- Audrey
,Bonjour, moi c'est Audrey.
- Laure
Bonjour, moi c'est Laure.
- Audrey
Combien de fois avez-vous pensé "J'en ai marre de mon job" ?
- Laure
Combien de fois l'avez vous dit ?
- Audrey
Nous on l'a entendu plein de fois.
- Laure
Ce qu'on vous propose c'est d'écouter ces personnes qui ont franchi le cap, celles et ceux qui ont entamé une reconversion professionnelle.
- Audrey
Pourquoi ? Comment ? Combien ? C'est ce qu'on a voulu savoir.
- Laure
Ici vous entendrez des histoires de reconversion.
- Audrey
Bonne écoute !
- Clovis
Hello, moi c'est Clovis. Écoutez, à 32 ans j'en ai eu marre et j'ai décidé de changer d'orientation professionnelle. Avant j'étais cadre dans le secteur bancaire, je travaillais sur la déclinaison opérationnelle du cadre réglementaire applicable à ce dernier. Et aujourd'hui je suis auteur satirique du monde du travail, créateur de contenu, entrepreneur et père de famille.
- Laure
Aujourd'hui on reçoit Clovis. Clovis que vous connaissez aussi très certainement sous le nom du Télétravailleur sur les réseaux sociaux. Bonjour Clovis, bienvenue ! Comment vas-tu ?
- Clovis
Salut Audrey, salut Laure. Écoutez, ça va très bien. Lundi matin, 9h30, c'est un bon horaire. Je vous suis très reconnaissant de ne pas m'avoir convié en physique à 8h du mat' à la Défense donc c'est une bonne semaine qui démarre là.
- Audrey
Pour commencer, on ne part pas tout de suite à la Défense. On commence toujours par quand tu étais petit. Est-ce qu'il y avait un métier auquel tu rêvais ? J'imagine que ce n'était pas banquier.
- Clovis
Non. Alors, est-ce que je me rappelle ça ? Franchement non. Mais j'ai une anecdote qui plaira beaucoup à mon frère. On lui posait la question de ce qu'il voulait faire quand il était petit. Et il disait : "Je ne sais pas, mais en tout cas, je voudrais avoir une secrétaire comme maman." Pas que ma maman était secrétaire ou assistante de direction, mais elle avait elle-même une assistante de direction. Je ne sais pas ce que je voulais faire, mais en tout cas, il y avait dans l'entreprise, que ce soit la nôtre ou l'entreprise dans laquelle on est salarié, quelque chose d'assez fascinant. Il y avait une sorte de direction. Le chemin, c'était ça. On a été élevés un peu comme ça, en direction de l'entreprise, en direction du monde du travail, parce que toutes les décisions qu'on prenait pour nous, je parle de nos parents, je parle de nos profs, des institutions de manière générale, elles dirigeaient vers ce joyeux monde du travail qui était en général défini et pavé d'entreprises. Donc moi, je n'avais pas particulièrement de velléité de devenir cosmonaute, cow-boy, pompier ou policier. J'avais ce chemin en tête et ce point d'arrivée qui était l'entreprise. Je ne savais pas très bien ce qu'on y faisait, mais en tout cas, c'est là que ça allait se jouer, manifestement, sans que j'aie véritablement d'alternatives possibles à envisager. Je me suis un peu mis des œillères et je me suis dit, de toute façon, il ne faut pas faire ce qu'on veut. Moi, j'avais eu des discussions avec mes parents et à droite, à gauche, on me disait, "Tu feras ce que tu veux demain, plus tard, quand tu seras grand". Donc moi, j'attendais ce fameux demain, j'attendais ce fameux plus tard. Eh bien, il a mis du temps à arriver, plus de temps que je l'avais envisagé.
- Laure
Comment tu as choisi tes études, si tant est que tu les aies choisies ? Est-ce que tu t'es laissé embarquer ou tu as eu le sentiment de choisir ?
- Clovis
Non, j'ai été un peu happé par la chose. Il fallait passer son brevet, il fallait passer son bac. Moi, le choix que j'avais fait, je me rappelle, j'étais délégué de classe quand j'étais en seconde, notamment pour choisir mon affectation en filière. Donc, on pressentait pour moi une affectation en L, en filière littéraire. Et je me rappelle m'être débattu un peu en conseil de classe, en disant "Non je veux pas faire L, je veux faire ES parce que je trouve ça plus ouvert, moins limitant." Parce que... Je sais pas, quand on est gamin, on est un peu obtus quoi, on croit des choses, on est bourré de certitudes. Et moi je croyais qu'en faisant L j'allais devenir je sais pas quoi : fumeur de roulées, j'allais porter des sarouels et jouer du djembé public. Ouais, nan mais je sais... J'avais des espèces de préjugés ou d'idées toutes faites qui n'avaient franchement pas lieu d'être. Le seul choix que j'ai fait, c'est peut-être d'aller dans une filière plus généraliste que la filière littéraire ou la filière scientifique. Ensuite, il s'est agi de faire des études supérieures. Et là, j'étais avec ma copine de l'époque qui faisait une prépa Sciences Po. Ça existait. C'était une prépa privée pour ceux qui n'avaient pas le bon dossier pour faire une prépa publique et arriver en prépa littéraire Khâgne / Hypokhâgne, ou en prépa commerce. Ils avaient créé les prépas Sciences Po, c'était à l'ISTH à l'époque, l'Institut des Sciences et Techniques Humaines. Et, ne sachant pas quoi faire, je lui ai parlé de mes batailles internes pour savoir ce que j'allais faire dans la vie, elle m'a dit : « Ben écoute moi je fais ça, cette prépa machin. Ecoute c'est sympa parce que c'est généraliste, on touche un peu à tout : l'histoire, l'économie, les finances publiques, le droit constitutionnel, les sciences politiques... Donc voilà ! Pour les gens qui ne savent pas quoi faire, je pense que c'est pas mal. Donc fait ça. » Et effectivement, c'était bien parce que c'était très généraliste. En fait, c'était de la culture générale un peu. On apprenait plein de choses, on touchait à plein de sujets différents. On nous a enseigné les grands auteurs, les grands enjeux du monde. Donc voilà, après une journée de cours tu sais pas très bien où t'en es, mais t'as l'impression de ne pas avoir perdu ton temps. Moi ça me plaisait bien. Mais ensuite il fallait passer des concours. Donc moi la première année, je l'ai pris un peu comme une année de remise à niveau parce que, sorti du bac, si tu veux... J'avais fait un bon lycée, mais je me suis rendu compte du niveau attendu pour réussir aux concours des IEP. Il y avait un petit écart et donc j'ai mis un an à m'acclimater, on va dire. Et la deuxième année, j'ai réussi le concours d'entrée à Sciences Po Grenoble que j'ai intégré en section éco-fi, économie et finances. Et j'ai fini par valider un master en finances. Super choix finalement.
- Audrey
Mais du coup, un peu...Pas par hasard, mais quand tu as fait ça, tu ne savais pas vraiment vers quel métier tu voulais aller.
- Clovis
En fait, moi, j'ai intégré le concours pour intégrer la section politique. Et, entre le moment où j'ai passé le concours et le moment où j'ai intégré l'école, ma mère avait fait faillite parce que c'était un peu une serial entrepreneuse. Elle avait monté deux ou trois entreprises et elle avait bien réussi. Et puis, elle s'était un peu obstinée à un moment sur une idée qu'elle trouvait géniale. Mais en fait, ça n'a pas pris. Je pense que c'était une bonne idée, mais elle a eu l'idée trop tôt. Et en fait, j'ai vu ma mère un peu batailler financièrement. Et je me suis dit, ah la vache, il faut être quand même solide sur les appuis. Donc, je pense qu'il vaut mieux un CDI et vaut mieux intégrer un secteur où la question de la sécurité de l'emploi, elle ne se pose pas parce que tu seras pépère, tu seras en sécurité. Et donc, naturellement, j'ai fait un choix conservateur. J'ai fait un choix qui répondait à un besoin presque, pas physiologique, vous voyez, un besoin un peu primaire. J'avais besoin de sécurité et donc j'ai modulé mes choix de carrière, entre guillemets, en cohérence avec ce besoin-là. Donc par défaut, oui.
- Laure
Ok, donc section politique et puis finalement, tu rebifurques vers un truc plus raisonnable, entre guillemets ?
- Clovis
Je bifurque vers une section éco-fi et là, on fait finance publique, comptabilité nationale, fiscalité, analyse financière. La joie totale d'aller en cours, vraiment, mais tous les jours ! C'était vraiment une vraie douleur parce que ça me faisait monstrueusement, monstrueusement chier. J'ai des souvenirs d'avoir des boules au ventre à l'école, de me dire « 4 heures de fiscalité, là ? Putain, ça va être long. » C'était des cours très longs et la formation était longue. C'était de qualité. Mais putain, qu'est-ce que c'était chiant. Et puis en plus, je n'étais pas bon. Je n'avais pas envie. Mais je me suis dit « Allez, on y va ! » Parce que j'avais toujours entendu que la vie, et notamment le monde du travail, c'était des contraintes. On ne fait pas ce qu'on veut. Moi, j'avais toujours entendu le « On ne fait pas ce qu'on veut ». Cette image-là. Et donc, je me suis dit « Si je suis en souffrance, c'est que c'est le métier qui rentre. C'est que je suis à la bonne place parce que ce n'est pas agréable. » Et c'est ça le travail, c'est un peu de la souffrance, c'est le dur labeur. Effectivement, si on avait envie d'aller au boulot tous les jours, ça s'appellerait un loisir. Donc je me suis dit « C'est cohérent, je suis en train de travailler, je douille, donc je pense que je suis à la bonne place ». Je ne sais pas si c'est MA place, mais en tout cas, c'est cohérent avec le discours qu'on m'avait servi depuis le début. Je me suis dit « Bon ben voilà, c'est comme ça, ce n'est pas autrement ».
- Audrey
Et du coup, tu ne te dis même pas « Bon là c'est chiant mais c'est les études, mais une fois que je vais être dans l'entreprise, ça va être concret et ça me plaira plus ». Tu te dis « De toute façon le travail c'est chiant ».
- Clovis
Je me dis « Bon les études c'est chiant parce que tu n'es pas payé ». Et en fait, je me suis dit « Moi je veux bien me faire chier, je veux bien souffrir, mais il faut qu'on me paye parce que c'est ça le travail en fait, on te paye pour souffrir ». Évidemment, c'est un peu schématique, c'est un peu bateau dit comme ça, parce qu'on te paye pour souffrir parce qu'en travaillant, tu produis des choses dont les gens ont besoin. Donc voilà, et t'es payé pour ça. Moi j'attendais le salaire, et quand je suis arrivé dans le monde du travail, effectivement j'ai reçu le premier salaire, et le premier salaire m'a fait vraiment du bien. Je me suis dit « Ah enfin ! ». Ça y est, enfin, on est enfin payé.
- Laure
Ça compensait ta souffrance. Mais justement, t'as dû faire des stages pendant tes études, donc là t'as découvert l'entreprise, ça devenait un peu plus concret et ça ne t'a pas fait fuir ? Tu t'es dit non. Ça a confirmé ton truc de : « je suis à ma place, ça fait souffrir, je suis payé, mais au moins je suis payé ».
- Clovis
En fait, dès lors que j'ai été payé... Parce que moi, j'ai fait un master pro. C'est aussi pour ça que j'avais choisi ce master. C'est parce qu'il y avait un débouché professionnel. Moi, je me suis dit si je fais un master en sciences sociales ou en sciences politiques, tu vois, je vais faire de la recherche. Le chemin va être un peu plus semé d'embûches. Mais là, j'avais un master pro. Donc, en fait, on avait un stage. J'ai commencé un stage en banque. Oui, c'était concrètement chiant, mais au moins, on était concrètement payé. Donc, ça, c'était bien. Et en fait, pendant mon master, j'étais en train de préparer mon insertion dans le monde professionnel. Parce que j'ai fait un stage, ensuite, ils m'ont pris en CDD, parce qu'on pouvait faire un an de stage si on voulait sauf qu'on ne peut pas faire deux stages de six mois. Il fallait requalifier le contrat. Donc, j'ai eu un CDD. Donc, en fait, c'était super parce qu'en M1, j'étais en CDD. J'étais bien payé parce que c'était un CDD. C'était super. Je ne sais plus à l'époque, c'était combien ? C'était peut-être 1800 euros, un truc comme ça ou peut-être un peu plus. Donc, pour moi, c'était vraiment génial. En plus, je crois que j'habitais chez ma mère à l'époque, donc il n'y avait pas de loyer à payer. Donc, c'était génial. Et ensuite, en fait, ce n'est pas que ça me plaisait, mais en fait, j'avais appris des trucs. Parce que je dis, il faut souffrir, enfin, c'était une souffrance. En fait, moi, le monde professionnel, ça m'a quand même beaucoup plu, surtout au début. Parce qu'en fait, je découvrais une matière hyper intéressante. Hyper intéressante... pour les gens que ça intéresse... Mais moi, ça m'intéressait. En fait, j'aimais bien cette idée d'évoluer dans un secteur et sur la base d'une matière qui est très aride, qui est la réglementation bancaire, appliquée aux fonctions de contrôle des entités du secteur financier. Donc c'est quand même très niche. Et personne ne veut faire ça. Enfin, je vous dis la vérité, personne ne veut s'attaquer à ça parce que c'est très, très, très, très, très aride. Parce que ça mêle réglementation bancaire, donc c'est des textes de loi, avec des maths. C'est un... Il faut être motivé quoi ! Et donc moi je me suis dit, comme je ne suis pas brillant comme gars, je vais faire un truc que personne ne veut faire. C'est ce qui va faire ma singularité ou c'est ce qui va faire ma valeur. En fait, moi je suis très bon dans un truc que personne ne veut faire. Et c'était le cas et c'est comme ça que j'ai réussi mon insertion dans le monde professionnel. Parce que j'avais développé une expertise assez singulière. Et, en plus de ça, j'étais un peu moderne quoi, je savais rédiger correctement les choses. Je mettais du cœur dans mes présentations donc c'était joli. Et en fait, je sexifiais un peu les présentations que personne à la base ne lisait parce que c'était super chiant. Et donc, moi, j'ai commencé par rendre un peu sexy le cadre réglementaire applicable aux dispositifs de contrôle interne d'une banque. Pas évident !
- Audrey
Et donc, CDD, et finalement, du coup, ils t'embauchent, c'est ça, en CDI ? Et grâce à ton expertise, j'imagine que tu gravis finalement assez rapidement les échelons ?
- Clovis
Alors oui, c'est presque ça en fait. Donc je fais un stage qui se passe bien, je fais un CDD qui se passe bien et ensuite, j'avais une alternance à faire aussi et je leur ai dit, "écoutez, moi je suis bien ici, j'ai pas envie de gâcher tout ce travail pendant un an où on a construit une relation, moi j'ai développé une expertise, etc. Et ils m'ont dit, "mais non, le sujet est quand même super chiant, t'as peut-être envie de découvrir autre chose. Je te recommande plutôt d'aller voir ailleurs pour découvrir autre chose et puis tu reviendras peut-être après si tu veux". Et je sais pas, moi j'avais un truc un peu... Il fallait que je sois en sécurité. Donc j'ai dit : "Non, non les gars, moi franchement, je suis bien où je suis, ça se passe bien." J'avais un super manager qui m'apprenait plein de trucs et avec qui ça se passait bien. J'ai dit : "Non, non, je suis bien." Et finalement, on m'a changé de place dans l'organigramme. J'étais rattaché à un autre gars, un autre manager, un directeur. Et ça restait... C'était sympa aussi. C'était pas parfait, mais c'était sympa. Et donc là, j'ai fait une alternance. Donc en fait, j'ai fait pendant deux ans... J'ai fait un peu de lobbying, j'ai fait des notes de synthèse. On était assez bien positionnés parce que nous on discutait beaucoup avec les gens du Codir. Donc c'était pas gratte-papier N-14, c'était quand même assez valorisant. Moi qui étais encore aux études, d'avoir accès à des interlocuteurs des C-Level, bon bah c'était valorisant. Et puis, on me le disait on me disait "quand même t'as de la chance" et tout. Et moi, j'étais là-dedans j'étais dans le côté un peu statutaire du travail, j'étais content de mettre des costumes je cirais mes chaussures. Il y avait quand même un truc assez valorisant. Je ne me sentais pas particulièrement utile, mais je me sentais à une place. En tout cas, j'étais dans une case, et en fait c'était bien. Moi qui n'avais jamais trouvé forcément ma place avant, bon bah là au moins c'était encadré quoi. C'était cool. Et après l'alternance, qui s'était bien passé aussi, là je me suis un peu posé la question. Ils m'ont aidé aussi à me poser la question en me disant "écoute, franchement ça fait deux ans, faudrait peut-être que tu vois autre chose". Donc j'ai postulé un peu à droite à gauche dans des boîtes de conseil parce qu'on me disait : le bon plan c'est quand même d'aller en conseil pendant quelques années et ensuite de revenir en interne. C'est pas mal parce qu'effectivement ça te permet de grappiller quand même quelques précieux milliers d'euros de salaire. C'était un peu la pratique quoi. Et c'était un move financièrement intéressant parce qu'honnêtement ça ne changeait pas grand chose. Parce qu'en fait, quand tu es consultant, tu fais un peu le même métier que ce que tu peux faire en interne, surtout si tu es sur des fonctions de pilotage, animation, consolidation... Enfin bref... Donc, c'est un peu le même métier sans les avantages. Pour les auditeurs, pour ceux qui nous écoutent et qui connaissent la convention Syntec, ce n'est pas la convention bancaire ou la convention assurance. C'est assez pété. Donc je suis parti deux ans au conseil pour finalement faire des trucs que j'aurais pu faire en interne. Et là, j'ai découvert le joyeux monde du consulting. Et là, je me suis dit d'accord, ok, on se fout de la gueule de qui exactement ?
- Laure
En plus, j'imagine que ça n'a absolument pas changé ta vision de la souffrance au travail.
- Clovis
Je parlais de souffrance. Cette souffrance, elle est un peu symbolique. C'est juste qu'en fait… Ce n'est pas… C'est peut-être bien de revenir un peu là-dessus. C'est une souffrance dans le sens… Ce n'est pas un plaisir. C'est-à-dire que tu…
- Audrey
Oui c'est le côté laborieux du mot, étymologiquement. C'est le labeur.
- Clovis
Oui, c'est le labeur. Tu vas, tu bosses, tu dois te lever, tu dois repasser ta chemise, tu dois pointer au bureau, tu dois faire tes heures, tu dois faire tes slides, tu dois vérifier les données que tu reçois. C'est laborieux. C'est rébarbatif. C'est un peu chiant quoi. Conseil : encore moins de plaisir parce qu'en banque, t'es un peu choyé. Tu as quand même des conditions de travail... On fait attention au bien-être des collaborateurs, à la qualité de vie au travail. Il y a des garde-fous. Le management est quand même attentif. Quand tu es jeune, enfin quand tu es stagiaire, alternant, CDD, etc., On veille à pas trop te cramer tout de suite même si en fait il faut que tu bosses. Le gars qui arrive à 10h, qui part à 17h, on ne lui proposera pas un CDD derrière. L'alternant qui n'en fout pas une rame, pareil. Mais il y avait quand même une ambiance un peu particulière que du coup que je n'ai pas retrouvée en conseil où là, c'est la chair à canon. En fait, c'est quand tu es consultant : si tu es en mission chez un client, tout va bien. Et moi, j'ai eu la chance pendant mes années de conseil de ne jamais avoir fait d'inter-contrat. Donc, l'inter-contrat pour ceux qui ne savent pas ce que c'est, c'est quand tu es entre deux missions et tu es au cabinet, dans ton cabinet de conseil, à justifier parce que tu coûtes de l'argent en fait. Si t'es pas en mission, tu coûtes de l'argent à la boîte parce que t'as un salaire que la boîte doit amortir et tu rapportes pas de l'argent. Donc en fait, tu deviens un centre de coût, et là, t'as intérêt à ce que ça dure pas trop longtemps. Donc moi j'ai eu la chance d'être toujours en régie chez un client parce que, je vous l'ai dit j'avais une expertise. Enfin, je savais de quoi je parlais sur certains sujets. Mais j'ai aussi découvert que l'expertise pouvait apparaître comme par magie. C'est-à-dire que moi j'avais un vernis sur les sujets réglementaires. Je suis allé pitcher un... Enfin voilà, on a répondu à un appel d'offres. C'était lunaire ! C'est-à-dire que le matin, je postule dans ce cabinet de conseil. L'après-midi même, je me retrouve à pitcher un client sur le fait que je suis expert du risque de liquidité. L'expert du risque de liquidité Paris. Place parisienne. C'est moi l'expert des déclarations FINREP, et notamment sur les aspects des liquidités. Donc voilà, moi j'ai dû inventer un peu la définition d'une réserve de liquidité en séance. C'était lunaire cette mission. Mais voilà, c'est aussi la magie du monde du conseil, c'est que tu apprends en faisant. Parce qu'au final, c'est vrai que je n'y connaissais rien au début de la mission, mais en faisant mes dix jours, en prestant mes dix jours pour le client, je suis devenu expert du sujet. Et ce n'était pas que bullshit. Je connaissais vraiment les trucs, parce que j'ai appris, je me suis renseigné, j'ai ouvert les textes. Et on lui a sorti son chiffre et ça s'est bien passé. C'est ça qui est fou, c'est qu'il y a une espèce de savoir autoréalisateur ou de savoir... C'est une chose de dire que tu ne sais pas, mais déjà en conseil, tu sais tout, et si tu apprends sur le tas, ce n'est pas grave. L'essentiel, c'est qu'on livre à temps et qu'on ne dise pas trop de conneries. Et il n'y avait pas chatGPT à l'époque.
- Audrey
Donc deux ans de douleur... Et après le conseil, qu'est-ce que tu fais ? Du coup, tu retournes dans la banque où t'avais commencé en tant que stagiaire ?
- Clovis
Effectivement, après le conseil je me dis : "Bon bah en fait moi quitte à me faire chier, autant choisir mes propres missions". Parce que là, je voyais qu'on me baladait à droite à gauche. J'ai fait toutes les banques de la place. J'ai dit : "Les gars franchement, voilà, on va de mission pétée en mission pétée. Enfin, honnêtement, j'ai pas envie de ça quoi". Puis j'avais un peu de levier parce que j'avais jamais fait d'inter-contrat. Et j'avais beau être consultant junior, en fait quand je suis arrivé je leur ai dit : "Ecoutez, je vous ouvre un compte." Parce que c'était un petit cabinet de taille intermédiaire, on appelait ça un cabinet à "taille humaine". Je leur ai ouvert le compte de la banque dans laquelle je travaillais, une grosse banque de la place, et ils étaient ravis. Et là, j'ai fait deux ans en régie dans la banque qui m'avait employé initialement. Et au bout de deux ans, mon boss de l'époque m'a dit, "Si ça vous dit, on peut vous trouver un poste. Qu'est-ce que vous voulez faire ?". Et donc, on m'a fait un poste un peu sur mesure. C'est comme ça que ça a été vendu. Du coup, j'ai été, j'appelais ça à l'époque, je me suis fait "interner". Je me suis fait internaliser en banque. Et c'est là qu'effectivement, les problèmes ont démarré.
- Laure
Et c'est là que ça a démarré...
- Clovis
Oui, c'est là que voilà... C'est là, monsieur le juge, que ça a démarré. C'est là où c'était chaud, quoi. En fait, on te fait miroiter une carrière. Je venais pas pour un poste, je venais pour faire carrière. Et en fait, l'entreprise ne t'attend pas. Et j'avais ce truc un peu peut-être arrogant, cette ambition complètement déraisonnable... C'était pas de l'ambition, c'était... Je sais pas comment on peut appeler ça, mais ouais... Ce projet de faire carrière, ce truc de « Ouais, moi je suis expert, je suis bon dans ce que je fais. » Et d'une certaine manière, j'aimais bien aussi. J'aimais bien ce que je faisais. Enfin, j'aimais bien le fait qu'on vienne me voir et qu'on me dise « Toi qui connais ces sujets, dis-nous ce que t'en penses ». Ça, c'était sympa parce que t'es reconnu pour tes compétences. Donc ça, j'avoue que c'est quand même agréable. Après, quand tu prends un peu de galon ou d'expérience, tu te rends compte que cette expertise, elle est utilisée comme un tampon, en mode « on a demandé à l'expert, donc c'est bon. En fait, on n'a plus de questions à se poser ». Et moi, je me suis rendu compte qu'au début, c'était un poste expert, donc sympa. Et très vite, le poste s'est transformé en voiture balai. Tu fais un peu tout ce que tout le monde ne veut pas faire. Tu récupères les projets pétés, les reporting inutiles, en doublon... Tu travailles avec des équipes de prod. Ça perd un peu de sa superbe. C'est clair. Là, t'as plus envie de mettre un costard. Là, tu dis que ça sert à rien et puis, ça sert à rien de venir. En fait, tout ça, je peux le faire à distance. Le Covid est passé par là, le confinement, le télétravail. Et moi, déjà avant le télétravail, ça me saoulait d'aller au bureau parce que je me disais « Putain, en fait, ça sert à rien. Le poste s'est vidé de sa substance ». Ce qu'on me demandait de faire, je mettais assez peu de temps à le faire finalement parce que c'était assez fastidieux, mais c'était assez rapide à faire. Une fois que tu as configuré ta macro sur Excel, tu as fait ton petit bout de code sur VBA, machin, tu appuies sur trois boutons. Ensuite, on dit oui... En fait, oui, je me fais chier quoi. Mais tu n'as pas envie de dire "Je me fais chier".
- Laure
Comment tu navigues justement là-dedans ? Parce que toi, tu avais ce plan de partir en boîte de conseil parce que tu t'es dit je vais revenir avec un plan de carrière. Là, tu te rends compte que ton poste perd de sa substance, et finalement, tu n'as toujours pas de plaisir. Donc, comment tu chemines après ça ? C'est quoi le déclic où tu te dis « Je ne suis plus à ma place, j'ai envie de changer ». Ça passe par quoi comme étapes ? J'ai envie de changer de boulot ? J'ai envie de changer de boîte ?
- Clovis
J'aimerais te dire que ça s'est passé comme si j'avais eu une illumination, mais pas du tout. En fait, ça a été un encroûtage. Ça a plutôt été une démarche sombre qu'une démarche lumineuse. D'abord, j'ose le dire, grosse dépression ! Pendant le Covid, en plus, t'es tout seul face à toi-même. Tu te réveilles en crise d'angoisse. T'es là, t'as plus goût à rien. J'ai perdu 35 kilos. C'était chaud, c'était chaud, chaud. Vraiment, c'était chaud.
- Laure
Tu reliais ça au travail, toi ?
- Clovis
Non, justement, je ne savais pas. Moi, je ne savais pas. Je me disais qu'effectivement, c'était lié parce que je me sentais vidé. Et pour le coup, perdre autant de poids, il y avait comme un surplus. Tout un truc que j'avais accumulé, tout ce confort depuis des années. Parce que ça faisait déjà quelques années que j'y étais là, 5-6 ans. Je me suis dit « Putain, mais c'est long là. C'est très très long. Toutes les journées se ressemblent » et je n'avais pas de solution. Donc bon, je me suis dit « Je vais me mettre au sport ». Donc j'ai fait du sport, j'ai commencé à faire du yoga. J'ai fait de la poterie. J'ai recommencé à lire. Donc j'ai fait des choses qui m'ont fait plaisir et c'est vrai que c'est là où je me suis sorti un peu de mon marasme. C'est là que je me suis dit d'accord, ok, il y a autre chose que le travail. Parce qu'en fait, moi, il n'y avait que le travail, que l'entreprise, que mes collègues. Parce que je m'étais donné à fond tu vois, je m'étais investi pleinement dans mon travail, et dans tout ce que le travail te demande aussi à côté. Donc c'est quand même une démarche assez globale, c'est une démarche totale le travail. Si tu prends le truc au pied de la lettre, clairement, tu donnes ta vie au boulot. Donc l'entreprise m'avait tout pris, parce que je lui avais tout donné. Je me suis dit, qu'est-ce qu'il me reste ? Le Covid passe par là. Je me suis dit, tout ce temps que j'ai, ce temps qui était finalement libre mais pas si libre que ça, est-ce que je peux pas l'employer à autre chose ? Donc là j'ai commencé à lire, à écrire. J'ai fait d'autres choses et j'ai trouvé une sorte de respiration. Mais cette respiration, c'était une respiration un peu coupable, où je culpabilisais un peu parce que je n'étais plus vraiment investi à 100 % dans mon travail. Je me suis dit bon... Et donc ça avait le défaut de ses qualités. Et, avec le temps, j'ai appris à m'émanciper un peu de ce que je croyais qui était attendu de moi. Et j'ai un peu plus mis le travail à sa place. Et je me suis rendu compte que ce travail-là ne devait pas prendre trop de place dans ma vie parce qu'il était franchement assez néfaste. Je me rendais compte qu'il était assez néfaste. Ça ne me faisait pas du bien, tu vois. Et puis j'avais l'impression de me perdre un peu. Je trouvais ça inutile. Et il y avait tout un discours sur ce travail-là qui était complètement déconnecté de ce que je vivais. Donc, je me suis dit « Mais attends, qui a raison ? Qui a tort ? » Il fallait que je fasse un peu la part des choses. Et donc, ça a duré pendant deux, trois ans. Ensuite, ça allait mieux. J'avais repris un peu le contrôle de mon corps, de mon esprit. Et voilà, bizarrement, ça allait mieux. Je commençais à m'aimer à nouveau, on va dire, et à aimer ma vie. Et bizarrement, je ne sais pas, j'avais pris un chien pendant le confinement. J'ai adopté un chien, ma petite Romy. Et elle m'avait fait beaucoup de bien aussi, parce que je me suis décentré. C'est aussi ça qui m'a permis de sortir un peu, je pense, du mauvais pas psychique. Le fait d'enlever le focus sur moi, mon nombril, mes problèmes, ma vie, tu vois. C'est ce truc de me rendre compte que, ok, en fait, la vie heureuse, en tout cas celle que j'envisageais, c'était une vie qui additionnait d'autres gens. Et se faire responsable d'un être vivant, un chien en l'occurrence, je trouve que ça m'a beaucoup aidé parce que je me suis dit : OK, je suis capable de prendre soin d'un être vivant. Donc en fait, ça a changé un peu ma manière de me percevoir. Je me suis dit OK, je ne suis pas si nul que ça. Ça se passe bien avec mon chien. Et donc voilà, ça, ça m'a fait beaucoup de bien. Et bref, après quelques temps, j'ai rencontré ma femme dans la rue. Elle avait un chien aussi le même, un staffie. Et on s'est rencontrés. Et voilà, ça s'est fait facilement, de façon, pour le coup, assez romantique. Montmartre, l'automne, etc. Les chiens. On s'est tournés autour quelques mois et on s'est dit qu'on s'aimait. Et puis, j'ai demandé sa main. Et puis, un an après, on était mariés. Et voilà, quoi. Donc ça, c'était bien.
- Audrey
En fait, jusque-là, le travail occupait un peu toute ta vie. Et même si c'était hyper laborieux, tu te donnais à fond. Donc là, on voit que finalement, tu te retrouves un peu avec cette oxygénation et tout ça. Ta vie perso change aussi. Donc, ça t'ouvre plein de portes. À quel moment tu te mets à faire les vidéos et à lancer Le Télétravailleur ?
- Clovis
Je vous parlais de faire de la poterie, lire et tout, machin. Ça, c'était en 2020. J'ai vu qu'aux États-Unis, il y avait une sorte de... Je ne sais pas si on peut appeler ça libération de la parole, mais en tout cas, il y avait des voix critiques qui commençaient à s'élever contre le travail. En tout cas, à l'endroit du travail. Ce qui était assez nouveau. Et pour le coup, on se revendique, en France, d'une culture révolutionnaire, d'une culture critique, etc. et c'est vrai qu'il y avait eu quelques initiatives en France là-dessus, mais c'était plus des sociologues. Je pense à Dominique Méda. C'était surtout des sociologues... J'oublie le nom, mais "Vous ne détestez pas le lundi, vous détestez la domination au travail", des livres comme ça. Mais c'était encore des ouvrages un peu obscurs, pas très grand public, assez universitaires. Et il y avait évidemment Graeber "Bullshit Jobs". Donc voilà, il y avait des initiatives, pas forcément très drôles, très lucides et très scientifiques. Mais il y avait eu pendant le Covid une espèce de bourgeonnement de voix critiques à l'ère des réseaux sociaux donc c'était des contenus très incarnés et très novateurs. Et il y avait cette fille, Laura Whaley, je crois que j'écorche un peu son nom, mais qui avait commencé à faire des vidéos où elle reproduisait des scènes de bureau en télétravail. Et je voyais ça et je me disais « putain, waouh ! En mode « c'est exactement ma vie, c'est fou. Et elle est au Canada, donc elle est de l'autre côté de l'Atlantique. Qu'est-ce que c'est que cette ovni ? C'est fou ! Et je me suis dit « Putain, mais il n'y a pas en France et si je commençais à… ». Au début, je voulais avoir une activité créative, je faisais ça un peu comme un hobby. Et donc j'ai commencé à m'inspirer de son contenu, et puis à essayer de trouver des formats. Donc je testais plein de formats différents, et voilà. Et donc j'ai fait grossir mon compte. À l'époque je faisais du stand up donc j'avais un petit compte, je devais avoir un millier d'abonnés à peu près. Et donc je commence à faire des vidéos, 1, 2, 5, 10, 20, 40... Et le compte monte à 2-3 000 abonnés. Mais c'était un peu tôt je crois, parce qu'en plus ce n'était pas très travaillé. Il y avait une énergie, il y avait une intention mais il n'y avait pas vraiment une ligne éditoriale. Ça avait le mérite d'exister, mais ce n'était pas bien foufou. Et surtout au bout de 3 mois j'ai commencé à flipper quoi. Je me suis dit « Merde, en fait ça c'est des contenus qui peuvent potentiellement… En fait mon manager, les RH peuvent voir ça et se dire "Bon, qu'est-ce qu'il fait quoi ?" ». Je ne citais pas d'entreprise, je ne disais pas du mal de mes collègues, etc. Je mettais en scène... Bah un peu ce que je fais aujourd'hui quoi... Je me mettais en scène dans des situations de travail.
- Audrey
Mais finalement, en voyant le compteur des abonnés monter, tu te dis ah mince, ça commence à être vu et quelqu'un va me griller...
- Clovis
Je commençais à faire 10 000 vues et je me disais sur 10 000 personnes, il y en a peut-être une ou deux qui travaillent dans la boîte dans laquelle je bosse. Peut-être que ça va se savoir... Donc, en fait, je coupe mon compte. Je vais voir mon boss. Je lui dis : je peux avoir un vrai taf, s'il vous plaît. Parce que là, clairement, nous faire revenir sur site pour nous dire qu'on est des fonctions essentielles au financement de l'économie et tout, je comprends, j'entends. Mais il va falloir arrêter de se foutre de ma gueule parce que concrètement je suis essentiel à rien du tout. Et, quitte à faire des reporting que personne n'ouvre, autant le faire de chez moi. Donc si vous voulez me donner une vraie raison de venir sur site, donnez-moi un vrai métier. Je n'ai pas dit ça comme ça, mais c'était l'esprit. Et donc il m'a filé un taf de responsable de truc machin. Ok. Ça a duré... C'était sympa pendant deux, trois semaines parce que je découvrais de nouveaux interlocuteurs, un peu des nouveaux sujets, et tout machin, mais je me suis très vite rendu compte que c'était encore pire qu'avant en termes d'épanouissement. Parce que le job n'était pas intéressant. C'était de la prod. Moi, j'ai beaucoup de respect pour les gens qui font ce métier parce qu'en fait, il faut se rendre compte que c'est toujours la même chose. Donc ça veut dire que toutes les semaines ou tous les mois ou tous les trimestres, tous les semestres, tu fais exactement le même reporting. C'est les mêmes slides. Et tu dis, voilà, ça a évolué donc ça a augmenté, ça a baissé. Là, c'est en résumé, là, c'est en consolidé, là, c'est en vision granulaire, en vision individuelle, vision solo. En fait, tu tritures des données, des chiffres, et tu les fais parler toutes les semaines, tous les mois, etc. Et on s'en tape. C'est-à-dire qu'on s'en tape de ces reporting. C'est juste qu'il faut les faire. Donc, voilà. Moi, j'étais là-dedans et je me suis dit, bon, ce n'est pas possible, quoi. Et à un moment, donc, ça va bien dans ma vie perso. Avec ma femme, ça se passe bien et tout, avec ma future femme. On se marie. On est très heureux. Et évidemment, on s'est mariés dans l'optique de fonder une famille. Et donc, au lendemain de notre mariage à l'église, c'était à la rentrée de septembre, et je me suis dit : il faudrait quand même que j'essaye vraiment d'assumer ce truc qui est en moi depuis quand même de longues années. Pour reprendre un peu le début de notre conversation sur qu'est-ce que je voulais faire quand j'étais petit, il y avait évidemment ce chemin vers l'entreprise, mais il y avait l'écriture. Il y avait l'expression libre. Il y avait ce truc de faire parler ce qui se passe dans ta tête, utiliser un langage imagé. Écrire comme un peintre. Moi, j'avais un peu ce truc-là : mettre des couleurs, mettre de la chair un peu dans les mots. Essayer de transcrire ou de donner à lire ou de donner à écouter quelque chose d'incarné, quelque chose de vivant. En fait, c'est ça, de vivant. On est vivant, quoi. Et c'est vrai que les PowerPoint et les notes de synthèse, ce n'est pas vivant. C'est terne, c'est froid, c'est aride, c'est rêche. Voilà, ça manque un peu de poésie. Et donc, je me suis dit, tiens, et si je commençais à faire des vidéos, mais des vidéos... Mes vidéos. Des trucs qui me ressemblent. Un truc de : si je m'écoute moi et si je prends un sujet que je connais, c'est-à-dire mon travail, pas le travail, mais MON travail... Qu'est-ce que ça pourrait donner vraiment si je fais une vidéo par jour pendant X temps jusqu'à ce que j'en ai marre ou jusqu'à ce que les gens en aient marre. Qu'est-ce que ça pourrait donner ? Et donc là, j'ai fait une vidéo par jour pendant, je sais plus, 2, 3, 4 mois.
- Audrey
Et là, juste on est en quelle année ?
- Clovis
Là, on est en septembre 2023. Et entre septembre 2023 et décembre 2023, mon compte passe de, je crois, 2 000 abonnés à 100 000 en trois mois. Et je me rappelle, les premières semaines, je regardais le nombre d'abonnés évoluer et tout, augmenter, et je me disais, "Putain, c'est fou". Parce qu'au début c'était 2-3 000, je me disais « Putain c'est fou, 2-3 000 personnes ! Mais c'est incroyable qu'on soit aussi nombreux à vivre ça ». Et puis ensuite 4-5 000, ensuite 10 000, 20 000, etc. Et les RH me convoquent à 40 000 abonnés avec ce courrier que j'ai encore pas loin là. On me dit « voilà, on a eu connaissance de vos activités sur le réseau social Instagram et nous vous rappelons qu'en vertu de l'article 12 du règlement intérieur de l'entreprise, il est strictement interdit aux employés de s'adonner à des activités personnelles sur leur temps de travail. » Je lis le courrier et tout. Je me dis putain, ça y est, je me fais virer quoi. Et je dis, « Alors concrètement, ce courrier, qu'est-ce qu'il implique ? C'est quoi ? Il y a une sanction ? Qu'est-ce qui est prévu ? ». « Ah, mais non, rien. Juste, on vous informe qu'on est au courant ». Je dis « D'accord. Et donc, qu'est-ce que je fais de cette info et qu'est-ce que vous en faites, vous ? » Elle dit, « Bah, rien ». « C'est-à-dire que vous m'interdisez de faire des vidéos ?». « Non». « Donc, je peux continuer ? ». « Si vous voulez. On ne peut pas vous interdire de continuer ». Je dis « Mais vous vous rendez compte que la situation, elle est absurde. » Elle dit, « En fait, si le sujet de vos vidéos, c'était la cuisine, le sport... Bon, il n'y aurait pas trop de sujet. Nous là, la situation dans laquelle vous nous mettez, c'est que par exemple vous avez postulé pour un... Vous avez fait une demande de mobilité interne et vous voulez rejoindre les rangs de l'inspection générale. Voilà, sachez que le process est bloqué. Et c'est un peu en fait ce qui va se passer, c'est-à-dire que dès lors que vous allez vouloir quelque chose, on ne va pas pouvoir donner suite à vos demandes. Parce que parallèlement en fait à vos demandes, vous critiquez votre travail sur les réseaux sociaux. Alors certes, vous avez eu le bon goût de ne pas nous mentionner, de ne pas communiquer sur des informations confidentielles, etc. Mais le fait est que les locaux sont reconnaissables et que maintenant on vous a identifié comme étant un trublion. Vous êtes cet imprécateur. Et donc nous, ce qu'on vous recommande, c'est de bien réfléchir à ce qu'on peut faire pour vous aider dans un projet de mobilité externe, éventuellement. » « Donc vous me virez ? » « Non, non, non. Ce n'est pas du tout ce qu'on a dit. C'est vraiment de réfléchir à la nature du véhicule la plus adaptée pour vous accompagner au mieux dans votre volonté manifeste de changer peut-être de crèmerie. »
- Audrey
Et comment tu te sens à ce moment-là ? Est-ce que tu as peur ? Est-ce qu'au contraire, quelque part, c'est un soulagement ?
- Clovis
Non, d'abord j'ai peur. Parce qu'il y a ce truc de bon élève. Il y a ce syndrome du bon élève où t'es percé à jour. Parce que je le savais que j'allais me faire gauler. Je veux dire, t'as un compte public sur Instagram, t'as 40 000 abonnés, mais même 10 000, voilà, c'était écrit que ça allait se passer comme ça. Et en fait, en le faisant, il y avait une part de moi où je me disais « Oui, bah non, ça va bien aller, je vais paralléliser les deux activités et puis ça va très bien se passer ». Et évidemment que non, ça ne se passe pas comme ça. Et donc la décision qu'on a prise de concert, ce n'est pas un truc qui a été imposé. Enfin... En fait, moi, je leur ai dit, « Moi, je serais chaud de continuer à bosser, mais parallèlement de continuer aussi mes activités en vidéo, etc. » Et elle m'a dit, « Bah, en fait, oui, on comprend, mais malheureusement, ça ne sera pas possible. Enfin, vous pouvez rester à votre poste si vous voulez, etc. Mais en fait, si vous avez le sentiment que vous êtes au placard, vous allez voir que nous avons les moyens de vous donner un placard encore plus petit. »
- Laure
On t'explique clairement que si tu veux postuler en interne, c'est mort, on n'accompagnera pas ta candidature, etc. Terminé, bonsoir. D'où la nature du véhicule à choisir. J'aime beaucoup cette expression. Mais, quand tu as commencé à faire tes vidéos-là... Septembre, tu te dis, bon, je vais essayer de faire ça. Tu avais un but précis ou tu voulais juste aller au bout d'une envie ?
- Clovis
C'est une bonne question. Il y a un truc de provoquer l'accident. Tu vois, il y a ce truc de... Tu es sur l'autoroute, il n'y a personne. Tu mets le pied sur l'accélérateur et tu te dis, voilà, là, je suis dans la limite, je suis à 130. Et si je mets un coup de frein à main maintenant, tout de suite, là... Qu'est-ce qui va se passer ? Est-ce que je me prends la glissière ? Tu sais que tu joues avec le feu, donc tu sais ce qui va se passer. Tu n'as pas besoin de lever le frein à main pour savoir que la voiture va déraper et que potentiellement tu vas faire trois tonneaux. Tu vas te retrouver dans le décor. Et voilà, tu as une ceinture de sécurité, on est dans une voiture moderne donc tu vas peut-être pouvoir t'en sortir indemne et tu ne mets pas en danger d'autres usagers de la route. Donc voilà, il n'y a pas mort d'homme mais tu vas avoir un accident. Tu vas être mis sur le bord de la route et tu n'auras plus de voiture. On va te filer une petite voiture de prêt pendant six mois, tu vois, pour que tu puisses te retourner, retourner chez toi, etc. Et c'était ça la nature du véhicule la plus adaptée. C'était est-ce qu'on me donne six mois, est-ce qu'on me donne un an ? Et donc on m'a donné un véhicule de prêt pendant dix mois, pour être factuel. Est-ce que je savais où j'allais ? Non, je ne savais pas. Je me disais que OK, faire des vidéos plaisait beaucoup. Et puis, je voyais les messages, les commentaires de gens qui vivaient un peu la même chose... Et ce qui me perturbait, c'était surtout qu'ils vivaient la même chose, mais dans d'autres entreprises et dans d'autres secteurs. Et qu'ils vivaient ça à tout âge. Tu vois que ce n'était pas un truc que générationnel de trentenaire. Non. Tu le vis à 40 ans, tu le vis à 50 ans ou, et ça, ça m'a aussi surpris, tu l'as vécu. Moi j'ai des gens qui sont à la retraite maintenant, qui me disent "Merci pour vos vidéos parce que je me rappelle de toute cette période-là. Je me dis que je suis content quand même, je suis content de ne plus vivre ça, je suis content d'être à la retraite". Ou des gens qui sont justement des gens qui se sont reconvertis, qui sont freelance, tu vois, qui sont indépendants, qui ont monté leur boîte, qui disent "Putain, mais heureusement j'ai quitté tout ça et tout, ça me fait du bien de voir ça de loin". Ou alors des gens qui ne me remercient pas vraiment, qui disent "Putain tes vidéos, faut aller bien quoi pour les voir parce que parfois c'est un peu dur, tu vois, c'est un peu trop cynique, c'est un peu trop... La réalité elle te prend un peu trop à la gorge". Et donc voilà, le projet en fait il est né... Pour le coup, j'avais l'impression d'être consultant. J'avais l'impression de retourner à mon début de carrière et de devoir feindre une expertise, une compétence. Et, en fait, j'allais devoir me fabriquer un plan de carrière. Et c'est ce qui s'est passé. En fait, créateur de contenu, c'est un métier qui est quand même assez nouveau. Et en plus de ça, moi, aujourd'hui, je ne me définis pas vraiment comme ça. Je sens que j'ai une sorte de mission. C'est peut-être un peu imbu de ma part, tu vois. Mais je me sens... Je sens qu'en fait, les gens qui me suivent, ils m'ont confié sans le vouloir la mission de me réconcilier et de réconcilier le monde du travail avec lui-même, tu vois. En fait, je pense qu'on a les moyens de se révolter. Enfin, on est révolté par certains aspects du monde du travail, par certains aspects de la manière qu'on a de manager des équipes, de gérer des projets, de promettre des choses qui sont des mensonges. En fait, ce que je veux dire, c'est que Le Télétravailleur, je parle de lui à la troisième personne parce que c'est un personnage, mais Le Télétravailleur, il a fait les constats. À travers les contenus, à travers ses vidéos, il y a des constats. Les icebreakers, ça fait chier tout le monde. La réunion du lundi matin à 9h, la réunion All Hands Meeting sur le partage des objectifs de la semaine et du mois à venir, en fait, on les connaît, c'est nous qui faisons les supports. Les off site obligés, dès lors que ça devient un exercice contraint, ben ce n'est plus un plaisir. Les entretiens annuels où on écrit nous-mêmes nos objectifs et où notre manager oblige à réduire la voilure sur nos ambitions, etc. parce qu'il est dans son rôle et nous, on est dans le nôtre. Et donc, en fait toujours cette recherche permanente du consensus mou qui fait qu'en fait, désolé de l'expression, le monde du travail, ça bande mou, tu vois, ça pisse tiède. En fait, on a peut-être envie d'autre chose. Alors c'est peut-être une vision idéalisée du travail, mais je pense qu'on est à une époque où on a besoin de réenchanter un petit peu le quotidien. On a besoin de réenchanter la famille, on a besoin de réenchanter le travail, on a besoin de réenchanter nos amitiés, tu vois. Je pense qu'on est dans une époque où on ne croit plus à grand-chose, on est dans la... J'ai l'impression, qu'on est dans la possession, tu vois. On est dans le j'amasse, j'accumule. On est des écureuils, quoi. On amasse. C'est quoi la promesse de verticalité ? C'est quoi notre... Qu'est-ce qui reste de la transcendance ? Qu'est-ce qui fait que l'expérience humaine, elle est chanmée ? C'est d'avoir la voiture, d'avoir la maison, d'avoir le truc... C'est quoi en fait ? Et donc c'est un peu cette question à laquelle le travail ne répond plus. C'est cette question à laquelle la famille, je pense, répond un peu plus. Mais dans la mesure où le travail nous bouffe à peu près tout notre temps et toute notre énergie, qu'est-ce qui nous reste comme bande passante, comme énergie pour s'investir et s'engager dans les projets qui nous dépassent un peu ? Parce que c'est ça le sujet, c'est... S'investir sur nous-mêmes, notre nombril, ce n'est pas très intéressant. Donc en fait voilà, l'idée c'est de se réconcilier avec le travail, le remettre à sa place, peut-être réinstiller un petit peu de transparence sur ce qu'on est en droit d'attendre du travail, ce qu'on est en droit d'attendre de l'entreprise, du management. Et en fait, l'espèce de... La toute puissance du travail sur l'être humain, je pense qu'elle n'est pas saine. Surtout à l'ère de l'intelligence artificielle aujourd'hui, où on répond de plus en plus à la question du comment on fait les choses. Il y a de plus en plus de métiers où la technique va être beaucoup moins importante. Elle l'est déjà moins aujourd'hui, mais il y a tout un tas de tâches qui peuvent être automatisées ou facilitées. Donc ça laisse un champ libre. Et la question, c'est de savoir ce qu'on fait de ce champ libre. En fait, c'est pourquoi on fait les choses. J'ai fait une vidéo là justement sur Maëlys, ma stagiaire, qui a peur de se faire remplacer. Je lui dis, avant d'avoir peur de se faire remplacer, il faudrait déjà occuper l'espace. Parce qu'en fait, occuper l'espace, ça veut dire pourquoi tu es là. Pourquoi tu fais les choses ? C'est quoi ton edge ? C'est quoi ton angle ? Il y a une histoire de nous réconcilier avec notre créativité. Et aussi avec nos erreurs. Il y a un truc sur les accidents. La tarte tatin, le micro-ondes, l'aspirine, etc. Tout ça, c'est le fait d'accidents. Oui, c'est des erreurs, tu vois. Donc, il y a un truc de sérendipité. Et je pense qu'il faut se réconcilier aussi avec ça, se réconcilier avec notre incompétence. Et on est de plus en plus incompétents. Qui pourrait dire aujourd'hui « Je suis plus compétent qu'une IA ». Je t'attends. J'ai hâte de voir le débat. Donc voilà, je pense qu'on est à une époque où on est à une jonction. Et je comprends qu'on ait peur. Moi aussi, j'ai peur. Moi qui suis maintenant dans un métier créatif, effectivement, l'IA peut faire des choses. Et en fait, on est aussi à une époque où l'IA peut faire des choses et on est tenté par la paresse. On peut se dire, on va confier à l'IA tout un tas de choses et puis nous, du coup, on va pouvoir rien branler. Mais justement, on a le choix. Mais est-ce qu'on va profiter de l'opportunité et du temps qui nous est donné pour se réinventer, réenchanter un petit peu les choses ? Ou alors, est-ce qu'on va s'encroûter et on est dans un scénario à l'idiocratie.
- Laure
Oui, un peu triste.
- Clovis
Oui, mais je pense que justement, il ne faut pas aller là-dedans. Il ne faut pas aller dans la tristesse. Il ne faut pas se dire, l'IA a gagné alors qu'elle n'est même pas encore arrivée.
- Laure
En tout cas, c'est pour ça, nous, qu'on donne la parole aux personnes qui sont en perte de sens et ont envie juste d'être bien, de faire les choses en conscience avec intelligence, de se déployer dans leur zone de génie aussi parce qu'aussi il faut trouver ce dans quoi on est bon et généralement c'est ce qu'on aime faire c'est pas toujours incompatible. Si je reviens juste... On est en décembre 2023, ton compte explose ton contenu trouve vraiment un vrai public, toi donc tu choisis avec ton employeur ton véhicule de sortie et là tu te retrouves donc t'es chez toi avec ta femme, tes deux chiens, ton ordinateur, ta caméra, ton micro... Et là, il se passe quoi ?
- Clovis
Et là, il se passe que ma femme me dit très vite " Bon t'es quand même là souvent quoi. Tu es quand même là tout le temps. Il y a quand même peu de surprise là. C'est-à-dire, je pars, tu es là. Je rentre, tu es là. Tu ne peux pas... Être pas là à un moment ? Tu ne peux pas… Faire des choses ailleurs ? Tu vois. Je ne sais pas va courir, va... Tu vois, en tout cas, va. S'il te plaît, va. Parce que là, tu es vraiment tout le temps là. Je t'adore. Mais franchement, tu es là souvent". Donc déjà, il y a ça, très vite. Elle me donne trois mois, en gros. Gentiment. Avec beaucoup d'amour, mais avec l'amour qui la caractérise, c'est-à-dire un amour exigeant et un amour assez immédiat. Et voilà, si ça peut être fait hier, c'est pas mal. Donc non, mais je me retrouve effectivement chez moi. À l'époque, j'avais juste mon iPhone et un micro que j'avais acheté quand même, parce que le son, c'est important. Et donc, je fais mes vidéos et tout, c'est sympa. Et puis j'avais acheté un peu de lumière, des spots un peu énormes, machin. Et donc je dépliais mes lumières tous les soirs... Ça devenait un peu compliqué. Et par une bonne rencontre, je trouve une opportunité pas très loin, un bureau. Enfin, un espace de travail partagé où j'aurais un bureau fermé, partagé avec d'autres boîtes et tout. Et donc là, je suis très excité par le projet parce que j'allais revenir au bureau. Tu vois, pour Le Télétravailleur, c'était franchement pas l'objectif, et pourtant... Le fait de revenir au bureau, mais dans un travail choisi, c'était fou. Je me rappelle, le premier jour, je suis arrivé au bureau à 7h. 7h du mat', j'étais au bureau, j'étais devant mon ordi et tout. J'étais trop content ! Et ma femme m'a dit, "tu es parti tôt ce matin". Elle qui m'avait connu partir au bureau, la boule au ventre, repousser le moment où je devais y aller. Et là, elle m'a dit, "C'est fou !". Et effectivement, c'est ce truc de reconversion où je m'étais fabriqué un travail que j'étais content de faire. J'étais content d'aller au bureau. Et c'est vrai qu'il y a ce truc aussi d'être tout le temps en famille. Ça peut être un peu pesant aussi. On adore la famille, on adore nos enfants, on adore nos femmes, nos maris, etc. Mais c'est bien aussi de cultiver un peu le manque, et ça c'est assez sain. Mais bon, ce projet de prendre un bureau, il fallait aussi que mon activité se pérennise un peu. Parce qu'en fait, créer des vidéos et les mettre à disposition sur les réseaux sociaux de façon gratuite, ce n'est pas un business model. Ce n'est pas terrible.
- Audrey
C'était la question que j'allais poser. Est-ce qu'à ce moment-là, ça te rapportait déjà quelque chose ? Sur le nombre de visionnages, un petit peu ?
- Clovis
Non, à l'époque, je n'avais pas TikTok, j'avais juste ouvert Instagram. Et en fait, Instagram ne rémunère pas les créateurs. Donc, en fait, j'avais beau faire des centaines de milliers de vues, voire des millions de vues, ça ne me rapportait rien à part de la notoriété, de la visibilité. Donc, c'était super. Et la visibilité, assez rapidement, je me rappelle, c'était à 100 000 abonnés. 100 000 abonnés, ça a commencé à intéresser des marques. Donc, il y a des marques qui m'ont contacté pour qu'on collabore. Et en fait, j'y suis allé. Il n'y a pas un monde où je me suis dit : "On ne va pas le faire". Ce truc de l'artiste un peu... qui crève la dalle sous un pont et tout... Moi, je n'ai pas ce truc artiste. Je ne me sens pas artiste. Je me sens auteur satiriste du monde du travail, créateur de contenu, entrepreneur et père de famille. Et donc, il faut que ce soit viable. C'est-à-dire qu'il ne faut pas qu'exercer un métier passion, entre guillemets, se fasse au détriment de mes responsabilités d'adulte, de père de famille et de mari. Je ne vais pas faire peser sur ma femme et sur nos finances le fait de faire ce que j'aime. Il fallait que le projet soit raisonnable et soit fait de façon un peu éclairée. Alors, par contre, si j'avais pu ne pas faire de sponso et me la jouer un peu artiste, je pense que oui, la tentation était là. Je pense que j'aurais fait ça. Il s'avère que ce n'est pas Disneyland et donc il fallait que ce soit un modèle viable. Alors, évidemment, il y a des marques qui m'ont contacté, avec qui j'ai collaboré et tout, et je n'ai aucun regret. Et il y a des entreprises aussi qui m'ont contacté, avec qui je n'ai pas collaboré, parce que je ne peux pas non plus faire n'importe quoi. En fait, moi, je prends un exemple, une boîte qui m'appelle et qui me dit, « Voilà, c'est sympa vos vidéos, ah, ah. Est-ce que vous ne viendriez pas animer notre séminaire et on a besoin que vous disiez qu'en fait, il faut faire revenir les gens au bureau. » « Ben non, on ne va pas faire ça. En fait, moi, je ne vais pas faire ça. Vous pouvez prendre autre chose, d'autres gens. Y a des gens sans doute qui feront ça, mais pas moi. Pour le coup, je ne vais pas leur dire « Revenez au bureau. Pourquoi en plus ? » « Mais parce qu'on a besoin qu'ils reviennent au bureau pour la cohésion, etc., le lien social. » « Yes. Et ben, trouvez quelqu'un d'autre ». Des ponts d'or ! Des ponts d'or ! Et à un moment où... Et j'en ai parlé à ma femme et tout, elle-même m'a dit, même s'il fallait gagner de l'argent, elle m'a dit « Non, franchement, ça, si tu peux éviter ». Mais j'ai de la chance d'avoir, en fait, attiré, entre guillemets, des entreprises qui étaient sensibles à mon travail. Et c'est là... Moi, c'est ça qui m'a encore plus plu, si vous voulez, c'est le fait que le message résonne et que, dans certaines entreprises, ça touche les salariés et que certains managers se disent « Ah ben tiens, c'est intéressant ce que disent ces vidéos. » Parce que peut-être qu'en fait, il y a un problème et peut-être s'il y a un problème, il y a des solutions. Et peut-être, le fait de parler des problèmes de façon ouverte, de façon transparente, en mode "On est conscient que ce n'est pas parfait et on va lancer des initiatives pour faire un peu bouger les lignes", c'est pas mal. Et moi, c'est ça mon travail. Moi, c'est dire la vérité, dire les choses de façon légère, ou cynique, parfois c'est un peu trop... Mais en tout cas, dire les choses, essayer de donner à voir des situations qui sont des situations vécues, des situations réelles ou des situations rapportées, et d'essayer de mettre mes mots, ma patte créative sur ces situations et que derrière, on en parle. Un peu l'icebreaker des problèmes de la boîte. Mais un icebreaker sympa. Et d'ailleurs, il y a pas mal de boîtes qui me proposent de faire des vidéos pour introduire un peu des thématiques. Et ça marche bien. Ça ne change pas le fond de la présentation. Mais il y a une petite intro où c'est un peu en mode : "on sait que ce n'est pas dingo ce qu'on va vous dire, mais on vous a prévu quand même une petite séquence. On est conscient quand même que ce n'est pas la panacée". Donc, non, non, mais c'est cool. Et puis, il y a d'autres projets sympas qui sont nés de cette nouvelle activité. Je rencontre des gens formidables. Et là, il n'y a pas forcément de collab. Mais c'est plus des gens... Je vois qu'il y a des gens, dont vous faites partie, notamment... Moi, participer à votre podcast pour parler de mon parcours et tout, c'est une chose. Mais le fait que vous ayez à cœur de donner la parole à des gens pour raconter leur parcours et dire qu'il y a des voies possibles de reconversion. Il n'y a pas de fatalité, il n'y a pas d'enfermement. Il y a des schémas, mais c'est des schémas dont on peut s'émanciper. En fait, c'est juste, parfois, le monde du travail gagne. En fait, c'est ça. Et en fait, l'idée, c'est que ce n'est pas les gens qui composent le monde du travail qui font que c'est un environnement nocif. C'est quand on croit que le monde du travail est tout puissant, qu'il a toute puissance sur nous. Et qu'on s'enferme en fait dans des schémas, qui sont des schémas institutionnels, des schémas, des biais cognitifs incarnés souvent par des gens aussi dans l'entreprise. Il faut le dire, il y a des gens dont le costume de l'entreprise leur va très très bien, peut-être même un peu trop bien, et qui en usent et qui en abusent. Et il faut faire attention à ça. Mais j'ai l'impression qu'on est de plus en plus lucide. Je ne sais pas si c'est le confinement, le Covid, etc., mais on laisse beaucoup moins passer certaines choses. On est de plus en plus lucide, on est de plus en plus critique. Et on est de plus en plus volontaires à l'idée de faire un peu bouger les lignes individuellement et collectivement. Et moi, je le remarque dans les discussions que j'ai à droite à gauche, il y a des vrais problèmes. Et j'ai l'impression qu'il y a une volonté assez générale de faire un peu bouger les lignes. Donc moi, ça me rassure.
- Laure
Oui, parce qu'on a de plus en plus d'exemples aussi autour de soi. On voit que ça peut aussi très bien se passer. Donc, ce n'est pas une fatalité. Et toi, dans ton process, on va dire, de reconversion, tu t'es senti soutenu, accompagné ? Ça a été difficile ? Parce que tu disais que ta femme disait, "Bon, c'est bien de t'avoir à la maison, mais fais des trucs quand même. Fais des trucs loin s'il te plaît".
- Clovis
Non, mais je travaillais, je travaillais beaucoup. Je n'avais jamais autant bossé. Ce n'était pas le sujet de : elle ne me voyait dans le canapé en train de rouiller. Elle me voyait bosser à la table de la salle à manger, avoir des calls toute la journée, dire « Chut, j'enregistre ». Donc, elle, elle devait aller dans la chambre. C'était l'enfer. Ce n'était pas en mode « Arrête de rien faire ». C'est plus : « Fais tes trucs, mais fais-les ailleurs parce que ça prend trop de place, ça fait trop de bruit. »
- Laure
Et c'est comment ça dans un équilibre familial ? Parce que toi, tu allais justement tous les matins en entreprise avec des pieds de plomb, certes, mais tu y allais avec ton petit costume, ton petit ordinateur, etc. Et là, tu vas faire des vidéos sur les internets...
- Clovis
C'est vrai que quand j'y pense, j'ai énormément de chance de l'avoir. Parce qu'elle me dit : « Je suis ta première fan ». Et elle m'a toujours soutenu. En fait, elle y a cru tout de suite. Presque, elle y croyait plus que moi. Pourquoi je dis ça ? Pas parce qu'elle me complimentait chaque matin en mode « Allez, sois bon ! » Elle ne me disait rien, en fait, justement. Elle ne m'a jamais fait part de ses doutes. Elle ne m'a jamais dit « T'es sûr ? » Jamais. Et à chaque fois que je doutais, elle me disait « Ça va aller, en fait. Parce que tu sais où tu vas. Moi, je n'ai pas besoin que tu m'expliques ton plan, mais j'ai l'impression que, te connaissant, tu vas aller au bout des choses et tu vas donner le meilleur de toi-même et tu vas aller solliciter ce qu'il y a de mieux en toi pour faire que ce projet évolue et grandisse de façon belle. Ça va être un joli projet et tu vas l'incarner. Il n'y a que toi pour l'incarner. » Ce n'est pas « Est-ce que c'est une bonne idée ? » Non. Ou « Est-ce que ça va marcher ? » Non. C'est : « J'ai l'impression que tu es passionné et il n'y a rien qui peut t'arrêter quand tu es passionné donc je ne suis pas inquiète. » Ça a été ça sa manière de me soutenir. De ne jamais douter de moi et de me soutenir en ne me disant pas autre chose que « Ça va aller ». Et ça, c'est précieux. C'est assez précieux de sentir que les doutes par lesquels tu passes ne contaminent pas la solidité de ton projet familial. Aussi parce que ma femme est architecte à son compte et que, grâce à Dieu, ça fonctionne bien pour elle, etc. Donc ça, c'est précieux quand même. Mais ouais, elle m'a toujours aimé.
- Audrey
C'est important parce qu'effectivement, elle t'a toujours soutenu alors que tu quittais une certaine stabilité et qu'il me semble, parce qu'on en avait parlé hors micro, qu'il y a un petit bébé qui s'est annoncé quelque part dans le processus.
- Clovis
Oui, c'est ça. Il y avait ça, en fait. Ce n'est jamais le bon moment de faire des enfants, mais ce n'est jamais le mauvais moment non plus. Il y avait ça, en fait. Moi, je lui disais, voilà je suis là-dedans, je suis dans ce projet-là, dans la reconversion, etc. et c'est vrai qu'elle est tombée enceinte à ce moment-là. On a un peu flippé. Moi, j'ai un peu flippé quand même. Je me suis dit, « Putain, merde, ce n'est pas le bon moment ». Parce que je n'avais pas les éléments pour lui dire, « T'inquiète, ça va aller ». Et elle me disait elle-même, « T'inquiète, ça va aller, ça va le faire ». Et le fait que notre fils naisse, ça m'a d'une certaine manière obligé à ce que ça marche. Ou en tout cas, ça m'a obligé à faire en sorte de donner vraiment le meilleur de moi-même et de tout donner pour que ça fonctionne. Et c'est vrai que oui, j'ai peut-être, à un moment, pas eu la main lourde sur les collaborations commerciales, mais pas eu forcément trop de scrupules... Parce que c'est vrai que quand tu es créateur de contenu, et notamment quand tu critiques, quand tu fais la satire du monde du travail, et que derrière, tu collabores avec des entreprises, bon, tu vois, ça peut être un peu mal reçu, etc. Et puis au début, je souffrais beaucoup du fait que les gens me reprochent un peu ces collaborations commerciales en mode « Ah, t'es un vendu, en fait. Voilà, en fait, tu fais comme tout le monde ». Et au début j'en souffrais, puis ensuite, je me suis dit très vite « En fait, je n'ai pas le choix. Donc moi, je fais les choses par nécessité ». Aussi par plaisir, parce que je n'ai pas à rougir des partenariats que j'ai faits avec les entreprises avec lesquelles j'ai bossé. Et si c'était à refaire, je le referais, tu vois. En fait, c'est marrant parce que quand tu crées du contenu sur les réseaux sociaux, tu crées un peu de bruit, tu vois. Tu crées un peu de bruit autour de toi. Et paradoxalement, en fait, il faut faire taire un peu le bruit. Il faut rester un peu concentré sur un peu tes objectifs. Pourquoi tu fais les choses, tu vois.
- Laure
Ça, ça avait été clair dès le début, toi, ton objectif ?
- Clovis
Oui, c'est... Oui, oui.
- Laure
Je vais le dire, mais ton "why" ?
- Clovis
Oui. En fait, non, au tout début, moi, je faisais ça un peu par... Tu vois, c'était cathartique. Ça me faisait du bien. Et puis ensuite, je me suis rendu compte que les vidéos avaient une certaine résonance et rencontraient un certain succès. Donc, je me suis dit, je le fais pour moi, mais je le fais aussi pour les gens qui me suivent, parce que manifestement le contenu porte. Et progressivement, je me suis effectivement trouvé une mission. Pour moi, je ne fais pas ça juste pour avoir un taf. Là, je vois effectivement qu'il y a un impact, que l'impact, il est positif. Je vois les gens qui me suivent. Et je vois aussi... Déjà mon contenu évolue, la typologie des gens qui me suivent évolue aussi. Et on est de plus en plus nombreux. Là aujourd'hui on est plus de 450 000 cross-plateformes. C'est vertigineux.
- Laure
Tu es présent sur Instagram, sur TikTok ?
- Clovis
Instagram, TikTok et LinkedIn. LinkedIn, on est arrivé à 30 000 abonnés, ce qui est très bon pour LinkedIn. TikTok, près de 45 000. Instagram, presque 370 000. Donc oui, c'est vertigineux. Plus ça va, plus je me sens responsable d'un truc. C'est précieux. C'est précieux dans le sens où j'ai l'impression qu'il ne faut pas que je déçoive. On m'a donné une sorte de rôle. Je ne sais pas comment dire. Je n'ai pas envie de me dire porte-parole, je ne suis pas un syndicat.
- Laure
C'est un peu ça. En tout cas, tu es le porte-voix...
- Clovis
Oui, mais je porte ma voix et en fait, je ne me dis pas je porte la voix du monde.
- Laure
Non, mais force est de constater qu'en tout cas, bon nombre de personnes... Et on entend souvent quand on voit tes vidéos, des gens qui disent « C'est exactement ce que j'ai vécu lundi », « Mardi, c'était pareil », « Ah ben moi aussi, j'ai une Maëlys dans mon équipe », etc.
- Audrey
Oui, c'est pour ça que ça marche. C'est parce qu'effectivement, tous les gens qui bossent ou qui ont bossé en entreprise, ça leur parle complètement. Et du coup alors : au départ c'était des vidéos, après t'es devenu un vrai chef d'entreprise. Aujourd'hui, tu vends des tasses, des t-shirts, t'as développé plein de choses. Comment tu te vois évoluer par la suite ? Comment tu vois tout ça évoluer ?
- Clovis
Alors, effectivement, il y avait cette histoire des collaborations commerciales avec des marques sur les réseaux sociaux qui est une part non négligeable de mon activité. Mais en fait, c'est pas là où je me dis que j'ai le plus envie de travailler. Effectivement, il y a des collabs qui sont sympas à faire, il y a des marques que j'aime beaucoup. Et donc je le fais avec plaisir, mais j'essaie de garder le contenu le plus libre possible. Et c'est vrai que quand tu fais une collab avec une marque sur les réseaux sociaux, tu as quand même des éléments de langage, tu as un brief, c'est une contrainte, etc. Ce qui est sympa parce qu'en fait, écrire sous la contrainte c'est quand même un exercice intéressant à faire. Mais j'essaie de les limiter au maximum. Pourquoi ? Parce que j'ai développé une partie annexe qui est une autre activité. Je travaille avec les entreprises dans l'élaboration de contenus de communication interne. Et donc je les accompagne. Je crée du contenu hors réseau pour les entreprises, pour parler de sujets divers et variés. Ça peut être l'intelligence artificielle, ça peut être l'organisation du travail, ça peut être la présentation d'une plénière avec différentes thématiques, le plan de formation. Bref. Et en fait, je m'arrime à leurs événements internes et je pose une voix extérieure sur leur organisation interne. Je les regarde un peu et puis, je les aide à se regarder. Et ça donne lieu à des très jolis projets. Et moi, aujourd'hui, c'est presque la partie que je préfère, en tout cas sur le plan du travail, c'est-à-dire ce que ça me rapporte. Non pas parce que c'est hautement rémunérateur, mais parce que... Moi, je n'avais pas envie de quitter l'entreprise, bizarrement. Moi, j'ai adoré l'entreprise et je trouve le mot d'entreprise formidable. L'entreprise, c'est le projet. On passe de l'idée au projet, à la réalisation. On fait quelque chose, on produit quelque chose, on va vers quelque chose et on le fait ensemble. Et je trouve ce mot d'entreprise formidable. Et le fait de ne plus y être, en tout cas, de ne plus être dans une entreprise qui ne m'appartient pas et de ne pas travailler pour un patron, ça peut me manquer. Donc, en fait, le fait de travailler pour des clients, c'est un peu mon ersatz de travail. Et je trouve ça cool, quoi. D'avoir des meetings, de répondre à un brief, de me poser des questions, de batailler un peu dans mon processus créatif et de livrer quelque chose. Et puis, le client, il est content. Ou le client n'est pas content et donc on revoit la copie, etc. Je trouve ça chouette. Mais effectivement, il faut trouver des... Dans la reconversion, pour l'instant, je ne vais pas parler de success story, mais en tout cas, je travaille à ce que ce soit réussi. Parce que j'ai des exemples autour de moi où effectivement, la reconversion, c'est plus compliqué. Tu vois, c'est en mode je veux aller vers moi-même. Je me reconvertis pour me rapprocher de moi-même. Bon. Mais pour autant, ça ne marche pas financièrement. Donc en fait, qu'est-ce qu'on fait à ce moment-là ? Moi, j'ai la chance que ça fonctionne entre guillemets, que pour l'instant, je touche du bois, je ne suis pas un poids. Mais je ne suis pas non plus une montgolfière. C'est-à-dire qu'on ne s'envole pas. C'est quand même chaud, l'entrepreneuriat. Et puis, il faut en vendre des tasses pour payer son loyer, pour partir en vacances, pour remplir le frigo. Il faut en vendre beaucoup. Donc effectivement, il y a les mugs, que je trouve sympa parce que c'est un peu un objet totémique, communautaire. C'est un petit objet de soutien psychologique. Et là, on a lancé une ligne de vêtements que je trouvais sympa. Et c'est vrai que j'y pense je me dis : putain il faut quand même du courage quoi pour porter un sweat ou un t-shirt ou un hoodie "bullshit lab" en réunion. Il faut y aller tu vois quand même, avoir une certaine folie ou enfin je sais pas... Je me dis, les mugs c'est bien. Et les sweats et les hoodies et tout, ça ne marche pas. Et je trouve pas ça déconnant parce qu'en fait, c'est une chose de cultiver une espèce de liberté intérieure, de se dire ok j'ai une lucidité une hauteur de vue sur le monde du travail, sur ce qui va pas, etc. C'est autre chose d'en faire un style vestimentaire. C'est pas comme ça qu'on ferait évoluer les choses, donc voilà. Mais, là où je concentre vraiment toute mon énergie ces derniers temps, bon évidemment c'est sur ma famille$... Parce que attention à ça, dans la reconversion, on a tendance à être happé par le travail.
- Audrey
Parce que tu nous avais dit en off que finalement, aujourd'hui, tu travailles beaucoup plus qu'avant.
- Clovis
Je travaille tous les jours. Il y a très peu de week-ends. Les vacances, c'est très conceptuel. Et en fait, j'ai dit à ma femme, ma chérie, il faut que je m'occupe de mon activité, etc. Il faut que ça décolle. Elle a dit, "Ben oui, mais en fait, on a fait un enfant". Et ça, tu ne peux pas le reporter à plus tard. Tu ne peux pas le déprioriser. Ou alors, peut-être, il y a un monde dans lequel tu peux être un mec à l'ancienne. Tu peux être ce vieux gars qui dit : "Non mais moi, c'est mon travail. Parce que mon travail est prioritaire". "Et donc quoi ? Le mien, il est moins prioritaire". C'est vrai que moi, j'avais ce défaut-là de me dire, de façon très arrogante, mon travail est plus important que celui de ma femme. Ah bon ? Parce que j'étais dans un process de reconversion et je me suis dit, il faut que je mette toute mon énergie.
- Laure
Oui, parce qu'il fallait que ça marche donc c'était plus important. Là, elle était installée. Tu ne disais pas que ton travail était plus important.
- Clovis
Non, ce n'était pas mon travail était plus important. Mais c'était, à ce moment là, j'avais besoin de m'y investir vraiment à 100 % parce que je démarrais mon activité et elle elle était effectivement plus installée. Mais même dans cette acception là, c'est pas recevable. Et du coup, ça a donné lieu à une explication de texte. Et, en fait, j'ai réduit la voilure sur le travail. Donc je travaille toujours beaucoup. Elle travaille toujours beaucoup. Mais je ménage la chèvre et le chou et je m'investis comme il faut dans ma vie familiale, dans l'éducation de mon fils. Enfin, l'éducation, c'est un grand mot pour l'instant parce qu'il a 16 mois. C'est plus "Non !" "Oui." "Non !". C'est plus des inflexions de voix. Mais donc, il faut faire attention à ce que le travail, même si on sent que c'est important, etc. Il faut quand même pas oublier, je dis pas l'essentiel, mais il faut pas oublier les responsabilités dont on s'est chargé, tu vois. Et c'est vrai que quand tu fondes une famille, il n'y a pas un moment où c'est moins prioritaire. Tu composes. Et pour le coup, la famille, c'est toujours prioritaire. Et c'est vrai que ma femme m'a rappelé à l'ordre là-dessus. Et au début, ça a un peu grincé. Et en fait, non, elle a raison. Et il n'y a pas de sujet, comme on dit. Mais ça implique quand même de... Voilà, il faut quand même trouver le temps de travailler. Donc moi, maintenant, je travaille beaucoup le soir, le week-end. Donc en fait, on module. Mais du coup, ça fait des belles journées.
- Laure
Et alors si c'était à refaire, est-ce que tu referais ?
- Audrey
Ou est-ce que tu changerais des choses ?
- Clovis
La réponse évidente, c'est évidemment oui, je referais. C'est marrant cette question parce que je referais tout. C'est-à-dire que je referais aussi les dix années où je me suis fait chier.
- Laure
Oui, tu referais l'ennui aussi ?
- Clovis
Je referais l'ennui parce qu'en fait, c'est cette phrase de mon père qui me poursuit. Il disait "En fait un artiste, un créatif, il faut qu'il ait vécu des trucs. Sinon, il ne se raconte que lui-même". Et en fait, se raconter soi, tout le monde s'en fout. Il faut raconter son vécu, son expérience. Donc ouais, je referais tout. Je referais l'ennui, je referais la souffrance, je referais la dépression, je referais la rémission, je referais le bonheur. Je referais tout à l'identique. De toute façon, c'est une question théorique parce qu'on n'aura jamais l'occasion de refaire. Et croire qu'on pourrait faire différemment, c'est se prêter un pouvoir qu'on n'a pas. Donc je préfère me dire que je referai tout à l'identique parce que je n'ai pas, de toute façon, le pouvoir d'infléchir quoi que ce soit à la hausse ou à la baisse. Et je referais tout parce que je réalise la chance que j'ai d'avoir justement pu vivre tout ça. Et si c'était à refaire, je le referais. Je serais peut-être plus gentil avec ma femme si c'était à refaire. Parce que ça, c'était en mon pouvoir. Ça, c'était en mon pouvoir d'être plus doux, etc. Parce que j'ai beaucoup de chance de l'avoir. Et elle m'a donné un enfant formidable... qui nous rend fou, mais c'est une jolie vie.
- Audrey
C'était aussi un sujet, tu nous avais dit hors micro, que c'était aussi ton fils qui avait fait que tu avais besoin d'être aligné avec toi-même.
- Clovis
Effectivement, c'est ça qui a fait qu'il y a eu une jonction, il y a eu une rupture. Le fait de dire, OK, on va fonder une famille. Et moi, j'ai toujours eu mes parents qui me disaient, "Il faut faire ce qu'on aime". Il faut faire ce qu'on aime, etc. Mais moi, je voyais, ils n'incarnaient pas vraiment ce truc-là. C'est pas qu'ils incarnaient pas le fait de faire ce qu'on aime. Mais par exemple, tu vois, ma mère nous pétait les... Insistait lourdement pour qu'on fasse du piano et elle, elle jouait pas. Elle voulait absolument qu'on lise. Elle lisait beaucoup, c'est pas le sujet, mais on la voyait pas forcément lire, tu vois. Moi, j'adore, par exemple, la course à pied parce que j'ai couru avec ma mère quand j'étais gamin. J'adore le tennis parce que j'ai joué avec mon père quand j'étais gamin. J'adore écrire parce que ma mère écrit, parce que mon grand-père écrit, et pourquoi j'ai l'amour des mots, parce que dans ma famille on a l'amour des mots. C'était incarné. Et tout ce que j'ai construit sans qu'on me l'ai montré, en fait c'est pas forcément très sincère, c'est construit. Mais, il y a des choses qui me viennent entre guillemets naturellement et je me suis dit "Bah en fait c'est ça le secret de l'éducation". Je sais pas si y a un secret, mais voilà, si tu veux inspirer donne l'exemple. Donc voilà, il y avait ce truc là et je me suis dit il faut être cohérent avec cette intuition. Parce que je ne sais même pas si c'est vrai, je ne sais pas si ça va marcher, mais en tout cas je préfère partir là dessus. Si je dois avoir une certitude, à un moment de ma vie où j'ai vraiment que des doutes, c'est celle là : si tu veux inspirer donne l'exemple.
- Audrey
Du coup tu l'as un peu dit, mais pour finir si tu avais un conseil ou une ressource à partager ?
- Clovis
Il faut croire en son talent, sans arrogance. Ce n'est pas arrogant de croire qu'on a du talent. Le talent, ce n'est pas être meilleur que les autres. Le talent, c'est avoir envie de faire quelque chose qui nous transporte. En fait, c'est cette énergie que tu mets dans un projet où tu n'as pas l'impression de travailler parce que tu le fais de façon naturelle, instinctive. Évidemment qu'il y a du travail derrière, mais essayer de trouver son talent, de se réconcilier avec son talent et de ne pas se dire que c'est arrogant, où on serait imbu de croire qu'on est bon à quelque chose. On est tous bons à quelque chose. Donc c'est peut-être se reconnecter avec cette pensée qu'on a un talent et qu'on est à un moment, quelque part, génial. Et parfois, ce talent ou ce génie, il n'est pas de notre fait. C'est parfois une rencontre. Ce n'est pas juste nous, c'est une conjonction de... C'est un moment, c'est la rencontre avec quelqu'un, c'est quelqu'un qui nous fait réaliser qu'on a du talent ou qu'il y a quelque chose à travailler. Parce que le talent, c'est ça, c'est qu'il y a quelque chose à travailler. Si tu travailles cette zone-là, peut-être que ça peut être un projet couronné de succès. En fait, c'est ce truc-là. Le talent sans travail, ça reste... On s'en fout, tu vois.
- Laure
Identifier sa zone de génie, la travailler, la développer et l'assumer.
- Clovis
Et ne pas hésiter à se faire aider parce que parfois on a besoin de quelqu'un d'autre pour nous faire réaliser qu'on est bon quelque part. Parce que moi, tu vois, tout seul j'en aurais été incapable. Moi si on m'avait pas poussé à aller vers moi-même. Parce que pendant longtemps, on me dit « mais qu'est-ce que tu fous là ? » « Qu'est-ce que tu fous dans la banque ? Qu'est-ce que tu fais là ? Tu te fais chier dans ton truc et tout machin. » Et je dis « Ouais, ouais, ok. Et donc, c'est quoi l'alternative ? ». « L'alternative, elle doit venir de toi. » Et donc, pendant toutes ces années, on m'avait dit « Cherche, cherche, cherche, cherche, cherche. » Jusqu'à ce qu'une amie me dise « Mais tu n'en as pas marre d'être malheureux ? » Je dis « Bah, si ». Elle me dit : « Mais t'aimes faire quoi ? ». Je dis, « Je ne sais pas, j'ai oublié depuis le temps ». « Ouais, mais cherche ! À l'intérieur de toi. Quand tu étais petit, c'était quoi ? ». « Je ne sais pas, j'aimais bien écrire ». « Bon, déjà, c'est bien, il y a déjà quelque chose. Et écrire et ? ». « Je ne sais pas, je faisais du théâtre, j'aimais bien ». « Bon, tu aimes écrire, tu aimes faire du théâtre, donc être sur scène. Je ne sais pas, écrit et fait un spectacle ». Elle m'a inscrit au Labo du Rire au Paname un vendredi à 17h. Et j'ai fait rire trois personnes. Finalement, c'est comme ça que ça a démarré. Je me suis reconnecté avec ce petit gamin qui faisait du théâtre. À faire des pièces de boulevard. On a joué Guitry, Feydeau, Labiche et tout. C'était super. Il y avait un esprit de troupe et tout. Ensuite, il y a eu le stand-up. J'étais mauvais. J'étais nul et c'était super parce que j'ai commencé quelque part. J'ai commencé nul. C'est ça aussi, par contre, tu peux être très talentueux de nullité. En fait, le talent, c'est pas d'être bon. Le talent plus le travail, oui, OK, bon. Mais moi, je ne travaillais pas. Donc forcément, j'étais nul. Mais par contre, j'étais sur scène. J'étais nul sur scène, mais j'étais sur scène. Et de là, des années de recherche, de travail, de réflexion m'ont mené vers la création de contenu, Le Télétravailleur, bientôt le spectacle et j'ose vous le dire, très prochainement le livre qui sortira, on l'espère, en mars-avril. Je mets toute mon énergie dans ce projet qui est une sorte d'aboutissement ou en tout cas mon plus gros travail. Je n'aurais jamais autant travaillé pour faire émerger un projet de ma tête, parce qu'à la base, tout ça c'est dans ma tête.
- Audrey
C'est quoi le sujet du livre ? C'est ton parcours ? C'est plutôt accompagner les entreprises dans le changement ?
- Clovis
C'est une espèce de récit initiatique. En fait, c'est un guide de survie en entreprise qui est à la croisée des chemins entre un roman... Enfin, ce n'est pas un roman, mais c'est une narration incarnée. Il y a un narrateur qui est là pendant tout le développement et il livre un peu, son expérience déjà. Comment il a navigué dans le monde de l'entreprise et ce qu'il en retient, ce que ça a fait de lui. Et ouais, il livre... Ses rencontres, ses enseignements, ce qui l'a ému, ce qu'il n'a pas aimé. Donc c'est un peu autobiographique, mais ce n'est pas mon histoire. C'est vraiment le récit d'un personnage. Il navigue en milieu tempéré, dans le monde merveilleux de l'entreprise. Et donc voilà, il va y vivre une aventure, parce que c'est une aventure de travail.
- Audrey
Merci beaucoup, Clovis. On a bien noté que mars, plus certainement avril, il y avait ton livre qui sortait. On ira l'acheter, bien évidemment.
- Clovis
Écoutez, c'est sympa. Ne vous forcez pas. Mais en tout cas, c'est un joli projet dans lequel je suis investi depuis maintenant plusieurs mois, et j'y mets vraiment du cœur. Ça me reconnecte avec le caractère laborieux du travail. C'est vraiment l'écriture d'un livre, pour le coup, c'est du taf. C'est vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup de travail, beaucoup d'écriture, de réécriture, de réagencement. C'est un joli travail. Mais par exemple, quand j'étais gamin, je me disais, peut-être que j'aimerais être écrivain. Je ne sais pas. Si j'avais écrit ce livre quand j'étais petit, peut-être que j'aurais fait taire un peu ces velléités-là. Non, mais ce que je veux dire, c'est qu'en fait on a tendance à idéaliser des métiers, à idéaliser des situations, et puis en fait, quand on se met dedans, qu'on est en prise directe avec la réalité du fantasme, qui ne devient plus un fantasme, on peut déchanter. Je sais que dans la reconversion, moi par exemple, si je devais discuter avec quelqu'un qui me disait « Je veux absolument me reconvertir », je dirais qu'il faut vraiment être un peu... Bien sûr pas de certitude sur la viabilité du projet alternatif, mais regarder d'abord si on ne peut pas faire la paix avec la situation actuelle. Parce qu'en fait, la reconversion, ce n'est pas la réponse à tout. Ce n'est pas en allant chercher ailleurs quelque chose que vous trouverez forcément la réponse. J'ai quitté le monde de l'entreprise traditionnelle, on va dire, pour me reconvertir. Effectivement, on peut parler de reconversion réussie à ce stade, mais bon, qui sait, dans un mois, deux, ce sera terminé et je devrais reprendre le chemin de l'école, on va dire... Mais il y a ce truc dans la reconversion où peut-être on est à une époque où on se dit, tiens, il faut se reconvertir, c'est un truc un peu... Il y a un effet de mode autour de la reconversion, peut-être se dire, il faut aller chercher ailleurs ce qu'on n'a pas ici et maintenant. Et parfois, en fait, la meilleure reconversion, elle est à l'intérieur de soi. C'est-à-dire qu'en faisant la paix avec la situation qu'on vit, en fait, elle est peut-être là, la meilleure reconversion possible. Parce qu'en fait, ailleurs, on transporte ses questions, ses problèmes. Donc ailleurs, ce n'est pas forcément toujours là où il faut aller. À l'intérieur de soi, je pense que c'est important de faire ce travail-là d'abord. Et puis, si à l'intérieur de soi, on se dit, OK, le problème, il est autour de moi, il est dans mon job, dans mon entreprise, avec ce management, effectivement, là, il faut peut-être instruire le point. Mais je trouve que la première question à se poser dans un processus de reconversion, c'est est-ce que déjà j'arrive à faire la paix ? Parce que chercher ailleurs, ce n'est pas forcément toujours simple et c'est parfois une erreur. Mais bon, c'est un chemin, donc la tendance à fuir. Je me rappelle à l'époque, quand on était aux études, il y avait ce truc à la fin de la licence. Il y avait beaucoup de gens qui disaient, "Je vais aller en Australie apprendre l'anglais". Je me disais, ouais, ok. "Je vais aller en Inde faire un voyage d'initiative ou je vais aller dans la jungle en Amérique du Sud prendre de l'ayahuasca pour faire un éveil spirituel". Bon, parfois c'est super. Parfois ça marche et tout, tu trouves des réponses, mais tu reviens de là, "Ouais, c'était super", "Ok, qu'est-ce que t'as appris ? En fait, ouais, qu'est-ce que t'as appris, ailleurs ?" Donc voilà, en tout cas, je parle pour moi, j'ai fait le tour du monde en restant chez moi et c'est comme ça que je me suis reconverti.
- Audrey
Merci beaucoup.
- Clovis
Avec plaisir. Merci encore pour votre invitation, mesdames. C'était un plaisir d'échanger avec vous. J'ai essayé de répondre sincèrement et je remercie les gens qui nous ont écoutés. Peut-être finir par cette phrase que j'aime bien, une phrase de Nietzsche qui dit « Deviens ce que tu es. Fais ce que toi seul peux faire ». Je trouve que pour un podcast sur la reconversion, c'est pas mal de se reconnecter à ce qu'on est et de trouver ce pourquoi on est les seuls à être légitimes ou bons. Fais ce que tu es.
- Audrey
C'est une très belle conclusion.
- Laure
Clovis, un grand merci pour ta participation à ce podcast. Merci d'avoir partagé ton histoire, ton expérience. Tu as vraiment démontré que le monde du travail, ça peut être très sympa, surtout quand on choisit ce que l'on souhaite faire et puis ce que l'on aime faire et surtout que l'ennui n'est pas une fatalité.
- Clovis
Merci à vous et puis je vous dis à très bientôt.
- Laure
Nous espérons que vous avez apprécié ce moment autant que nous.
- Audrey
Si vous avez aimé l'épisode, abonnez-vous et n'hésitez pas à laisser une note positive et un commentaire sur votre plateforme d'écoute préférée.
- Laure
Et parlez-en autour de vous.
- Audrey
Et si vous souhaitez partager votre histoire de reconversion,
- Laure
écrivez-nous.
- Audrey
Merci pour votre écoute.
- Laure
Et à très bientôt pour un nouvel épisode.