- Audrey
Bonjour, moi c'est Audrey.
- Laure
Bonjour, moi c'est Laure.
- Audrey
Combien de fois avez-vous pensé "J'en ai marre de mon job" ?
- Laure
Combien de fois l'avez-vous dit ?
- Audrey
Nous, on l'a entendu plein de fois.
- Laure
Ce qu'on vous propose, c'est d'écouter ces personnes qui ont franchi le cap, celles et ceux qui ont entamé une reconversion professionnelle.
- Audrey
Pourquoi ? Comment ? Combien ? C'est ce qu'on a voulu savoir.
- Laure
Ici, vous entendrez des histoires de reconversion.
- Audrey
Bonne écoute !
- Vincent
Je m'appelle Vincent, je suis né et j'ai grandi à Beauvais, dans le nord de la France. J'ai vécu 10 ans à Paris et presque 15 à Singapour. Je suis musicien professionnel, auteur et compositeur depuis maintenant 25 ans déjà. J'ai longtemps vécu de l'enseignement, à savoir la guitare et le chant. Et il y a 6 ou 7 ans, j'en ai eu marre. J'ai senti qu'il était temps d'opérer un switch. Et, aujourd'hui, je suis spécialiste en identité sonore.
- Audrey
Eh bien bonjour Vincent, on est très très heureuses de t'accueillir aujourd'hui. Si tu connais un peu le podcast, la traditionnelle question du début, c'est qu'est-ce que tu voulais faire quand tu étais petit ?
- Vincent
Alors j'ai voulu faire beaucoup de métiers, je voulais être alpiniste, marionnettiste, boxeur et artiste-chanteur. Comme tu peux le constater, il y a un des métiers qui m'a plus suivi que tous les autres... C'était mes petites envies d'enfance.
- Laure
Et donc est-ce que tu as choisi tes études en conséquence ?
- Vincent
Alors mes études, c'est un peu compliqué, tu sais, je les ai bâclées mes études, parce que moi, tout ce que je voulais quand j'étais gamin, c'était quitter Beauvais, là où je suis né, pour aller à Paris et vivre de ma musique. Donc je suis monté à Paris, j'ai bossé comme guitariste de studio, prof de chant, prof de guitare, etc. Et mes études, finalement, je les ai reprises en 2005. Je suis tombé malade, et ça m'a stoppé net dans ma course à l'époque à la gloire, on va dire, et j'ai passé un DAEU, donc un diplôme d'accès aux études universitaires qui est l'équivalent du bac reconnu par l'État. Et donc, je l'ai passé sur un an. Je l'ai eu avec mention bien, ce qui était pour moi un exploit, parce que j'ai grandi avec cette conviction que les études, ce n'était pas pour moi. Et j'ai enchaîné par un BTS communication, que j'ai passé en express, pareil, un an, toujours à Paris. Et quelques années plus tard, comme j'avais goûté aux études, j'ai enchaîné par une formation diplômante à l'ATLA, qui est une école de musique, et je me suis spécialisé dans le son.
- Laure
D'accord. Et la guitare, ça, c'est depuis tout petit ?
- Vincent
Alors la guitare, c'est vraiment depuis que je suis petit. Mon père fait de la guitare, mon père est guitariste, mon frère est guitariste. Ma mère moins. Elle aime la musique, mais on va dire qu'elle n'a pas hérité de ce don. Et donc, il y avait toujours une guitare qui traînait à la maison. J'ai commencé, j'avais 7-8 ans je pense, à gratter 2-3 accords. Et puis, j'ai vite compris que toutes mes passions que j'avais, l'escalade, les marionnettes et j'en passe, allaient se faire griller au poteau par la musique qui définitivement prenait toute la place.
- Laure
Donc tu montes à Paris, mais tu as quel âge quand tu montes à Paris ?
- Vincent
J'ai 20 ans et j'arrive avec littéralement rien. J'ai juste une guitare, un logement sur le déclin dans une petite banlieue très sympathique du 92 et mes rêves.
- Audrey
Et ton rêve, justement, c'est quoi ? C'est d'accompagner des grands artistes sur scène ?
- Vincent
Alors moi, je suis compositeur à la base. Je suis guitariste, chanteur, compositeur. Et ce que je voulais, c'était vivre de mes chansons. J'étais persuadé que tout le monde allait me trouver absolument génial. Et donc, je suis arrivé avec mes rêves de gloire. Donc, ce que je voulais, c'était surtout percer avec mes titres.
- Laure
Et alors, comment ça s'est passé ? Comment c'était cette expérience ?
- Vincent
Écoute, ça s'est plutôt pas trop mal passé au début. J'ai rencontré beaucoup de gens. J'ai joué avec beaucoup de groupes. J'ai fait des premières parties d'artistes plus ou moins connus. J'ai fait mon chemin, quoi. Et j'ai eu de grands moments de réussite, on va dire. Je pense que j'ai même effleuré parfois le rêve. Mais ça ne s'est pas fait. Peut-être par manque de talent, ça on ne le saura jamais. Peut-être aussi par manque d'envie. Je pense que pour faire ce métier, il faut être prêt à tout abandonner. Et je crois que je n'étais pas prêt.
- Laure
Et donc tu dis en 2005, c'est là où est arrivée une rupture ?
- Vincent
En 2005, en fait, j'ai 25 ans. Je suis encore frais. Non, non, en fait, en 2005, je tombe malade et j'ai très peur. Mais la maladie finalement, je trouve que d'un point de vue perso, ça m'a ouvert vraiment des perspectives. J'ai eu l'impression à ce moment-là d'avoir une espèce de vision à 360° et j'ai opéré un changement doucement. C'est-à-dire que je vivais à ce moment-là beaucoup de mes cachets d'artiste. en tant que guitariste de studio, guitariste de concert, etc. Et aussi, en parallèle, de mes cours de chant et de guitare que je donnais. J'ai opéré ce changement, je te dis, tout en douceur. Ça n'a pas été une rupture nette. Donc, on doit être, ouais, à ce moment-là, je pense que quand je conscientise le truc, on doit être en 2006 quand même. C'est le moment où je reprends mes études, en fait. Je me forme au son, à l'ATLA. Ça va m'amener, quelques années plus tard, à faire un tour du monde en 2012.
- Audrey
Et donc, quand tu reprends tes études, ton idée c'est quoi ? C'est d'aller vers un métier du son et de laisser ce côté guitariste qui vit de cachet en cachet ?
- Vincent
En fait comme je te le disais moi j'étais venu sur Paris avec vraiment des rêves de gloire. J'avais vraiment cette idée de percer dans la musique, de réussir dans la musique. Pour moi, réussir, c'était passer à la télé c'était sortir des disques, être adulé. C'était vraiment l'idée que je m'en faisais, mais je pense comme beaucoup d'ados à un moment qui justement sont traversés par cette passion de la musique, de créer, de composer. Et donc voilà, j'ai donné plein de concerts, j'ai rencontré plein de gens, j'ai cru y arriver. Et en même temps, c'était une grande souffrance, parce que tu vis de frustration. C'est-à-dire que tu fais une première partie, je te donne un exemple, de Corneille, à l'époque, au Théâtre des Amandiers à Nanterre, puis de Singuila, dans la foulée, toujours au Théâtre des Amandiers à Nanterre. Et là, tu te dis, punaise, c'est bon, j'ai réussi. Une semaine après, tu fais le Virgin Megastore avec un groupe que tu accompagnes, tu signes des autographes. Tu as l'impression que tu vas tout balourder sur ton passage. Et après... c'est le désert pendant 4 mois t'as pas de cachet, t'as personne qui t'appelle et tu te dis "Mais pourquoi ?". Et c'est toujours comme ça, c'est toujours les montagnes russes. Et moi, j'en pouvais plus parce que c'était dur. Etsans doute aussi que j'avais pas la couenne assez épaisse, c'est possible aussi. Finalement la maladie je pense m'a juste ouvert un champ que j'avais pas. Je me suis dit : "ok d'accord, il faut que j'ai un plan B déjà". Et le plan B c'était mes études, je me suis dit, si au moins ça marche pas dans le son, c omme moi je l'entends à ce moment-là, j'aurai mon bac, en tout cas un équivalent reconnu par l'État. J'aurai un BTS. Et, quelques années plus tard, parce qu'il ne faut pas non plus se renier, un diplôme en ingénierie du son qui me permet potentiellement de continuer à vivre de ma passion, même si ce n'est pas la façon que j'avais imaginée en termes de lifestyle auparavant. Le switch, il se fait vraiment... Comme je te le disais tout à l'heure, ce n'est vraiment pas une rupture, c'est vraiment une conscientisation de mon environnement, de me dire, OK, ça, c'est ce que je voyais au départ. Maintenant, je me rends bien compte qu'il y a d'autres choses qui se passent et qu'il faut que, peut-être, que je sois un peu plus malin que les autres, un peu plus flexible en tout cas. Je n'étais pas flexible avant, je le suis devenu par la force des choses. La maladie m'a aidé à, m'a permis de tendre vers ça.
- Laure
Donc tu passes ton diplôme d'accès aux études universitaires, donc l'équivalent du bac, qui te permet d'accéder à un BTS communication. Tu enchaînes avec une école et tu deviens donc ingénieur...
- Vincent
Et là en fait... C'est pareil, ça ne se fait pas tout de suite, tout de suite. Non, mais c'est ça, c'est-à-dire que là, déjà, je vais rencontrer la femme qui va devenir mon épouse. On est en 2011. Moi, je suis vraiment en période de changement. Je pense que j'arrive à un pic et elle, elle a aussi envie de découvrir autre chose. Et tous les deux, on décide de tout lâcher et on va partir faire le tour du monde. Et de fil en aiguille, on va atterrir à Singapour. Là-bas, je vais continuer un petit peu mon bonhomme de chemin. Avec toujours cette vision qui a changé, mon regard qui a changé sur mon environnement professionnel. Et à Singapour, je donne des cours, je suis Head of Music d'une startup à l'époque qui s'appelle Apollo Learning. Je gère les profs de musique, je gère les événements à la fin de l'année. Je dispense des sessions également, des formations. Et puis, tout va bien jusqu'en 2020. Et là, il y a le Covid. Et quand il y a le Covid, tu ne peux plus donner de cours.
- Laure
Mais attends, ça veut dire que de 2011 à 2020, tu es à Singapour ?
- Vincent
De 2011 à 2012, je fais le tour du monde. En 2012, je pars à Singapour vivre et en fait, je vais y rester 13 ans.
- Laure
Et quand tu pars faire le tour du monde avec ta femme, ta future femme, tu avais pour idée de t'installer à l'étranger ou tu dis bon, on lâche tout, on va découvrir le monde et puis on verra où le vent nous mène ?
- Vincent
C'est exactement ça. C'est-à-dire qu'on se dit à ce moment-là qu'on va voir où le vent nous porte. Il s'avère que pendant notre tour du monde, Emmanuelle, puisque c'est son nom, a eu une proposition pour venir travailler à Singapour. Et on s'est dit, allons-y, on est relativement frais, on n'a pas d'enfants, s'il faut prendre un risque, c'est maintenant. Au pire, je veux dire, qu'est-ce qui peut t'arriver ? Tu te peux te planter. Ce n'est pas tellement grave. Tu te relèves et puis tu repars. C'est ce que l'on a décidé et je te dis, je suis devenu donc Head of Music de cette startup, Apollo Learning. Et puis, quelques temps après, j'ai monté ma première société, toujours dans l'enseignement de la musique, en faisant un petit peu d'événementiel. Là, j'ai commencé à faire des prods donc, déjà, le switch était en train de se faire. J'ai commencé à faire des prods pour différents artistes. J'ai commencé aussi à travailler en radio où j'ai fait des voix, j'ai fait des choses, un petit peu comme ça. Et en 2001, il y a le Covid. Et le Covid, pour le coup, moi, ça a été vraiment un sacré coup de pied dans le derrière. Ça a été bénéfique à tout point de vue. C'est-à-dire que ça m'a forcé à me réinventer définitivement. Il n'y avait plus de cours possible. Et je me suis dit, tu vas faire ce que tu as toujours voulu faire. Tu vas créer, mais tu vas le faire autrement. Cette fois-ci, sans m'épuiser émotionnellement. Ce que je vous disais tout à l'heure sur le fait de souffrir des frustrations, de penser que tu vas être l'élu parmi tous les appelés, pour finalement comprendre que finalement il y en a des milliers comme toi.
- Audrey
Du coup, c'est là que tu amorces le métier que tu exerces aujourd'hui ?
- Vincent
Exactement. 2019-2020, c'est là où j'opère un vrai switch. Je crée, je me mets à rencontrer beaucoup de gens, j'explore, je teste, j'apprends aussi sur le tas, parce qu'il y avait des trucs que je connaissais, d'autres que je ne connaissais pas, je lis beaucoup. Je vais rencontrer des personnes qui vont aussi me donner ma chance et qui vont me permettre de créer mes premiers jingles, mes premières identités sonores. Je vais également devenir l'host d'une émission sur Art District Radio qui s'appelle "Mon Bo Ciné", que je vais présenter pendant trois ans. Je vais composer également le jingle et le générique qui va aussi, dans la foulée, m'ouvrir d'autres portes. Il y a eu plein de doutes, mais il y en a aussi plein de confirmations. Ça m'a permis de travailler pour des structures culturelles telles que l'Alliance Française de Singapour, l'Ambassade, l'IFS le lycée français donc, des particuliers, des boîtes au Vietnam, des boîtes à Hong Kong. Et puis voilà, je me suis surtout rendu compte que mon passé musical était d'une utilité sans nom quoi. Tu vois, j'avais cette faculté d'écoute que peut-être d'autres n'avaient pas, j'avais un sens de la mélodie que j'ai acquis à force d'expérience, une sensibilité qui pour le coup m'est propre et puis surtout mes intentions à moi qui, je pense, faisaient partie de mes skills principaux donc voilà
- Laure
Et tous ces métiers que tu exerces c'est quoi, c'est des opportunités que tu saisis ? C'est des opportunités que tu crées ? On voit qu'il y a le Covid qui arrive donc tu es obligé de te réinventer par la force des choses, il n'y a plus de cours à donner, mais tu avais déjà envie de faire ça ? Est-ce que tu avais envie d'avoir une émission de radio ? Est-ce que tu avais... Tu avais prévu un moment dans ta vie de faire des jingles, etc. ? Ou vraiment les choses se sont présentées à toi ?
- Vincent
Aujourd'hui, mon métier, c'est celui de l'identité sonore. La radio, c'est vraiment arrivé par un hasard de dingue. C'est-à-dire que j'avais fait un son pour quelqu'un. Je ne sais plus exactement ce qui se passait, mais je devais contacter une personne pour demander... Ça devait être une facture, je ne me rappelle même plus. Et je tombe sur la messagerie de la personne. Je lui laisse un vocal. Et moi, on m'avait toujours dit que j'avais une bonne voix, j'avais une voix de radio, c'est ce qu'on m'a toujours dit. Mais si tu veux, ça me faisait plutôt marrer quand j'étais gamin. Je déclamais les textes, les trucs que tu as à l'arrière des sachets de poivre ou des trucs comme ça, mais avec une voix, tu vois, pour les faire marrer. Mais bon, je ne l'avais jamais pris au sérieux ce commentaire sur ma voix. Et en fait, la personne me rappelle et elle me dit, "Écoute, je cherche quelqu'un pour animer une émission de radio, tu ne voudrais pas le faire ?" Je lui, "Mais je l'ai jamais fait ton truc." Et il me dit, "Écoute, je cherche quelqu'un pour animer un truc autour du cinéma". Je lui dis, "Je veux bien le faire, mais il faut que ça parle de cinéma et de musique, parce que sinon je ne vais pas me sentir légitime." Et c'est arrivé. Écoute, c'est arrivé aussi parce qu'à un moment, j'ai baissé ma garde et je me suis dit, on va essayer. Si je ne l'avais pas fait, il ne serait rien arrivé pour le coup. Donc, c'est le hasard, mais il y a un moment, même si le hasard te tend une perche, il faut savoir l'attraper. Donc, je pense que c'est... C'est là où j'ai été flexible, c'est ce que je vous disais tout à l'heure. Je pense que la flexibilité, c'est ce qui a marqué vraiment mon parcours.
- Audrey
Et puis, tu n'es pas resté figé sur ton rêve. Tu t'es dit que finalement, tu pouvais pivoter si ça ne marchait pas. Et ce qui est drôle, c'est que finalement, tu le rattrapes un peu autrement aujourd'hui et tu reviens sur le devant de la scène d'une autre façon et à la composition aussi.
- Vincent
Tout à fait. C'est-à-dire que moi, aujourd'hui, l'identité sonore, ça m'apporte vraiment du sens. C'est-à-dire que créer des jingles, créer des logos sonores, créer des univers, des galaxies pour une radio qui a besoin d'une virgule, d'une identité, d'un truc et tout, ça m'apporte du sens, de l'alignement avec ce que je suis finalement, de la liberté créative. Et Dieu sait que j'en ai besoin pour être heureux, vraiment. Si je n'ai pas ça, je ne suis pas bien. Parce que finalement, la musique, ça reste mon socle, mon socle premier.
- Audrey
Donc tu saisis des nouvelles opportunités et tu changes un petit peu de métier. Est-ce qu'en parallèle tu continues à vouloir faire de la musique sur scène ou c'est vraiment vraiment quelque chose que tu as complètement abandonné pour faire le métier autrement ?
- Vincent
Non, non, j'ai jamais arrêté ni de jouer sur scène ni de composer. C'est-à-dire qu'encore aujourd'hui je crée des sons, alors que je garde plus ou moins pour moi. Mais non, non, j'ai continué, j'ai créé des concepts notamment. Quand j'étais à Paris, donc fin 2010, alors que j'avais lâché déjà le game de l'aspect scénique de ce que je suis. J'avais créé un concept qui s'appelait Fabulari. Donc, je jouais mes compos guitare-voix en français. J'étais accompagné d'un percussionniste corporel, un mec qui se tapait dessus donc, et d'une nana qui traduisait mes textes en langue des signes. L'idée, c'était d'aller au-delà des barrières du langage. Il y avait déjà cet aspect tu vois, moi ce que je voulais, c'était vraiment proposer un concept. Et on a hyper bien tourné. On a joué dans des galeries d'art à Paris à l'époque. C'était vraiment canon. Ça a duré... Deux ans et demi, je crois. Voilà, c'était une super expérience. Et quand je suis arrivé à Singapour, j'ai d'abord... Moi, quand j'arrive dans un lieu, j'y arrive avec énormément d'humilité parce que j'estime que quand t'as pas les codes, faut déjà commencer par t'imprégner. Donc j'ai d'abord essayé de comprendre comment ça se passait. Puis une fois que j'ai compris, que j'ai vu quelques portes et quelques fenêtres, je me suis dit, on va les ouvrir et puis on va voir ce qui se passe. Et là, j'ai créé un autre concept qui s'appelle Plumbum, dessine-moi une musique. Donc je me suis associé avec une artiste singapourienne et j'ai joué toujours mes compos en live, accompagné de cette jeune femme extrêmement talentueuse qui s'appelle Nissiel Yu, et qui donc capturait au pinceau et au crayon, en direct, l'essence de mes textes pour un public anglophone, de façon à ce que la chanson, les paroles, soient, d'une façon bien sûr illustrée, accessibles à ces gens. Il faut savoir qu'en fait, ce qu'elle dessinait était capturé par une espèce de petite caméra qu'on appelle un visualizer, et ensuite projeté sur un mur géant. Et on a fait des scènes comme ça, on en a fait, pas plein, mais quelques-unes, notamment une canonissime à l'Alliance Française sur la grande estrade. C'était vraiment magique. D'ailleurs, en 2017, on a sorti un livre musical qui s'appelle « Plumbum: a nomade around the world ». Ça retrace le parcours d'un musicien qui va partir autour du monde en quête de lui-même.
- Laure
Donc tu déroules tous tes projets à Singapour, tu saisis tout un tas d'opportunités, donc tu continues finalement à apprendre et à enrichir tes compétences au fil de l'eau, c'est bien ça ?
- Vincent
Oui, exactement, tout à fait.
- Laure
Et puis un jour tu rentres à Paris.
- Vincent
Il y a un moment où il y a eu l'appel, c'est pas l'appel du large, c'est plutôt l'appel des racines, j'ai envie de dire. Alors c'est toujours lié à des drames, mais en tout cas je pense que parfois quand tu... Quand tu dois faire face à des choses, je pense que ça te renvoie à certaines réalités. En 2015, ma femme a perdu son papa quand on était à Singapour. Ma femme est malgache. Ses parents sont à Madagascar. Elle a perdu son papa et là, on s'est rendu compte qu'on était loin quand même. On s'est rendu compte qu'on était très loin et que s'il y avait un pépin, c'était tout de suite plus compliqué. Ce n'est pas comme avant quand on était à Paris. La ligne Paris-Madagascar, c'est direct. Moi, Paris jusqu'à chez mes parents, Beauvais, c'est 1h, ça se fait. Singapour, c'est 15h. Donc tout de suite, ce n'est pas du tout la même limonade. Bref, ça a commencé déjà à nous titiller à ce moment-là. Et puis, pour ne te rien cacher, en 2023, fin 2023-début 2024, mon père est tombé gravement malade. Et je pense que ça a fini par nous décider que le retour devait être proche. Donc à partir de là, on a mis tout en branle pour réunir les conditions afin de rentrer de la meilleure des façons. On n'a pas réussi en 2024, on n'a pas réussi début 2025. Mais en revanche, en juin de l'année dernière, donc juin 2025 pour le coup, l'opportunité s'est présentée et je peux t'assurer que là, faut pas déconner, on a pris un avion et on est rentrés. On a été extrêmement heureux à Singapour. Je pense que j'y ai passé les 13 plus belles années de ma vie. Mes enfant y sont nés. J'y ai construit ce que je suis aujourd'hui professionnellement et j'en serai éternellement reconnaissant à la cité-État. Mais ça n'aurait jamais été chez moi. Et j'avais envie d'être près de mes parents tant qu'ils sont encore... tant qu'il sont encore là et bien là. Et surtout que mes enfants puissent en profiter et que ma femme puisse aller à Madagascar visiter sa mère quand bon lui semble. Tout le monde est content. Maintenant, c'est une année de transition, ce n'est pas tous les jours facile, mais on est solide.
- Audrey
Et comment, du coup, tu transposes tes projets de Singapour en France ?
- Vincent
Écoute, j'ai gardé une structure là-bas, déjà, quand même. Après, ce n'est pas la folie non plus. Voilà. Et puis, la plupart... Parmi mes clients, j'ai principalement gardé mes clientsfrançais. Je pense notamment à Julie Moulin du podcast "Marcher entre les lignes", avec qui je continue de bosser, avec qui on a d'autres choses dans le scope encore. Donc voilà, finalement, cette transition-là, elle n'a pas été compliquée. La transition la plus compliquée, ça a été comment je fais en France pour me faire un réseau dans un milieu que je ne connais plus, parce que 13 ans, c'est long. Dans un milieu qui a changé énormément parce qu'aujourd'hui, tout va très vite avec l'IA, etc. Voilà, comment je réseaute, comment je prospecte, tu vois c'est plus du tout la même, encore une fois, la même époque que quand j'ai quitté l'hexagone en 2010-2011, donc voilà. Et puis voilà, tous les gens que je connaissais à l'époque qui étaient dans le son aussi, ne le sont plus forcément, ils ont pour le coup vraiment switché, ils ont arrêté. Donc voilà, ça n'a pas été simple simple. Mais c'est pareil, moi je ne suis pas trop du genre à me laisser abattre ou à me démoraliser, et j'ai eu raison puisque bah... Depuis le mois de janvier, ça part pas mal. C'est cool.
- Laure
Est-ce qu'on peut dire que tu en as eu marre ?
- Vincent
Est-ce qu'on peut dire que j'en ai eu marre ? Mais oui, j'en ai eu marre, ma bonne dame, punaise, si tu savais.
- Laure
Mais à quel moment ? À quel moment ? Parce qu'on sent que les choses, en fait, ces projets, se sont imposés à toi, notamment parce qu'il y a eu cet épisode où tu as été malade. Tu as dû rebondir, etc. Mais est-ce qu'il y a un moment où même avant ça...
- Vincent
Moi, j'en ai eu marre de souffrir, en fait. J'en ai eu marre de souffrir en quémandant une gloire qui n'arriverait jamais parce que, sans doute, je n'étais pas armé pour, et puis je n'étais pas, comme je te le disais tout à l'heure, prêt au sacrifice pour. Finalement, quand tu es dans l'attente tout le temps, tu ne peux qu'être déçu et qu'être frustré. Donc moi, j'en ai eu marre d'être déçu, J'en ai eu marre d'être frustré. Et la chance que j'ai eue, c'est de tomber malade, de rencontrer ma femme et qu'il y ait le Covid en 2020. Parce que, même si j'avais opéré mon switch, je pense que s'il n'y avait pas eu le Covid, je serais resté dans ma zone de confort en me disant :"C'est bon, j'ai mon truc, ça tourne, tu vois, et je m'en accommode". Là, je ne pouvais plus m'en accommoder, c'était fini. On m'avait mis le nez dans le truc et tout, et j'étais obligé d'accomplir ce pourquoi je suis fait, vraiment. C'est-à-dire créer. J'étais un bon prof de guitare, j'étais un bon prof de chant. Je faisais de très bons petits ateliers pour les enfants. Mais la réalité, c'est que ce qui me rend heureux, c'est de composer. De créer des univers sonores sur mesure pour les marques, les particuliers, les entités, les structures culturelles et autres.
- Audrey
C'est un métier un peu par défaut.
- Vincent
Par défaut, mais qui s'est vraiment révélé à moi. C'est-à-dire que... Je pense que tout ce que j'ai accompli, tout ce que j'ai fait, toutes les chutes que j'ai pu avoir m'ont mené à ça. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, je ne me vois pas du tout faire autre chose, vraiment. Ça me rend très, très, très heureux. Me plonger dans l'ADN d'une marque, essayer de comprendre quel est son son. Par exemple, je vois votre logo depuis tout à l'heure, je n'arrête pas de me demander comment je pourrais le traduire en matière sonore, en forme sonore. Par défaut, mais heureusement, j'ai envie de te dire surtout. Heureusement que c'est arrivé, heureusement que j'y suis arrivé par défaut, parce que de moi-même, je n'aurais pas fait le move.
- Audrey
Je pensais plus à l'enseignement où là, on sent que tu étais bon là-dedans, mais la transmission, ce n'était pas ton moteur. Toi, c'était vraiment ce que tu dis, la création. Et finalement, aujourd'hui, tu arrivesun peu à ton rêve de départ, mais en t'étant débarrassé de tout l'aspect négatif et la pression, et ce côté, je veux absolument être médiatisé, connu, pour en garder que le meilleur.
- Vincent
Tout à fait, il n'y a plus cette espèce d'engagement émotionnel. Je veux dire, quand tu es devant une marque, enfin un représentant de la marque, bon ça lui plaît ça lui plaît pas finalement d'un point de vue charge émotionnelle on n'y est pas. En revanche, une fois que tu rentres dans le processus tu as toutes les joies de la créa sans les aspects un petit peu plus dark quoi c'est à dire les attentes, l'espoir d'un applaudissement, d'une standing ovation, l'espoir d'un contrat signé, l'espoir d'un deuxième contrat pour que tu puisses pérenniser le truc et tout... Tout ça, ça n'existe plus. Et je trouve que c'est génial de s'en être libéré.
- Laure
Alors, qu'est-ce que ce parcours t'aura appris sur toi ?
- Vincent
Je pense qu'il m'a appris qu'il faut... Alors, c'est con, je l'ai répété à peu près dix fois, je pense, mais c'est tellement juste, en tout cas, me concernant... Ça m'a appris qu'il faut faire preuve de flexibilité. Il ne faut pas rester figé. Il faut essayer de regarder autour. Je prends souvent l'image des gens qui sont sur leur téléphone. Je le fais aussi, je ne donne de leçons absolument à personne, mais quand tu regardes ton téléphone et que tu es à la plage, c'est quand même hyper dommage. Il y a un moment, devant toi, tu as la mer, à gauche, tu as du sable, sur la droite, des rochers, derrière toi, des palmiers, tu as quand même autre chose à foutre que de regarder Instagram ou TikTok ou le dernier vainqueur de la Ligue des champions... Bref, on s'en fiche. Voilà, et je pense que la flexibilité, l'ouverture, ça m'a appris qu'il fallait être souple. avec soi-même, avec son mindset. Il ne fallait jamais... Oui, c'est surtout ça, punaise. Ça, c'est important ! Il faut toujours faire. Il ne faut pas attendre de faire. Parce que moi, je pense qu'on fait toujours trop tard. On ne fait jamais trop tôt.
- Audrey
Est-ce qu'au cours de ton parcours, il y a des personnes de ton entourage qui t'ont soutenu ?
- Vincent
Mon épouse, tout simplement. Je pense que, si elle n'avait pas été là, si je ne l'avais pas rencontrée... En fait, je suis sûr absolument que je n'aurais pas eu la force ou trouvé le courage en moi en tout cas pour faire le tour du monde et atterrir à Singapour et vivre ces mille et une expériences. Je lui dois énormément. Je lui dois mon envol.
- Audrey
Tu l'as déjà un peu dit, mais qu'est-ce que ça t'apporte du coup aujourd'hui de plus ce job que ta première vie ?
- Vincent
Qu'est-ce que ça m'apporte de plus ? De la sérénité, je pense. Aujourd'hui, je suis extrêmement serein et hyper détendu. Avant, j'étais toujours sur les dents, comme je le disais tout à l'heure, toujours dans l'attente de quelque chose. Aujourd'hui, évidemment que je dois prospecter, trouver des clients. Il ne faut pas non plus se mentir. Il y a un moment, une fois que tu as créé ton identité sonore, il faut switcher sur un autre client pour continuer d'avancer. Et en revanche, je suis vraiment serein. Je suis hyper serein. Ce n'était pas du tout la même chose il y a vachement longtemps maintenant. Il y a 15 ans, c'était très différent. Même encore il y a 10 ans, je n'étais pas bien, il me manquait vraiment un truc. Aujourd'hui, j'ai tout. Je crée, et en même temps, je ne suis plus aliéné par cette quête au succès. J'ai le meilleur des deux mondes. Ça ne veut pas dire que c'est rose tous les jours. Il y a des moments, encore une fois, de doute, des moments de peur et tout. Mais j'ai cette sensation de contrôle que je n'avais absolument pas quand j'avais ces attentes concernant ma carrière professionnelle.
- Laure
Tu as vraiment trouvé le métier qui te convient, le cadre qui te convient. Est-ce que ça veut dire que tu ne te vois pas faire autre chose ou que finalement ton métier t'offre un terrain de jeu si vaste que tu te dis qu'il te nourrira pour encore de nombreuses années ?
- Vincent
Moi, je veux continuer à développer, à tout développer. En fait, continuer à développer, à explorer, à structurer. Je veux dire, aujourd'hui, je peux travailler pour une marque, je peux travailler pour un artiste, je peux travailler pour un particulier, je peux faire un podcast, je peux réhabiller tout l'audio d'une radio si j'ai un contrat. Pour te donner un exemple, demain, je pars à Labenne, dans le sud-ouest, pour faire un audit sonore d'une réserve naturelle, s'il te plaît. C'est quand même... C'est quand même exceptionnel. Je vais leur créer exprès...
- Audrey
Là va falloir nous expliquer, parce que...
- Laure
C'est quoi un audit sonore d'une réserve naturelle ? Tu écoutes les oiseaux ?
- Vincent
D'une réserve naturelle, d'un parc naturel. C'est-à-dire qu'ils réfléchissent à refaire tout l'habillage sonore... Quand tu vas à EuroDisney, tu te balades dans EuroDisney.
- Laure
On dit Disneyland, Vincent. On a arrêté de dire EuroDisney en 93.
- Audrey
Tu trahis notre âge.
- Vincent
Oui, mais tu sais, j'ai 76 ans, je suis parti...
- Laure
Oui, bah écoute, on a le même âge à peu près.
- Vincent
Non, non, mais bon, alors donc... Quand tu te balades à Disneyland, tu sais, tu vois ce parc... Non, non, mais tu sais, tu te balades dans les allées, tu as des petites musiques, des petits bruitages de... J'en suis rien, Mickey, machin, truc chouette. Bon, ben là, eux, c'est une réserve naturelle, un parc naturel, dans lequel tu as des animaux, de la végétation, des plantes et tout. C'est la réserve de Orx, O-R-X, et ils repensent tout leur habillage audio. Qui va leur refaire ? C'est bibi ! Donc, demain, je vais passer la journée chez eux et je vais faire un truc que je n'ai jamais fait, c'est imaginer un univers sonore, une galaxie sonore pour un parc. Donc, je ne sais pas sur combien d'hectares il est le machin, mais je pense que ça va être un énorme travail et je trouve ça génial, tu vois, parce que je vais devoir presque inventer un travail. Il y a un truc complètement fou. Donc, en ça, sincèrement... Faire autre chose ? Mais en fait, je peux déjà faire mille autres choses avec mon métier. Donc comme mon beau-père le disait si bien : le mieux est l'ennemi du bien. Donc parfois, il faut savoir apprécier ce que tu as.
- Audrey
Et si c'était à refaire, est-ce que tu changerais des choses de ton parcours ?
- Vincent
Non, si c'était à refaire, je referais exactement tout pareil.
- Laure
La maladie, la rupture, tout ?
- Vincent
Non, parce que ça m'a construit. Je pense qu'aujourd'hui, j'ai un recul que je n'aurais pas eu si je n'étais pas tombé malade. Si mon père n'était pas tombé malade aussi. Tu vois, il y a un moment, je suis super heureux pour les gens à qui il n'arrive rien. Je trouve ça super. Mais quand il ne t'est rien arrivé, tu as un petit peu ce sentiment, très inconscient tu vois, de toute puissance, d'immortalité. Et quand la chose te tombe dessus, forcément, là, d'un seul coup, ça change quand même vachement les perspectives. Et ça les ouvre, en l'occurrence. Pour ma part, en tout cas, c'est ce que ça a fait. Je peux t'assurer qu'une fois que tout est réglé, le petit déjeuner que tu prends le matin à 9h, ton café, ta tartine, il a bien meilleur goût qu'avant. Donc non, je ne changerai absolument rien.
- Laure
Si tu avais un conseil ou une ressource à partager ?
- Vincent
Alors, faire preuve de flexibilité, je ne vais peut-être pas vous la refaire. Se faire confiance. Je pense qu'il faut se faire confiance. Il faut savoir s'écouter. Il faut vraiment, vraiment, vraiment savoir s'écouter. Je pense que c'est la clé.
- Laure
C'est des mots qui reviennent souvent chez ceux qui se sont reconvertis et qui ont changé d'orientation professionnelle. Y a un moment où il faut savoir s'écouter tout simplement. Se faire confiance, prendre des risques et essayer, faire, être dans l'action.
- Vincent
Tout à fait.
- Audrey
Merci. On voit avec ton témoignage que le perso et le pro s'imbriquent toujours et que parfois des grands événements personnels, dramatiques ou heureux, c'est là où on est obligé de se remettre en question. Et toi, tu l'as bien illustré parce qu'à chaque fois c'est ça qui t'a donné vraiment le coup de boost pour complètement te réinventer et arriver là où tu es aujourd'hui, donc je trouve ça hyper intéressant et hyper inspirant.
- Vincent
Merci beaucoup.
- Laure
Merci beaucoup pour ce partage Vincent.
- Vincent
Merci à vous, c'était top.
- Audrey
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- Laure
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- Audrey
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- Laure
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- Audrey
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- Laure
Merci pour votre écoute.
- Audrey
Et à très bientôt pour un nouvel épisode.