- Speaker #0
vous écoutez thérapie de groupe le podcast qui explore la santé mentale produit par friction bonne écoute
- Speaker #1
Vous avez dix ans à nouveau. Jusqu'ici, vous n'avez jamais vu de poil sur une fille. D'après vos observations, et surtout d'après les publicités qui défilent à la télévision, les femmes doivent avoir les jambes douces. C'est leur mission. Si l'on se réfère à une célèbre pub pour bande de cire.
- Speaker #2
La mission, c'est lui, l'homme au peignoir. U, affirmatif. Quelle arme ? Maillot une pièce. Et vite, bande de cire froide.
- Speaker #3
À la chorale, il y a un gars qui a dit « Ah,
- Speaker #4
mais elle a des poils alors que c'est une fille. » Et après, ils m'ont traité de macaque. C'est horrible.
- Speaker #5
En fait, je ne me sentais pas normale par rapport aux autres. Je me disais « Pourquoi moi, j'ai des poils à cet endroit-là ? »
- Speaker #2
J'étais en moyenne section. Et un garçon m'a fait une remarque sur mes avant-bras qui avaient plus de poils que les autres. C'est ce dont je me souviens d'avoir ressenti. C'est une sensation de différence, de rejet.
- Speaker #1
Salut, on est Juliette et Léa et on est les autrices de Parlons Poil, un livre sorti en 2021 aux éditions Masso.
- Speaker #3
C'est une enquête journalistique qui pose pas mal de questions. Par exemple,
- Speaker #2
pourquoi les femmes s'épilent et pourquoi elles continuent à le faire ?
- Speaker #3
Dans ce podcast... on va vous raconter l'histoire d'une petite fille.
- Speaker #2
Cette petite fille, ça pourrait être vous, il y a quelques années, ça pourrait être votre fille, votre meuf, votre tante,
- Speaker #1
parce qu'elle a des poils visibles, elle est discriminée, harcelée, mal aimée.
- Speaker #3
Tarzan, Chewbacca, homme de Cro-Magnon, Gorille, sont des surnoms qui lui collent à la peau. Ses poils naissants ne passent pas.
- Speaker #1
Oui, les normes s'imposent très tôt, dès l'enfance, dès l'école.
- Speaker #2
J'avais en particulier deux, trois garçons qui me faisaient des remarques. Toutes les semaines, je pense. C'était clairement du harcèlement.
- Speaker #3
Dans ce podcast, on va vous parler discrimination pyrophobe en milieu scolaire.
- Speaker #1
Petite parenthèse ici pour définir la discrimination pyrophobe.
- Speaker #3
Les poils féminins sont mal aimés. Rien de nouveau sous le soleil. Cette haine du poil est appelée, dans les cercles féministes plutôt, pyrophobie ou sexisme pyrophobe, puisque le poil qui pose problème, c'est celui des femmes et non celui des hommes. Sinon, c'est pas drôle. Cette pyrophobie se traduit souvent par des regards, des gestes, des insultes. En fait, dans notre société, le poil féminin est discriminé.
- Speaker #6
Avec les bras poilus comme ça, c'est pas possible. C'est un fashion faux pas esthétique. Waouh, pollution visuelle.
- Speaker #1
Pourquoi l'école ? C'est une question que vous pourriez nous poser. Et on vous répond. Parce qu'après avoir reçu des centaines de témoignages de femmes pour écrire notre enquête, on a remarqué que les humiliations à l'école marquaient les trajectoires et les corps des femmes, beaucoup plus qu'on ne l'imaginait. Que la cour de récré était le lieu d'intériorisation de la norme, d'intériorisation de l'injonction à l'épilation.
- Speaker #2
Alors moi, j'ai à plusieurs reprises demandé à mes parents de m'acheter de quoi me débarrasser de mes poils. Il y a 9 ans, ils estimaient que c'était trop jeune pour que je me préoccupe de ça. Jusqu'au jour où je suis rentrée de l'école, j'étais en larmes, je me souviens. Il y avait une fille de ma classe qui avait tenu mes bras en l'air pendant dix bonnes minutes. J'étais en juste que toute la cour puisse venir voir les poils que j'avais sous les bras. J'ai donc eu droit à ma première crème débilatoire en CM1. Je me souviens, c'était une vite à l'Aloe Vera. Je m'en souviens comme d'une première histoire d'amour. Je crois que j'ai même gardé l'emballage.
- Speaker #3
Dans la plupart des cas, la petite fille discriminée est la seule de sa classe à avoir des poils. Elle est un peu précoce par rapport à ses camarades. Monosourciles, moustache, avant-bras... Sa pilosité est visible et réveille les instincts les plus primaires.
- Speaker #1
Quelles sont les moqueries qui reviennent le plus ? Et qu'est-ce qu'elles expriment ? On a posé la question à Milena Younes-Linart. Elle est doctorante en sociologie du genre et elle s'intéresse à l'intégration de la norme de l'épilation au collège-lycée.
- Speaker #7
Les moqueries dès la primaire, c'est, et sur les sourcils et sur la moustache dès le collège de manière très importante, c'est, on aurait dit un garçon. Donc ça veut dire que t'es pas assez une fille, donc c'est-à-dire que t'es pas assez dans ton genre. un sentiment de honte et ça crée aussi un sentiment de dégoût par rapport à toutes ces marques qui font qu'on n'est pas assez dans le bon genre. Les poils, c'est aussi une marque de grandir, d'avoir un début de puberté et ça peut être sanctionné. Par exemple, dans les douches, si on voit des jeunes filles qui commencent à avoir des poils, notamment au sexe, elles peuvent subir des moqueries parce qu'en fait elles n'auraient plus le bon corps. Elles n'auraient pas le bon corps pour cet âge-là. Et donc ça, ça crée en effet beaucoup d'angoisse, de honte, de gêne et de moqueries de la part des garçons. évidemment souvent c'est les garçons qui produisent ces moqueries là sur ces poils-là, ils sont en train de réguler à quel âge on doit avoir le bon corps pour une enfant. C'est vrai que c'est important ce moment du passage au collège, parce que c'est vraiment le moment où il y a des filles qui veulent commencer à s'épiler, parce qu'en fait, elles entendent des moqueries, c'est pas forcément des moqueries sur elles.
- Speaker #3
Mais qui sont ces enfants qui rappellent à l'ordre, qui sanctionnent, qui humilient ?
- Speaker #1
En fait, c'est un peu tout le monde. Pas des grosses brutes comme on pourrait se l'imaginer. Garçons comme filles perpétuent ces discriminations de plein de manières différentes.
- Speaker #2
C'est plutôt arrivé sur les dernières années, à partir du CE2 en gros, où là j'ai d'abord eu une remarque d'un garçon sur le fait que j'avais des poils sous les bras. Donc j'ai commencé à y faire plus attention. Et ça s'est accentué surtout sur la dernière année de CM2.
- Speaker #3
Pourquoi les garçons se moquent-ils ? Qu'est-ce qu'ils y gagnent à discréditer, à désintégrer socialement une fille ?
- Speaker #7
Moi, ce dont je me suis rendu compte dans mon enquête dans le lycée, c'est que d'un point de vue de comment fonctionne le genre, c'est une manière de réguler le corps des filles et aussi la sexualité des filles et eux se positionner comme des jeunes garçons qui seraient assez virils et qui ne seraient donc surtout pas des pédés, qui ont justement la bonne position dans leur rapport de genre et donc le bon rapport aux filles, c'est-à-dire un rapport... qui leur permet d'être dans une position dominante, dans une position de pouvoir, puisque le genre fonctionne comme ça dans notre société, les hommes sont en position de pouvoir, et donc ils doivent toujours réactualiser leur pouvoir. Et donc les injonctions et les moqueries sur les poils des filles, c'est une manière de réactualiser leur position de pouvoir dans les rapports de genre. Par exemple, moi, dans les entretiens que j'ai faits au lycée, des garçons qui disaient « Ah, j'ai couché avec cette fille, elle n'était pas épilée, elle était dégueulasse. » Et après, dans les entretiens, je me rendais compte des garçons qui parlaient de leurs potes qui avaient dit ça, mais en fait c'est Ils ont dit ça, ça veut pas forcément dire qu'ils aiment pas la fille, mais c'est pour montrer qu'ils sont pas amoureux et qu'en fait ils en ont rien à foutre.
- Speaker #3
Dès l'enfance, les garçons contrôlent la pilosité féminine, explique Milena. On vous lit un témoignage que l'on avait reçu pendant l'écriture de notre livre. C'est un témoignage qui illustre très bien le phénomène, le patriarcat de cours de récré.
- Speaker #1
Les garçons venaient coller leurs bras contre le mien pour dire « Ah ouais, t'es plus poilu qu'un mec. Après ça, je n'ai jamais porté de manche courte. »
- Speaker #3
Ils complexent la petite fille, l'obligeant presque à s'épiler. Selon la sociologue, lorsqu'ils se moquent des filles et de leurs poils en créant des injonctions à l'épilation, les garçons installent une relation de domination et rappellent leur virilité, leur place dans la société. Ils alimentent et perpétuent l'injonction patriarcale de manière plus ou moins inconsciente.
- Speaker #1
Et du côté des filles, qu'est-ce que ça donne ? Pourquoi les filles discriminent d'autres filles ? Pourquoi se moquent-elles des poils des autres alors qu'elles aussi sont naturellement poilues ?
- Speaker #2
J'étais en cinquième, on était en 2003. Et pendant le cours de sport, dans le vestiaire, toutes les filles se moquaient de moi et m'ont fait des reproches au sujet de mes poils de jambes.
- Speaker #1
Une des filles m'a même dit que pour les enlever, il fallait prendre un médicament. Et elle m'a forcée à l'avaler devant toutes les autres filles. Toutes ont rigolé. Aucune n'a réagi.
- Speaker #2
Zéro soutien.
- Speaker #1
Dès l'école primaire, les petites filles se désolidarisent de la petite fille discriminée. Elles se moquent aux côtés des garçons. Un manque de sororité qui s'explique. Au moment de l'adolescence, l'épilation sert à rendre le corps des adolescentes conformes. Conformes au genre auquel elles ont été assignées. Identiques à celui de leur groupe de copines.
- Speaker #7
Ce que je vois au collège et au lycée, c'est que souvent elles racontent dans les entretiens qu'elles ont entendu des moqueries sur des copines à elles. Ou par exemple en classe, un garçon qui dit « Ah celle-là, elle est dégueulasse, elle a des poils » et qu'elles, elles osent rien dire. Ou alors elles rigolent pour être bien vues. et ensuite elles s'en veulent d'avoir rigolé parce qu'elles savent qu'en fait elles sont supposées pouvoir être visées par ça. parce qu'elles sont supposées être visées aussi par ça en tant qu'appartenance à la même classe de genre, qu'elles ne réagissent pas et qu'elles rigolent pour se distinguer de cette fille qui ne rentre pas dans la norme.
- Speaker #3
Les femmes ont tellement intériorisé le poids des normes esthétiques, elles s'y soumettent tellement qu'elles ne comprennent pas celles qui n'ont pas recours à l'épilation. Nous résumait Marie-Cécile Navès, politiste et autrice lors de l'écriture de Parlons Poil. D'après ses recherches, entre femmes, on s'observe beaucoup, on se compare les unes aux autres. On tolère difficilement celle qui s'émancipe, celle qui affirme ses choix.
- Speaker #1
Par ailleurs, se moquer, c'est éviter d'être moqué. Se ranger du côté des moqueurs, c'est ne pas être victime. Vous voyez ?
- Speaker #5
Cette fille de ma classe avait remarqué que j'avais des poils sous les bras. Et à la récréation, elle m'a plaqué contre le mur en soulevant mes bras de manière à montrer mes poils sous les aisselles. Et elle a crié à tout le monde, venez voir, regardez, elle a des poils sous les aisselles. Voilà. Et là, je me suis retrouvée avec... les mecs devant moi en train de regarder mes aisselles. C'était un des moments d'humiliation vraiment très marquants dans mon enfance. Après cela, j'ai commencé à me raser les aisselles en prenant les rasoirs de mon père, en étant persuadée que c'était une honte d'avoir des poils sous les bras. Et j'avais 9 ans, je crois.
- Speaker #3
C'est à ce moment-là que la petite fille intègre l'idée qu'elle doit modifier son corps pour le rendre acceptable. C'est là qu'elle intériorise la norme de l'épilation. Pour apaiser ou éviter les moqueries, Son seul espoir réside dans le rasoir. Elle cherche à se débarrasser de la cause, ses poils.
- Speaker #1
C'est d'ailleurs le but de ces moqueries, selon Catherine Monod, anthropologue et chercheuse à l'École des hautes études en sciences sociales. Dans un article publié sur Rue89, elle explique que ces agressions verbales font office d'éducation pour accéder à la norme de la féminité. Les rappels à l'ordre passent souvent par des humiliations, ce qui n'est pas très étonnant. « On apprend les codes sociaux et la norme par tout ce qu'il ne faut pas faire » , déclarait-elle.
- Speaker #3
Leçon de cours de récré. Garder ses poils de fille, ne pas faire, les enlever, faire.
- Speaker #4
Je me souviens qu'elle m'avait emmenée chez l'esthéticienne pensant bien faire, je pense. Il y avait ma mère, du coup, dans le truc. et l'esthéticienne, et j'avais l'impression que tout le monde était bien fier et content que je me fasse épiler, quoi. Dans la construction d'un enfant, ça peut porter un énorme préjudice, puis même dans la réaction qu'a eue ma mère, je trouve ça super triste. Je pense qu'elle a voulu bien faire et m'éviter des moqueries, donc on m'a expliqué à 10 ans que la solution pour éviter des moqueries, c'était que je change mon corps, en fait. Et ça, c'est hyper violent, enfin, j'avais 10 ans.
- Speaker #8
Un jour nos princes viendront, un jour on s'aime.
- Speaker #1
Les femmes ont un devoir de beauté. Dès l'enfance, la petite fille doit se préoccuper de son image, de la façon dont elle se tient, de son apparence. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle, se demande sans cesse la jeune enfant. Miroir magique au mur,
- Speaker #9
qui a beauté parfaite pour nous ?
- Speaker #3
« Ce que les petites filles apprennent, ce n'est pas à désirer les autres, mais à désirer être désirée » , résume Naomi Wolf, autrice du mythe de la beauté. L'épilation entretient cette idée. On se débarrasse de ses poils pour être une jolie petite chose, correspondre aux critères de beauté, satisfaire le désir masculin et le regard de la société patriarcale.
- Speaker #1
Les petites filles ou ados ne sont pas armées pour se foutre de ses remarques et accepter leur corps comme il est. Elles vont plutôt tout faire pour ne pas faire de vagues, pour être conformes à ce que l'on attend d'elles, pour ne pas déplaire. Après de telles discriminations ou même une simple remarque, impossible d'ignorer ces poils. Et elles développent une hyper-vigilance à vie concernant leur corps.
- Speaker #2
Et au collège, à partir de ces remarques-là, je faisais de plus en plus attention à comment je m'habillais pour que les poils ne se voient pas. Donc je ne mettais plus de jupe ni de robe. Je mettais aussi des pulls à manches longues pour pas qu'on voit mes poils. Et au collège, vraiment, je mettais tout le temps une écharpe ou un foulard qui me permettait de cacher un peu mes poils au-dessus des lèvres, ce qui est complètement dingue quand j'y repense.
- Speaker #5
Vers l'âge de 14 ans, c'était devenu une obsession totale à cause de tout ça. Ou j'allais tout le temps chez l'esthéticienne, je ne pouvais pas me permettre d'être en maillot de bain si j'avais le stress. qu'un tout petit poil sur la jambe. Il fallait tout le temps que ma moustache soit vraiment nickel, bien épilée, que j'ai les sourcils très épilés. Parce que ça, j'ai aussi été moquée du fait d'avoir des sourcils assez fournis. Il faut éduquer les enfants là-dessus, parce que c'est totalement normal. Et ça évite de se retrouver adulte comme moi, à avoir cette obsession des poils et d'avoir la peau toute lisse de partout, même si... Je suis moins obsédée par ça maintenant, mais je le suis toujours quand même. Je sais que je ne sortirai pas en short ou en robe si mes jambes ne sont pas épilées. Je sais que c'est quelque chose que je n'arriverai jamais à faire. Ça m'impressionne de voir des femmes d'ailleurs qui arrivent à faire ça, parce que c'est tellement ancré maintenant que je ne me vois pas faire ça. Et de même pour la moustache, là par contre c'est vraiment le point sur lequel, pour moi, il faut vraiment que ce soit nickel que je n'ai pas de moustache.
- Speaker #7
C'est quand même quelque chose d'extrêmement rigide sur les questions de genre. Et donc voilà, c'est à chaque fois une marque de ne pas avoir le bon corps. Et donc ce dégoût et cette honte qui est intériorisée assez tôt, en fait, ne se défait pas si facilement. Et les entretiens que j'ai faits avec des féministes qui ont arrêté de s'épiler, pour elles c'est extrêmement difficile, ça ne se fait pas du tout en une seconde. Elles mettent du temps, elles réfléchissent, elles sont angoissées. Qu'est-ce que je montre ? Quand ? Quelle partie du corps je mets ? Donc en fait, ce n'est pas du tout quelque chose qui se défait facilement, étant donné la puissance justement des sentiments de dégoût et de honte que toutes ces injonctions et ces moqueries ont construit. émotionnellement j'ai les jeunes et après ça se perpétue quoi.
- Speaker #3
Bon maintenant vous savez ce que traverse une petite fille qui grandit. Vous savez aussi que les garçons n'ont pas à se préoccuper de leur corps en mutation, ou en tout cas pas autant. C'était important pour nous de rappeler que pendant que les petites filles apprennent à se faire belle, les petits garçons s'amusent ou refont le monde libre de leur corps.
- Speaker #1
C'est aussi important pour nous de finir sur une note positive. Déjà, la discrimination pylofobe n'est pas systématique. Et en plus de ça, depuis plusieurs années, les poils ne sont plus si cachés. Ils se dévoilent sur le corps de nos idoles. Ce qui veut dire que les poils sont plus visibles, donc de plus en plus normalisés. Si la petite fille d'hier ou d'aujourd'hui continue à voir des femmes qui l'inspirent avec des poils, celle de demain sera plus en confiance, plus prête à vivre au naturel, à aimer son corps comme il est. Et c'est tout ce que l'on espère.
- Speaker #0
Vous venez d'écouter un épisode de Thérapie de groupe, le podcast qui explore la santé mentale. Retrouvez toutes nos frictions sur notre site friction.co