- Speaker #0
Bienvenue dans l'Histoire de famille, un podcast qui met en lumière ce qu'on s'évertue souvent à cacher, les histoires de famille. Ici racontées par ceux qui les ont vécues ou qui les vivent encore. Voici une nouvelle histoire de famille, authentique et passionnante. Bonne écoute. Bonjour Louise, j'ai découvert ton histoire au travers de la série de podcasts que tu as créé sur Arte Radio, Qui a tué Maurice ? Donc là, je spoil un petit peu la suite de l'épisode, mais avant d'entrer sur les détails de cet événement phare de ton histoire de famille, Est-ce que tu peux nous présenter cette famille et nous donner un peu de contexte sur le milieu d'où tu viens ?
- Speaker #1
Je suis issue d'une famille de notaires. Mon arrière-grand-père était notaire, mon grand-père était notaire, mon oncle était notaire, mon cousin est notaire. Donc il y a vraiment une lignée de notaires. Et du côté de mon père, je viens d'une famille parisienne. plutôt notable, où cette famille organisait des rallies. C'était un peu la bourgeoisie parisienne des années 80.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a des personnages forts, des mythes familiaux dans cette famille qui est décrite dans un premier temps par les personnages masculins ?
- Speaker #1
Alors, il y a une histoire, en tout cas, une histoire qu'on connaît mal dans ma famille. C'est l'histoire de Maurice, qui est le papa de mon père, qui est mon grand-père, qui a disparu assez tôt. tôt. Moi, je ne l'ai pas connu, puisqu'il a disparu en 1980 et que moi, je suis né en 1986. C'est une personne un peu flottante, on n'en parle pas trop. Il y a vraiment une phrase dans la famille où il ne faut pas parler des morts, de façon générale.
- Speaker #0
Alors, ce Maurice, il est au cœur un petit peu de l'intrigue familiale. Comment on t'a transmis le profil, la personnalité de ce grand-père que tu n'as pas connu, mais qui visiblement a été très centrale dans l'histoire familiale ?
- Speaker #1
Alors, on ne m'a pas transmis grand-chose de Maurice. C'est-à-dire qu'on m'a très peu dit de choses. C'était quelqu'un de très évanescent. Il y a très peu de photos qui existent de lui. C'est quelqu'un dont on parle peu. On ne sait pas trop ni à quoi il ressemblait, ni son caractère et tout ça. Je l'ai découvert beaucoup à travers mon enquête. Maurice était vraiment le tabou. C'était le tabou, c'est un peu l'éléphant dans la pièce en fait. C'est une histoire traumatique, mais surtout il ne faut pas en parler. Et moi j'avais envie d'en parler, j'avais envie de mettre à jour un peu cet éléphant dans la pièce, surtout parce que je ressemble à Maurice. Je partage avec Maurice un élément clé, moi c'est que je suis quelqu'un de très myope, et Maurice était très très myope. Et de tous mes cousins, cousines, je suis la seule à avoir hérité... de ce très beau cadeau qui est une myopie très invalidante. Et en fait, en cherchant qui était Maurice, c'est aussi partir à la découverte de qui je suis moi et qui est mon père, qui est ma famille, qui est ma généalogie.
- Speaker #0
Alors, on ne va pas faire durer le suspense plus longtemps. Maurice, il a été assassiné en juin 1980. Est-ce qu'on utilise ce terme dans la famille quand on parle de cette histoire ? Est-ce qu'on peut dire que c'est un peu parle même de sa fin tragique ?
- Speaker #1
Alors, aujourd'hui, on en parle puisque l'enquête est sortie. Mais non. Au moment où moi, j'apprends, je dois avoir 17 ans, j'apprends que Maurice, en fait, a été assassiné. Donc, il a été assassiné de plusieurs coups de marteau dans la cave de son étude de notaire, d'un coeur de Paris. On me le dit, mais on me le dit un peu entre deux portes. Je sais que d'abord, ce n'est pas mon père qui me le dit, c'est ma mère. Et puis, voilà, on ne crosse pas le sujet. Maurice, il a été tué, c'était en 1980, et ça a été traumatique, et point barre. Et donc, c'est compliqué parce qu'après, on s'imagine plein de choses aussi. Est-ce qu'il est tombé dans un guet-apens ? Est-ce que c'est un règlement de compte ? Et qu'est-ce qui s'est réellement passé ? Et comme il est impossible d'en parler, moi, ça pressait mon instinct un petit peu. peu de journalistes qui a eu envie d'aller creuser un peu le sujet.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a eu un élément déclencheur pour que tu te mettes à faire cette enquête dont tu parles ?
- Speaker #1
C'est un peu plusieurs éléments à la suite. La première chose, c'est que moi, je me suis rendu compte que j'avais très peur de mourir brutalement. C'est bête parce qu'il n'y a pas de raison particulière, pas plus que n'importe quelle personne dans ce monde, mais moi, j'en avais très peur. Je me disais quand même, c'était étrange cette peur panique. La deuxième chose, c'est que quand ma grand-mère est décédée, donc la femme de Maurice, qui s'appelait Monique, a vidé son appartement, a vidé ses affaires, et mon père est tombé sur tout un dossier avec des articles de journaux, des photos, des choses comme ça de l'affaire de Maurice, parce qu'elle avait tout gardé. Et j'ai commencé à en discuter avec mon père, il m'a montré les articles, il me les a envoyés, puis je lui ai commencé à lui dire « Moi, j'aimerais bien savoir ce qui s'est passé, vraiment, parce que... » Il y a quand même cette zone d'ombre, parce qu'il y a une personne qui a été arrêtée, qui a été condamnée, mais pour complicité d'assassinat et pas pour l'assassinat. Si on a un complice, il y a un auteur, et si ce n'est pas lui, qui sait ? Et donc on a discuté, on a discuté, et finalement il m'a dit « mais moi aussi j'aimerais bien savoir » . Et je pense que je ne suis pas sûre que je serais allée si mon père ne m'avait pas donné son feu vert. parce qu'il m'a beaucoup aidé dans toute cette construction du podcast on s'est beaucoup parlé, on s'est beaucoup vu alors beaucoup vu, on s'est un peu vu mais on s'est beaucoup parlé surtout d'avoir son soutien ça m'a beaucoup aidé parce que c'est compliqué de creuser des histoires de famille comme ça, des histoires taboues et traumatiques, c'est compliqué de le faire tout seul et j'étais bien contente d'avoir du soutien et de savoir que quoi qu'il arrive,
- Speaker #0
il était avec moi donc c'est une démarche assez officielle dans laquelle tu te lances tu as ce déménagement, cet appartement et ce go de ton papa. Et du coup, tu te mets vraiment en ordre de marche, tu récupères tous les documents, tu te mets à tout relire. Comment ça se passe ? Tu bloques du temps dans ton agenda. Comment on fait une enquête sur quelqu'un dans sa famille avec une histoire aussi difficile ?
- Speaker #1
Alors d'abord, j'ai beaucoup procrastiné. Est-ce que j'y vais ? J'y vais pas. J'y vais, j'y vais pas. J'y vais parce que... J'ai commencé à en parler un petit peu autour de moi, donc j'ai trois sœurs. Et donc quand je leur en ai parlé, elles m'ont dit « mais ça va pas, mais t'es complètement zinzin, tu vas pas te relancer là-dedans, c'est pas du tout une bonne idée » . J'ai eu des cousins de qui je suis très proche, à qui j'ai commencé à raconter ça, qui m'ont dit « non mais de quelle idée t'as eu ? » . Et donc est-ce que j'y vais, j'y vais pas, j'y vais, j'y vais pas ? Finalement, j'ai commencé par ce que j'avais sous la main, c'est-à-dire que j'ai commencé à éplucher toutes les coupures de journaux. J'ai commencé à souligner les noms, à chercher qui était encore vivant. Donc le juge d'instruction, il était décédé, les avocats étaient décédés, il y a beaucoup de témoins qui étaient décédés. J'ai retrouvé des journalistes qui avaient couvert le procès, qui avaient couvert l'enquête, notamment une dame incroyable. La rencontre a été très belle. Alors elle se souvenait un petit peu du procès, elle ne pouvait pas m'apporter plus, mais j'ai beaucoup aimé cette rencontre. qui m'a beaucoup marquée parce qu'Anette Kahn, c'est la fille d'une des victimes de Klaus Barbie. Et elle, elle a couvert le procès de Klaus Barbie à Lyon. Et j'ai trouvé ça incroyable que la petite histoire rencontre la grande histoire. Moi, ça m'a beaucoup touchée, ce moment-là. Et donc voilà, j'ai dû un petit peu aller à la pêche. Après, j'ai élargi un peu le cercle. Donc je suis allée voir mes proches et mes proches qui acceptaient de me parler. Et donc ça, c'était une deuxième étape. Donc j'ai commencé d'abord par mon père. Ensuite, j'ai continué par certains de mes cousins, notamment mon cousin qui est notaire, qui a repris l'étude de Maurice. Et puis, j'ai élargi comme ça, etc. Et je suis allée voir, donc après, les oncles, les tantes. Et puis, j'ai retrouvé la personne qui avait piloté l'enquête. J'ai retrouvé des gens. Mais c'est vrai que travailler dessus 45 ans plus tard, forcément, on ne retrouve pas tout. et j'ai mis très longtemps à demander les dossiers d'enquête.
- Speaker #0
Sur conseil de Philippe Jaenada.
- Speaker #1
Sur conseil. Alors, heureusement que Philippe Jaenada était là pour être mon mentor parce que moi, je ne suis pas du tout journaliste d'investigation.
- Speaker #0
Je me souviens que je l'avais découvert en lisant La Serpe et c'est un peu son expertise de creuser des cold case et de se faire sa propre opinion. Pour rebondir sur ce que tu disais, tu commences avec ceux qui veulent bien. jouer ton jeu, qui te font confiance et qui ont peut-être aussi envie de savoir quel est l'ambiance dans la famille. C'est les pro-enquête et les anti-enquête. Est-ce que tu as l'impression que tu as ouvert une boîte de Pandore quand tu te lances là-dedans ?
- Speaker #1
Complètement. En fait, toute l'enquête, j'étais extrêmement stressée parce que je me suis dit que j'allais me mettre à dos tout le monde. Je pouvais compter sur quelques personnes, mais beaucoup de proches. D'abord, s'inquiéter de ce que j'allais trouver. Est-ce que ça allait salir la mémoire de Maurice ? Est-ce que j'allais salir la mémoire de Monique, sa femme ? Est-ce que j'allais trouver un truc qui n'était pas joli ? Qu'est-ce que j'avais besoin d'aller recreuser un vieux truc de 45 ans d'âge ? Ils n'étaient pas forcément hostiles, mais ils étaient très frileux. Et ils n'étaient pas très très favorables, en fait. Et en fait, plus ça allait, plus j'ai eu mes ambassadeurs aussi, mon cousin notaire, mon père, etc. Donc, ils ont prêché sur le sérieux de mon travail, sur le sérieux de ma démarche. Mon but, ce n'est pas du tout d'abîmer qui que ce soit, de faire un règlement de compte en fait. C'est une vraie enquête. Moi, je veux savoir. Et pour ne rien te cacher, je cherche toujours. Je cherche toujours Jean et Jean-Maouen. Je le cherche toujours.
- Speaker #0
Alors, est-ce que tu peux nous donner un peu plus les faits ? On est à Paris, on est dans une rue centrale. Qu'est-ce qui se passe ?
- Speaker #1
Alors, l'histoire de Maurice, c'est l'histoire d'abord d'une disparition. On est le 3 juin 1981 et Maurice arrive à son étude de notaire, comme tous les matins, et il arrive dans son bureau, il peut ses affaires. Puis à un moment donné, un petit peu contrarié, il sort de son bureau, il sort. Et on ne le revoit plus. Les gens mettent un petit peu de temps à s'inquiéter de sa disparition, mais il loupe une première réunion, il loupe une deuxième réunion, un deuxième rendez-vous. Et juste après le déjeuner, l'étude reçoit une lettre de rançon. En disant, voilà, on a kidnappé votre père, on veut... C'est assez précis comme ça, mais alors je ne l'ai pas là tout de suite en tête.
- Speaker #0
Je crois que tu avais dit 670, ou quelque chose comme ça. Enfin, c'est pas un contron en tout cas.
- Speaker #1
Non, alors ce n'est pas un contron. Alors j'y reviendrai. J'y reviendrai parce qu'effectivement, ce n'est pas un contron, mais ce n'est pas un hasard. Donc du coup, la police est prévenue, etc. Et la famille a jusqu'à 15 heures le lendemain pour déposer la somme quelque part. Sauf que le lendemain, je n'imagine même pas la tête et le stress de mes oncles, ma grand-mère. Ça doit être... Ça doit être terrible. Et encore, c'est un homme adulte. Donc, je n'imagine pas comment on se sent dans ces cas-là quand un proche disparaît. Et le lendemain, alors que les policiers sont sur place, la secrétaire arrive avec une deuxième lettre de rançon. Juste un petit mot griffonné qui dit « Nous vous donnerons plus ample détail bientôt » . Un mot comme ça. Et très peu de temps après, en fait, la chienne du concierge qui n'arrête pas d'aboyer à la porte de la cave de l'immeuble. Le concierge descend et regarde par l'interstice d'une cave parce que sa chienne n'arrête pas d'aboyer devant cette porte et il voit et aperçoit un corps. Et c'est celui de Maurice.
- Speaker #0
Comment tu réagis à la découverte de ces éléments qui sont dignes d'un film ? Est-ce que tu en parles à ton équipe de supporters ? Est-ce que tu mets de la distance avec ces éléments parce qu'on dirait presque un cold case ?
- Speaker #1
ça parait si lointain alors ce qui me sauve un peu dans cette histoire c'est que je n'ai pas connu Maurice et je pense que je n'aurais jamais pu traiter la chose de la même façon si je l'avais connu donc déjà, j'aborde les choses avec pas mal de détachement, moi je ne l'ai pas connu pour moi c'est un peu un fantôme dont on m'a très peu parlé, on m'a montré très peu de photos donc je le prends avec beaucoup de distance et même c'est la magie aussi du podcast c'est la magie de l'audio, c'est que à partir du moment où je mets mon casque Et je suis derrière mon micro, je suis la journaliste. Et je sais qu'il y a des entretiens qui ont été parfois très émouvants, mais les personnes que j'interview sont très émues, pleurent au micro. Et moi, j'arrive à garder cette distance parce que je suis dans mon rôle d'enquêtrice, de journaliste, et c'est comme si... Enfin, ça m'émeut, mais j'y pense pas, en fait. Je mets pas mes émotions dans cette histoire, au moment où j'enquête. C'est après. C'est après, quand je réécoute les interviews, là, je me les prends un petit peu en pleine face. Je fais le tri, en fait. Quand je découvre certaines choses, je me les note, je prends le temps de réfléchir, mais je ne fais pas cette enquête pour moi. Je fais cette enquête d'abord pour mes proches, parce qu'ils ont le droit de savoir, parce que cette histoire, elle m'appartient autant qu'elle appartient aux générations précédentes et aux générations futures. Elle appartient aussi à mes enfants. Elle appartient aussi à mes deux nièces. Ils ont le droit de savoir, en fait. Et c'est pour ça que je me sens assez légitime. Et je me suis très vite sentie légitime de creuser, même si c'est douloureux. J'y suis allée avec le plus de délicatesse et de respect possible. Mais je suis légitime d'avoir accès à cette histoire, parce que c'est aussi la mienne. Et du coup, je prends le temps de compulser. Du coup, quand je recueille de nouvelles données, par exemple, quand je découvre que Maurice a modifié son testament trois semaines avant de mourir, je prends l'information, je réfléchis dessus, j'en discute. Sébastien est là, donc j'en discute un peu avec Sébastien. Mais je fais régulièrement un rapport d'étape à mon père, en fait.
- Speaker #0
Sébastien, c'est ton cousin ?
- Speaker #1
Alors Sébastien, c'est mon cousin notaire qui m'accompagne énormément sur cette enquête, qui m'ouvre déjà la porte des caves. Comme son étude est toujours à la même adresse, il faut savoir qu'ils ont déménagé récemment.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #1
Enfin. Mais du coup, c'est lui qui m'ouvre les portes, en fait.
- Speaker #0
Donc ça veut dire que depuis 1980, la famille continue d'aller tous les jours au travail. sur le lieu où Maurice a été assassiné.
- Speaker #1
Ah non, mais moi, je ne comprends pas. C'est un mystère. Mais en plus, il faut savoir qu'après Maurice, c'est son fils aîné qui a repris l'étude. Et Sébastien est le fils de ce fils aîné. Donc en fait, Maurice est décédé, son fils a repris l'étude, puis son petit-fils a repris l'étude. Et je ne sais pas comment ils ont fait. Je ne sais pas, c'est lunaire. Comment on fait pour se rendre tous les jours dans le lieu ? où un assassinat aussi violent a eu lieu pour travailler, pour être dans les mêmes bureaux. Ça, je ne sais pas. Ça, c'est du domaine du mystère. Et je ne peux même pas imaginer à quel point ça doit être lourd. Et en plus, pour la petite histoire, moi, j'ai habité dans cet immeuble-là quand j'ai habité à Paris, parce que j'ai loué un appartement dans cet immeuble-là précisément. Et quand j'ai appris que c'était dans cette cave-là que mon grand-père avait été assassiné, ça m'a fait... vraiment un effet très bizarre. Je suis restée quatre ans dans cet immeuble-là. C'est trop bizarre, en fait. Mais je ne sais pas. Je ne suis pas psychologue, mais je pense qu'il y a plein d'explications psychologiques à amener là-dedans.
- Speaker #0
Alors, si on revient à l'enquête, quels sont les éléments que tu découvres et que tu ignorais vraiment ? Je sais qu'après, tu décides d'explorer plusieurs pistes et on y viendra. Mais dans un premier temps, quelles sont les informations, les découvertes de cette fameuse enquête ?
- Speaker #1
Alors, déjà... Je découvre l'histoire vraiment, c'est-à-dire que je découvre un peu plus la chronologie des faits que je n'avais pas du tout. Je n'étais pas au courant de cette lettre de rançon. Pour revenir sur la petite histoire des lettres de rançon, c'est un chiffre précis parce que c'est ce que je découvre en épluchant les dossiers, c'est que c'est quasiment la somme qui est dans le coffre de l'étude de notaire qui doit être déposée à la banque en chèque dans les jours à venir. Donc c'est bizarre que ce soit cette somme-là précisément, le montant de la rançon. Je découvre, je sais un petit peu que Maurice avait une compagne, une autre compagne que ma grand-mère, une maîtresse. Mais je découvre aussi, je tombe sur son testament, donc je découvre qu'il y a cette maison qu'il lui a achetée. Je découvre des écrits, j'essaye de voir quel notaire c'était, quel père c'était, quel homme c'était, c'était quoi l'histoire, il est mort à quel âge, il portait quoi comme vêtements. Par exemple, je ne savais pas qu'il fumait. Donc, c'est les premiers éléments que je vais mettre en place. Moi, il y a une question qui m'importait beaucoup, c'est de savoir s'il avait beaucoup souffert. C'est pour ça que pour moi, c'était extrêmement important qu'un médecin légiste puisse intervenir. Voilà, de mettre la main sur le rapport d'autopsie, pour moi, ça a été un moment important parce que j'avais besoin de savoir comment ça s'était passé concrètement. S'il avait... Voilà, si ça avait été lent ou s'il était mort assez rapidement. C'est bête, mais j'espère qu'il s'est à peine rendu compte de ce qui se passait, en fait. Donc voilà, je déplie un peu tout ça. Et puis après, je vais faire mon travail de journaliste, c'est-à-dire que je vais aller recouper les éléments, trouver les noms, trouver les sources. Je vais retrouver cette maison, parce que j'appelle le notaire du notaire de je ne sais plus quoi, je ne sais plus comment je m'y prends. Je retrouve cette maison, je vais au mauvais endroit, mais la voisine me dit « Ah, mais c'est peut-être l'autre maison qui est un peu plus haut sur la colline. » Et j'y vais et je toque et en fait, je tombe sur la dame qui me dit « Ah, mais c'est la maison d'à côté. » Mais je connaissais très bien Tata Jacqueline. C'est assez magique parce que j'ouvre la boîte de Pandore, mais j'ouvre aussi la boîte aux souvenirs. Pour moi, petit à petit, Maurice devient réel, devient humain.
- Speaker #0
Oui, tu marches dans ses pas en fait.
- Speaker #1
Je marche dans ses pas, oui, exactement. J'ai l'impression... qui n'est plus seulement Le grand-père assassiné qui est tabou et qui est fantôme, c'est aussi un homme qui avait un très fort caractère, qui aimait le bon vin, les femmes, qui aimait partir en week-end dans cette maison, qui était un être vivant, quoi.
- Speaker #0
Il y a cette première piste, au début, que tu creuses, qui est la double vie de Maurice. Le fait qu'il donne... cette maison qu'il avait achetée pour cette compagne qui est d'ailleurs secrétaire dans l'étude et le fait que son testament soit changé peu de temps avant son assassinat. Donc ça, c'est une première piste. Il y a une autre piste. Tu soulèves notamment le fait que Maurice pourrait être un de ces notaires ou en tout cas un de ces professionnels pas toujours très honnêtes. Tu prends quand même le risque de salir sa mémoire. Qu'est-ce que ça donne ces pistes ? Et où est-ce que tu te retrouves à la fin ?
- Speaker #1
Alors, la piste de sa maîtresse, je suis obligée de l'évoquer. En fait, il y a plein de pistes, je suis obligée de les évoquer parce que je suis obligée de fermer les portes. C'est marrant parce que quand le podcast est sorti, il y a deux pistes que je n'ai pas fermées à haute voix. Donc, je vais les fermer avec toi, à haute voix, et je vais expliquer. La piste de sa maîtresse, je la referme très vite parce que justement... Je comprends que c'était une femme très amoureuse, elle n'a aucun intérêt du tout à la mort de Maurice et je crois que ça l'a énormément fait souffrir. Je pense que Maurice faisait partie vraiment de l'amour de sa vie et j'aurais aimé rencontrer cette femme d'ailleurs, elle m'aurait raconté un autre visage de Maurice. Et ce n'est pas non plus le mari de cette femme, je tiens à le dire parce que j'ai reçu pas mal de messages qui me disaient « mais le mari, c'est peut-être lui qui a commandité » . Alors, son conjoint, c'était un monsieur qui était très malade, qui était en cure régulièrement à l'autre bout de la France. Non, pour moi, ce n'est pas du tout le profil. En plus, on se rappelle, on est dans les années 80, on est dans la bonne société parisienne. L'idée, ce n'est pas de trop faire de vagues, en fait. Donc, non. Ensuite, une deuxième piste que j'explore, avant d'explorer la piste du notaire mafieux, c'est quand même la piste du... contrats que ma grand-mère aurait pu poser sur la tête de son mari volage. Et ça, oui, c'est chaud parce que là, je mets les pieds dans le plat, en fait. Ça ne serait pas honnête de ma part de ne pas aller au bout, de n'explorer que ce qui m'arrange. Bien sûr, je préférerais que ma grand-mère ne soit pas une meurtrière, évidemment, mais je suis obligée d'aller explorer cette piste.
- Speaker #0
Là, tu creuses un autre angle de la famille. Là, on n'est plus que sur le destin de Maurice. On va creuser sur... de cette grand-mère qui avait aussi une image, il me semble, un petit peu dure.
- Speaker #1
Tellement qu'on puisse dire.
- Speaker #0
Donc là, tu prends encore plus de risques, mais en même temps, j'ai l'impression que tu es dans une démarche de on y va ou on n'y va pas du tout. Comment tu écartes cette femme de la liste de tes suspects ?
- Speaker #1
Parce que c'est pareil, je pense qu'elle n'avait aucun intérêt à assassiner Maurice ou à faire assassiner Maurice. C'est une femme qui a beaucoup souffert de la mort de Maurice. De ces années où lui, il aimait une autre femme, je pense que ça a été difficile. Je pense que Mamoun, c'est une femme qui était dure, mais qui avait beaucoup d'enfants à s'occuper. C'est une époque où la contraception n'est pas accessible. On n'a pas le choix en tant que femme. On est marié, on n'a pas la contraception, on n'a pas l'avortement, on n'a pas tout ce qui nous permet aujourd'hui d'avoir le choix. Donc moi, j'ai de l'affection pour cette grand-mère qui essaye malgré tout de tenir la barque. Donc je ferme la porte parce que je découvre que Monique aussi, elle a eu une autre vie amoureuse. Mon but, ce n'est pas d'avoir le moindre jugement en fait. Je suis dans une démarche où il n'y a rien à peindre. Ce n'est pas que je n'ai rien à perdre, mais je fais un travail d'enquêteur et je décide que l'honnêteté, c'est de poser toutes les questions. Est-ce que Mamoun a tué sa femme ? Non, je ne pense pas. Est-ce que mon oncle a mis un contrat sur la tête de son père pour récupérer l'étude ? Non. Je ne pense pas non plus. Enfin, je suis sûre que non. Vu ce que ça a engendré en fait comme trauma. Voilà, moi, je l'ai rencontré, son fils Jean-François. Non, non, je pense que ce n'est pas possible. Il s'est retrouvé, de toute façon, il était associé. Donc, aucun intérêt à ce que Maurice disparaisse. Alors, est-ce que, autre question qu'on m'a posée, est-ce que c'est le concierge ? Parce que ce concierge, il est partout. C'est lui qui découvre le corps, c'est lui qui fait des déclarations, c'est lui qui... témoigne contre Jean Mahouem qui est donc le comptable de Maurice. C'est Jean Mahouem qui va être condamné pour complicité. Moi je pense honnêtement que si ce concierge avait été impliqué, Jean Mahouem l'aurait balancé au procès. Il ne s'est pas gêné pour dénoncer, prier à la machination, prier au fait que c'était mon oncle, que des membres de la famille étaient impliqués. Si le concierge avait été impliqué, il l'aurait balancé. Mais c'est sûr, je n'en doute pas une seule seconde. Donc voilà, je referme les portes petit à petit jusqu'à effectivement évoquer éventuellement est-ce que Maurice a traité correctement cette personne qui est un homme noir, qui est un homme qui vient du Cameroun, donc Jean Mahouem. qui est comptable.
- Speaker #0
C'est la piste de l'intérêt.
- Speaker #1
C'est la piste officielle. C'est la piste du cabinet de notaire.
- Speaker #0
Ça a fonctionné par mobile. Donc là, tu t'es dit, OK, pas de mobile, pas de mobile, pas d'intérêt de ces premiers profils-là. T'as donc fait une étude vraiment hyper policière, quoi. Pas d'intérêt, pas de mobile, pas de présence, pas de preuve. Et là, on revient sur l'autre.
- Speaker #1
Tout le monde a des alibis, en fait. Mon oncle a un alibi en béton, il est avec les flics. Ma grand-mère a un alibi en béton, elle est avec ses petits-enfants. Bon, le concierge, il provient de son chien. Mais en fait, je relis, je relis tous les PV d'audition, je fais des schémas. Et le seul qui a un mobile et un alibi qui ne vient pas trop la route, c'est Jean-Maouen.
- Speaker #0
Jean-Maouen, c'est cet employé, comme tu dis, qui a déjà posé des problèmes. Là, ce que moi, je retiens de ton podcast, c'est que sur les conseils de Philippe Génada, Tu vas... aller vraiment chercher les petits détails. En effet, tu passes en revue tous les documents. Tu lis vraiment la couleur du pantalon, les taches de sang éventuellement ou non sur ses vêtements. Est-ce que tu peux nous parler de ce personnage, Jean Mahouem, et de son rôle dans plutôt ses journées qui ont été capitales ?
- Speaker #1
C'est compliqué pour moi de parler de Jean Mahouem parce que ça reste un peu une énigme. Je pense que j'aurais bouclé cette affaire si un jour je le retrouve ce monsieur. J'ai plein de questions à lui poser, je serais fascinée qu'il me raconte sa version de l'histoire parce que toutes les versions m'intéressent, j'aimerais bien aller au bout. C'est compliqué de le décrire mais c'est un monsieur qui est né au Cameroun, qui a plusieurs frères au Cameroun et qui a fait le petit et le grand séminaire, ou juste le petit séminaire, je ne sais plus. En tout cas il est séminariste et il arrive en France. Après, ça dit que la prêtrise, ce n'était pas trop son truc. Et donc, il va faire plusieurs boulots. Il va rencontrer sa femme. Il va s'inscrire en intérim. Et il se retrouve en tant que comptable en intérim chez Maurice. C'est quelqu'un qui a beaucoup de problèmes d'argent, de dépenses. Et je me demande, alors c'est la grande question qu'on a, c'est que ça n'a pas dû être extrêmement facile pour lui parce que dans les années 80, dans le milieu du notariat, dans le milieu des notables, Un employé qui serait un homme noir, ou une femme noire d'ailleurs, c'est très rare. C'est très rare parce qu'il y a beaucoup de préjugés, beaucoup de racisme. Du coup, je me pose aussi la question, effectivement, de comment ça a dû être son quotidien. Est-ce que Maurice le traitait bien ? Est-ce que ses collègues le traitaient bien ? Est-ce qu'il n'a pas été pointé du doigt aussi par racisme ? Je ne sais pas tout ça, et c'est pour ça que je vais continuer à creuser, à creuser pour voir si le mobile, la Libye, les horaires... Ça colle pour essayer de voir si on n'a pas accusé à tort un homme à cause de la couleur de sa peau aussi. Ça m'intéresse, ça.
- Speaker #0
Et pourquoi l'enquête s'est dirigée vers lui ? Et pourquoi il a été condamné pour complicité ? Quels sont les faits qui ont amené à cette conclusion ?
- Speaker #1
Alors, il y a plusieurs choses qui le désignent. La première chose, c'est que le matin de la disparition de Maurice, il avait un emploi du temps un petit peu bizarre. Il est sorti plusieurs fois de l'étude. Il dit qu'il est descendu à telle heure, mais ses collègues disent que s'il était plus tard, C'est au telle heure. Il dit qu'il est allé boire un grog au café du coin. Donc ça, ça me fait rire, moi, quand je lis ça, parce que je me dis, punaise, un grog à 8h du matin, il faut être bien malade, parce que j'ai plutôt envie d'un café. Mais bon, pourquoi pas un grog ? Lui, il dit qu'il est resté 10 minutes, mais en fait, ses collègues notent qu'il est remonté plutôt 40 minutes plus tard. Il est redescendu plusieurs fois dans la journée. Il y a un problème d'emploi du temps. qui ne colle pas entre ce qu'il dit lui et ce que disent ses collègues qui partagent son bureau. La deuxième chose, c'est que la lettre de rançon, on se rend compte qu'il y a des tournures de phrases, il y a des mots qu'il emploie et des fautes d'orthographe qui ressemblent à ce qu'il fait comme phrase, etc. Et l'examen graphologique montre que la deuxième lettre de rançon, c'est bien sa belle-sœur qui l'a écrite. Donc il est impliqué. Il est impliqué d'une façon ou d'une autre. Après, est-ce que c'est un guet-apens qui a mal tourné ? Parce qu'à ce moment-là, il avait beaucoup de dettes, ce monsieur. Ça se voit sur ses relevés bancaires. Est-ce qu'il s'est dit, voilà, je le prends en otage, je récupère la rançon et puis je m'en vais en fait ? Et que ça a mal tourné parce que Maurice s'est défendu, j'imagine quand même assez mal, quelqu'un qui décide de tuer quelqu'un d'autre en s'habillant avec un costard blanc. C'est bizarre quand même.
- Speaker #0
Oui, tu vois quelque chose qui aurait mal tourné. Moi, je trouve que c'est le plus probable, en fait. Le plus... Bon, après, est-ce que c'est très malin de kidnapper son boss et de l'enfermer dans la cave de l'étude ? Je ne sais pas. Mais est-ce qu'il avait l'intention de le tuer ? De tout ce que j'ai lu, de tout ce que j'ai déplié, je pense qu'il n'avait pas l'intention.
- Speaker #1
Tu sais comment il l'a attiré, dans la cave ?
- Speaker #0
C'est la grande question, ça. Non. Et ça, c'est le grand point d'interrogation. Pourquoi Maurice, qui n'allait jamais à la cave, jamais, jamais, jamais, se retrouve dans cette cave ? On s'est fait plein de scénarios, jusqu'au scénario le plus fantasque possible. Je laisserai ceux qui n'ont pas encore écouté le podcast découvrir. Mais ça, c'est la grande question qu'on s'est toujours posée. Pourquoi ? Pourquoi il est descendu ce jour-là à la cave ? Comment il s'est retrouvé là-bas, en fait ? Et ça, on n'aura pas la réponse.
- Speaker #1
Il y a un autre élément aussi qu'on a évoqué au début sur la somme qui était demandée, sur la reçante qui correspond globalement aux dettes de ce Jean Mahouem, il me semble.
- Speaker #0
Non, la somme ne correspond pas aux dettes de Jean Mahouem. La somme correspond aux rentrées d'argent que l'étude de notaire a dans les jours précédents.
- Speaker #1
Donc c'est quelqu'un qui connaît globalement et qui bizarrement d'ailleurs est comptable. C'est quelqu'un qui a une vision comptable des sommes présentes. et qui sont possibles, du coup, peut-être à obtenir.
- Speaker #0
Ou alors, c'est un sacré coup de peau de tomber quasiment pile sur la somme rentrée par l'étude quelques jours auparavant. Mais ça fait partie de ce que tous les policiers ont épluché. Et c'est vrai que ça peut paraître étrange parce que finalement, on a l'impression un peu que je m'accorde avec l'enquête de police. Je crois qu'il faut bien avoir en tête que quand je commence l'enquête, Merci. énormément de suspicions autour de cette enquête où on dit les flics ne sont pas allés au bout, il y a un complice qui n'a pas été arrêté, on n'a pas arrêté la bonne personne, on n'a pas suffisamment creusé l'enquête, il y a une autre personne, il y a le frère de Jean-Maouem qui a peut-être impliqué, il y a peut-être un règlement de compte, il y a plein de choses qui restent en suspens, la thèse de la grand-mère, la thèse du règlement de compte, tout ça, moi, c'est ce que j'ai entendu dans des conversations. Et je trouve que c'est important de refermer toutes ces portes. Oui, la police a fait son taf
- Speaker #1
Jean Mahouem est condamné pour complicité ça referme le dossier judiciaire sur le dossier plus familial qu'est-ce qu'il en est ? Est-ce que tu as eu la sensation que cette décision elle a été bien acceptée que c'est la décision finale qu'est-ce qui s'est passé après ce jugement dans la famille ?
- Speaker #0
Déjà le procès est un souvenir extrêmement douloureux extrêmement douloureux pour la famille, vraiment. La seule qui a bien voulu en parler, c'est ma tante, qui est l'ex-femme de Jean-François, le fils aîné de Maurice. Mais ma propre mère n'a pas souhaité du tout me raconter ce procès où elle était. C'est violent, quoi. On sait que la machine judiciaire peut être d'une violence extrême pour les parties civiles. On le voit, hein. Donc ça, c'était un gros morceau. Et finalement, Jean-Mahouem est condamné à 18 ans de prison pour complicité. Il y a un truc un petit peu pas logique dans cette histoire, c'est que s'il est complice, il n'est que complice, mais 18 ans de prison, c'est une peine qui est lourde par rapport à l'acte de complicité. Ça, ça interroge beaucoup dans la famille et c'est là où ça laisse la porte ouverte à tous les fantasmes, à toutes les suppositions. « Ah, mais pourquoi a-t-il été condamné autant s'il n'est que complice ? » Enfin, s'il n'est que complice, façon de parler, mais voilà, il y a comme un décalage entre le motif de condamnation et la peine. Donc c'est ce mot complice qui a été douloureux parce que je pense que ma famille aurait voulu qu'il y ait l'auteur qui soit condamné. Ça a été compliqué.
- Speaker #1
Est-ce que ce n'est pas comme autour de ton enquête, il y a eu ceux qui ont voulu refermer le dossier et ceux qui, un peu comme toi, du coup finalement après, n'ont jamais digéré cet entre-deux qui est de dire on condamne au maximum pour la complicité. En revanche, on referme. pas complètement officiellement, du coup, le dossier. Et du coup, c'est ce qui fait qu'aujourd'hui, toi, petite fille, tu t'empaires de ce dossier-là.
- Speaker #0
Après, là, on rentre dans quelque chose qui est un peu plus théorique, c'est-à-dire que la première génération, c'est un traumatisme extrême de perdre son père dans des circonstances comme ça. C'est impossible. Il y a des choses qui sont impensables. Ensuite, la deuxième génération, il y a des choses qui sont indicibles. Je pense que moi, j'arrive, donc la génération de... la troisième, la petite fille. Moi, je commence à pouvoir prendre du recul et à faire en sorte que ça ne soit pas douloureux pour moi. Alors s'il y a eu des choses douloureuses, il y a eu des choses très douloureuses. Moi, quand j'ai ouvert le dossier et que je me suis retrouvée face à toutes les photos de la scène de crime et puis de l'autopsie, c'était pas anodin. C'était un moment qui n'était pas évident. Moi, je pense que les non-dits sont pires que la réalité. Je pense que toutes les familles ont un peu des cadavres dans le placard. La grand-mère qui a disparu, le grand-père qui était nanana, et on découvre que la grande-tante qui en fait a décédé d'un arrêt cardiaque, en fait finalement elle s'est pendue parce que... Mais toutes les familles ont ça, et en fait on se rend compte que ce silence énorme, où on décide d'enterrer ses secrets, ça fait plus de mal que la vérité. Et je pense que c'est pour ça que moi ça me tenait à cœur. de ne pas laisser ce secret continuer, se perpétrer de génération en génération, d'arrêter avec moi. Et comme ça, on dit, c'est douloureux de dire les choses, mais c'est fait une bonne fois pour toutes. Et ce qui est amusant, c'est qu'aujourd'hui, avec mes proches, avec mes cousins, le décès de Maurice n'est pas du tout un sujet tabou, on en parle. C'est devenu un sujet.
- Speaker #1
Depuis ton enquête ?
- Speaker #0
Oui, c'est amusant parce que... J'ai des proches qui étaient très inquiets à la sortie du podcast, qui l'ont écouté un petit peu à reculons en disant « Bon, on va quand même aller voir ce qu'elle est allée faire. » Et qui finalement m'ont envoyé des messages en me disant « Ok, c'est sur le film. C'est juste ce qu'il faut. » Tu ouvres des portes douloureuses, mais tu n'es pas sensationnaliste, tu n'es pas voyeuriste. J'ai essayé dans la mesure du possible de rester respectueuse, délicate. J'ai l'impression que ça a marché.
- Speaker #1
Donc là, tu as l'impression ? que le sujet est clos dans la famille ou du moins qu'il y a un apaisement qui fait qu'on peut avancer et regarder vers l'avenir ou il y a encore une enquête à mener pour l'OECD ?
- Speaker #0
Alors, je pense qu'il y a plein de choses qui ont pu se fermer, ne serait-ce que la parole entre les membres de cette famille. Encore une fois, cette enquête, je ne l'ai pas faite pour moi, je l'ai faite... Alors, bien sûr, je l'ai faite pour mes proches, mais c'est aussi une façon de dire... À d'autres personnes, si vous avez les secrets de famille, ça peut être dévastateur, ça peut engendrer des conséquences qu'on n'a pas idée, des divorces, des gens qui vont très mal tout au long de leur vie. Est-ce que ça m'a coûté en termes de santé mentale ? Oui. Est-ce que j'ai été toujours très bien durant cette enquête ? Non. Il y a des moments où je n'allais pas très bien, mais je suis très contente de l'avoir mené à bien cette enquête. Alors après, moi, il me reste ce témoignage de Jean Mahouem que j'aimerais beaucoup avoir. Pour moi, j'ai l'impression d'avoir... Oui, refermer un livre. Bon, après, j'ai découvert qu'il y avait d'autres secrets de famille, mais je ne vais pas non plus creuser tout ce qu'il y a dans ma famille. On va arrêter un petit peu. Ce n'est pas la peine. Ça suffit. Mais c'est une belle amorce pour se dire que lever le secret, lever le tabou, ça relance aussi le dialogue, ça relance la mémoire aussi.
- Speaker #1
Qu'est-ce que tu as transmis de cette enquête et de cette histoire à tes enfants ? Comment tu as arrêté le poids du secret à cette génération-là ?
- Speaker #0
Alors moi, mes enfants sont encore jeunes. Ils sont encore trop jeunes pour écouter le podcast. Alors ils sont au courant du travail que j'ai fait. Dans la mesure où ils sont capables d'entendre des choses, ils ont 10 et 6 ans, donc c'est très jeune encore. Ils écouteront ce podcast quand ils en auront l'âge. J'ai certains neveux et nièces qui l'ont écouté. J'ai des enfants de mes cousins, cousines qui l'ont écouté. Et j'ai eu des petits messages en me disant, « Merci, c'est plus clair. En tout cas, j'ai l'impression que c'est la levée d'un secret. C'est cool que tu aies fait cette démarche. Moi, je pense que mes enfants l'écouteront plus tard. » En tout cas, moi, ça m'a rapprochée d'un certain nombre de ma famille. Ça a décousu des choses aussi. Surtout, moi, je n'ai plus peur de mourir de mort violente. Et ça, c'est déjà pas mal.
- Speaker #1
Ouais, c'est carrément un bonus. Moi, ce qui me frappe, là, c'est que tu parles de Maurice. Tu dis pas papy, mon grand-père. Est-ce que tu finis par poser cette casquette d'enquêtrice, cette casquette très analytique pour avoir la casquette de petite fille et te rapprocher de cette personne et plus de ce personnage ?
- Speaker #0
C'est une très bonne question. Non, je pense que... Moi, dans cette enquête, je suis restée la sœur de mes sœurs, la cousine de mes cousins et la fille de mon père. Mais Maurice est mon grand-père, certainement. Mais moi, je ne l'ai pas connu, Maurice. Je ne l'ai pas connu. On a plein de points communs. Quand on voit les photos, je lui ressemble. Et quelque part, ça m'a aidée à me poser toutes les questions qui étaient un peu dérangeantes, un peu gênantes. Est-ce que Maurice était une trapule ? C'est compliqué quand tu l'appelles papy, c'est compliqué quand t'as des souvenirs où il te faisait des tresses. Je n'imagine pas trop Maurice faire des tresses à qui que ce soit, mais le mettre à distance, ça m'a permis de le réinterroger, de le mettre à nu comme n'importe quelle personne. C'est vrai que j'ai du mal à ne pas l'appeler Maurice. Ça reste Maurice.
- Speaker #1
C'est une histoire qui est quand même incroyable. T'en as conscience. Est-ce que t'arrives à prendre du recul sur le fait de se dire « Bon, j'ai quand même une histoire de famille qui est assez atypique. » Quand tu l'expliques à tes enfants, parce que tu dois quand même expliquer pourquoi il n'y a pas grand-papi ou Maurice, qu'est-ce que ça fait en fait d'avoir... une histoire de famille aussi atypique ? Est-ce qu'on compte ?
- Speaker #0
Moi, je ne pense pas que ça soit si atypique. Enfin, si, c'est un peu atypique, mais depuis le temps que je fais ce métier, des histoires de famille incroyables, j'en ai entendu des dizaines et des dizaines. Mon histoire, elle est particulière parce que 17 coups de marteau, ce n'est pas très fréquent. Mais moi, je vous encourage. C'est un petit peu compliqué. Dans une soirée, salut, toi, tu as quoi comme cadavre dans le placard ? Mais je suis sûre et certaine qu'autour de nous, on a plein d'histoires comme ça. On a plein d'histoires, c'est juste qu'elles sont tues, mais on a plein d'histoires comme ça, de la grand-mère disparue, de la grande-tante. Je ne pense pas que ça soit si rare que ça, en fait. Et c'est pour ça aussi que là, je réponds un peu à ce qu'on peut dire du podcast. Oui, les podcasts, c'est une forme de thérapie. Je ne fais pas du podcast pour faire de la thérapie. Si j'ai besoin d'une thérapie, je vais chez un professionnel, c'est mieux. Moi, je fais du podcast parce que j'aime beaucoup cette forme de narration. Et ensuite, parce que ça parle, c'est universel en fait. Là, je suis allée voir un film d'une consoeur, que je vous invite à aller voir d'ailleurs, qui s'appelle « La mémoire dans les veines » d'Alexandra Routiot. Elle est d'origine arménienne et elle découvre en fait que son grand-père a eu une sœur qui a été abandonnée en Turquie et donc elle se rend compte qu'elle a encore de la famille en Turquie après le génocide arménien. Des histoires comme ça, voilà. Qui a tué Maurice ? Je pense que ça peut toucher beaucoup plus de gens. Il faut juste sortir la tête du secret de famille. C'est ça qui est le plus dur. Fouiller dans les poubelles de la famille, ça salit. donc il faut avoir conscience que Quand on se lance dans un projet comme ça, on n'en sort pas indemne. On n'en sort jamais indemne.
- Speaker #1
Est-ce que tu vois quelque chose que je ne t'ai pas demandé, que tu voudrais partager ? Un mot peut-être pour clôturer ?
- Speaker #0
Ça va paraître un peu bizarre et j'espère que ça ne choquera pas, mais je pense que ce qui m'a aidée aussi, c'est que... Je ne sais pas si c'est un rempart ou si c'est une façon aussi de gérer les choses, mais moi, j'avais décidé de ne pas en faire quelque chose de dramatique. J'avais décidé... que ça ne serait pas mélodramatique. C'est déjà suffisamment noir comme ça, on ne va pas en rajouter. Et donc, moi, j'avais décidé que ce podcast me ressemblerait et j'avais décidé d'en faire un truc drôle. Alors, drôle, dans le respect, bien sûr, de la mémoire des disparus, parce que c'est important pour plein de gens. Maurice, il a des enfants, il a des petits-enfants, donc bien sûr. Mais moi, il était hors de question que je fasse le drama, en fait. C'était suffisamment lourd. Donc je m'étais promis que je m'amuserais, que je m'amuserais à enregistrer des voix, à raconter des bêtises avec mes sœurs, à m'amuser à faire des scènes de fiction, différents scénarios. C'était aussi un hommage à Maurice de dire « je fais une enquête, mais moi je suis dans la vie » . Sinon, je pense que j'aurais fait une très grosse dépression aussi.
- Speaker #1
Et alors, minute psychologie de comptoir. Donc toi, tu avais entendu parler de cette histoire sans avoir tous les détails, sans pouvoir pousser toutes les portes que tu voulais. Métier de journaliste, c'est quand même un métier où tu vas fouiller dans les poubelles, où tu fais un peu le travail d'investigation que tu as fini par mener. Est-ce que tu penses que cette histoire familiale, ce brouillard dans lequel tu as grandi aussi, a été à l'origine de ta vocation de journaliste ?
- Speaker #0
Ah, c'est une bonne question ça ! Peut-être, ouais. Je ne sais pas. Peut-être. J'ai toujours aimé qu'on me raconte des trucs. D'ailleurs, ça me fait rire parce que régulièrement, certaines de mes sœurs me disent « Mais tu es au courant de ça, toi ? Mais comment tu as réussi à obtenir cette information ? » J'aime bien, je suis curieuse, j'aime bien qu'on me raconte des histoires de famille. Moi, j'ai une formation d'histoire. J'ai fait une licence d'histoire avant de faire l'école de journalisme. C'est quelque chose que j'aime beaucoup. Est-ce que ça a influencé ? Peut-être, mais alors ce serait très inconscient, parce que moi j'aime beaucoup dialoguer avec les vivants. C'est surtout ça, recueillir des histoires.
- Speaker #1
Et est-ce qu'à la fin, on peut dire qu'au fond, c'est un peu ta plus belle enquête ou ton plus beau projet d'investigation ?
- Speaker #0
En tout cas, c'est un projet dont je suis très fière et c'est un projet qui m'a demandé quatre ans d'investissement. Alors, je n'ai pas pu le faire tous les jours parce que je devais faire autre chose en parallèle. En tout cas, je me suis dit, en terminant Maurice, je me suis dit que je ne porterais plus d'histoire au « je » . Moi, Louise, je, non. Je pense que j'avais plus cette envie-là. Par contre, l'investigation, ça m'a bien plu. J'ai bien aimé aller fouiller dans les cartons du tribunal de grande instance de Paris. J'ai bien aimé aller aux archives et tout. Donc, je ne dis pas non à une autre enquête actuelle ou ancienne.
- Speaker #1
Un immense merci, Louise.