- Audrey
Bonjour, moi c'est Audrey.
- Laure
Bonjour, moi c'est Laure.
- Audrey
Combien de fois avez-vous pensé « J'en ai marre de mon job » ?
- Laure
Combien de fois l'avez-vous dit ?
- Audrey
Nous, on l'a entendu plein de fois.
- Laure
Ce qu'on vous propose, c'est d'écouter ces personnes qui ont franchi le cap, celles et ceux qui ont entamé une reconversion professionnelle.
- Audrey
Pourquoi ? Comment ? Combien ? C'est ce qu'on a voulu savoir.
- Laure
Ici, vous entendrez des histoires de reconversion.
- Audrey
Bonne écoute !
- Claire
Bonjour, je m'appelle Claire, à 31 ans, j'en ai eu marre et j'ai décidé de changer d'orientation professionnelle. Avant, j'étais auditrice en cabinet, puis contrôleuse de gestion en entreprise, et désormais, je suis enseignant-chercheur en école de commerce.
- Laure
Bonjour Claire. Bonjour, on est très heureuse de te recevoir aujourd'hui dans notre podcast "J'en ai marre ! Histoires de reconversion". Donc on va parler, on va retracer un petit peu ta vie professionnelle, ton parcours jusqu'à aujourd'hui. Mais justement avant de parler d'aujourd'hui, ce que tu fais, on souhaiterait remonter un petit peu plus dans l'enfance, dans le temps. Et ce qu'on voudrait savoir déjà c'est quels étaient tes rêves d'enfance ? Est-ce qu'il y avait un métier déjà, une idée de métier qui avait germé en toi ?
- Claire
Alors oui, assez jeune en fait, dès le départ, j'aurais dit, dès que j'ai commencé à me projeter dans un métier, dès le départ j'avais envie d'être maîtresse, comme je pense beaucoup de petites filles. Donc je faisais la classe à mes nounours et mes poupées, et je corrigeais leurs copies, et je leur apprenais des choses, et je les faisais écrire dans leurs cahiers. Donc déjà j'avais quand même chevillé au corps cette envie d'enseigner, qui ne vient pas de nulle part non plus.
- Audrey
Justement autour de toi, est-ce que tu avais une inspiration avec tes parents ? Quel métier ils faisaient ?
- Claire
Mes parents sont effectivement tous les deux profs. Ils étaient profs dans le supérieur, mais ils étaient profs. Et puis toute ma famille est prof. En fait, à peu près toute ma famille est dans l'éducation nationale. Donc avec des amis profs, que des profs autour de moi. Forcément, ça a sûrement dû un petit peu m'impacter quelque part.
- Laure
Justement, tu as cheminé après dans ton parcours scolaire, comment ? Est-ce que c'est un parcours classique, un parcours un peu atypique ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Claire
J'étais une très bonne élève. J'étais très studieuse, très scolaire. Pas très créative, je n'étais pas du tout rebelle. Je faisais tout ce qu'on me disait, comme il faut faire. Je travaillais beaucoup et j'adorais apprendre. J'ai toujours aimé ça depuis le début. J'étais plutôt du genre à travailler en dehors des cours, à approfondir les sujets. Mon mari adore dire que j'étais la faillote de la classe, mais c'était vraiment ça en fait, je crois que j'étais vraiment une faillote. J'aimais bien ça, j'adorais l'école. Et donc, oui, j'allais à l'école et j'aimais bien ça, je réussissais en fait, parce que par exemple, je faisais aussi du sport à côté. Bon, mais je n'ai jamais été un foudre de guerre dans le sport, clairement. Donc, voilà, j'ai fait un peu de piscine, un peu de tennis, mais je n'étais pas très douée, alors qu'à l'école, j'étais douée. Quelque part, c'était aussi un peu un moyen pour moi d'être reconnue. Donc du coup, je travaillais et j'aimais beaucoup ça. Donc j'étais une bonne élève.
- Audrey
Bon, et alors on arrive au lycée. Et là, est-ce que tu as un petit peu déjà une idée d'orientation, une idée de ce que tu veux faire ?
- Claire
Je n'avais pas vraiment d'idée de ce que je voulais faire. Mais par contre, j'avais des matières dans lesquelles j'étais bonne. Donc je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire, mais j'aimais les maths, le français et l'anglais. Donc quand je parlais de ça autour de moi, on me disait il faut faire une prépa HEC, en prépa HEC on fait ça. J'aimais beaucoup les maths, j'aimais le côté ludique des maths, mais je n'étais pas du tout scientifique, donc je me disais moi finalement je pense que je m'épanouirais plus dans des études littéraires, j'aimais vraiment lire, j'aimais vraiment écrire, donc je me voyais plus soit faire une prépa littéraire, soit faire Sciences Po, mais je me projetais pas du tout dans un métier. Et c'est là où effectivement, je me suis un peu laissée influencer, je pense qu'on peut le dire comme ça, par l'idée de faire une prépa HEC et par mes parents et par mes profs qui me disaient, oui, ce serait quand même un parcours d'excellence. Et ça résonnait en moi. J'étais bonne élève, j'avais ce côté bonne dans plusieurs matières différentes. Bon, bah j'ai fait une prépa HEC.
- Laure
C'était un peu évident, finalement, c'était un peu tracé. Donc, tu as fait ta prépa HEC.
- Claire
Donc, j'ai fait ma prépa HEC sans me projeter jamais dans aucun métier, vraiment. Alors, j'aimais bien, j'aimais beaucoup regarder des événements sportifs à la télé. J'adorais les JO, j'adorais les championnats du monde de gym, j'adorais la natation, l'athlétisme. J'adorais regarder ces émissions à la télé. Donc, je m'étais dit, ah, j'aime bien l'événementiel sportif. Et finalement, je me projetais un peu dans cette idée, bah oui, je vais faire une école de commerce pour faire de l'événementiel sportif. C'était presque un discours un peu pratique pour moi parce que ça me donnait une projection professionnelle. Mais je ne peux pas me dire que je me projetais dans un métier à cette époque-là.
- Audrey
Donc, tu pars faire ta prépa HEC sans trop savoir où tu vas. Et donc après, qu'est-ce qui t'arrive ?
- Claire
Comme je l'ai dit, j'étais très bonne élève et j'étais très travailleuse. Donc, j'ai réussi les concours d'HEC. Je suis rentrée à HEC. Jusque-là, on va dire parcours sans accro. Et puis, en fait, après, une fois à HEC, je me suis retrouvée à faire des cours de gestion, donc de marketing, de comptabilité, de finance, de logistique. Et là, je ne sais pas, c'est une sorte de révélation que c'est exactement ce que je ne voulais pas faire. En fait, je n'aimais pas du tout ça, la gestion, ça ne m'intéressait pas. Et puis, moi, je ne connaissais pas trop le milieu de l'entreprise. Comme je vous le disais, mes parents étaient profs, donc je connaissais le milieu de l'éducation nationale et des profs. Mais l'entreprise, je ne concrétisais pas bien ce que faisaient les gens dans une entreprise. Je me disais, mais ils font quoi toute la journée dans leur bureau ? Ils répondent au téléphone ? Ils font quoi en vrai ? Ça sert à quoi ? Donc là, d'un coup, je me suis retrouvée en stage à aller en entreprise, travailler en entreprise. Donc je ne peux pas dire que je n'ai pas été grisée au départ par le côté de gagner de l'argent, son propre argent, de commencer à avoir une sorte d'autonomie financière. C'était quand même intéressant. Mais le contenu, ce que je faisais, ça ne m'emballait pas vraiment. Et surtout, je n'arrivais pas à me projeter dans un avenir autour de ces professions-là. Mais je ne sais pas si j'avais la maturité à l'époque... Je raconte ça maintenant, mais à l'époque, je ne sais pas si j'avais cette maturité de me dire « Ce n'est pas fait pour moi ». C'est plus que je me disais « Je n'arrive pas à réussir dans ce que je fais. Ça ne me rend pas heureuse, mais c'est de ma faute. En fait, c'est moi qui n'arrive pas à m'adapter, mais ça va venir, je vais m'y faire petit à petit ».
- Audrey
Ouais, donc finalement, tu étais un peu dans ton tunnel et tu as continué sur ta lancée. Parce que tu étais partie...
- Claire
C'est ça. C'est-à-dire que j'ai fait mes années à HEC. Alors bon, c'était beaucoup quand même les copains, la fête, les voyages. C'était vraiment chouette. J'ai beaucoup aimé mes études parce que c'était... Enfin, après la prépa, c'était un peu le côté « Wouh, super, on fait la fête » . Mais après, une fois que les études se sont terminées, qu'il a fallu aller travailler... Donc j'ai été travailler. P our simplifier on va dire j'ai commencé assez rapidement dans l'audit, dans un cabinet d'audit, un grand cabinet donc où on travaille beaucoup. Donc je travaillais beaucoup et donc j'étais complètement en débordement sur mon temps personnel. J'avais plus de temps personnel, je faisais que de travailler et ça me plaisait pas du tout. C'est même pas l'idée de dire je voulais un équilibre vie pro/vie perso parce que j'avais pas d'enfant, je commençais une relation amoureuse mais c'était ça me prenait pas un temps infini non plus. Donc c'est plus que je me rendais compte que j'aimais pas ça, j'aimais pas ce côté le travail emplit toute ma vie et il n'y a que le travail. C'était trop en fait. Et donc dans ce tunnel-là, je me suis dit à ce moment-là, "Ah mais ce métier, c'est intéressant", j'apprenais plein de choses, c'était vraiment hyper intéressant, hyper stimulant intellectuellement, j'aimais bien, j'aimais bien les gens, mais je me disais il y a trop de travail, je vais changer, quand je vais changer de travail, ce sera mieux, là je vais trouver un équilibre et donc tout ira mieux. Donc j'ai changé de travail, je suis allée travailler dans un grand groupe du CAC 40, dans le Luxe. Et là, ça a été un nouvel échec. Ça ne me plaisait pas du tout. Ça ne me plaisait pas parce que je m'ennuyais, j'avais l'impression pour le coup que je n'apprenais plus rien.
- Laure
Tu considères ta première expérience professionnelle déjà comme un échec ?
- Claire
Clairement, à l'époque, je vivais vraiment ça comme un échec. En plus, je ne vous ai pas dit que j'étais malade à cette période-là. J'avais 27 ans. J'ai eu une maladie neurologique. On a suspecté pendant un temps une sclérose en plaques. Ça m'a quand même beaucoup bouleversée. À cette époque, je me souviens m'être dit, on était en 2004, et je m'étais dit... Là, si ma vie doit être raccourcie et quand même un peu compliquée par une maladie, je me rends compte que si je devais mourir demain, je ne serais pas triste d'avoir raté ma vie professionnelle. Par contre, je serais hyper triste de ne pas avoir eu d'enfant. Donc, ça m'avait mis une petite graine parce que pendant longtemps, je m'étais dit que je n'avais pas le temps d'avoir des enfants, puis que ça ne m'intéressait pas, puis que je n'avais pas la fibre maternelle. Là, quand même, je me suis dit : quand même, je crois que j'aimerais bien en avoir. Donc là, on est en 2004. Pour moi, oui, je suis en échec professionnel, clairement et en plus bon bah j'ai pas d'enfants. Donc je me dis, ça faisait un petit moment que j'étais avec mon conjoint, on se dit bah on va essayer d'avoir un enfant. Donc pour ça je me dis je vais changer de travail. Je change de travail, je vais en entreprise et on commence à essayer d'avoir un enfant. Et donc j'arrivais pas avoir d'enfants donc d'un côté je me disais "Je suis pas capable de faire un enfant" et en même temps "Je suis même pas capable de réussir ma vie professionnelle j'y arrive pas". Là en entreprise ça se passait pas bien. Bon j'avais des conflits avec mon chef en termes d'autorité, je me sentais pas très à l'aise. Et puis, je n'aimais pas ce que je faisais. Je trouvais ça sans aucun intérêt. Donc, oui, c'était un moment un peu compliqué dans ma tête. Et donc là, on est en 2005-2006. Donc, j'ai 29 ans. Donc là, je me dis, bon, je vais changer de travail. Et si je change de travail, ça ira mieux. C'est parce que là, je n'arrive pas à m'épanouir professionnellement, c'est pour ça que je n'arrive pas à faire d'enfant donc, je vais changer de travail. Donc, je change de travail. Je vais dans une autre entreprise, un autre groupe du CAC 40 spécialisé dans les produits pétroliers. C'est précis parce que... Enfin, ce n'est pas très précis, mais je veux dire, c'est un détail qui a son importance parce que, par ailleurs, je suis aussi quelqu'un d'assez engagé sur le plan écologique. Donc, pour moi, aller travailler dans le produit pétrolier, quand même déjà, je pense qu'inconsciemment, j'étais en train de me suicider professionnellement. C'est-à-dire, je suis arrivée chez Total, pour ne pas le nommer, avec cette... Déjà en conflit sur les valeurs de fond, sur mes valeurs de fond. En train d'essayer de faire un enfant que je n'arrivais pas à faire. Et dans une équipe avec laquelle ça ne pouvait pas bien se passer. C'était déjà que des hommes, très dans la compétition, très dans le surtravail. Enfin bon bref, ça heurtait toutes mes valeurs. Donc j'ai l'impression que j'ai fait un choix où moi-même je m'imposais l'échec. J'étais vraiment dans une spirale négative. Encore une fois, je réécris le passé. Parce que sur le moment, j'ai l'impression que je fais le bon choix. Je me dis, je vais aller dans un milieu, c'est très rationnel, c'est des hommes, ils vont réfléchir, ça va être sain. Pleine de stéréotypes, comme il faut ! Et donc, comme je vais être bien, je vais vite faire un enfant. Bon, alors en fait, pas du tout. J'ai encore mis presque un an à faire cet enfant. J'ai fini par tomber enceinte au bout d'un an. Et donc, ça faisait déjà depuis 2005 qu'on essayait d'avoir cet enfant. Donc là, d'un coup, j'étais vraiment heureuse d'avoir pu tomber enceinte. Et là, ça a été un énorme conflit avec ma direction, qui m'a fait toute une histoire parce que je tombais enceinte en plein pendant la période budgétaire et que clairement, j'agissais contre les intérêts de l'entreprise, qui, je vous rappelle, est quand même une société qui gagne très bien sa vie. Donc, je ne pense pas qu'ils avaient besoin de moi pour vraiment...
- Laure
Tomber enceinte, je pense que ça peut faire chuter toutes les entreprises du CAC 40, clairement !
- Claire
Voilà. Donc, du coup, ça a été une espèce de prise de conscience. Je me suis dit, mais ça ne va pas du tout. Je m'en sors pas. Et en fait c'est une fois que j'ai été enceinte, je me revois parce que je me disais, je peux pas continuer comme ça, ça va pas bien. Et je me disais ça s'est pas bien passé en audit, ça s'est pas bien passé chez LVMH, ça s'est pas bien passé chez Total. Le problème, c'est pas le travail en entreprise, le problème c'est moi en fait, c'est moi qui ai un problème. Je n'arriverai pas, en fait, à... à rentrer dans ce qu'on attend de moi, je ne suis pas capable de m'épanouir dans ce milieu-là. Il faut que je change de vie. Et donc là, en fait, avec le recul, je pourrais simplifier en disant « Bon, ben voilà, j'ai pris vite une décision de changer. » Mais en fait, non, ça a pris beaucoup de temps. Je me souviens que j'avais passé beaucoup, beaucoup de temps à chercher une vocation, à me dire « Il faut que je trouve quelque chose qui me plaise, qui me passionne dans lequel je m'investisse. Comme j'allais avoir un enfant j'ai cherché plein de choses autour de la maternité, autour même de parfois de la médecine, enfin de la médecine je regardais pour être sage-femme. Pour faire des trucs avec du sens. Je me disais il faut que je trouve un truc qui ait du sens etc.
Audrey : Donc tu as fait ça de manière un petit peu méthodique. En fait tu as été faire de la recherche pour voir un peu...
Claire : Ouais j'ai creusé. Voilà, j'ai creusé. J'ai téléphoné à plein de gens, j'ai écrit des mails à plein de gens. Et puis, en fait, un jour, je suis allée au mariage de mon ami d'enfance. Et il y avait un ami de mon père qui était là, qui était invité. Et on a discuté ensemble et lui était prof à l'ESCP et c'était un ancien auditeur qui avait passé une thèse et qui était prof à l'ESCP, à l'école de commerce de Paris. Et il m'a parlé, il m'a dit, mais vu ton profil, c'est ça que tu devrais faire. Tu devrais faire une thèse et devenir prof dans le supérieur. Prof dans une école de commerce. Et sur le coup, je me suis dit, mais il est fou, une thèse, ça prend 4 ans. Je ne vais pas... Je ne peux pas, je vais avoir un enfant. Non, en fait, merci pour l'idée, mais non, je ne peux pas. Financièrement, ce n'est pas possible.
- Laure
Et tout de suite, quand il t'évoque, il te présente cette idée-là, toi, tout de suite, tu la réfutes en disant que ce n'est pas possible.
- Claire
Oui.
- Laure
Tu as pensé à un moment, ça pourrait me plaire, ça ne pourrait pas me plaire ?
- Claire
Oui, je me suis dit, ah oui, j'aimerais bien le métier qui va après. D'accord. Ça, pourquoi pas ? Parce que ça, ça fait du sens. Être prof, moi, ça me parle, je sais ce que c'est, parce que j'ai vécu avec beaucoup de profs dans ma vie. Il y a une idée quand même de transmission de connaissances. Il y avait ce côté en même temps, je ne recommence pas à zéro parce que si c'était pour créer une entreprise ou pour faire de la médecine, là il faut que je recommence tout à zéro. Alors que là je ne recommence pas à zéro, je pars de quelque chose que je connais, un métier que j'ai déjà fait, sur des bases de finance et de comptabilité que je connais, que j'ai dans mon travail. Donc tout ça, ça me parlait, j'aimais bien et puis j'aime beaucoup cette idée de transmission quand même, ça c'est quand même quelque chose qui m'anime en soi. Donc je n'ai pas abandonné l'idée. De retour au bureau le lundi matin, j'ai fait des recherches et je me suis mise en tête de passer l'agrégation. De préparer Normale Sup en entrant à Cachan, pour rentrer à Cachan en troisième année, préparer l'agrégation. Et ensuite avoir l'agrégation et pouvoir enseigner soit en lycée, soit en étant prof en BTS.
- Audrey
Parce que là, du coup à ce moment-là, tu es encore chez Total. Tu t'es pas arrêtée malgré la très mauvaise ambiance à l'annonce de ta grossesse. Pour l'instant, tu fais tes recherches à côté, mais tu continues quand même.
- Claire
En fait, j'ai annoncé ma grossesse en septembre. J'ai été arrêtée 15 jours en novembre, 3 semaines en novembre, parce que j'ai eu un petit problème de saignement. 3 semaines pendant lesquelles ça a été le psychodrame. J'ai dû travailler alors que j'étais arrêtée. Je trouvais ça un peu compliqué. Je reviens au travail, personne ne me parlait, c'était horrible l'ambiance, c'était horrible. Et en décembre, annonce des augmentations et des primes, tout le monde est augmenté, a des primes sauf moi, parce que j'ai été arrêtée trois semaines, pendant lesquelles j'ai travaillé. Donc j'ai trouvé ça tellement injuste. Et là en janvier, à nouveau j'ai eu une nouvelle brimade de mon chef qui m'obligeait à aller en voiture à des heures pas possibles, alors que j'étais enceinte et que c'était fragile comme grossesse. Donc j'ai été voir mon médecin, je lui ai raconté. Bon, en plus j'ai pleuré. Il m'a dit, non mais là vous êtes vraiment au bout de ce que vous pouvez supporter, je vous arrête pour des raisons médicales, parce qu'il y avait vraiment des raisons médicales, mais aussi pour des raisons psychologiques, parce que vous n'allez pas tenir le coup. Donc je suis arrêtée, et là tout le monde me dit, c'est horrible, ma pauvre, ça doit être affreux. Et en fait non, j'étais super heureuse, super soulagée de me retrouver enfin libérée de tout cet espèce de poids, de l'entreprise, de la pression, des deadlines qu'on nous donne la veille pour le lendemain. De toutes ces urgences de projets à faire qui ne me parlaient pas, où dans lesquels je ne trouvais aucun sens. Je ne trouvais vraiment pas de sens dans ce que je faisais. Donc d'un coup, me retrouver sortie de ça, juste me concentrer sur mon bébé, en fait, ça a été un énorme soulagement. Et je sais que c'est ce moment-là, pour moi, le déclic. C'est ça, c'est allongée sur mon canapé. Bon, allongée parce que j'étais quand même immobilisée, allongée sur mon canapé et me dire "C'est le meilleur moment de ma vie depuis les cinq dernières années". Et là je me suis dit ok il faut que je m'en aille. C'est une question de survie, il faut que je change de vie, il faut que je change de métier, il faut que je fasse autre chose de ma vie. Quoi qu'il arrive, je ne retournerai plus jamais.
- Audrey
Et là, du coup, tu avais déjà rencontré l'ami de tes parents ?
- Claire
Oui, parce que ça, c'était en septembre.
- Audrey
Tu avais déjà une petite graine.
- Claire
Voilà. C'est ça, j'avais la graine. Et là, j'ai fait grandir la graine et j'ai postulé à Cachan, à l'ENS Cachan, donc à Normale Sup. Et j'ai postulé en même temps à Dauphine sur un M2 recherche, dans l'idée éventuellement de faire une thèse après.
- Laure
Donc là, tu es enceinte, tu postules à Cachan, et ton mari, qu'est-ce qu'il en dit, ton mari ?
- Claire
Alors moi, mon mari, je pense que c'est le moment où il s'est dit que c'était sûrement le meilleur moment, la meilleure décision que je prenais. En fait, lui, il m'a vu complètement dépérir. Et c'est même lui, quasiment, déjà quand j'étais chez Kenzo, enfin chez LVMH, dans la filiale chez LVMH et ensuite, quand je suis partie, il m'avait encouragée déjà à changer de travail. Et en fait, il n'en pouvait plus. Il voyait bien que j'étais hyper malheureuse. Ça n'allait jamais. Il me disait tout le temps, mais enfin, ce n'est pas possible. Toi qui étais tout le temps de bonne humeur, tu es devenue triste, tu es devenue malheureuse. Ça se voit que tu n'es pas bien dans ta vie. Et donc, du coup, il m'a dit, lui, il m'a vraiment poussée. Il m'a dit, moi, je suis derrière toi, on va y arriver, on va s'en sortir, quoi que tu choisisses de faire, en fait. Donc, le fait d'avoir ce soutien-là, plus mes parents, qui m'ont aussi quand même encouragée à leur façon, en tout cas, au moins en m'apportant la possibilité que si financièrement ça n'aille pas, je m'en sortirais, c'est là où j'ai pris la décision, finalement, de partir pour faire une thèse. Parce que finalement, c'est la décision que j'ai prise, j'ai décidé de faire une thèse.
- Audrey
Donc, tu fais quoi ? Tu négocies une rupture conventionnelle ?
- Claire
Je négocie une rupture conventionnelle avec Total. Ça a été assez facile compte tenu clairement de la discrimination qui a été faite autour de la femme enceinte en fait, parce que c'était clairement ça. Donc ça a été assez simple, j'ai fait une rupture conventionnelle. Et donc ensuite j'ai repris mes études à Dauphine pendant un an, j'ai préparé mon M2. Mais en fait c'était une année un peu de transition. J'étais en fait à l'origine, à ce moment-là j'étais encore chez Total. J'étais en congé maternité, puis congé parental. Donc là, je fais mon année de M2.
- Audrey
Tu rentres à Dauphine, ton fils est né non ?
- Claire
Oui, voilà. C'est ça, il est tout petit. Là, il vient de naître. Il est né en mai. Et moi, j'ai commencé en septembre à Dauphine. Donc là, je suis étudiante avec mon bébé. J'ai une place en crèche en plus. Donc, j'ai eu beaucoup de chance. Donc là, c'est une année plutôt sympa parce que je crois que je renais en fait. J'ai mon bébé que j'avais tellement espéré. En fait, je fais des trucs qui me passionnent. Et d'un coup, j'entrevois la perspective de me dire que je pourrais faire ça, c'est-à-dire de la recherche et de l'enseignement, et être payée pour faire ça, alors qu'en fait, ça me passionne. Et que d'un coup, j'ai plus besoin de... Le travail, c'est plus juste de la souffrance, ça peut devenir quelque chose d'hyper épanouissant et d'hyper passionnant. Et là, d'un coup, j'avoue, ça va mieux dans ma tête. Alors, ensuite, je suis diplômée de Dauphine en 2009. Donc, je commence ma thèse en 2009. En plus, je tombe enceinte à peu près au même moment de mon deuxième enfant. Donc, je fais ma première année de thèse en étant enceinte. Donc, j'ai fait ma thèse à HEC puisque c'était l'école que je connaissais et que j'avais des contacts là-bas. Donc, je fais ma thèse là-bas. Donc, je retourne sur le campus et tout. C'était vraiment chouette. Avec mon bébé plus mon gros ventre, en fait. Donc, première année de thèse assez... assez studieuse parce qu'il y avait beaucoup de cours, c'est une espèce de formation la première année. Et puis je suis acceptée pour poursuivre le doctorat, et là je commence ma thèse, donc j'ai mis 4 ans pour la faire. Donc j'ai accouché entre temps, j'ai eu mes deux petits, et puis donc je continue à faire ce processus, qui est assez long parce qu'effectivement j'ai mis 1 an pour faire Dauphine, plus 4 ans de thèse, donc ça a duré quand même 5 ans, pendant lesquels j'étais étudiante. Donc j'avais ma bourse de thèse, puis je donnais des petits cours à côté pour...
- Audrey
C'était ma question suivante, c'est comment on finance quand même ?
- Claire
Clairement, c'est un peu le truc le plus difficile à devoir gérer, parce que c'est quand même 5 ans durant lesquels je me suis arrêtée. Alors l'année à Dauphine, j'avais mes indemnités de chômage, donc ça s'est passé comme ça. Mais après, pendant les 4 ans de thèse, j'avais une bourse de thèse, alors ce n'était pas énorme, c'était 12 000 euros par an. Donc, ce n'est pas non plus énorme. Mais après, en plus, je donnais des cours. Donc, je devais en avoir pour 6 000 euros à peu près. Puis après, je corrigeais des copies. Puis voilà, c'est surtout retour à une vie. Et puis surtout, j'ai quand même travaillé dans des grandes entreprises. Alors ça ne m'a pas plu, mais par contre, ça m'a bien rapporté de l'argent, j'avoue. Donc, je gagnais très bien ma vie à cette période-là. Et donc, comme je ne suis pas quelqu'un d'extrêmement dépensier, finalement, cet argent, il était aussi disponible. Donc, on a puisé. Puis, mon mari, lui, il travaillait. Alors, il travaillait. Il a travaillé au début. Donc, au début, on avait son salaire. Puis après, on avait nos économies. Alors, je dis après, parce que lui, en fait, quand il a vu que je m'étais reconvertie, que je changeais de voie et que ça m'épanouissait terriblement et que lui, il s'ennuyait terriblement dans son travail, il s'est dit, mais pourquoi moi, je ne ferais pas pareil ? Et donc... C'est ce qu'il a fait. Il a démissionné. Un jour, il est rentré en me disant « J'ai démissionné, je fais comme toi, je vais reprendre mes études. » Oui, alors après, j'avoue que sur le coup, j'ai un peu paniqué, parce que je me suis quand même dit qu'on venait juste d'acheter une maison, qu'on avait un bébé et un autre en route et qu'on n'avait plus de salaire. Mais finalement, on avait de l'argent de côté et puis... Donc finalement, on ne leur a jamais demandé, mais l'énorme chance qu'on avait, c'était de me dire si jamais j'ai un problème, je sais que j'ai mes parents qui seront là, on ne va pas mourir de faim. Et puis on a vécu comme des étudiants en fait, avec nos deux bébés. Et c'est sûr qu'on n'a pas voyagé, on n'a pas fait des folies, on n'allait pas manger au restaurant, on ne prenait pas de baby-sitter. Mais bon, ce n'était pas grave, on faisait nos études et on était bien comme ça. Et entre la bourse, les cours, les petits jobs à côté, et puis nos économies, on a réussi à s'en sortir.
- Laure
Et pendant cette année de master, puis ces quatre ans de thèse, à aucun moment t'as remis en question ce processus de reconversion, cette transition ?
- Claire
Alors pour être vraiment complètement honnête, à un moment quand même je me suis dit, je ne vais pas y arriver. Ce n'est pas facile en fait, un doctorat ça ne se fait pas non plus aussi simplement que ça. C'est un long processus, donc ça implique le fait que d'abord on apprend, puis on a des grands moments de doute quand même de se dire, mais est-ce que je vais être capable d'aller au bout de ce processus-là ? Donc peut-être vers au bout de deux ans en thèse. Je me suis dit, je vais retourner dans le privé, j'y arriverai jamais, je vais postuler sur des offres de contrôle de gestion. Donc j'ai commencé à regarder, à refaire mon CV, à regarder pour faire du contrôle de gestion. Mais rien que de lire les annonces et de me reprojeter dans l'entreprise qui m'avait tellement... En fait, moi vraiment, je n'ai pas du tout aimé. Je me suis dit, non mais en fait, je ne vais pas supporter. Donc non, en fait, je pourrais dire, je n'ai jamais douté dans le sens où même les fois où je me suis dit, oh allez, c'est trop dur, je vais... Je n'ai pas réussi à me projeter dans l'entreprise. Je pense que je ne suis pas du tout faite pour le fonctionnement de l'entreprise. Et ça, c'est sûr que ça vient de mon éducation. J'ai été élevée d'une façon qui fait que je n'arrivais pas à me soumettre à des horaires aussi contraints, à une autorité aussi contraignante. Et puis, il y a un rythme de vie qui est tout le temps en débordement parce qu'il y a des urgences de partout, il faut courir partout. Non, mais je n'y arrivais pas. J'avais besoin de me poser, d'avoir du temps pour réfléchir, pour penser, pour lire. Et ça, je l'ai trouvé en thèse. Et ça, ça m'a vraiment beaucoup plu. Ça m'a vraiment, vraiment beaucoup plu.
- Audrey
Et après, est-ce que tu savais déjà, ou tu t'es parfois posé la question, que la finalité d'enseigner, ça te plairait ?
- Claire
Alors, en fait, les dés étaient déjà pipés parce que j'avais déjà enseigné. J'avais enseigné pour mon père. Mon père était prof en IUT. Il avait un module en entrepreneuriat. Comme moi, j'avais fait une majeure entrepreneuriat en école de commerce, je participais dans le cours, j'avais un petit module de 20 heures où je donnais un cours sur comment on fait un business plan, comment on passe un peu de l'idée de l'entrepreneur au business plan. J'avais déjà enseigné, j'avais adoré. Ensuite, pour financer ma thèse, j'ai donné des cours aussi. Là, j'ai donné des cours de comptabilité en première année d'école de commerce. C'est pareil, j'ai adoré ! Pourtant la comptabilité comme ça, on se dit, oh là là ! Et en fait, non, c'était trop bien d'enseigner justement à des jeunes qui disaient « Oh, la compta ! » Et en fait, c'est super chouette la compta, parce que c'est hyper ludique, c'est vraiment très technique et très ludique. Donc c'est amusant à enseigner. Et comme moi, je m'amusais, je pense que les étudiants aimaient bien, donc c'était un cours vraiment hyper dynamique. Et je me disais « Ah ouais, j'aime bien cette idée d'échange, de transmission. » En plus, comme du coup, à l'époque, j'étais assez jeune, donc on discutait pas mal. C'était des gens aussi qui se dirigeaient vers l'entreprise, donc on pouvait en discuter, puisque moi, j'en venais de l'entreprise. Donc je gardais pour moi le fait que je n'aimais pas, mais par contre, je pouvais leur parler de qu'est-ce qui s'y passe, qu'est-ce qu'on y fait, justement. On fait quoi quand on est en entreprise...
- Laure
Des questions que toi tu te posais.
- Claire
C'est ça. Et donc, non, j'ai vraiment beaucoup apprécié l'enseignement. Et encore maintenant, j'apprécie beaucoup. J'adore enseigner, en fait.
- Audrey
Donc, les quatre ans de thèse se passent. Tu t'accroches.
- Claire
Oui.
- Audrey
Et donc, après, comment on valide sa thèse, c'est une soutenance ?
- Claire
Voilà. Donc, j'ai soutenu ma thèse. Alors, en fin de thèse, j'ai fait mon dernier enfant. Donc, j'ai soutenu ma thèse en étant enceinte de sept mois et demi. C'est un bon souvenir, en fait. Donc, j'ai soutenu ma thèse. et un mois et demi plus tard, j'ai eu ma fille. Donc c'était amusant, j'ai fait mes deux bébés en même temps, quasiment : ma thèse plus mon bébé. Et donc oui, j'ai soutenu ma thèse en décembre, et en fait en octobre j'avais postulé dans des écoles de commerce pour devenir prof, et j'ai été passer mes entretiens dans l'école qui m'avait retenue, et qui avait retenu mon attention, qui était à HEC Montréal. Donc je suis partie faire des entretiens à HEC Montréal. Le 17 février, alors que ma fille est née le 19 janvier. Donc ça a été très compliqué de quitter mon tout petit bébé pour aller passer des entretiens très très loin dans le nord et dans le froid québécois. Mais bon voilà, donc j'ai été passer mes entretiens à Montréal, ça s'est bien passé. Et donc ils m'ont fait une proposition d'embauche qui fait qu'en fait, je dis ça, parce que du coup de janvier à septembre, le moment où j'ai commencé à enseigner, j'ai eu quelques mois là où en fait je n'ai rien fait, j'ai juste déménagé et je me suis occupée de mon bébé. Mais je n'ai pas travaillé, en fait. Donc, ça a été un moment plus de recentrage où finalement, la transition prend comme tout son corps dans ma tête. J'ai eu le temps de prendre conscience que j'allais changer de vie, en fait. En plus, changer de pays. Donc, il y avait vraiment ce côté, allez, on recommence tout à zéro. On avait tout vendu. On est parti avec nos trois enfants sous le bras. Et on avait tous les deux démissionné et on est parti. Enfin moi j'avais fini ma thèse et mon mari avait démissionné et on est parti à l'inconnu.
- Laure
Et là le sentiment de réussite tu l'as à ce moment-là ?
- Claire
Ah oui, là vraiment j'étais, là j'étais vraiment heureuse. Je me suis dit ça y est je recommence ma vie à zéro en fait. Enfin on repart complètement, on fait reset et on change de vie. Et dans cette vie-là, ça va bien se passer professionnellement. Je vais être heureuse professionnellement. C'était vraiment mon idée de me dire ça y est, je laisse derrière moi cette sensation d'échec et là je commence quelque chose dans lequel je vais réussir. Voilà, donc là je commence à Montréal. Bon après, ça s'est super bien passé, cette expérience a duré 4 ans, on est resté là-bas 4 ans. Au début on est parti en se disant on part le temps qu'il faudra, avec quand même, surtout pour moi, l'idée de dire on reviendra, on reviendra en France, on ne va pas rester toute notre vie là-bas, mais on va tenter cette expérience. Donc on est parti et j'ai commencé ma vie là-bas. Et ça n'a pas été facile parce que l'enseignement au Québec, ce n'est pas la même chose que l'enseignement en France. Donc moi, je connaissais l'enseignement en France, mais du coup, il a fallu que j'apprenne à enseigner au Québec. Donc ça m'a pris quelques temps avant de comprendre comment ça marche. Mais j'aimais quand même beaucoup ça. C'était vraiment quelque chose qui me motivait. En plus, j'enseignais des cours qui me plaisaient bien, avec des gens que j'appréciais beaucoup. Puis j'ai appris à faire de la recherche aussi parce que... Dans enseignant-chercheur, il y a aussi chercheur. Ça m'occupe beaucoup. En fait, je fais plus de recherche que d'enseignement. Donc, j'ai appris à faire de la recherche. Là, par contre, c'est un grand parcours d'humilité, la recherche, parce que c'est très dur déjà et c'est très compétitif. Et c'est vraiment pas simple parce qu'on passe son temps à produire des articles qui sont jugés par nos pairs. Et donc, en fait, on reçoit beaucoup de critiques sur son travail, ce qui en soit est constructif, c'est intéressant. Mais du coup, ce n'est pas facile. Il faut s'habituer à être sans cesse remis en cause dans sa façon de penser. Mais en fait, moi, j'aime bien. Ça me stimule déjà. Et puis surtout, j'adore ce temps de réflexion, de lecture, d'écriture. C'est un métier qui se fait sur du long terme. Donc, on a du temps en fait, même si je suis tout le temps débordée. Mais en fait, j'ai quand même du temps dans mes projets. C'est des projets qui durent 4, 5 ans, 6 ans. Donc c'est très long en fait, donc on a le temps de prendre le temps. Et ça j'aime bien. Et puis donc l'enseignement, je crois que c'est vraiment quelque chose qui me plaît. Et quand on est rentré, donc on est rentré, au bout de 4 ans on est rentré en France. Bon c'est pas du tout une décision professionnelle, c'est une décision qui est liée à ma vie personnelle. J'ai ressenti le besoin de rentrer en France pour me rapprocher de ma famille. Et on est rentré tous les 5. Et là j'ai trouvé un poste à Bordeaux, en école de commerce. Et là je me suis remise à enseigner en France. Et là, j'ai retrouvé vraiment tous mes repères. Donc là, je pense que je peux dire que je m'éclate vraiment en tant qu'enseignante. J'adore enseigner, c'est vraiment quelque chose qui me plaît. Et là, j'ai confiance en moi. En recherche, c'est encore compliqué. J'ai beaucoup moins confiance en moi. Je suis encore très soumise au syndrome de l'imposteur. Parce qu'en plus, je ne viens pas... Moi, je suis une reconvertie, on peut dire. Donc en fait, je suis une jeune chercheuse, mais qui est déjà d'un certain âge. Donc je ne suis plus si jeune que ça. Alors j'ai un peu ce moment, ce petit décalage d'être... D'être quand même une personne avec de l'expérience professionnelle, mais très jeune dans le milieu de la recherche. Mais bon, je progresse.
- Laure
Et pour toi, finalement, cette conversion, est-ce que ça a été un processus douloureux.
- Claire
Ah oui, moi j'ai trouvé que c'était douloureux. Je suis trop contente de l'avoir fait. Je pense que je me suis sauvée en le faisant. Je pense que je n'aurais pas pu supporter. Déjà, je pense que mon couple n'aurait jamais supporté ce qui s'est passé parce que j'étais très mal en fait. Et puis, du coup, c'est quand même dommage parce que finalement, on est toujours ensemble après 22 ans. Donc, ça aurait été vraiment dommage de se perdre à ce moment-là. Donc... Et puis même, je pense qu'en fait, moi, je n'aurais jamais trouvé ma place en entreprise. Je n'ai pas été acculturée pour travailler en entreprise et je n'aurais jamais réussi à me soumettre à ce qu'il faut faire pour travailler en entreprise. Je crois que j'ai besoin d'être libre et je ne l'étais pas. Moi, je ne me suis jamais sentie libre en entreprise. Et donc, finalement, j'ai trouvé ma liberté dans cet emploi-là et j'ai réussi à m'épanouir. Et donc, je suis très contente de l'avoir fait. Et si je devais refaire, je referais pareil, évidemment. Mais ça a été très douloureux. Très très douloureux parce que, avant de pouvoir songer à la reconversion, d'abord il y a eu toute cette partie où je me suis dit, j'ai un problème, je suis en échec en fait. Je n'y arrive pas, c'est moi, je ne suis pas bonne. Et là, je sais que j'ai beaucoup puisé dans ma confiance en moi. Et je pense qu'encore maintenant, je paye ça. C'est-à-dire que j'ai ce syndrome de l'imposteur permanent, ce côté je ne me sens jamais à la hauteur, je n'ose jamais vraiment... Je me dis toujours, je ne suis pas légitime. J'ai toujours un petit problème de légitimité, de me sentir à l'aise, d'avoir confiance en moi. Je n'arrive pas à avoir confiance en moi. Et je pense que ça vient de ces années où j'ai vraiment souffert, je trouve.
- Laure
En même temps, je trouve ça assez incroyable parce que finalement, l'objectif c'était d'enseigner. Tu aurais pu prendre tellement de raccourcis. Tu n'as quand même pas choisi la voie la plus facile.
- Claire
Non, mais par contre, j'ai choisi une voie qui était pérenne. Parce que j'ai réfléchi aussi à un moment à donner des cours à côté, à être intervenant extérieur en quelque sorte, et faire des vacations. Et c'est cette conversation avec l'ami de mon père qui m'a fait prendre conscience qu'en fait, quand on fait des vacations, c'est pas du tout pérenne, c'est très précaire comme statut en fait, un intervenant. quand on est Tant que l'école en a besoin, elle l'utilise. Mais dès qu'ils ont un autre prof ou qu'ils n'en ont plus besoin, on n'a plus besoin de lui, on prend quelqu'un d'autre ou le poste est supprimé. Et donc, il faut retrouver quelque chose. Donc, c'est intéressant de le faire si on a envie de voir ce que c'est que l'enseignement. Mais si on veut enseigner vraiment, en faire son métier, en fait, on n'a pas le choix. Il faut passer par soit l'agrégation, soit le doctorat. Et oui, c'est des grosses barrières à l'entrée. en fait c'est des métiers dans lesquels il y a une grosse barrière à l'entrée.
- Audrey
J'ai l'impression quand même que du coup, c'était un processus très réfléchi, où tu as fait des recherches, très rationalisé. Effectivement, là, c'est pas pérenne sur le long terme...
- Claire
Oui.
- Audrey
Tu as regardé beaucoup autour de toi.
- Claire
Oui, mais ça, je pense que c'est vraiment ma personnalité. Je suis très comme ça. J'ai besoin de bien border les choses avant de m'engager. Je ne peux pas dire... Enfin, je pense que j'ai quand même une mini aversion au risque. Enfin, je prends des risques, mais j'ai quand même peur. Et donc j'avais besoin que ce soit quand même un peu bordé. Et pareil, j'ai énormément hésité entre l'agrégation et le doctorat. Et par exemple, pour ça, j'ai interviewé au moins plus que 10 personnes. Je dirais entre 10 et 20 personnes pour être sûre que je faisais le bon choix. Donc oui, j'ai essayé de tout border parce que je prenais quand même un risque pour moi, mais aussi pour mon couple et puis pour ma famille, puisque j'avais quand même mon bébé qui allait venir. Je me disais, oui, il ne faut pas non plus que je fasse... Je ne pouvais pas faire n'importe quoi. Donc, ce n'est pas une décision... C'est une décision que j'ai portée pendant longtemps. Clairement, ce n'est pas un coup de tête.
- Audrey
Mais qu'est-ce que ça t'a appris sur toi, ce processus ?
- Claire
Alors, ce que ça a appris sur moi, ce n'est pas facile comme question. Déjà, sur le côté positif... Ça m'a appris que j'ai quand même la force de sortir d'une situation un peu compliquée et de ne pas me résigner. Je ne me suis pas résignée, c'est ce que je me disais. À l'époque, je me souviens, je parlais beaucoup avec mon amie, qui à l'époque était ma meilleure amie. On s'était rencontrées à l'école, on s'entendait hyper bien. Elle aussi, elle détestait son travail. On faisait à peu près la même chose, donc on détestait notre travail. Et finalement, le jour où moi je me suis dit je vais me sortir de là, en fait on s'est fâchés, pas pour ça, pour autre chose, mais avec le recul je me dis, j'ai l'impression que comme elle, elle est restée là, elle s'est résignée, et pas moi en fait, je ne voulais pas me résigner. Je me suis dit la vie c'est long quand même. Et donc ça c'était le premier apprentissage je pense. Après... Je pense que ça m'a appris aussi que je suis quand même capable d'endurer, j'allais dire ce côté de se dire, en fait c'est quand même long, c'est une longue reconversion, ça a quand même duré 5 ans en tout, donc c'est quand même long et incertain, et que j'ai quand même été au bout de ça, donc j'ai cette endurance de me dire, ou persévérante peut-être, ce côté persévérant. à terme trois grossesses en gérant avec trois bébés oui c'est ça parce qu'en fait en plus il y avait quand même cette maternité qui s'est rapprochée à ça c'est sûr que c'est une thèse plus trois enfants donc c'est pas non plus que une thèse parce qu'en fait ça a quand même joué parce que c'est pareil je trouve mais c'est un autre podcast je pense mais j'ai pas trouvé que être mère ça c'était Pour moi, ce n'était pas naturel. J'ai dû apprendre à être mère. Donc, mon premier enfant en a fait les frais, je pense. Pour moi, ça a été un apprentissage. Ça n'a pas été un instinct. Je n'ai pas eu l'instinct maternel. J'ai appris à devenir maman. Et ça, moi aussi, ça m'a pris du temps, surtout qu'effectivement, j'étais accaparée par cette reconversion. Donc, est-ce que ça a joué ? Je n'en sais rien. Mais c'est sûr qu'il y avait aussi ce temps à passer avec mon bébé pour apprendre à être maman. Tout ça s'est combiné, donc c'est vrai que ça s'est mélangé. Après, ce qui est sûr, c'est que je pense qu'en fait, je ne peux pas vraiment être fière de moi d'avoir fait ce parcours, parce qu'en fait, encore une fois, je pense que je n'ai pas eu le choix. Pour moi, c'était vraiment une question de survie. Je n'aurais jamais pu rester dans ce milieu. En fait, je ne supportais pas d'être en échec. Et j'étais en échec, clairement. Et en fait, je n'ai pas supporté. Donc je pense que je ne supporte pas bien l'échec.
- Audrey
Qu'est-ce que ton nouveau job t'apporte de plus que l'ancien ?
- Claire
Alors déjà, je trouve que déjà la réussite, c'est-à-dire que je pense que en tant que chercheuse, j'ai un peu plus de doutes, mais je pense que je suis une bonne prof parce que j'aime beaucoup ce que je fais, parce que j'y passe du temps, parce que j'adore mes étudiants. Bon, pas tous, mais globalement, je les aime, je les trouve... courageux et puis j'aime bien avoir des discussions avec eux. C'est des jeunes qui ne sont pas dans un monde toujours facile, donc j'aime bien discuter avec eux, avoir des discussions. On n'est pas toujours d'accord, donc j'aime bien avoir ces discussions-là avec eux. Et puis, ce que ça m'a apporté, ça m'a apporté aussi le fait de faire un métier dans lequel je me retrouve, enfin je retrouve ce que moi j'aime faire, c'est-à-dire réfléchir, construire, remettre les choses en place. en cause, discuter. J'ai une recherche qui est très sociologique. En fait, je fais beaucoup de déconstruction de concepts. Donc, j'aime vraiment beaucoup ça, repenser la façon dont on a construit les choses. Je travaille beaucoup sur la construction de la performance professionnelle. Ça veut dire quoi ? Réussir. C'est marrant, je travaille sur ça, comme quoi. Mais ça veut dire quoi, réussir ? Ça veut dire quoi ? Être un bon professionnel. Donc, travailler sur toutes ces déconstructions-là, j'ai pas mal travaillé ces derniers temps sur la paternité, par exemple. Comment on construit la paternité dans le monde professionnel et comment on pourrait l'envisager autrement ? Donc tout ça, c'est des sujets qui me passionnent. Et je me dis, mais j'ai la chance de faire un métier où je suis payée pour faire des choses qui me plaisent. Et ça, c'est bien. Alors après, je dis ça, ça a l'air formidable, ma vie au quotidien. En vrai, il y a des moments où je me dis, oh là là, c'est dur. Il y a des moments pas faciles. Il y a des moments où je me dis, oh là là, j'en ai marre de mon boulot, j'en ai marre de mes collègues, j'en ai marre de... de mes étudiants ou de l'administration. Mais en fait, au fond, c'est un peu des... Au fond, je sais que je suis sur la bonne voie. Je suis sur la bonne route. Alors, de temps en temps, je fais une pause, mais globalement, je suis sur la bonne route et c'est ça que ça m'a appris. Ce qui est différent par rapport à l'autre métier, c'est que dans mon ancienne vie, c'est que dans mon ancienne vie, je savais que c'était une impasse, en fait. Donc, je continuais, mais je savais que ça... débouché. Alors que là, je sais que je suis sur la bonne voie et maintenant, je peux aller, je peux me projeter dans la suite. Donc, ça me donne des perspectives.
- Audrey
Il y a un autre point dont on n'a pas parlé, c'est que finalement, tu disais dans ton premier job que tu avais zéro temps personnel, ça débordait de partout. Est-ce que justement ce nouveau travail là te permet d'avoir un meilleur équilibre vie professionnelle, vie personnelle ?
- Claire
Alors, oui. Indéniablement, ne serait-ce que parce que Je suis maître de mon temps, c'est-à-dire que c'est beaucoup du temps, le temps de la recherche et de la préparation de l'enseignement. Donc il y a des cours, on a un volume d'heures de cours, on va dire environ je fais 200 heures de cours par an, donc c'est pas beaucoup. Mais par contre, en dehors de ces 200 heures là qui sont des heures fixes, que d'ailleurs entre parenthèses je choisis, je choisis de les mettre à certains endroits de mon emploi du temps, donc moi je travaille beaucoup de septembre à décembre, je fais beaucoup mes cours à ce moment-là. Le reste du temps, donc on va dire de décembre à juillet-août, c'est moi qui organise mon temps. Donc si je veux prendre une semaine de vacances parce que mes enfants sont en vacances scolaires, je prends une semaine de vacances parce que mes enfants sont en vacances scolaires. Et l'été, je peux partir avec mes enfants deux mois à la campagne, et puis j'emmène mon travail et je travaille à la campagne pendant que mes enfants sont en vacances. Donc c'est beaucoup plus facile de m'organiser. J'ai mon fils qui a un accident de je ne sais quoi, donc je passe beaucoup de temps. de temps aux urgences avec mes enfants. Je peux aller aux urgences et c'est pas grave, je continue de travailler pendant que je suis aux urgences et en même temps je peux l'accompagner. Je n'ai pas besoin de demander à qui que ce soit de prendre du temps pour accompagner un enfant. C'est voilà, mercredi dernier mon fils avait une audition conservatoire, je peux prendre l'après-midi et puis c'est pas grave, je travaille le soir ou le dimanche, je peux rattraper, je peux organiser mon temps de travail comme je veux. Donc ça déjà c'est quand même une grande liberté par rapport à l'entreprise où j'ai été obligée d'être présente. C'était avant Covid, donc il n'y avait vraiment pas de télétravail, on était dans l'entreprise Donc déjà ça c'est un meilleur moment. Après je suis totalement débordée en permanence, mais ça bon je pense que c'est quand même l'apanage de pas mal de femmes cadras, mères de trois enfants, donc on va dire que ça doit être normal. Mais c'est un débordement que j'arrive quand même à maîtriser parce que justement j'ai cette liberté de gérer, de pouvoir travailler à la maison, de pouvoir me dire si vendredi je ne travaille pas, je travaillerai dimanche. C'est pas grave, il n'y a personne qui attend de moi d'être présente dans les locaux de l'entreprise à un moment particulier. Donc ça, oui, ça joue beaucoup. Donc oui, je suis débordée, mais c'est un débordement choisi. Enfin, en tout cas, que j'arrive à peu près à maîtriser.
- Laure
Donc la vie professionnelle, c'est long, Claire. On est d'accord pour le dire. Non, je ne sais même pas si on est d'accord pour le dire ?
- Claire
Si, c'est long. On a le temps.
- Laure
Oui, mais bon j'aurais pu te demander avant de te dire qu'on était d'accord. La vie professionnelle, c'est long, Claire. Est-ce que tu te vois continuer ce métier jusqu'à la fin ?
- Claire
Je mourrai sur scène comme Molière. Alors, en fait, c'est sûr qu'avec l'allongement du temps de cotisation, plus le fait que je me suis arrêtée pour faire mes études, et puis ensuite je suis partie à l'étranger, période pendant laquelle je n'ai pas cotisé, évidemment. Tout ça, ça fait que je suis... Je pense que je suis bonne pour travailler jusqu'à au moins mes 70 ans. Donc c'est sûr que je me dis, quand je vois l'énergie que j'emploie aujourd'hui à faire de la recherche et de l'enseignement, est-ce que vraiment quand j'aurai 70 ans, qui est l'âge de ma mère, je serai en état de faire ça ? Je ne sais pas, en fait je ne crois pas, parce que déjà parfois je me dis que je suis déjà super fatiguée sur les rotules alors que je suis encore jeune. Mais en même temps, ce qui est sûr c'est que... Peu importe la façon dont les choses s'organiseront, ce qui est sûr, c'est que oui, je me vois continuer ma vie professionnelle dans l'enseignement. Ça, c'est sûr. La recherche peut-être, ça évoluera sûrement, parce que je pense que ça reste quand même un truc de jeune entre guillemets, dans le sens où c'est très exigeant et ça demande beaucoup de réseau et beaucoup d'énergie que peut-être j'aurais moins après. En revanche, l'enseignement, ça me paraît beaucoup plus à ma portée de le faire pendant encore longtemps. En plus, j'aime vraiment beaucoup ça. Ça me semble beaucoup plus naturel, en fait. Et pour le coup, je me sens beaucoup plus légitime. Après, est-ce que je serais capable, à 70 ans, d'enseigner comme j'enseigne aujourd'hui ? Sans doute pas, mais je m'adapterais, en fait, et j'adapterais les choses. C'est sûr que ce n'est pas simple, même pour un étudiant. Un prof de 70 ans, ce n'est pas très stimulant. Mais on verra bien vers où la carrière me portera. Mais ce qui est sûr, c'est que je veux rester dans l'enseignement parce que c'est quelque chose qui me plaît. Là, je sais que j'ai trouvé l'endroit dans lequel je suis compétente et je me sens en réussite professionnelle.
- Audrey
Et comment tu te vois évoluer ? Est-ce que tout en restant dans l'enseignement, il y a des projets, des choses que tu veux développer ? Est-ce que tu te vois changer un petit peu de poste ? Je ne sais pas comment le formuler.
- Claire
En fait, déjà pour le moment... J'ai les jalons classiques, on va dire, des jeunes enseignants-chercheurs, parce que comme, en fait, même si je suis déjà cadre A, en fait, je reste une jeune chercheuse. Donc, j'ai encore ces objectifs de passer l'habilitation à diriger des recherches, qui est donc le diplôme au-dessus du doctorat. J'ai pour projet aussi de refaire une licence en sociologie, parce que j'aime beaucoup la sociologie, donc je me dis, peut-être je vais demander... une formation pour suivre une licence en sociologie à côté. Donc, ça me ferait aussi des choses à faire à côté. Donc, j'ai plein de projets dans ma tête. En plus, on a aussi la possibilité dans les écoles de commerce de faire des congés sabbatiques de six mois tous les six ans. Donc là, je vais bientôt arriver aux six ans. Bon, là, ce n'est pas le bon moment avec mes enfants qui passent le bac, mais juste à la fin du bac de mes garçons, clairement, j'ai aussi cette idée de me dire, ah bah oui, je partirai bien. Pour le moment, je suis très fixée sur la Norvège, mais ça pourrait être ailleurs. Je pourrais aller six mois à l'étranger, enseigner dans un autre pays, voir comment ça se passe dans d'autres pays. J'aimerais bien aussi. Donc, j'ai aussi ces idées de faire des voyages. Donc, oui, j'ai plein de perspectives d'évolution. Après, parfois aussi, j'ai des gros ras-le-bol de type je vais m'arrêter pendant je ne sais pas combien de temps et je vais aller me retirer à la campagne, hors du monde, du bruit et de la consommation futile, etc. Mais bon, ça, c'est mes... C'est parce que j'ai besoin de calme de temps en temps et de respiration. Mais globalement, non, je pense que je suis plutôt hyperactive. Je suis plutôt dans l'idée d'avoir des projets annexes. J'ai plein de projets, mais pour le moment, déjà, j'apprends mon métier encore.
- Laure
Et si c'était à refaire, qu'est-ce que tu referais ?
- Claire
Alors, je vous ai dit tout à l'heure, si c'était à faire, je me ferais pareil. Bon, quand même, je pense que si c'était à refaire, je réfléchirais plus quand même au moment de mon lycée. Je pense que c'est à ce moment-là où j'ai fait une erreur. C'est-à-dire qu'à ce moment-là... Je ne dis pas que c'était une erreur de faire une école de commerce. En plus, j'ai eu la chance de faire une très bonne école de commerce. Et ça, je ne peux pas mentir, ça m'a énormément aidée dans ma vie professionnelle. Donc, j'ai beaucoup bénéficié, et du réseau de l'HEC et de sa réputation. Donc tant mieux, en fait, peut-être que si je n'avais pas fait cette école, finalement, j'aurais jamais réussi à faire tout ça. Donc tant mieux pour moi. Mais quand même, maintenant, quand je me reprojette, je me dis, je n'ai pas été assez acteur, entre guillemets, de mon orientation. Je me suis un peu laissé porter par, oh, bah je suis bonne à l'école, c'est prestigieux de faire une prépa, j'aime bien les maths, l'anglais et le français, je vais faire ça. Mais j'ai... Maintenant avec le recul, quand même, je me dis que j'aurais dû un petit peu plus réfléchir. C'est dommage que je ne me sois pas un peu plus imposée, un peu plus... J'ai été trop passive à ce moment-là. Peut-être à ce moment-là, j'aurais dû réfléchir.
- Laure
Je te trouve très dure avec toi-même. C'est un âge...
- Audrey
On a tous fait ça quoi.
- Laure
On a envie de se laisser un peu porter.
- Audrey
Ce serait quoi, du coup, ton conseil ?
- Claire
Par exemple, comme ça, c'est ce qui explique sans doute pourquoi mes enfants feront une longue psychothérapie quand ils seront plus vieux. Non, mais je plaisante. C'est vrai que par contre, du coup, avec mes enfants, je les accompagne vers leur future orientation. Et donc très jeunes, j'avoue, on se moque beaucoup de moi. C'est pour ça que je dis ça. Je rigole parce que tout le monde se moque de moi, dans ma famille notamment. Mais très jeunes, je leur ai proposé de se renseigner sur les orientations et les métiers et de discuter, de faire des stages, et donc, je leur ai fait rencontrer des gens dans des métiers très différents. Je les ai emmenés dans plein de salons de type, salons du lycéen, salons de je ne sais quoi. Les deux ont fait des stages dès leur quatrième, alors que c'est facultatif. Donc, ils m'ont tous dit, mais maman, mais on est les seuls à faire un stage en quatrième. Oui, voilà. Ils étaient aussi les seuls, en quatrième, à faire les portes ouvertes des lycées, du salon de l'étudiant, etc. Mais tant pis, au moins, j'aime bien travailler avec eux ce côté, qu'est-ce que vous voulez faire plus tard ? Résultat, ils sont, l'un en seconde et l'autre en quatrième, avec déjà quand même des projets professionnels. Alors, je ne dis pas qu'ils feront ça de leur vie professionnelle, mais ils arrivent quand même à se projeter dans un métier.
- Audrey
Oui, c'est ça, ils pensent plus à la finalité par rapport à toi.
- Claire
C'est ça. Et ce que je trouve bien, c'est que, par exemple, si je prends mon lycéen, on va dire que l'école, ce n'est pas sa passion. Mais en revanche, il reconnaît, et souvent on en discute. Et il me dit, bon, j'aime pas trop l'école. Mais par contre, il me dit, je travaille bien les maths et la physique, parce que lui, il veut faire une école d'ingénieur et parce qu'il veut être ingénieur. Et donc, il me dit, voilà, je travaille parce que je sais que ça sert mon projet professionnel.
- Laure
Ça donne du sens.
- Claire
Voilà, ça leur donne un sens. Ce que moi, je n'ai pas fait. Moi, je n'avais pas besoin de ça et donc je ne me suis pas projetée. Et ça, c'est un peu ce que je regrette au fond dans mon projet à moi. C'est de ne pas m'être projetée professionnellement.
- Laure
Alors justement, est-ce que tu aurais un conseil à donner, une ressource à partager, que ce soit aux enfants, aux parents, je veux dire même surtout.
- Claire
En fait, je ne me sentirais pas légitime de donner des conseils. Mais en revanche, je me dis que ma recette à moi pour essayer de transformer mon échec en succès, ça a été d'accompagner mes enfants vers un projet professionnel, qui ne sera pas forcément encore une fois leur projet à eux. Mais en tout cas, avec le deuxième, c'était beaucoup plus facile parce que lui, il avait une vocation au départ. Le premier, il n'avait pas de vocation. Mais par contre, on n'a fermé aucune porte. À un moment, il s'était mis dans l'idée qu'il voulait faire de la cuisine. Mais on l'a emmené. Il a fait son stage d'ailleurs avec un ami à nous qui est chef. Et il a travaillé en cuisine. On est allé faire les portes ouvertes de Ferrandi, de Vattel. On a fait tout ça. Et puis finalement, il s'est rendu compte que non, ce n'était pas ça qui l'intéressait. Bon, là, il est sur un autre projet. Du coup, il va faire un stage de seconde avec un archi, parce qu'il se demande s'il ne veut pas être ingénieur structure. OK. Donc l'idée, c'est de leur donner, par des petits stages, il participe à des chantiers participatifs aussi de temps en temps. Alors comme ça, voilà, il voit, il discute avec des gens qui font ces métiers-là, pour essayer de rendre les choses concrètes. En fait, il y a un peu ça aussi, c'est que moi... J'avais l'impression... Enfin, pour moi le monde professionnel c'était vraiment pas du tout concret. En plus, avec une famille de profs, c'était vraiment pas concret. Donc je me projetais pas du tout professionnellement et j'avais du mal à me dire, à me projeter dans l'enseignement parce que je me disais je vais pas faire comme tous les autres, enfin je vais pas faire comme mes parents quoi.
- Audrey
C'était une question que j'ai pas posée au début mais que je m'étais posée de savoir si aussi t'avais pas un peu pris le contre-pied.
- Claire
Bah si c'est sûr, j'avais pas... Je me souviens, parce que maintenant, tout le monde me le rappelle, évidemment. Mais je me souviens avoir dit à mes parents, je devais être en seconde, quand on me parlait justement de ce que j'allais faire comme étude, et je disais "Ah non, je ne vais quand même pas finir prof". Et voilà. Donc, j'ai fini prof, finalement. Donc, j'ai fini par faire comme mes parents, mais c'est moi qui ai choisi.
- Audrey
J'avais dit jamais dans la banque. J'ai commencé par l'assurance. Et aujourd'hui...
- Claire
C'est ça. Voilà. En fait, c'est pour ça, c'est difficile. C'est difficile de se projeter, c'est difficile de naviguer. Et puis, je pense qu'en fait, c'est ça, on n'est jamais plus fiers de soi que quand c'est nous qui avons décidé. Au moins, je me dis, voilà, là, finalement, je suis arrivée au même point que le point de départ. Finalement, j'étais maîtresse avec mes poupées dans ma chambre quand j'avais 6 ans. Maintenant, je suis maîtresse avec mes étudiants. Mais c'est moi qui ai décidé. Bon, c'était douloureux.
- Audrey
Une question qu'on n'a pas posée peut-être pour finir, mais justement, on voit bien que tu as transposé tout ce qui était audit et compta, mais est-ce que quand même il y a d'autres choses de ta première carrière que tu as transposé dans ton métier actuel ?
- Claire
Oui, c'est sûr que ça me sert beaucoup. Déjà, effectivement, je suis prof d'audit. J'ai fait de l'audit et en plus, l'audit, pour le coup, c'est vraiment quelque chose d'assez particulier. C'est-à-dire que... C'est difficile d'enseigner l'audit parce que c'est une pratique, en fait. Donc, c'est difficile d'enseigner une pratique. Et le fait de l'avoir pratiqué, moi, ça m'aide vraiment beaucoup. Donc, c'est vraiment une aide permanente. Donc, je me sers beaucoup de mon ancien métier. Mais aussi, je me sers beaucoup de mon réseau. Parce qu'en fait, en ayant travaillé dans ces gros cabinets, ces cabinets qui fonctionnent beaucoup par réseau, et donc, ça me sert énormément, ça, c'est sûr. Et puis, quand je parle notamment avec mes... Alors, dans la partie enseignement, quand je parle avec mes étudiants, clairement j'ai cette légitimité, entre guillemets, d'être une ancienne de l'entreprise. Je ne suis pas une prof comme les autres, je suis une prof qui vient de l'entreprise. Alors autant en recherche, parfois, ça me pose des problèmes de légitimité, autant en enseignement, vraiment, ça me légitimise vraiment beaucoup, surtout dans une école de commerce, parce que c'est des étudiants qui se dirigent vers l'entreprise. Et là, ils ont quelqu'un qui y a travaillé. Et donc, c'est vraiment agréable pour eux, c'est agréable pour moi. Et puis en plus Je fais aussi intervenir des gens de l'entreprise ou des cabinets dans mes cours. Donc en plus, je peux faire cette interface-là. Donc oui, ça m'a permis beaucoup de transposer ça et de leur parler un peu de ce qu'on fait et de leur futur métier finalement. Donc ça, ça me sert beaucoup. Après, en recherche, non, ça ne me sert pas plus que ça, à part le fait qu'effectivement, mon terrain de recherche, c'est le cabinet d'audit. Je travaille sur les cabinets d'audit Big Four. Ben forcément, ça m'aide parce que je connais la vie des juniors dans les cabinets d'audit, juniors, seniors en cabinet d'audit.
- Laure
Merci beaucoup Claire pour ce partage d'expérience.
- Audrey
Merci beaucoup.
- Claire
Merci Laure, merci Audrey, c'était un bon moment.
- Laure
Nous espérons que vous avez apprécié ce moment autant que nous.
- Audrey
Si vous avez aimé l'épisode, n'hésitez pas à laisser une note positive et un commentaire sur votre plateforme d'écoute préférée.
- Laure
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- Audrey
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- Claire
écrivez nous.
- Audrey
Merci pour votre écoute.
- Laure
A très bientôt pour un nouvel épisode.