- Speaker #0
Il était une fois Paris, une ville d'ombre et de lumière, une ville que l'on croit connaître et qui pourtant continue de surprendre. Derrière les façades haussmaniennes et les rues pavées, on trouve parfois des traces, gravées sur une plaque, écrites dans la pierre ou enfouies dans notre mémoire collective. Dans cette première saison, Paris est une fête, une fête libre, exubérante, indisciplinée et créative. Des balles de quartier au cabaret mythique, des figures flamboyantes aux lieux oubliés, Nous vous racontons l'histoire de celles et ceux qui ont dansé, réinventé et bouleversé les nuits parisiennes. Bienvenue dans « Il était une fois Paris » , un podcast raconté par Dominique Boutel, qui redonne voix au récit que la ville de Paris n'a jamais oublié. Bonne écoute !
- Speaker #1
Une soirée avec Kiki à Montparnasse.
- Speaker #2
Montparnasse est magnifique.
- Speaker #1
Paris, année 20. Paris, année folle. Entre les deux guerres, Paris est le pôle d'attraction d'artistes et d'intellectuels venus de partout, qui s'installent à Montmartre, bien sûr, mais aussi et surtout à Montparnasse. Nombre d'immigrés, italiens, russes, américains, roumains, lituaniens, peintres, photographes, sculpteurs, écrivains, y accourent, attirés par la vitalité intellectuelle de Paris. et qui feront la renommée artistique de ce quartier. On y parle toutes les langues, on y pratique tous les arts, on y discute, on y boit, on s'y aime, on y vit intensément. Le carrefour Montparnasse devient le centre du monde. Le quartier, dans ces années-là, regorge de maisons, d'appentis, de petits appartements, de terrains vagues et surtout, d'ateliers construits avec les restes des expositions universelles. La Ruche, les ateliers de la rue Campagne Première, la rue Falguerre, autant de lieux qui, même s'ils sont exigus, peu chauffés, abritent les artistes débarqués à Paris.
- Speaker #3
En dépit de sa population cosmopolite, Montparnasse était demeurée jusqu'alors une communauté où tout le monde se connaissait. Avec ses cafés, ses ateliers, ses intrigues, on aurait dit une petite ville de province dont les habitants se trouvaient être, pour la plupart, des peintres, des sculpteurs, des écrivains et des étudiants.
- Speaker #1
Voici comment le photographe Man Ray, arrivé à Paris, décrit ce quartier dont Kiki de Montparnasse va devenir l'égérie. Suivons-la, lors d'une de ces journées et nuits un peu folles, pour découvrir les lieux qui voient se croiser, s'influencer, s'aimer, se déchirer, inventer les plus grands noms du monde artistique de l'époque, le temps d'un entre-deux-guerres. Navigant avec aisance d'un atelier où elle pose pour un peintre, à une usine où elle lave des bouteilles, puis venant finir la nuit à une terrasse de l'un de ces fameux cafés qui prolifèrent, vivant de peu, dotée d'une force de résistance bien bourguignonne, Kiki de Montparnasse devient vite la reine de la nuit. Hier encore, elle posait pour Fougita, rue de l'Ambre, et dînait chez Soutine d'un bol de thé et d'un quignon de pain.
- Speaker #2
Sacré Fujita, on en a pris des crises de rire ensemble.
- Speaker #1
Kiki connaît tout le monde à Montparnasse, tous les endroits où l'on mange pour pas cher et où l'on est accueilli.
- Speaker #2
Quand les affaires ont été bonnes, je m'offre le restaurant. Je vais rue Campagne Première chez Rosalie.
- Speaker #1
Rosalie Taubiat parle fort, mais dans sa crèmerie à l'angle de la rue, elle nourrit nombre d'artistes désargentés. Rosalie, c'est une grande gueule et un bon cœur. Et si elle grogne souvent, elle repère ceux qui ont faim. les artistes sur le terrain. Ah mais, on vient vous voir, c'est beaucoup trop cher. Quand ils n'ont pas de quoi payer, ce qui arrive souvent, Modigliani, Utrio, lui laisse une toile ou peigne ses murs. On peut aussi aller dîner chez l'artiste Marie Vassiliev.
- Speaker #2
Elle fabrique de délicieuses poupées en chiffon qu'elle peint admirablement. C'est une grande artiste.
- Speaker #1
Une femme généreuse qui fait cantine dans son atelier de l'avenue du Maine et où la soirée se termine souvent dans une ambiance festive. Modigliani chante, Picasso mime une corrida. sa tige ou quelques nouveautés le public est composé de braque zatkin max jacob blesse sandrard matisse et bien d'autres du même accueil la rue campagne première c'est l'un des axes de ces années folles s'y trouve déjà l'hôtel istria où s'attardèrent picabia duchamp kissling rilke sarah maykovski elsa triolet et man ray qui vit un temps avec qui
- Speaker #2
J'ai fait connaissance d'un américain qui fait de jolies photos.
- Speaker #1
Au 17 bis, il y a aussi l'atelier du photographe Hadjet. Derrière lui, c'était une centaine d'ateliers construits avec les matériaux récupérés de l'exposition universelle de 1889. André Salmon, le chroniqueur de cette époque, raconte qu'on y travaille dur, mais que l'on sait aussi y faire la fête. On le croit aisément. Souvent parce que c'est un toit, parce que la rue est un perpétuel théâtre. Qu'on y tolère les artistes qui se nourrissent d'un café au lait, et parce qu'on y rencontre tout le monde, qu'on y parle d'art, les Montparno se retrouvent au café. Le premier des bars américains à ouvrir toute la nuit, c'est le Select, à l'angle du boulevard Montparnasse. C'est le rendez-vous des écrivains américains, attirés par ce Paris qui est une fête. Ernest Hemingway, Henri Miller, Francis Scott Fitzgerald, mais aussi les surréalistes, Robert Destin sans tête. Quand la terrasse du Select est pleine, la colonie se déplace au Dingo, American Bar, situé rue de Lamb, non loin de l'atelier de Fujita. Mais l'un des lieux familiers de Kitty, c'est la Rotonde, que tient Victor Libion.
- Speaker #2
Cette sacrée Rotonde. On allait là comme si on allait chez soi. On se sentait en famille. Le papa Libion était bien le meilleur des hommes. Il les aimait, ces galopins d'artistes.
- Speaker #1
En 1911... Le boutiquier transforme un magasin de chaussures en café et y accueille avec générosité et intelligence les artistes à qui il fait crédit. Il a bien compris que ses bohèmes rendront son café célèbre.
- Speaker #4
Mon cœur s'est donné à une môme du quartier, à mon parmasme.
- Speaker #1
Kiki s'y rend tous les matins, où elle se lave dans les WC d'un seau d'eau chaude, et puis elle va,
- Speaker #2
la gueule au vent,
- Speaker #1
faire sa visite à tous les bistrots du pont. Pour entrer dans la salle de la rotonde, où se retrouvent les artistes, mais aussi les hommes politiques, les grandes dames, comme les appellent Kiki, il faut être coiffé d'un galure. Qu'à cela ne tienne, Kiki s'en confectionne un et est autorisé à... à entrer dans le Saint-Dessin.
- Speaker #2
Tout le globe était là. C'était coloré et musical.
- Speaker #1
L'un des habitués, c'est Modigliani. Pour preuve, il a meublé son modeste studio avec les affaires empruntées à la rotonde. Chaises, couverts et même un guéridon. Le père Libyon est l'un des seuls qui parvient parfois à le tempérer. Soutine attend là qu'on lui paye un verre. On peut passer toute la journée à la rotonde, autour d'un seul café, à discuter et à rire. Papa Libion, comme ses fidèles appelaient le propriétaire de la rotonde, finit par vendre son café en 1918 pour acheter le Buffalo. Ceux qui reprennent son affaire annexent deux boutiques mitoyennes et transforment le café en brasserie. En terrasse, on aperçoit souvent le père Libion, nostalgique, venu y boire son café en souvenir de ses années folles.
- Speaker #2
Lui parti, la petite bande des artistes s'installe à côté, au petit vavin.
- Speaker #1
Après avoir posé pour Moïse Kissling, Kiki l'entraîne à la coupole. La coupole a récemment ouvert en 1927, à l'initiative de deux bistrottiers Montmartre 3, Ernest Fraud et René Laffront. Ils font transformer complètement un ancien dépôt de bois et charbon en face du Select, un projet fou, mais qui verra pourtant le jour. Les 32 piliers qui soutiennent les deux niveaux sont peints par les artistes du moment, dont Marie Vassiliev, éditant Fernand Léger. Kiki y retrouve en sous-sol pour l'apéro, le peintre de Rhin, le dessinateur Pasquin et tous ceux de sa bande.
- Speaker #2
Des tuyaux de poils.
- Speaker #1
C'est Bob qui sert au bar.
- Speaker #2
Bob est l'ami et le confident de tout le monde. Son bar c'est un peu sa maison et nous nous sentons chez nous.
- Speaker #1
Le Bistro Bati, devenu l'actuel bar à huîtres, au coin du boulevard Raspail, est l'un des plus anciens du quartier. Il accueille les artistes, enfin ceux qui ont déjà un peu réussi et qui sont friands de fruits de mer et de bons vins. Kiki fait bien sûr un tour au Dôme, le bar que fréquentent les Américains qui achètent de la peinture, mais surtout beaucoup d'Allemands d'avant-guerre, des ouvriers, des modèles et leurs peintres, des écrivains et le dessinateur Pasquin qui ont fait son lieu d'ancrage parisien. Le Dôme n'est pas loin de tous les ateliers de peinture du quartier. Le Dôme est un chaudron bruyant. Les Dômiers jouent au billard dans l'arrière-salle, au poker en terrasse, on discute, on boit beaucoup. Sous l'œil bienveillant du patron, Paul Chambon. À l'angle de la rue Campagne-Première, toujours elle, se tient un petit bistrot très prisé des écrivains, le Caméléo, qui tient lieu de café littéraire. En 1923, il devient un nouveau lieu ouvert au Noctambule et prend le nom de Joquet.
- Speaker #2
Montparnasse est en révolution, il va y avoir un cabaret de nuit.
- Speaker #1
D'abord fréquenté par les artistes du Point, L'endroit va très vite devenir à la mode, les soirées ayant quelque chose de surréaliste. Ambiance de saloon, sans décor ou presse, seulement des affiches, dont certaines représentent les célébrités de Montparnasse, des WC rudimentaires en haut d'un escalier étroit, pas de confort mais qu'importe. Le spectacle est dans la salle, les classes sociales s'y mélangent, on s'y empile le temps d'une soirée où tout semble permis.
- Speaker #2
Nous avons inauguré une boîte toute petite et qui promet d'être gay. C'est le jockey, parce que Miller qui s'y intéresse, c'est jockey. Tous les soirs, on se retrouve comme en famille. On boit beaucoup,
- Speaker #1
tout le monde est gay.
- Speaker #2
Tout Paris vient s'amuser au jockey.
- Speaker #1
On y croise Man Ray, Myrna Loi, Tristan Tzara et son monoc. Jean Cocteau, les mains cachées par ses gants de laine noirs et blancs. Le peintre Hilaire Hilaire, l'un des maîtres du lieu qui joue du piano avec son singe sur l'épaule. Ezra Pound en faux bohème. Kiki, toujours elle, raconte.
- Speaker #2
Le barman, un chinois qui dans la journée vous fait les pieds, achève la nuit en s'occupant de votre estomac. Il m'a avoué dix ans après que la plupart de ses cocktails étaient à base d'alcool à brûler.
- Speaker #1
Marie Vassiliev vient au jockey et, sans se faire prier, régale la compagnie de danse russe. Mais tard dans la nuit, c'est Kiki qui s'est mise avec Man Ray, qui est l'attraction la plus prisée. avec son répertoire de chansons grivoises qu'elle chante en lançant bien haut la jambe, dévoilant une intimité peu culottée. Elle était jolie, Kiki, vous savez, c'était une très jolie fille.
- Speaker #4
Enfin, vous comprenez,
- Speaker #1
elle nous plaisait beaucoup.
- Speaker #2
C'est mon petit succès au jockey.
- Speaker #4
C'est le charmant jour des primes verts. Il revient au mois de mai. Les fonds n'ont le prénom d'air. Tous les hommes reçoivent les enfaites. Bordeleux, jolis bouquins de fête, au portail de matin, comme les assos-poussins, la plus jolie fleur du jardin, car il paraît que ces fleurs sont un gaz de marignane.
- Speaker #1
Le jockey est plein tous les soirs, après le théâtre, Bobineau, celui de la Gaîté-Montparnasse, et on s'y permet beaucoup, sans toutefois dépasser les bornes qui sont là.
- Speaker #2
On en a vu de drôles dans ce cabaret.
- Speaker #1
Le jockey est plein à craquer tous les soirs. Qu'à cela ne tienne, le saxophoniste Sacha de Horn ouvre l'Océanie. Et c'est tout de suite le succès. Kiki entraîne sa bande.
- Speaker #2
Là encore, c'est tout de suite la franche rigolade.
- Speaker #1
On s'y joue des tours pendables, on rit aux acrobaties de Roland Toutain, on se moque, on organise des combats de boxe, l'ambiance est jeune et se régale des mauvaises farces. Mais il est temps de retrouver Robert Desnos à la Closerie des Lilas.
- Speaker #2
On ne discute pas. pas Robert Desnos. On l'aime ou on l'aime pas. »
- Speaker #1
Avant de devenir un café littéraire dont la réputation dépassera largement les frontières de Montparnasse, la Closerie des Lilas était un relais de poste situé en face du célèbre bal Bulier, un bal très populaire en haut du boulevard Saint-Michel et dont la guinguette qui allait devenir la Closerie a bénéficié. En face du somptueux jardin planté de mille pieds de lilas, qu'avait fait réaliser son propriétaire, François Bunier, il y avait là un petit quelque chose de champêtre qui séduisit aussi bien Baudelaire vers l'aine apollinaire que Cézanne ou Alfred Jarry. Après avoir dansé le quadrille et s'être un peu encanaillé, on vient finir la soirée à la Closerie. Le poète Paul Faure, un peu plus tard, en fait le temple de la littérature en y organisant ses mardis de la Closerie. Mais après la Grande Guerre, ce sont les Américains et Mingoué en tête qui donne à ce lieu ses lettres de noblesse littéraire. Et bien sûr, notre Kiki ne manque pour rien au monde, le bal de la horde, donné tous les ans au balbulier au profit des œuvres sociales des artistes. S'y produisent les artistes du musical parisien, auquel vient se mêler un public hétéroclite et déguisé. On y danse seins nus, femmes habillées à la garçonne, on y parade, on y pratique les danses à la mode, mises au goût du jour, entre autres, par la revue Nel. Kiki, elle-même, finit par ouvrir sa boîte, Rue Vavin, qu'elle baptise d'abord du nom d'Oasis, mais qui devient finalement Chez Kiki, ce qui suffit. pour attirer la clientèle. Mais la grande histoire, une fois de plus, télescope la petite, le krach boursier de 1929. La Seconde Guerre mondiale opère leur travail de destruction. Les artistes quittent Paris, émigrent ou disparaissent. Et le Carrefour Vavin ne sera plus jamais comme avant. Ce centre du monde, ce carrefour foisonnant de créativité, de liberté.