Speaker #0Au moment où l'armée de Charles VIII entre à Naples, au début de l'année 1495, personne n'a encore les mots. pour ce qui est en train de se passer. La guerre, elle, a déjà sa langue. Elle a ses marches interminables, ses chevaux crevés, ses bottes qui pourrissent, ses hommes qui poussent, ses campements qui sentent la suie, le cuir mouillé et la promiscuité. Elle a aussi sa suite habituelle, des marchands, des cuisiniers, des valets, des guérisseurs plus ou moins compétents. et des femmes qui vendent du sexe. Parce qu'une armée, où qu'elle passe, crée toujours ce marché-là. Rien dans ce décor ne semble neuf. Et pourtant, quelque chose dévie. Au début, rien de spectaculaire. Ce sont des plaies à des endroits qu'on montre peu. Des douleurs supportables. Des hommes qui boitent ou qui dorment mal. Rien de vraiment surprenant. Dans une armée en campagne, les corps sont déjà abîmés. On s'attend à les voir se casser. Ce qui trouble peu à peu les médecins, ce n'est donc pas l'existence de symptômes, mais leur manière de revenir. Les lésions disparaissent, des éruptions surgissent plus tard, des douleurs s'installent, puis semblent s'éloigner avant de reprendre autrement. À force de voir ces successions étranges, certains comprennent qu'ils n'ont pas devant eux une simple infection locale, ni une blessure mal soignée, ni même une de ces fièvres anonymes que la guerre charrie sans cesse. C'est à partir de là que commence, en Europe, l'histoire documentée de ce qu'on appellera plus tard la syphilis. Le lien avec le siège de Naples est connu depuis longtemps, même si l'affaire n'a rien d'une apparition soudaine sortie du néant. Depuis des siècles, les historiens, les médecins et les paléopathologues débattent de l'origine de la maladie. Est-elle arrivée d'Amérique, à la faveur des voyages de Christophe Colomb, avant de se diffuser dans une Europe qui n'y était pas préparée ? Ou bien existait-elle déjà sous une forme proche, plus discrète, moins bien documentée et confondue avec d'autres affections ? Le consensus n'a pas toujours été le même. Et il reste des discussions. sur l'interprétation des traces osseuses anciennes. Mais ce qui est certain, c'est qu'à la fin du XVe siècle, l'Europe voit émerger une maladie vénérienne d'une violence remarquable, suffisamment nouvelle dans sa présentation pour désorienter les praticiens et frapper les contemporains. Le plus remarquable, d'ailleurs, c'est la vitesse avec laquelle on se met à la nommer d'après l'ennemi. Pour les Italiens, c'est souvent le mal français. Pour les Français, c'est le mal de Naples. Ailleurs, on parle du mal espagnol, du mal chrétien ou polonais, selon les besoins du ressentiment national. C'est un réflexe presque rassurant. Si la maladie vient d'ailleurs, alors elle n'appartient pas tout à fait à ceux qui la subissent. On peut la rejeter hors de soi avant même de la comprendre. Cette logique de déplacement, très ancienne, dit déjà quelque chose d'important. La syphilis ne sera jamais seulement une maladie. Elle sera aussi un instrument de désignation, de honte et de contrôle. Dans les années qui suivent, la diffusion est rapide parce que tout favorise sa circulation. Les soldats repartent, les mercenaires changent de maître, les marins passent d'un port à l'autre, les villes italiennes, très connectées, servent de relais. Puis les grands axes commerciaux prennent le relais à leur tour. On n'a pas besoin d'imaginer un scénario spectaculaire. Il suffit de suivre les corps. Un homme quitte Naples, puis rejoint Florence, gagne Lyon et repart vers Paris, où les flantrent. Il ne sait pas forcément qu'il est contagieux. Parfois, il croit même être guéri. La maladie profite de cette ignorance. Les médecins... E. Tatton, Niccolo Leoniceno, à la fin des années 1490. fait partie de ceux qui essayent de regarder avant d'expliquer. Et c'est moins anodin qu'il n'y paraît. Pendant très longtemps, la médecine occidentale a résonné à partir des autorités antiques. Or, ce qu'on voit ne rentre pas facilement dans les cadres connus. La maladie dérange non seulement les corps, mais aussi le savoir. Elle oblige les praticiens à décrire des symptômes évolutifs, à suivre les patients dans le temps, et surtout... à admettre qu'une même affection peut changer de visage. C'est peut-être aussi pour cela qu'elle s'impose si vite dans l'imaginaire européen. La peste tue vite et massivement. La syphilis, elle, inquiète autrement. Elle touche l'intimité. Elle s'inscrit dans la durée et mêle la sexualité, la douleur, le secret et la honte. Elle transforme le corps sans toujours le tuer immédiatement. Elle revient et laisse des traces. La maladie est assez fréquente pour faire peur, assez honteuse pour être obtue et assez spectaculaire dans certains cas pour alimenter toutes les rumeurs. Au XVIe siècle, elle s'installe donc dans le paysage urbain européen et pas seulement dans les traités médicaux. Elle est présente partout, que ce soit dans les ports, les auberges ou les quartiers de prostitution. Il faut d'ailleurs se garder d'une vision trop simple. Les bordels ne sont pas des marges pures, des caves sordides séparées du reste de la ville. Dans beaucoup de cités, ils sont intégrés à la vie économique. On les taxe, on les surveille, on les déplace parfois, en prétendant moraliser quand cela arrange, mais on ne sait pas vraiment s'en passer. Une ville pleine d'hommes seuls, de voyageurs, de soldats ou d'apprentis. crée nécessairement ce type de commerce. Cela ne signifie pas que la syphilis se réduit au bordel. Ce serait pratique, mais c'est faux. Elle circule aussi dans tous les espaces où les corps se rencontrent. Simplement, les lieux de prostitution concentrent une partie du problème parce qu'ils concentrent les contacts. Les femmes qui y travaillent développent au fil du temps une connaissance empirique de la maladie. Elles reconnaissent certaines plaies, certains clients qui reviennent amaigris, repèrent certains hommes qui veulent éteindre la chandelle trop vite. Elles ne disposent pas de théories bactériologiques, mais elles voient les motifs. Le problème, c'est que voir ne suffit pas. Refuser un client a un coût immédiat. Et quand la survie dépend du passage continu des hommes, la prudence ne fait pas le poids. C'est aussi dans ce monde-là que la maladie devient morale. Le terme de vérole, qui s'impose dans la langue commune, ne désigne pas seulement une affection. Il porte une stigmate sociale. Il dit quelque chose qui gâte, qui défigure et déshonore. Être vérolé, ce n'est pas seulement être malade, c'est être suspect. Le diagnostic, ou seulement le soupçon, colle à la réputation. Cela vaut pour les prostituées, mais pas seulement. Les hommes y perdent aussi quelque chose. Une forme de maîtrise virile, l'illusion que le plaisir est sans suite, le prestige d'un corps intact. La syphilis a ceci de particulier, qu'elle transforme la sexualité en archive visible. Les médecins du XVIe siècle essayent d'ordonner cette maladie mouvante. Ils remarquent qu'elle commence souvent par une lésion initiale. puis qu'elle se manifeste ailleurs sur le corps. Il constate aussi qu'elle peut se calmer, voire sembler disparaître, avant de revenir. Aujourd'hui, on parle de syphilis primaire, secondaire, latente et tertiaire. À l'époque, ce langage n'existe pas encore de manière stable, mais les observations sont bien là. Elles déroutent parce qu'elles obligent la pensée à une maladie à épisodes, à distance. Une maladie qui déçoit sans cesse les attentes. Elle n'obéit pas au rythme d'un simple mal qui arrive, culmine et disparaît. Le remède le plus célèbre et de loin le plus utilisé est alors le mercure. L'idée n'est pas née avec la syphilis, mais la maladie va lui donner une place de premier plan. On l'applique en onguant, on le fait inhaler. On l'administre sous différentes formes, toujours avec l'idée qu'il faut purifier le corps. forcés à expulser ceux qui l'infectent. Sur le papier, cela peut sembler presque abstrait. Dans les faits, c'est un traitement qui éprouve les patients d'une manière difficile à exagérer. Il faut imaginer les pièces chauffées, l'air épais, les corps enduits, la sueur qui coule, les bouches enflammées, la salivation continue, les gencives tumifiées. Certains malades perdent leurs dents. D'autres s'affaiblissent terriblement. Et pourtant, les médecins continuent, parce qu'ils voient parfois des améliorations, et surtout parce qu'ils n'ont pas d'autre recours. Le bois de Gaillac, importé des Amériques, connaît lui aussi ses heures de gloire. On lui prête des vertus presque providentielles. Son exotisme aide beaucoup. Le nouveau monde apporte la maladie. Peut-être apportera-t-il aussi le remède. Les cures au gaillac sont moins destructrices que le mercure, mais pas forcément plus efficaces. Là encore, l'espoir circule plus vite que la preuve. Il faut comprendre la situation. On a affaire à une maladie honteuse, tenace, mal comprise, et la demande de guérison est immense. Dans un tel contexte, les traitements gagnent souvent leur réputation avant d'avoir prouvé leur efficacité. À mesure que le XVIe siècle avance, beaucoup d'observateurs notent que la maladie paraît moins foudroyante qu'au moment des premières flambées. Les descriptions de la fin du XVe et du début du XVIe siècle insistent sur des formes très violentes, pustuleuses, parfois d'une agressivité qui frappe les contemporains. Par la suite, sans devenir bénigne, la syphilis semble plus lente, plus inscrite dans le temps long. Elle devient endémique et ça change tout. Une maladie qui ne tue pas tout de suite impose d'autres formes de gestion. Elle oblige à cacher, à négocier, à continuer de vivre avec elle. La syphilis est installée dans le XVIIe siècle. Elle n'a plus le statut d'étrangeté absolue, mais celui d'un mal connu, récurrent, intégré aux pratiques médicales et sociales, et presque familier. On ouvre ou on spécialise des lieux de soins, on surveille davantage certains milieux, on tente de classer les symptômes avec plus de précision. Et, dans le même temps, la maladie poursuit son travail lent sur les corps. La forme tardive, ce que nous appelons aujourd'hui la syphilis tertiaire, est sans doute ce qui a le plus fortement nourri l'imaginaire de l'horreur. Parce qu'elle n'est pas seulement douloureuse, elle est visible. Elle creuse, détruit et reconstruit le mal. Le cartilage du nez peut s'effondrer. Des gommes syphilitiques, ces lésions inflammatoires profondes, attaquent les tissus et parfois les os. Le crâne lui-même peut porter la marque de l'infection. Et cela n'est pas connu seulement à travers les textes. Les collections anatomiques et les études paléopathologiques montrent encore aujourd'hui des lésions compatibles avec une syphilis avancée. Des tibias en lame de sabre, des voûtes crâniennes criblées de remaniement, des atteintes qui racontent non pas une mort instantanée, mais une longue cohabitation entre le patient et la maladie. Ce détail compte beaucoup. Il rappelle que la syphilis n'est pas seulement un drame aigu. C'est aussi une biographie lente. Des hommes et des femmes vivent avec elle pendant des années. Ils vieillissent avec elle. Ils continuent à travailler tant qu'ils le peuvent. Ils s'arrangent avec leur visage, avec leur douleur, avec l'odeur des traitements et la peur d'être montré du doigt. La maladie n'est pas en permanence théâtrale. Souvent, elle use à petit feu plus qu'elle n'explose. Cette usure a pourtant des conséquences sociales majeures. Dans un monde où le visage est un passeport, où le corps dit quelque chose de la moralité supposée, des marques visibles changent la manière dont on est lu. La syphilis n'est pas seule à défigurer, bien sûr, mais elle porte une signification particulière, parce qu'on la relie au sexe. Une cicatrice n'est jamais tout à fait neutre. Ici, elle devient presque un aveu public. D'où le besoin de masquer, de détourner le regard, de trouver des artifices. Les coiffures, poudres, phares et postiches ont bien sûr des histoires multiples. Mais la syphilis s'y glisse parfois. À l'exemple du merkin, cette perruque pubienne, utilisée pour camoufler les ravages de la maladie sur les organes intimes. Au XVIIIe siècle, la syphilis ne disparaît pas. Elle change de contexte intellectuel. La médecine des lumières aime classer, comparer et distinguer. On décrit mieux les lésions. On essaye de séparer les maladies qui se ressemblent. On discute. plus précisément des traitements. Mais la confusion avec d'autres affections vénériennes, en particulier la blénoragie, reste fréquente pendant longtemps. Cela a des conséquences concrètes. Si l'on ne distingue pas clairement les maladies, on mélange aussi les pronostics et les thérapies. La syphilis reste donc, encore à cette époque, une entité partiellement brouillée. elle est aussi de plus en plus liée à des politiques publiques. Les États modernes aiment compter, surveiller, réglementer. Or, une maladie liée à la sexualité, à l'armée, à la prostitution et à la natalité les intéresse forcément. On met en place des dispositifs de contrôle des prostituées dans plusieurs villes et pays européens. On les examine. On les enregistre et parfois on les isole. Ce qui frappe dans ce dispositif, c'est à quel point il concentre la responsabilité sur les femmes tout en traitant la circulation masculine comme une donnée presque naturelle. Les clients, les soldats et les marins restent mobiles. Les femmes, elles, deviennent les surfaces où l'État croit pouvoir arrêter la maladie. Le XIXe siècle radicalise encore ce mouvement. La médecine clinique et hospitalière se développe. La syphilis devient un objet majeur de la pathologie moderne. Elle est partout, dans les manuels, dans les observations et dans les démonstrations professorales. On l'étudie parce qu'elle est fréquente, parce qu'elle est variée et parce qu'elle apprend aux médecins à penser la chronicité, la latence, la relation entre une liaison initiale et des effets tardifs. Et plus on l'étudie, plus elle devient un problème moral et politique. C'est le siècle où on adore relier la santé publique à la discipline sociale. La syphilis est idéale pour cela. Elle permet de parler à la fois de prostitution, de contamination, de dégénérescence et de danger pour la famille, la nation et l'armée. Dans les villes européennes, les dispensaires et les hôpitaux voient passer des foules de patients. On affine la description des stades, on note les atteintes neurologiques de ce qu'on appellera plus tard la neurosyphilis. On observe la syphilis congénitale, transmise de la mère à l'enfant, avec tout ce que cela implique d'angoisse morale et de violence sociale. On voit aussi, dans les services, les échecs thérapeutiques du mercure, qui n'a pas disparu. Ils restent utilisés sous diverses formes. parfois combinée avec l'iodure de potassium. La médecine devient plus savante, mais pas forcément plus douce. Et puis enfin, le XXe siècle apporte ce que les siècles précédents n'avaient pas pu offrir, un agent causal identifié et un traitement réellement efficace. En 1905, Fritz Schaudin et Erich Hoffmann identifient Treponema pallidum. la bactérie responsable de la syphilis. Et ce n'est pas juste un détail technique réservé au laboratoire. C'est une véritable révolution conceptuelle. La maladie cesse d'être un ensemble flottant de symptômes honteux et de théories bancales. Elle devient une infection précise, liée à un micro-organisme observable. En 1910, Paul Herli introduit le salvarsan. Le médicament n'est pas parfait, loin de là. Il est difficile à manier, comporte ses risques et les protocoles restent lourds. Mais il marque une rupture. Pour la première fois, on vise la cause avec un traitement spécifique. La médecine de la syphilis entre dans une autre ère. La transformation décisive vient ensuite avec la pénicilline, surtout à partir des années 1940. C'est là que véritablement le paysage change. Une maladie qui pendant des siècles avait mêlé douleur, stigmatisation et lente destruction du corps devient curable de manière simple et efficace lorsqu'elle est diagnostiquée et prise en charge. Cela ne veut pas dire qu'elle disparaît, ni qu'elle cesse d'être un problème de santé publique. Cela veut dire qu'elle perd enfin cette fatalité historique qui l'avait rendue si redoutable. Reste toutefois ce qu'elle a laissé. Des os dans les musées d'abord, des crânes marqués, des tibias déformés. des collections anatomiques qui exposent encore les traces d'une maladie lente. Mais aussi des textes, des règlements municipaux, des dossiers hospitaliers, des poèmes médicaux, des manuels obsédés par la distinction des signes, des récits moraux sur la sexualité, des politiques de surveillance, où l'on voit très bien qui l'on contrôle et qui l'on excuse. La syphilis est une maladie. Elle est aussi une manière de lire l'Europe. Elle raconte l'histoire de la médecine quand elle sait et quand elle improvise. L'histoire des villes quand elle tolère et quand elle punisse. L'histoire du sexe quand il devient affaire publique. L'histoire des corps, enfin, quand ils gardent, parfois pendant des décennies, la mémoire exacte de ce qu'ils ont traversé. On se retrouve bientôt pour un nouvel épisode d'Histoire du pire. Et d'ici là, sortez couverts !