse être ce qui distingue un artiste d'une machine. Encore une fois, oui et non. Je vais parler d'un groupe, là, sur ma chaîne, qui s'appelle Gorillaz. Et en fait, ça mélange justement... des personnes physiques avec des personnes virtuelles. Le principe de Gorilla, c'est un groupe qui est 100% virtuel. C'est fait derrière, si tu veux, par des humains, mais les gens, quand ils vont en concert, ils ne viennent voir que des hologrammes, des marionnettes, des écrans. Ils ne viennent pas voir les musiciens en tant que tels. Donc, dans quelle catégorie on met ça ? Ce n'est pas généré par IA, mais c'est représenté par des personnes non physiques ou par des entités non physiques. Donc, je ne sais pas. Je pense qu'il y a de la place encore pour tout le monde. Je pense qu'il y a des gens qui voudront être artistes. La vraie question, c'est comment ils vont être rémunérés. S'ils font ça comme un hobby, écoute, pourquoi pas ? On ne cherche pas forcément un modèle financier dans ce cas-là. Mais si on veut en faire une profession et être rémunéré, la performance live, c'est un élément essentiel. C'est un peu le cas aujourd'hui. Je pense que le format de la musique telle qu'on le connaît va évoluer. Je pense que comme l'ont fait certains groupes, tu pourrais prendre un abonnement, non pas à une plateforme, mais à un groupe. et le groupe pourrait diffuser de la musique soit en live directement tu irais sur Twitch, Youtube, live etc et tu écouterais de la musique en live en payant un abonnement comme tu payes ton abonnement à Amazon ou tu pourrais acheter des chansons à l'unité quand le groupe les sort, voilà, ou alors t'aurais les chansons directement parce que tu es abonné à tel groupe j'en sais rien, écoute, j'ai pas j'ai pas la... encore une fois j'ai pas ma boule de cristal, je dis juste que ça va évoluer Et ce que je te propose, c'est qu'on en reparle à ce moment-là pour suivre l'évolution de la musique. En tous les cas, merci de m'avoir invité sur votre podcast. Au plaisir de vous reparler et moi je vous dis à la prochaine. Ciao !
- Speaker #8
Bon allez, ciao mon flep ! Ciao mon flep !
- Speaker #4
Vous venez d'écouter La musique est-elle encore de l'art ? Un épisode de la série à l'air des playlists.