Speaker #0On pourrait croire que tout commence le jour du départ. Le ballon est là. immense, tendue et presque irréelle au-dessus de la plateforme. Une bulle pâle, gonflée d'ambition, prête à s'arracher au sol. Il y a des regards, des journalistes et de l'excitation. On est en train d'assister à quelque chose de nouveau, peut-être même à quelque chose de grand. Mais en réalité, tout a déjà commencé bien avant, avant que le ballon ne quitte la Terre. Parce que ce ballon, justement, Il a déjà une histoire, une histoire qu'on ne raconte pas trop. On la remplit, une fois, puis remplit à nouveau, encore et encore, six fois, peut-être sept. À chaque fois, l'enveloppe travaille. Elle se tend, se relâche, on manipule, on ajuste, et à chaque fois, sans que ce soit spectaculaire, sans que ce soit visible au premier regard, Quelque chose se dégrade. Le ballon perd de l'hydrogène. Le gaz s'échappe, lentement. Pas assez pour alerter les foules, mais suffisamment pour inquiéter quelqu'un qui regarde de près. Et en effet, quelqu'un regarde de près. Niels Gustav E. Kolm, météorologue originel de l'expédition, ne regarde pas le ballon comme un symbole. Il le regarde comme un objet physique. Il prend des mesures, il calcule, il note les pertes d'hydrogène. Et ce qu'il voit ne lui plaît pas du tout. Les chiffres ne racontent pas une aventure, ils racontent une limite, quelque chose qui ne tient pas. Avec ces fuites-là, le ballon ne pourra pas rester en l'air assez longtemps. Il ne pourra jamais atteindre le pôle. Il ne pourra même pas faire ce qu'on attend de lui. Alors E.Kolm fait ce qu'un scientifique fait. quand quelque chose ne tient pas. Il le dit, sans éclat, sans scène. Il pose simplement une condition, améliorer l'étanchéité du ballon. Sans ça, il ne partira pas. En face, il y a Salomon Auguste André. Ce n'est pas un inconscient, ni un explorateur aguerri. Comme on l'a déjà vu, c'est un ingénieur, un homme de projet, déjà engagé trop loin pour reculer facilement. Il y a eu des annonces, de l'argent, de la presse, une attente. Revenir en arrière, à ce stade, ce n'est plus seulement une décision technique. Alors on ajuste, on rassure et on avance. Ecole, lui, ne bouge pas. Et puis un jour, il n'est plus là. Il quitte tout simplement l'expédition, sans scandale. Sans fracas, il est remplacé par Knut Frenkel. À partir de là, quelque chose se simplifie. Il n'y a plus vraiment d'opposition. Le projet peut donc aller jusqu'au bout. Le jour du départ, tout semble prêt. Le ballon s'élève et très vite, quelque chose ne va pas. Les cordes de guidage, censées permettre un semblant de direction, frottent. s'en mêle, tire de travers. En quelques minutes, elle se dévisse et tombe. Une partie essentielle du dispositif disparaît aussitôt. Le ballon devient incontrôlable. Il vole bas, dangereusement bas. Alors ils réagissent, larguent du ballast. Le ballon remonte, mais pas tout à fait. Un nouveau largage de ballast est effectué. Alors, enfin, le ballon remonte, mais un peu trop, et un peu trop vite. En altitude, la pression chute, l'hydrogène se dilate, puis s'échappe par les fuites déjà connues des colmes. Le gaz fuit, la portance diminue. En parallèle, l'enveloppe s'humidifie, le froid s'installe et la glace se forme, alourdie. le ballon. L'équilibre devient instable, puis intenable. Chaque correction aggrave la situation. En quelques heures, le projet se fissure. En quelques jours, il n'existe plus vraiment. Comme l'hydrogène qui s'est échappé par les quelques 8 millions de micro-fissures représentées par les points cousant la toile. Le ballon finit par s'écraser sur la banquise. À partir de là, il ne reste que trois hommes sur une étendue de glace mouvante. Et très vite, une autre réalité s'impose. Rien de ce qu'ils ont emporté n'est vraiment adapté à ce qui les attend. Leurs vêtements d'abord. Pensez pour le froid, oui, mais pas pour cette humidité constante. Ils absorbent l'eau, se gorgent, deviennent lourds. Impossible de sécher correctement. Le froid ne les quitte plus. Ils s'installent dans les fibres, dans la peau, dans le corps. Leur tenue était pensée pour une balade en ballon un peu fraîche, pas pour une expédition polaire. Puis, il y a tout le reste. Les traîneaux sont trop massifs, trop lourds. Il faut donc les délester, trier, ne garder que l'essentiel. Mais un essentiel bien particulier. Frenkel insiste pour emporter des encyclopédies en nombre, complètement absurdes dans un contexte de survie. On trouve divers vêtements, comme un col en soie rose et blanc, une nappe de coton et du champagne, beaucoup de champagne. Une provision complètement incongrue. C'est avec ce chargement improbable qu'ils se mettent en marche sur une glace, instables, pendant des mois. Chaque kilo compte, et ils en tirent beaucoup plus que nécessaire. Leurs vêtements ne les aident pas davantage, le froid ne passe plus seulement par l'air, ils restent collés au corps. Malgré tout, ils avancent, lentement, pris séparément. Rien de tout ça n'est complètement catastrophique. Mais tout commence à peser. La glace dérive sous leurs pieds, parfois dans le bon sens, souvent dans le mauvais. Ils tirent, s'enfoncent, contournent, puis recommencent. Leurs vêtements restent toujours humides. Le froid ne les quitte pas. Les journaux continuent, au début précis, méthodiques, puis de plus en plus courts, comme si écrire demandait déjà trop d'énergie. Ils mangent ce qu'ils peuvent, chassent l'ours ou le phoque, font fondre la glace pour boire, et peu à peu, ils cessent complètement d'avancer. Quand ils atteignent Kvetoia, ce n'est pas une victoire, c'est un arrêt définitif. Ensuite, tout devient flou, parce que leur fin ne ressemble pas vraiment à ce qu'on attend. On ne retrouve pas trois hommes morts de faim, ni de traces évidentes d'un accident. unique. Quand leurs corps sont découverts, des années plus tard, quelque chose résiste. Ils ont encore de la nourriture et du matériel. Les hypothèses apparaissent. Le froid, l'épuisement, une hypothermie progressive, une maladie peut-être. La trichinélose a été évoquée concernant la viande d'ours et de phoques mal cuites. puis a été abandonnée. En effet, la trichinélose n'est quasiment jamais mortelle. Des conserves avariées, provoquant du botulisme, possible sans vraiment de certitude. D'autres parlent d'intoxication au monoxyde de carbone, dû au fait que les hommes auraient fait du feu dans leur construction de glace primitive. D'autres parlent d'intoxication à la vitamine A de scorbut. Aucune explication ne se suffit réellement à elle-même. Alors, il faut regarder autrement. Niels Strindberg est retrouvé à l'extérieur de la tente. Son état, la position de son corps suggèrent quelque chose de brutal. L'hypothèse d'une attaque d'ours polaire s'impose peu à peu comme l'une des plus cohérentes. Là encore, aucune preuve ne vient attester cette théorie. Knut Frenkel ? Lui est à l'intérieur. Il semble avoir survécu un peu plus longtemps, probablement à la même attaque d'eau. blessé peut-être ou tout simplement affaibli et puis il reste Salomon André il est retrouvé assis avec près de lui un flacon de morphine presque vide alors une dernière hypothèse apparaît pas comme une certitude mais plutôt comme quelque chose dans un coin de sa tête qu'on ne peut pas ignorer après des mois d'efforts après la dérive Après l'arrêt et après la mort des deux autres, il se retrouve seul et il fait un choix. On ne saura probablement jamais exactement, mais ce qui se dessine, ce n'est pas une cause unique. C'est une accumulation, fatigue, froid, isolement, probablement une attaque, peut-être une maladie, et à la fin, quelque chose qui se brise. Quand on récapitule les faits, Le ballon regonflé encore et encore suite aux fuites qui étaient déjà connues, au départ maintenues malgré tout pour sauver les apparences. La fin ne ressemble plus vraiment à un mystère, elle ressemble plutôt à une funeste conséquence. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du Pire. Et d'ici là, mettez une petite laine !