- Audrey
deBonjour, moi c'est Audrey.
- Laure
Bonjour, moi c'est Laure.
- Audrey
Combien de fois avez-vous pensé « j'en ai marre de mon job » ?
- Laure
Combien de fois l'avez-vous dit ?
- Audrey
Nous, on l'a entendu plein de fois.
- Laure
Ce qu'on vous propose, c'est d'écouter ces personnes qui ont franchi le cap, celles et ceux qui ont entamé une reconversion professionnelle.
- Audrey
Pourquoi ? Comment ? Combien ? C'est ce qu'on a voulu savoir.
- Laure
Ici, vous entendrez des histoires de reconversion.
- Audrey
Bonne écoute !
- Aurore
Bonjour, je m'appelle Aurore. À 35 ans j'en ai eu marre et j'ai décidé de changer d'orientation professionnelle. Avant j'étais rédactrice web et aujourd'hui je suis avocate.
- Laure
Bonjour Aurore et bienvenue.
- Aurore
Bonjour.
- Audrey
Salut Aurore.
- Aurore
Merci pour cette invitation.
- Laure
Chère Aurore, pour commencer nous avions une question, la question traditionnelle, de ce que tu voulais faire quand tu étais petite. Est-ce que tu voulais déjà être avocate ?
- Aurore
Oui, je veux être avocate depuis aussi longtemps que je me souvienne. Je chiffre ça à peu près à 8 ans. Et oui, c'était un rêve de toujours.
- Audrey
Ça, c'est rare qu'on ait quelqu'un qui fasse ce qu'il voulait faire enfant. Mais alors du coup, quand tu t'es retrouvée au lycée à choisir ton orientation, tu ne choisis pas le droit ?
- Aurore
Alors moi, c'est un peu particulier parce qu'au lycée, en fait, je n'y suis quasiment pas allée. J'étais en décrochage scolaire et je me suis déscolarisée à partir de la fin de seconde, début de première. Donc, je n'ai pas eu le choix des options, de l'orientation, etc. Pas au lycée, en tout cas. Moi, c'est arrivé un petit peu plus tard. Je suis tombée enceinte quand j'étais déscolarisée. Et j'ai accouché de ma première fille alors que je n'avais pas encore le bac. C'est sa naissance, le fait de devenir maman, qui m'a donné envie de reprendre mes études. Et j'ai repris au bac quelques mois après sa naissance.
- Audrey
Donc compliqué. Maman solo, j'imagine ?
- Aurore
Oui.
- Audrey
Très jeune.
- Aurore
Oui.
- Audrey
Et donc tu reprends des études, mais du coup, tu te diriges vers le droit ou tu es obligée de faire un choix un peu raisonné pour gagner ta vie rapidement ?
- Aurore
Alors, non. J'ai tout d'abord décidé de repasser le bac parce que je ne l'avais pas, en fait. Enfin, donc de passer le bac tout court. J'ai passé un bac L que j'ai obtenu alors que j'étais toute jeune maman. Et derrière, je voulais faire du droit. Mais on m'a orientée, au regard de mes résultats scolaires qui n'étaient pas brillants on va dire... Après, d'un autre côté, je venais de reprendre après deux ans d'arrêt. Et j'avais donc une petite fille de quelques mois quand j'ai repris mes études. Donc forcément, je n'avais pas des résultats brillants. Et on m'a dit "Non, non, le droit, ça ne va pas être possible pour vous". Et donc, on m'a orientée en AES, ce qui n'était pas forcément le choix le plus intelligent, parce que j'étais en L, sans option maths je précise. AES, globalement, c'est plutôt la filière des économiques et sociales de la filière ES à notre époque. Et du coup, il y avait pas mal de maths, de compta, d'économie, etc. donc ce n'était pas forcément ce qui est le plus simple. Et je me suis orientée là-dedans... Alors, à cette époque-là, j'étais boursière. J'habitais Angoulême, donc j'avais un tout petit loyer. Donc, il n'y avait pas forcément une question financière très importante. Ma fille n'avait pas trois ans donc pendant trois ans, j'ai perçu des aides de la CAF, la bourse. Du coup, j'ai eu peu besoin de travailler et l'idée c'était d'aller le plus loin possible dans les études. Je me suis retrouvée en AES, un petit peu par non-choix en tout cas. Et finalement, étonnamment, ça m'a beaucoup plu. Il y avait de l'économie, de la sociologie. Les maths, ça n'a pas été ce qu'il y a de plus simple, mais ça m'a plu. J'ai découvert justement que, contrairement à ce que je croyais, je n'étais pas si mauvaise dans les matières, pas scientifiques, mais en tout cas dites maths, on va dire, avec des chiffres en tout cas qui me faisaient horreur initialement. Et donc, j'habitais à Angoulême. Ensuite, je suis partie à Toulouse pour continuer. Donc, j'ai eu ma L3 AES à Toulouse. Et il se trouve qu'à Toulouse, quand j'ai validé ma L3, ils ont arrêté le master AES. Donc, en fait, je n'ai pas pu partir en master AES. Et on avait le choix soit de partir en master informatique, soit économique, soit social, soit droit. Et en fait, c'est là où j'ai bifurqué vers le droit. Et j'ai donc obtenu mon master droit international et comparé, que j'ai obtenu juste avant la naissance de ma deuxième fille.
- Laure
Pendant que tu chemines, pendant tes études, donc ce non choix d'AES, est-ce que tu as déjà une idée de métier derrière la tête ou c'est quelque chose qui est venu en chemin ?
- Aurore
Alors, très honnêtement, à ce moment-là, non. Je n'ai plus d'idée de métier et je me dis juste, il faut que j'avance dans les études et que j'ai le plus haut diplôme possible. On verra bien ce qui se passera derrière. Je suis un peu dans cette optique-là. Après, j'ai beaucoup contourné le droit par peur, concrètement, par manque de confiance en moi, par manque de confiance en ma capacité à y arriver. Donc, j'ai pas mal tourné autour, on va dire. Malgré tout, j'ai pris toutes les options juridiques que je pouvais dans la L3 AES. Quand je suis arrivée en droit, quand j'ai validé mon master, j'ai accouché de ma deuxième fille tout de suite après. Donc en fait, il n'a pas vraiment été question de mettre en pratique mon diplôme. J'avais toujours dans un petit coin de ma tête l'idée de devenir avocate, mais c'était exclu. Je ne me voyais pas du tout passer le concours, je manquais beaucoup trop de confiance. Je n'étais pas apte, je pense, à gérer un potentiel échec.
- Audrey
Et donc c'est à ce moment-là, en fait, où finalement tu bifurques un peu sur le côté... Alors, j'imagine que tu t'occupes de tes enfants et en même temps, tu commences à développer une activité de rédactrice web, blogueuse, etc.
- Aurore
C'est ça. Alors, ça m'est un peu tombé dessus. C'est-à-dire que quand je suis tombée enceinte, donc la dernière année de mon master, je suis tombée enceinte, donc au début de l'année. Alors, moi, j'aime bien faire les choses comme ça. J'ai eu le master la veille de la naissance de ma deuxième fille, en fait. J'ai eu mon diplôme et le lendemain, elle était là pour fêter ça. Et donc, cette année-là, je me suis dit "tiens, et si j'ouvrais un blog ?" A l'origine, j'avais ouvert un blog parce que j'allais très souvent au cinéma à cette époque-là je n'avais qu'une enfant qui était scolarisée, donc j'avais le temps, enfin le temps... J'étais étudiante et j'avais un job étudiant à côté, mais bon malgré tout je prenais le temps d'aller au cinéma et j'avais ouvert ce blog que j'ai donc appelé "La Mite Orange", en référence à l'un de mes films préférés qui est "Le cinquième élément". Et j'ai ouvert un blog pour faire mes chroniques, des chroniques de cinéma, mais c'était plus à vocation de mes proches et moi parce que j'aimais écrire et je voulais garder une trace des films que je voyais, sachant que j'allais une à deux fois par semaine au cinéma. Et, vu que je suis tombée enceinte, de fil en aiguille j'ai commencé à parler de ma grossesse. Avant la grossesse de ma fille, j'ai fait une fausse couche donc j'en ai parlé aussi, ce qui m'a amené des lecteurs qui ont été intéressés, qui pouvaient vivre la même chose que moi, etc. J'ai connu, on va dire, un petit succès à ce moment-là, petit à petit Et c'est vrai qu'à la naissance de ma fille, ça a été un peu providentiel. Je me suis mise à bloguer de manière plus soutenue, on va dire, et j'ai commencé à gagner de l'argent, à être sollicitée par des marques pour faire de la pub sur mon blog, mais également pour rédiger des articles sur leur blog à eux, sur leur site à eux. J'ai également été sollicitée pour du community manager au bout de 2-3 ans. Après la naissance de ma deuxième fille, j'ai fait deux autres enfants. Donc ça a été une période pour moi où j'ai pu développer cette activité qui m'est un peu tombée dessus comme ça, providentiellement. Et ça m'a permis d'avoir du temps pour m'occuper de mes enfants. J'en avais quand même quatre, que j'ai fait assez rapprochés... Les trois derniers, en tout cas. Enfin les deux derniers, n'ont qu'un an d'écart ; les trois derniers ont quatre ans d'écart finalement. Donc ça m'a permis d'avancer comme ça avec ce métier, en tout cas cette activité qui m'est un peu tombée dessus.
- Laure
Et là, on est en quelle année quand tu démarres ton blog ? Parce que j'imagine qu'on est au tout début des blogs un petit peu.
- Aurore
On est en 2009. Ma fille est née en 2010. Donc, on est en 2009.
- Laure
Et là, tu dis que c'était plutôt une activité, mais tu ne considérais pas ça comme un métier ?
- Aurore
À l'époque, non. Je n'avais aucune compétence pour ça. Je n'avais pas fait d'études pour ça. Je suis un petit peu protocolaire, on va dire. Pour moi, c'était plus une activité qui me tombait dessus et qui, de manière totalement surprenante a commencé à me permettre d'obtenir des revenus, mais il n'y avait pas du tout cette notion à ce moment-là, en 2010, de vivre de son blog. Enfin, les influenceurs, tout ça, ça n'existait pas, pas de la manière dont on peut les connaître aujourd'hui. Donc il n'y avait pas du tout cette volonté de gagner sa vie avec son blog, ça m'est vraiment tombé dessus.
- Audrey
Du coup, comment tu gagnes ta vie à ce moment-là ? C'est ton chéri qui est le pilier financier de la famille ?
- Aurore
À ce moment-là, oui. Ma dernière année d'études, oui, ça faisait peut-être deux ou trois ans qu'on habitait ensemble. Lui, il avait commencé à travailler effectivement à peu près au moment où on a emménagé ensemble. Et il était clairement le pilier financier de la famille, on va dire. Moi, à cette période-là, j'étais encore étudiante. Je venais tout de suite de terminer mes études et d'avoir notre deuxième fille. Et on avait fait le choix que je reste à la maison le temps qu'elle grandisse un petit peu, que je puisse trouver une place en crèche et ensuite trouver un emploi pérenne, on va dire. C'était à ce moment-là, oui, lui, pour le coup, je n'avais plus aucune aide quelconque. J'étais plus boursière parce que j'étais mariée. Et voilà. Donc, à ce moment-là précis, quand j'ai commencé à bloguer, je n'avais, moi, pas de revenus.
- Laure
Et alors, à quel moment tu démarres ton activité professionnelle ? Comment tu choisis un métier ? Comment tu te lances dedans ? Comment ça se passe à ce moment ?
- Aurore
Alors justement, je n'ai pas eu tellement l'impression d'avoir choisi dans le sens où je commence à bloguer, à avoir du succès, je commence à être sollicité par des marques qui me demandent du contenu sponsorisé sur mon blog qui me rapportent assez rapidement pas mal d'argent. Il faut savoir qu'à l'époque, les tout premiers articles sponsorisés que j'ai pu faire, on était sur 150-200 euros l'article. À la fin, après, je ne sais pas, 8-9 ans de blogging, j'étais plutôt à 500 ou 600 euros l'article sponsorisé. Donc ça m'a rapidement apporté... c'était pas un gros revenu, mais on va dire un bon SMIC mensuel à partir de 2011, donc un an et demi après le début du blog. Après, comme je disais, j'ai commencé à être sollicité par des entreprises qui ont souhaité que je rédige sur leur plateforme à eux, que ce soit leur blog, tenir leur blog, oui, c'était essentiellement ça, tenir leur blog. Après, j'ai commencé, peut-être cinq, six ans après, à être sollicitée par des entreprises toulousaines qui souhaitaient que je m'occupe de leur communication. Parce qu'au début, il y avait le blogging, mais après, c'est vrai qu'on a eu tout ce qui est réseaux sociaux, donc Instagram, Facebook, Twitter à l'époque. Et donc, il y avait cette compétence que j'ai développée un peu malgré moi qui pouvait intéresser les entreprises locales. Et ça, c'est arrivé... 2015-2016. Je pense que mon fils venait de naître.
- Audrey
Parce que j'ai l'impression qu'il y a un petit syndrome de l'imposteur et que du coup, tu n'oses pas appeler ça un job, mais tes compétences là-dedans sont reconnues. Et finalement, ça devient un job parce qu'on te propose des billets sponso, on te propose du community management. Et, finalement, ce qui au départ était un peu un loisir, ça devient un vrai job de... Alors... Ce qu'on appellerait aujourd'hui peut-être créateur de contenu ? Je ne sais pas toi, comment tu te voyais du coup, si tu te voyais plus blogueuse, rédactrice web ?
- Aurore
Alors moi, j'appelle ça aujourd'hui rédactrice web parce que c'est ce qui me semble le plus correspondre à ce que je faisais. C'est-à-dire que je rédigeais des trucs sur le web, globalement des articles, que ce soit sur mon blog ou sur d'autres plateformes, ou des encarts sur des sites. C'était de la rédaction sur le web. J'appelle ça comme ça. Après, j'ai fait un petit peu de community management sur les deux dernières années avant de passer le concours. Mais oui, effectivement, c'était mon emploi. Avec le recul, aujourd'hui, je me dis que j'ai développé des compétences. J'avais ma petite entreprise. Je payais des charges à l'URSSAF. Je gagnais un petit peu plus que le SMIC... En moyenne, on va dire un SMIC. Ce qui n'est pas mirobolant, certes, mais c'est un métier. Sachant qu'à côté, il y avait pas mal d'à-côtés sympas dans la vie de blogueur, avec tous les produits qu'on peut recevoir pour les tester. Je n'ai pas acheté de poussettes pour mes enfants, par exemple, parce qu'on me les a toutes offertes. On est partis en voyage. Il y a des à-côtés qui n'étaient pas financiers, qui se voyaient sur ma fiche d'impôt parce qu'on est obligé de les déclarer, mais qui ne se voyaient pas sur mes revenus nets, mais qui apportaient des bénéfices à ma famille, on va dire. Mais c'est vrai, oui, que j'ai encore aujourd'hui du mal à estimer que c'était un métier, parce que je n'ai rien fait pour que ça arrive, et parce que, aussi, je pense que, d'une certaine manière, ça me plaisait. J'aimais écrire, j'aimais tout ce qui... Enfin, voilà, tous les à-côtés, c'était agréable. Mais je n'étais pas à ma place, en fait. Je me sentais pas à ma place. Et je pense que c'est ça qui m'empêche de voir ça autrement que comme une activité providentielle et pas comme un véritable métier. C'était, à mon sens, en tout cas pour moi, dans mon cas à moi, ce n'était pas vraiment une profession. Malgré tout, c'était la mienne. Quand on me demandait ce que je faisais, je répondais « rédactrice web » .
- Laure
Donc tu disais que tu ne te sentais pas à ta place. C'était quoi les éléments qui faisaient que tu avais cette sensation-là ? C'était le métier, l'environnement ? Le fait que tu démarres par une activité finalement d'indépendante avant une activité dite plus classique de salarié CDI, comment ça se manifestait ?
- Aurore
Alors non, le fait d'être indépendante, au contraire, ça m'a énormément plu. Le salariat, j'y suis passée pendant mes études, j'ai fait des jobs étudiants, j'ai été salariée. Ce n'est pas forcément une situation qui m'a plu, qui m'a apporté satisfaction. Je pense que j'ai un fonds entrepreneurial assez important. Donc, ce n'est pas ça qui m'a posé souci. Je pense que, tout simplement, ce n'était pas ma vocation. Quelque part dans ma tête, il y avait ce truc que mon vrai métier m'attendait, en fait. Que je n'étais pas encore à ma place, que je n'avais pas l'utilité que j'étais censée avoir dans le monde. Je pense que ce qui me manquait, en fait, c'était le sens et l'utilité. Alors, avec le recul, je sais que c'était utile, je veux dire écrire des articles sur la parentalité, sur la maternité, avec un regard assez positif et bienveillant. Que ce soit envers les enfants ou envers les parents, je sais que j'ai apporté quelque chose à ce niveau-là, avec le recul. Mais sur le moment, je ne le voyais pas forcément comme ça. J'avais honte aussi d'en tirer de l'argent. Ce n'est pas quelque chose dont j'ai réussi à être fière un jour, parce que j'estimais que faire de la pub, par exemple, pour des marques, et même si je choisissais mes partenaires, ce n'est pas quelque chose qui m'apporte beaucoup de satisfaction.
- Audrey
Donc on sent que tu n'étais pas vraiment épanouie. Et du coup, à quel moment tu reviens à tes premiers amours pour le droit ?
- Aurore
Alors, ça s'est fait en 2017. Mon fils avait un petit peu moins de deux ans. J'ai vécu une rupture familiale importante qui a remis beaucoup de choses en perspective. Alors, il y a deux choses. Il y a cette rupture familiale et en parallèle, comme je vous disais, je commençais à être très sollicitée par des entreprises locales pour faire leur communication, pour tenir leur blog, etc. Et j'ai commencé à me dire, mais en fait, je ne m'en sors pas toute seule. Je commence à avoir trop de travail donc il faudrait peut-être que je pense à embaucher. Alors, peut-être quelqu'un à mi-temps... Mais voilà. En tout cas, je n'étais plus en mesure de faire cette activité seule. Je me suis dit, mais en vérité, ce n'est pas ça que je veux faire. Si je commence à grossir, enfin à grossir dans le sens mon entreprise, si je laisse cette activité trop se développer, je ne vais pas pouvoir revenir en arrière. Donc, ça a été ces deux éléments-là qui m'ont fait me dire, mais attends, qu'est-ce que tu veux dans la vie ? Qu'est-ce que tu veux faire ? Et à quel moment tu dois foncer, en fait ? Mes deux derniers enfants avaient deux et trois ans. Et je me suis dit, c'est maintenant. C'est maintenant que je dois le faire. C'est maintenant que je dois tenter. Parce qu'après, je risque de le regretter. Il y a aussi eu, alors c'est un peu idiot, mais je me suis dit, je n'ai pas envie de leur faire porter le choix de mon sacrifice. j'ai pas envie de me dire ou de leur dire un jour "Ben voilà j'aurais voulu être avocate mais vous voyez, je vous ai eu, quatre enfants, j'ai pas pu passer mes diplômes parce que j'étais maman, j'avais pas de temps donc j'ai fait une croix sur mes rêves parce que j'ai préféré être votre maman." J'ai pas eu envie de leur faire porter ce choix et je pense que, intérieurement, je n'ai pas eu envie non plus de faire ce sacrifice en tant que femme et je pense que j'ai été prête à échouer en fait. Le fait de me dire, en fait, si j'échoue, ce n'est pas grave. On a trois tentatives pour rentrer à l'école des avocats. Et je me suis dit, en fait, si je rate les trois fois, je pourrais me dire que j'ai tenté et que si je ne suis pas devenue avocate, c'est parce que ce n'est pas pour moi, c'est parce que j'en ai pas été capable, mais au moins, j'aurais essayé. Donc, ça a été un moteur. Et je pense que j'ai été prête à risquer d'échouer.
- Laure
Ok, donc rupture familiale, là, tu renoues vraiment avec cette envie profonde de devenir avocate, envie vraiment d'essayer de montrer l'exemple à tes enfants. Comment ça se passe concrètement ? Tu fais quoi ? Tu décides de t'inscrire ? Tu reprends des études ? Tes enfants, ils ont quel âge ? Comment ça se passe ?
- Aurore
Mes enfants ont 2, 3, 5, 13. Les deux derniers sont très petits. Comment ça se passe ? Je me renseigne d'abord. Je prends la décision en avril-mai 2017. Je dois déposer un dossier pour m'inscrire à l'IEJ. Avant, je me dis je vais tenter de m'inscrire à un master pour reprendre un peu des bases donc je tente de m'inscrire dans un master droit privé à l'UT1 Capitole. Je me fais refuser, donc là je pleure beaucoup et je suis très triste. Donc ça c'est en juin-juillet, je reçois la décision négative, je me dis allez c'est pas grave ça veut dire que je dois tenter tout de suite. Ça veut dire que je ne dois pas attendre de faire un an ou deux de droit avant de m'y remettre. Je dis « Ok, très bien, je vais tenter directement. » Je m'inscris à l'IEJ. Les cours commencent fin décembre. Mais je me dis « Avant l'IEJ, je vais suivre des cours à la fac. » Donc en fait, globalement, je suis inscrite à la fac et je vais assister, en demandant l'autorisation des professeurs évidemment, à tous les cours qui vont pouvoir m'être utiles dans le cadre du CRFPA. Donc globalement, je suis allée en droit des contrats, ça c'était avec les L2, en droit des libertés fondamentales avec les L3, et en tout ce qui est droit pénal, j'ai décidé de passer le CRFP en droit pénal, donc droit pénal international, droit pénal général, droit pénal... Enfin bon, bref, tous les droits pénaux intéressés par le CRFP, je décide d'aller à tous les cours de septembre à décembre. Donc pendant tout un semestre, finalement, je vais à tous les cours auxquels je peux aller dans les différents niveaux de droit, dans les cours magistraux.
- Audrey
Pour expliciter pour les gens qui écoutent, ça veut dire que là, tu es obligé de t'inscrire directement pour passer le concours d'avocat ? C'est ça ?
- Aurore
Oui. C'est ça. En fait, pour passer le concours d'avocat, il faut avoir minimum un master 1 en droit, ce que j'ai. Il n'y avait pas de souci, j'ai un master de droit international, donc j'avais le niveau. Mais pour être plus à l'aise, toujours dans cette optique de « je ne me fais pas encore tout à fait confiance et j'ai envie d'être sûre que ça va marcher ».
- Audrey
Petit syndrome de l'imposteur.
- Aurore
Exactement. Je décide de m'inscrire en master droit privé. Et en fait, en master, ils me disent, mais non votre projet il est pas bon. Si vous voulez passer le concours, vous avez déjà le master donc allez-y, donc en fait on ne veut pas de vous dans notre master droit privé. Je ne l'ai pas très bien pris sur le moment. Ça ne fait jamais plaisir de se faire refouler. Mais finalement je pense que ça a été une chance parce que ça m'a fait gagner un an ou deux au final. Donc voilà, pour expliciter, toujours dans cette optique... Alors, je pense que ce n'est pas vraiment une optique de syndrome de l'imposteur, le fait de suivre tous les cours que je pouvais, sachant que moi, dans mon parcours, je n'ai jamais fait de droit pénal. C'est important de le souligner parce que je viens d'AES, j'ai ma L3 d'AES et après, en droit international, je n'avais pas choisi l'option droit pénal international donc je n'avais jamais fait de droit pénal. Je décide de passer le concours en droit pénal, ce qui peut sembler pas le plus malin. mais ça me faisait plaisir. Et je décide d'aller assister à tous les cours possibles pour essayer de comprendre la matière et pas arriver vierge de toute connaissance au concours. Donc ensuite, je m'inscris à l'IEJ. Les cours commencent en décembre et le concours est en septembre de l'année d'après. Donc globalement, j'ai commencé les cours en 2017 et j'ai passé le concours en 2018, la première fois. Donc la première année, je me donne à fond, mais vraiment à fond. À presque plus dormir la nuit... Je vis CRFPA, je mange CRFPA, je dors CRFPA. Il n'y a pas une minute de ma vie qui n'est pas consacrée à cet examen. Avec l'idée que je ne dois surtout pas échouer et avec l'idée que, pour réussir, il faut se comporter comme un étudiant qui réussit. Donc je me mets une pression monstrueuse en me disant, comment ferait un étudiant qui réussit le CRFPA ? Il travaille 15-16 heures par jour sans relâche. Il ne fait que lire des cours tout le temps. Il passe sa vie à travailler en s'oubliant et en oubliant de manger et de dormir, globalement. Donc, c'est ce que je fais. Qu'est-ce qui se passe quand j'arrive au concours la première fois ? Je suis épuisée, en fait, parce que je n'ai absolument pas respecté mon rythme. Et j'échoue à ma première tentative. Pas de beaucoup, mais j'échoue essentiellement par épuisement. C'est-à-dire qu'il y a quatre épreuves au CRFPA : il y a une note de synthèse, un tronc commun qui est le droit des obligations. Et ensuite, on a la spécialité, donc droit pénal et procédure pénale. Moi, je suis arrivée, donc j'avais fait une prépa pendant l'été. Donc pareil, l'été, je ne suis pas partie en vacances. Mon mari est parti tout seul avec les enfants, me laissant pendant deux semaines travailler à fond. Je m'étais inscrite dans un espace de coworking aussi pour avoir du calme et pour pouvoir travailler tranquillement. Et je fais ce qu'on appelle des galops d'essai. Donc toutes les semaines, je fais des examens blancs, concrètement. Et j'en enchaîne pendant tout l'été, donc neuf semaines. Sachant que j'avais des bonnes notes. C'était plutôt prometteur. Au début, pas du tout, mais sur les trois, quatre dernières semaines, c'était prometteur. Mais j'arrive à l'examen épuisé. Je tombe sur la note de synthèse, qui n'est vraiment pas mon point fort, sur un sujet qui ne me plaît pas du tout. J'ai énormément de mal à gérer le stress. Donc je passe les cinq heures d'examen entre « Est-ce que je pleure ? » « Non, il ne faut pas que je pleure, il faut que je termine ma copie. » Donc ça, c'était le premier examen. Droit des obligations, droit pénal, ça se passait bien donc je me suis un petit peu remontée. Procédure pénale, c'était mon gros point faible. Et j'arrive à l'examen et je lis le sujet. Je me dis, « ok, c'est pas grave, j'y arriverai pas. » J'essaye un petit peu et au bout d'une heure, je m'en vais en disant, « Vas-y, ça sert à rien, de toute façon, j'ai raté la note de synthèse. Donc c'est mort. » Avec le recul... Parce que du coup, j'ai beaucoup analysé cet échec. Avec le recul, c'était essentiellement de l'épuisement. En fait, j'ai pas été en capacité de gérer le stress parce que j'étais beaucoup trop fatiguée, parce que je me suis épuisée pendant deux mois.
- Laure
Tu vis ton échec et là, tu dis qu'avec le recul, tu as pu comprendre que ça venait de la fatigue. Mais déjà, cette conclusion, elle est venue assez rapidement ? Il t'a fallu du temps pour digérer ça ? Et comment, puisque aujourd'hui tu es avocate, donc nous supposons que tu as repassé ce concours, mais : tu t'es dit tout de suite, je remonte à vélo et je repars ou non, c'est trop dur, je n'y arrive pas ? Comment tu vis cet échec ? Comment t'en tires les leçons et comment tu enchaînes ?
- Aurore
Alors, je le vis très, très mal, cet échec. Je l'ai extrêmement mal vécu. Mais moi, j'étais partie avec un objectif qui était je tente trois fois. Si je le rate les trois fois, tant pis. Si je réussis à la première, la deuxième ou la troisième, tant mieux. Donc en fait, mon objectif, il était globalement de passer trois ans à passer ce concours. Donc j'étais un petit peu déjà... Comment dire ? Conditionnée à repasser le concours. Malgré tout, je vis extrêmement mal l'échec. Pourquoi ? Parce que déjà, je m'en veux. Je m'en veux terriblement d'avoir abandonné la dernière épreuve au bout d'une heure, alors que j'aurais dû rester à grappiller tous les points possibles. Sachant que, sur le moment, j'étais persuadée d'avoir tout raté, mais en réalité, les résultats arrivent et, certes, je ne réussis pas les écrits. C'est en deux étapes, le CRFP. On a d'abord les épreuves d'admissibilité, donc les écrits, et ensuite les oraux, qu'on passe si on est admissible. Bref, là, je n'ai pas passé l'admissibilité, mais je ne suis pas passée très loin, en fait. J'ai eu une note catastrophique en procédure pénale qui m'a plombée, mais j'avais la moyenne, j'avais même plutôt de bonnes notes en pénal et en obligation. Et en note de synthèse, je n'avais pas une super note, mais c'était totalement rattrapé par les deux autres notes. Donc, si je m'étais mobilisée pour la dernière épreuve, concrètement, ça aurait pu... Peut-être que ça ne serait pas passé, mais en tout cas, au moins, je n'aurais pas eu ce regret de me dire « Mais vraiment, c'est trop idiot d'avoir capitulé comme ça. » Donc, je m'en suis voulue et j'ai eu un peu honte de moi de me dire « Non, mais attends, c'est pas possible. C'est quoi cette absence totale de pugnacité ? » Bref. Donc, je l'ai très mal vécu, mais oui, je m'y suis remise tout de suite. Alors, tout de suite, tout est relatif. J'avais déjà un an de révision intense derrière moi. Donc, je me suis dit, c'est bon, on va attendre l'été prochain pour s'y remettre à fond. Sachant qu'en parallèle, je tenais toujours le blog et je tenais toujours mes activités. J'avais toujours des revenus liés à mon activité. Et j'ai pris, on était en septembre jusqu'à... Il faut savoir qu'on a les résultats en novembre, un truc comme ça. Donc, il me restait globalement 8-9 mois pour devoir repasser le concours, en tout cas novembre, on s'y remet en juin, donc oui, il me restait 6-7 mois avant de me remettre aux révisions intenses. Je me suis dit, bon, je vais y aller tranquille. Je vais continuer à travailler parce que j'ai besoin de gagner ma vie. La prépa que j'ai faite la première année m'a dit,« bon, t'as raté, on t'offre la prépa pour la deuxième année et on t'embauche justement pour tenir l'Instagram et le blog de la prépa. » Donc du coup, ça m'a permis aussi de travailler pendant toute cette période. Je décide de me réinscrire tout de suite à l'IEJ. Malgré tout, ça m'a demandé une digestion assez importante, ce premier échec. En fait, on y met tellement d'énergie et tellement de temps. J'ai globalement sacrifié ma vie de famille pendant un an pour réussir ce concours que j'ai raté. C'est dur, on ne va pas se mentir. Mais je suis déterminée à au moins essayer jusqu'au bout. Mais je me dis, par contre, la deuxième année, on va y aller plus tranquille. Donc la deuxième année... Pendant toute l'année, je ne suis pas allée au cours de l'IEJ et j'ai décidé de reprendre mon activité normale. Par contre, le deuxième été, avant ma deuxième tentative, je m'y suis remise à fond. J'avais la prépa offerte par la prépa que j'avais faite l'année d'avant. Je décide de m'inscrire en parallèle à la prépa de la Sorbonne en me disant, comme ça je mets toutes les chances de mon côté. Et plutôt que de réviser comme une folle, je vais m'entraîner. Je vais faire globalement deux galops d'essais par semaine. À la fin, j'en ai fait 16, ce qui fait beaucoup, beaucoup. J'y passais du lundi jusqu'au samedi avec deux notes de synthèse par semaine, deux droit des obligations, toutes les épreuves fois deux. En me disant, en fait, c'est en forgeant, qu'on devient forgeron et il faut que je m'y mette à fond.
- Audrey
Si je résume, ça veut dire que, la première année donc tu as ton activité quand même de rédaction web, tes quatre enfants, tu bachotes à fond. Et la deuxième année, tu refais les choses un peu différemment. Bon, tu as toujours quatre enfants, tu bosses toujours en rédac web, mais là, tu décides de plus cibler, de plus travailler sur une période courte et plus en t'entraînant qu'en faisant du bachotage intensif.
- Aurore
Tout à fait. Et la deuxième année, je décide aussi de respecter ma manière à moi de fonctionner. Et pas de me comporter comme je crois qu'il faut se comporter, pas réviser comme je crois qu'il faut réviser, mais plutôt m'adapter à ma manière de fonctionner. À savoir que moi je suis plus dans la pratique que dans la théorie, que la théorie sans application ça ne va pas me parler. Donc je fais les choses selon mon mode de fonctionnement à moi en fait, qui est probablement celui de la plupart des gens. En tout cas, je l'analyse et je le conscientise pour m'adapter.
- Laure
Et donc, tu repasses le concours. Et alors, quelle est l'issue ?
- Aurore
Alors, la deuxième fois que je le passe, je suis remontée comme un coucou. Et je me dis, voilà, j'ai réussi à analyser les causes de l'échec de la première fois, qui était essentiellement la fatigue, donc je me suis beaucoup plus ménagée la deuxième fois en me disant, c'est comme pour un événement sportif finalement, on n'y va pas après trois nuits blanches. Non, il faut s'alimenter correctement, dormir correctement... Enfin voilà, il faut y aller en s'entraînant évidemment, de manière intense, il n'y a pas de débat là-dessus, mais par contre il faut prendre soin de soi en fait. Il faut y aller dans les meilleures conditions possibles Et mon objectif, la deuxième fois, c'est de me dire que je vais utiliser chaque minute qui m'est donnée pour aller grappiller le moindre demi-point possible. Sachant que c'est un examen déguisé en concours, ou l'inverse, il faut avoir 10 pour passer. Donc il faut avoir la moyenne et on passe, sachant qu'il y a à peu près 20 % de réussite au concours, en tout cas à l'époque où moi je l'ai passé. Donc globalement, l'idée, c'était d'aller chercher tous les demi-points possibles pour atteindre ces 10 pour être admissible et pour aller passer les oraux. Et c'est ce que j'ai fait. Voilà, j'ai réussi. En tout cas, j'ai obtenu les écrits. Je suis allée aux oraux et les oraux se sont bien mieux passés, sachant que j'ai plus de facilité. En tout cas, ça m'impressionnait moins l'oral que l'écrit, sur le papier. Sur le moment, quand j'ai passé le grand oral, je n'en menais pas large. Je faisais beaucoup moins la maligne que ce que je m'étais imaginée. Mais ça, c'est un autre débat.
- Audrey
Une question dont on n'a pas parlé, c'est comment tes proches ont accueilli la nouvelle ? J'imagine, vu ce que tu disais, que ton mari avait emmené la première année les enfants en vacances, j'imagine que lui était un gros soutien pour toi ?
- Aurore
Oui, tout à fait. Les réactions de mes proches ont été plutôt favorables dans la globalité. Mon mari m'a tout de suite soutenue, m'a tout de suite encouragée et s'est montré un pilier important parce qu'il a pris en charge une grosse partie de l'organisation familiale. Ce qui n'était pas forcément le cas avant, vu que je travaillais à la maison, donc forcément, j'étais beaucoup plus disponible pour nos enfants. Donc les choses se sont inversées au moment où j'ai décidé de passer les concours. Et il a dû, lui, être beaucoup plus présent. Il était déjà très présent avant, mais il a dû l'être plus que moi, on va dire. Ça a effectivement été très précieux. Ouais, après, mes proches, mes amis, tout le monde m'a globalement soutenue. Après, tout le monde était au courant du fait que je rêvais d'être avocate depuis très longtemps. Ça n'a pas forcément été une grosse surprise. Ça a été surprenant pour eux de savoir que je me sentais apte à passer le concours. Mais en tout cas, tout le monde m'a soutenue. J'ai quand même globalement eu beaucoup de soutien, en tout cas de mes proches.
- Laure
Tu obtiens le concours d'avocat, mais en parallèle, tu disais que tu avais accepté quand même ce job de gestion du compte Instagram, donc community manager si on peut dire. Comment tu as géré ça après ? Est-ce que tu as laissé toute cette activité de côté pour te lancer dans le métier d'avocat ? Tu as continué par des stages ? Comment ça s'est passé ?
- Aurore
Une fois qu'on réussit le concours, on rentre à l'école des avocats pour deux ans. Donc, tout n'est pas encore fini. Il reste deux ans avant de pouvoir prêter serment et de devenir avocat. Donc là, moi, pendant cette période, j'ai continué mon activité jusqu'au bout, sachant qu'une fois qu'on est avocat, on n'a plus le droit d'avoir une activité commerciale à côté. Je savais que tout se terminerait le jour où je prêterai serment. Ce n'est pas que j'en ai profité, mais j'ai continué mon activité au maximum pour financièrement pouvoir participer aux frais de ma famille et également pour pouvoir mettre de l'argent de côté pour pouvoir lancer mon cabinet. Parce qu'à partir du moment où j'ai décidé de passer le concours, je savais que je m'installerais directement, que j'ouvrirais mon cabinet, dans l'hypothèse d'une réussite, que je m'installerais directement. Donc il me fallait un financement pour ça. Donc j'ai continué à travailler. Effectivement, j'ai pas mal cravaché pour avoir le financement nécessaire. Donc j'ai continué cette activité. J'ai accepté de devenir tutrice dans le cadre de la préparation, donc en fait, ça voulait dire concrètement que je coachais des candidats au CRFPA qui n'avaient eux pas encore eu le concours. Et en parallèle, j'ai été sollicité par Hachette pour écrire un livre, donc mon premier livre, au moment où je suis rentrée à l'école des avocats, ce qui m'a également apporté un petit pécule. Donc voilà, l'école des avocats, ça se passe en trois temps. On a d'abord six mois de cours. Alors moi, il faut savoir que c'est tombé pendant le Covid, donc des cours je n'en ai pas eu beaucoup. Ensuite, on a un stage qu'on appelle PPI. C'est un stage que l'on fait partout, sauf en cabinet d'avocats. Donc ça peut être un service juridique, ça peut être une association. Moi, j'avais décidé de le faire chez France Victimes. Non seulement parce que j'avais cette optique de faire du droit dédié aux victimes dans le cadre de mon installation, et également parce que c'était au sein du tribunal et je trouvais ça pratique de connaître un petit peu les lieux. Et ensuite, on a un troisième stage final que l'on fait obligatoirement dans un cabinet d'avocats. Donc ça se fait sur une période d'à peu près deux ans, parce qu'après derrière, on doit passer le CAPA, Certificat d'Aptitude à la Profession d'Avocat. Et enfin, tout à la fin, en décembre, on prête serment.
- Audrey
Et durant ces deux ans, c'est à ce moment-là que tu écris un livre sur la reconversion professionnelle ?
- Aurore
Exactement. La première année, j'ai fait celui sur l'organisation et le désencombrement. Et la deuxième année, à ma demande. C'est-à-dire qu'Hachette m'a sollicitée pour le premier livre, et c'est moi qui leur ai proposé le second. Ils ont accepté et donc j'ai rédigé un livre sur la reconversion professionnelle, tout à fait.
- Laure
Et ce livre sur la reconversion, c'était quoi ? C'est une méthodologie, des astuces ? Des choses que toi, tu as expérimentées pour te reconvertir ? Toi, tu avais déjà à ce moment-là la conscience d'une reconversion ?
- Aurore
Oui, à ce moment-là, je savais que j'avais quand même une activité qui n'avait rien à voir initialement, à savoir rédactrice web. Et même si je ne le vivais pas comme une profession ou comme un métier, j'avais bien conscience que c'était mon activité depuis dix ans quand même. Et le jour où j'ai décidé de devenir avocate, concrètement, J'ai... Oui, ça a été une reconversion dans le sens où l'activité que je faisais depuis dix ans n'avait rien à voir avec le métier que j'allais exercer ensuite. Et donc oui, ce livre sur la reconversion, c'est toutes les questions à se poser sur est-ce que j'en ai envie ? Pourquoi j'en ai envie ? Est-ce que je suis vraiment prêt à changer de vie ? Et après, quelles sont les étapes que l'on peut suivre pour réussir sa reconversion du début à la fin, on va dire. C'est un guide pratique sur la reconversion, concrètement.
- Audrey
Donc là, au bout de deux ans, les stages, l'activité en parallèle. Et ça y est, te voilà avocate. Et qu'est-ce que tu fais ? Tu montes ton propre cabinet ?
- Aurore
Pour moi, il était évident depuis le début que je ne serais pas capable d'être collaboratrice. J'ai peu d'expérience du salariat, mais le peu d'expérience que j'ai, ce n'était vraiment pas ce qui me convenait. Je sortais de dix ans d'entreprenariat. Je ne me voyais pas du tout être à nouveau sous les ordres de quelqu'un. Je me suis installée directement. Alors, à l'école, les avocats découragent beaucoup le fait de s'installer directement en disant « mais non, c'est de la folie, vous n'en êtes pas capable, il faut d'abord passer par la collaboration, c'est obligatoire ». Moi je savais que ça ne fonctionnerait pas la collaboration, que je serais malheureuse. Donc j'ai tout fait pour m'installer directement, tout en gardant l'idée que si ça ne marchait pas pour une raison ou une autre dans le pire des cas, je pouvais devenir collaboratrice. Ce n'était pas complètement exclu, mais je voulais essayer de me lancer. Et au final, ça s'est très bien passé, mais les dix ans d'entrepreneuriat que j'avais dans les pattes m'ont forcément aidée. Je savais comment gérer une entreprise. Je sais gérer la comptabilité, je sais m'organiser, je sais travailler seule. En tout cas, je sais organiser mon temps moi-même, donc j'ai quand même acquis pendant 10 ans cette compétence de l'entrepreneuriat et de l'indépendance.
- Audrey
Du coup tu réponds aux questions avant qu'on les pose. Effectivement, c'est une de nos questions de dire : est-ce qu'il y a des compétences que tu as pu transférer ? Donc effectivement, c'est totalement ce que tu dis toute l'organisation etc. Mais j'avais une question aussi... Du coup on a vu que c'était ton rêve de petite fille d'être avocate, que quand même ça t'a pris du temps et ça t'a demandé beaucoup de sacrifices et d'énergie pour arriver là. Et du coup, donc là tu t'installes. Alors est-ce que c'est un rêve qui se réalise ? Est-ce qu'il y a un moment où ça te déçoit et c'était pas ce que tu avais imaginé ? Comment ça se passe ?
- Aurore
Au début, j'ai énormément de mal à réaliser. Je me le répète plusieurs fois par jour : « Je suis avocate, c'est fou. » Je regarde ma robe, je la mets, je me dis « c'est fou, je suis avocate. C'est complètement dingue. » Je pense que j'ai mis peut-être deux ans à réaliser que j'étais avocate. Aujourd'hui, c'est un peu plus acquis, mais même encore parfois, je vois ma robe et je me dis « c'est complètement dingue ». Donc, il y a eu ce côté rêve qui se réalise vraiment, étoiles dans les yeux et tout ça. Il n'y a pas eu de déception, mais il y a eu une confrontation à la réalité du métier qui n'est effectivement pas celle de mon rêve de petite fille. Alors, petite, je souhaitais être l'avocate de la veuve et de l'orphelin, concrètement, et c'est exactement ce que je suis devenue. Je suis avocate en droit des violences intrafamiliales, en droit des mineurs et en droit LGBTQIA+, donc concrètement le droit des personnes, des communautés vulnérables. C'est assez violent comme métier. Et ça, je ne l'avais pas forcément anticipé. La brutalité de ce qu'on vit au quotidien, du manque de moyens de la justice, des décisions qui peuvent être ineptes, injustes, des conflits qu'on peut avoir avec les confrères alors que ça n'est pas justifié. Tout le monde n'est pas confraternel, on peut dire, et c'est difficile à gérer. Ça, ça a été une prise de conscience pas forcément agréable. On va dire que c'est le revers de la médaille du métier. Mais par contre, aujourd'hui, il y a une véritable passion et je me sens à ma place. Je ne pense pas que le métier corresponde aux fantasmes que j'en avais quand j'étais petite. Par contre, il se trouve que c'est un métier passionnant, un métier qui est très riche humainement, qui est très exigeant intellectuellement. On ne s'ennuie jamais, on n'a pas deux journées qui se ressemblent. J'aime beaucoup.
- Laure
Tu dis qu'aujourd'hui tu te sens vraiment à ta place malgré le côté un peu violent aussi de ce métier, tout ce que tu décris sur les dysfonctionnements de la justice. Mais une fois qu'on a ce métier-là, que toi tu exerces ce métier, ce métier passion, ce métier dont tu rêvais... Est-ce que tu te vois encore continuer longtemps ce métier ? Est-ce que tu as encore d'autres projets ? Est-ce que l'écriture reste une part encore centrale de tes activités ?
- Aurore
Alors oui, déjà il faut savoir qu'en tant qu'avocat, on rédige énormément. Ça doit être peut-être... 50 % de notre temps de travail, on le passe à rédiger des actes, des conclusions, des assignations, des requêtes, tout ce qu'on peut imaginer rédiger en tant qu'avocat. Donc on a une grosse part de rédaction. Ce n'est pas ce qui me plaît le plus dans le métier. Donc oui, je continue de rédiger beaucoup. J'aimerais pouvoir remettre de l'écriture plus académique, on va dire, dans ma vie. Parce que des conclusions, c'est très codifié, c'est très technique, et ce n'est pas forcément ce qui est le plus sympa quand on aime écrire. En tout cas, on s'en lasse au bout d'un moment. En tout cas moi, je m'en lasse un peu. Mais oui, remettre un peu plus d'écriture dans ma vie, c'est un projet. Est-ce que je me vois faire ce métier pendant les 20 prochaines années ? Je ne sais pas. Très honnêtement, je ne sais pas. Ça me plaît énormément. Des fois, je suis un peu découragée quand même par, justement, les dysfonctionnements de la justice et je pense que si je devais arrêter, ce serait à cause de ça. À cause d'un sentiment d'impuissance qu'on peut avoir face au manque de moyens, au manque de juges, aux délais qui sont complètement délirants parfois, quand on met trois ans à divorcer par exemple. C'est scandaleux ! Je pense que si je devais arrêter le métier, ce serait à cause de cet aspect-là, de cette impuissance et ce désœuvrement qu'on peut ressentir. Surtout dans ma matière, peut-être. Enfin, en tout cas, il y a des matières comme ça, je pense... Droit des étrangers, c'est pareil. Tout ce qui est droit de la famille, droit des mineurs, c'est vraiment très difficile. Pour le moment, oui, je me vois continuer encore des années. En même temps, je ne suis avocate que depuis quatre ans. Donc oui.
- Audrey
Et comment on fait quand on a un métier passion ? Comment on gère l'équilibre vie pro-vie perso ? Est-ce que justement, ce n'est pas compliqué ? Est-ce que le boulot n'a pas tendance à prendre trop d'espace ?
- Aurore
Si, si, le métier peut vite prendre beaucoup trop d'espace. L'équilibre, il a fallu le trouver, il a fallu le construire. Au début, la première année, on est tout fou. On vient d'arriver dans le métier, on a tout à apprendre. Moi, je me suis lancée directement dans mon cabinet, donc j'avais envie que ça marche. Donc je m'y suis presque perdue je m'y suis jetée corps et âme. La deuxième année aussi, je continue à être à fond. Et la troisième année, je me suis dit : je peux pas continuer comme ça, c'est pas possible. Je voulais être présente pour mes enfants. Dès que j'avais une minute je travaillais. Je travaillais le soir après le coucher des enfants, je travaillais le week-end, je travaillais pendant les vacances... La première année j'ai pas pris de vacances. La deuxième j'en ai pris un petit peu, mais j'ai pas réussi à couper. Je me suis dit, je ne peux pas continuer comme ça, ce n'est pas possible. Déjà, dans mon contentieux, on amène un petit peu le malheur du monde à la maison. C'est quand même émotionnellement et moralement très difficile aussi. Et je me suis dit, je dois arrêter parce que je suis passée quand même pas loin, peut-être pas d'un burn-out, mais d'un surmenage. Je pense que j'étais vraiment pas passée loin. Je me suis dit, je veux continuer à être présente pour mes enfants. Je dois considérer mon métier comme un métier, une profession, et non pas comme un objectif de vie qui prend toute la place. Et j'ai décidé de réorganiser ma façon de travailler pour ne plus travailler à la maison. Je me suis imposée de ne plus travailler le soir, de ne plus travailler le week-end. De, quand je prenais des vacances, avoir des créneaux dédiés. C'est très compliqué de couper complètement. Ce n'est pas possible, on reçoit des mails, on a des délais à tenir, on ne peut pas couper pendant trois semaines d'affilée. C'est extrêmement difficile. Mais, d'avoir des créneaux dédiés et de m'y tenir. Et de me dire : le maximum de mes possibilités, je dois travailler au cabinet, et uniquement au cabinet. Et alors ça a pris du temps, ça a pris plusieurs mois avant de réussir à le mettre en pratique et à en faire une habitude pérenne. Mais aujourd'hui, je ne suis plus capable de travailler chez moi, sauf urgence absolue ou nécessité absolue, je ne suis plus capable de travailler chez moi. Il y a vraiment une coupure qui se fait. C'est-à-dire que, quand je quitte le cabinet, je laisse le travail derrière moi, je passe ma soirée tranquille. Et le lendemain matin, je retourne au cabinet et je travaille. Et pareil pour les week-ends. Et ça m'a fait beaucoup de bien. Et je pense que ça me permet d'être plus efficace sur mes dossiers. Le fait de prendre un peu de recul, d'avoir ma vie à moi, d'avoir trouvé justement cet équilibre... Alors, qui n'est pas facile à trouver, qui demande de l'organisation, beaucoup de gestion... C'est ça, qui demande une gestion assez carrée et très rigoureuse. Mais ça m'a fait beaucoup de bien, autant dans ma vie personnelle que dans ma vie professionnelle.
- Audrey
Si c'était à refaire, est-ce que tu ferais tout pareil ou il y a des choses que tu changerais ?
- Aurore
Alors déjà, je me mettrais beaucoup moins la pression la première année. J'irais beaucoup plus au relax, je me respecterais plus, je me ferais plus confiance. Et je pense que je ferais plus confiance à mon intuition aussi. Maintenant, ça a été fait comme ça, je n'ai aucun regret parce que cet échec que j'ai vécu... Finalement ça a été une force de me rendre compte que j'étais capable de gérer l'échec, que j'étais capable de le surmonter et que j'étais capable de le transformer de manière positive. Ça a été très fondateur pour moi. Je pense que c'est essentiel dans le métier d'avocat. On vit beaucoup de réussites, mais on vit aussi des échecs. Ça a presque été un premier pas vers le métier finalement de me dire, je rebondis. Et aujourd'hui quand j'ai une décision négative, ce qui arrive, je sais rebondir dessus, en fait. Je sais le transformer, me dire, voilà, qu'est-ce que j'ai mal fait ? Est-ce que c'est de mon ressort ? Des fois, on a des décisions négatives, on n'y peut rien. Mais des fois, concrètement, on y est pour quelque chose. Et ça permet d'avoir cette analyse, de se dire, l'échec, comment est-ce que je peux en faire une future réussite ? Comment est-ce que je peux le transformer en quelque chose de positif pour la suite ? Voilà, si c'était à refaire, je me ficherais peut-être un petit peu plus la paix. Mais d'un autre côté, je ne regrette pas la manière dont ça s'est passé. Je me dis que c'était presque essentiel, cet échec.
- Laure
Pour finir, Aurore, si tu avais un conseil, une ressource à partager pour les personnes qui nous écoutent et qui envisagent une reconversion ?
- Aurore
Alors, je n'ai pas de ressource à proprement parler, mais il ne faut pas hésiter à s'entourer, à chercher de l'aide, à chercher toutes les personnes qui vont avoir un regard positif sur nous. C'est très porteur, en fait, de s'entourer de bonnes personnes qui vont savoir nous tirer vers le haut. C'est ne pas hésiter à couper court aux conversations qui essayent de nous mettre des bâtons dans les roues et, au contraire, de cultiver les relations qui nous portent vers notre projet. Pas de manière inconditionnelle, mais où on sait qu'on va pouvoir leur faire confiance et eux vont pouvoir nous dire : là, attention, tu as cet objectif, garde-le en tête, mais là, ce que tu fais, est-ce que vraiment ça t'amène vers cet objectif ? Ce n'est pas forcément des personnes qui n'ont pas l'esprit critique. C'est plutôt bien de s'entourer de gens qui vont savoir nous encourager, mais aussi nous dire, là, est-ce que tu es sûr que tu vas dans la bonne direction ? Mais qui gardent, eux aussi, l'objectif qu'on a en tête. Je ne pense pas que ce soit une ressource à proprement parler. Mais je pense que c'est vraiment très, très important de bien s'entourer.
- Audrey
Merci beaucoup, Aurore. Ce que tu disais sur l'échec, c'est hyper intéressant, du coup, d'autopsier un peu ses échecs pour pouvoir après s'en servir et avancer davantage après. Et puis vraiment, merci d'avoir partagé ton parcours avec nous avec une grande modestie, alors qu'une fois encore, voilà quoi, quatre enfants, reprise d'études, et pas n'importe lesquelles des études. hyper longue avec une activité professionnelle en parallèle, nous on trouve ça quand même wow. C'est une warrior. Merci beaucoup.
- Laure
Un grand merci Aurore d'avoir partagé ton parcours. Je partage complètement les mots d'Audrey. T'es une warrior, t'es une guerrière.
- Aurore
Merci beaucoup. Merci à vous pour votre écoute et pour cette invitation qui me fait très plaisir.
- Laure
Nous espérons que vous avez apprécié ce moment autant que nous.
- Audrey
Si vous avez aimé l'épisode, abonnez-vous. et n'hésitez pas à laisser une note positive et un commentaire sur votre plateforme d'écoute préférée.
- Laure
Et parlez-en autour de vous.
- Audrey
Et si vous souhaitez partager votre histoire de reconversion,
- Laure
écrivez-nous.
- Audrey
Merci pour votre écoute.
- Laure
Et à très bientôt pour un nouvel épisode.