- Speaker #0
Jukebox, l'émission qui fait bavarder la musique.
- Speaker #1
Ah ! Jukebox ! Changer son foi du nom, les pertes de femmes et enfants, les états d'avis, de la France en terre.
- Speaker #0
Une complainte est un chant populaire abordant un sujet grave et triste. La complainte du partisan aborde la signature de l'armistice par Pétain en 40. Pour certains français, il est... impossible de se résigner à la défaite et à la collaboration. Ils vont alors entrer en résistance. Le texte évoque la clandestinité des résistants, le changement d'identité auquel ils sont contraints, la perte des compagnons de lutte, l'aide des civils qui la paient parfois de leur vie, l'éloignement avec les êtres chers, l'espoir de la libération. La complainte du partisan rend hommage à l'engagement au courage, au sacrifice de ces résistants qui se heurtent à la violence nazie, aux arrestations et à la torture.
- Speaker #2
J'ai changé cent fois de nom, j'ai perdu femme et enfant, j'ai tant d'amis. J'ai la France entière.
- Speaker #0
Le 12 mars 1938 débute l'Anschluss, l'annexion par l'Allemagne nazie de l'Autriche, le pays natal d'Hitler. Cette annexion commence à Linz, où des jeunes enthousiastes accueillent le fureur bras levé. L'Autriche calque immédiatement son administration sur l'administration allemande et adopte son modèle répressif. Le gouverneur annonce fièrement que la région va se doter d'un camp de concentration où l'on pourra enfermer Tous les criminels. Rapidement, la décision est prise de construire ce camp à 20 km de Linz, à Mauthausen, le premier camp hors des frontières allemandes. Mauthausen n'est pas choisi au hasard. Ce village surplombe l'une des plus grandes carrières de granit d'Europe. Ce camp sera le précurseur du concept développé par la SS qui allie lutte contre les déviants, souvent les opposants politiques, et l'exploitation par le travail forcé, concept qui sera ensuite adopté par tous les camps pour la durée de la guerre. Les SS classent les prisonniers en trois catégories. A Mauthausen, on enfermera ceux appartenant à la troisième catégorie, les non rééducables. Ils sont socialistes, communistes, criminels, homosexuels, allemands, autrichiens, roms, juifs, polonais, espagnols, résistants, et vont être acheminés. par trains entiers vers la gare de Mauthausen. Parmi eux, un photographe communiste espagnol-catalan, Francisco Boix. Il a 14 ans quand il intègre un studio de photographie comme apprenti. Il prend ses premières photos de guerre pendant la guerre d'Espagne. C'est un précurseur du photojournalisme. Mais en 1939, il doit fuir l'Espagne et s'exile en France. Il s'engage comme volontaire dans l'armée française et est fait prisonnier en juin 1940. À 20 ans, Francisco est déjà un vétéran du conflit armé. Il arrive à Mauthausen fin janvier 1941 dans un convoi de 1300 républicains espagnols. Les prisonniers doivent d'abord traverser le village de Mauthausen à pied, sous la surveillance des SS et de l'off-chien. 4 km à parcourir entre la gare et le camp, autour desquels il va déjà y avoir 24 morts.
- Speaker #1
Leur travail ?
- Speaker #0
Extraire tous les jours de 5h du matin à 7h le soir des blocs de pierre de plusieurs dizaines de kilos qu'ils doivent ensuite remonter au camp, sur le dos. Par un escalier de 186 marches, l'escalier de la mort est chaussé de pantoufles. Puisqu'ils sont non rééducables, on va les tuer au travail. À Mauthausen, on meurt d'épuisement, de faim, de froid, de mauvais traitement, de maladie, mais aussi jeté du haut de la carrière, d'une balle dans la nuque, de pendaisons forcées. Le taux de mortalité est tellement élevé... que dès 1940, le camp va se doter d'un four crématoire pour faire disparaître les corps. Et la moitié des déportés à Mauthausen va disparaître. Sur les 7000 républicains espagnols déportés, seuls 2400 en réchapperont. Les compétences de photographe de Francisco intéressent les SS. Il est affecté au service d'identification du camp. Il rejoint un autre républicain espagnol et quatre autres prisonniers. Sous la supervision d'un SS, seul habilité à prendre des photos, leur travail va consister à développer des photographies, à classer les négatifs et à gérer les planches contacts. Ce service existe dans tous les camps de concentration. Il est intégré à la Gestapo. Les photos sont des photos de propagande, de visite du camp par des dignitaires, des photos d'identité des prisonniers. Des photos pour raconter l'histoire glorieuse du Troisième Reich. Des photos prises du point de vue de l'oppresseur nazi. Le groupe des républicains espagnols déportés à Mauthausen constitue un groupe à part. Un groupe soudé. Ils sont en guerre depuis 1936. Ils se sont battus ensemble contre les armées de Franco. Ils ont fait partie des mêmes organisations. partagent la même vision du monde et le même quotidien depuis plusieurs années. Après la défaite, ils ont fui l'Espagne, souvent à pied, traversé les Pyrénées et trouvé refuge en France. En 1940, le gouvernement français les enferme dans des camps d'internement avant de les livrer à la Gestapo. Toutes ces années de lutte leur ont forgé un mental de combattant. Leur sens de la solidarité est intact. Ils ne se voient pas comme des victimes, mais comme les p... persécutés d'un régime. Les républicains espagnols se sont opposés au franquisme. Ils vont résister au nazisme. Au cœur de l'horreur, alors que chaque jour, chacun lutte pour sa survie, ils vont mettre en place un système de résistance. Ils font en sorte d'intégrer le groupe des prisonniers d'encadrement. Ces prisonniers sont choisis par les SS pour surveiller les détenus sur les chantiers, dans les cuisines ou dans les services administratifs. Ils sont les bras droits des bourreaux. Dans les premières années, ces postes sont attribués aux criminels allemands et autrichiens. Les Espagnols vont tout faire pour prendre leur place. Et dès 1942, ils font partie des vétérans du camp. Ils savent s'y prendre avec les SS. Ils font des efforts pour apprendre l'allemand et cultivent les relations avec leurs bourreaux. Petit à petit, ils se forgent un statut à part. Ils sont de plus en plus nombreux à avoir des postes protégés. Et en bon communiste, ils vont venir en aide aux plus faibles. avec comme priorité absolue d'assurer la survie. Les Espagnols affectés à l'épluchage de légumes en prélèvent une petite partie et la distribuent aux plus affaiblis. Ceux qui sont affectés à l'infirmerie volent des médicaments pour soigner les malades. Grâce aux Espagnols, certains prisonniers sont transférés vers des unités moins dures afin de préserver leur vie. Des Espagnols du secrétariat recensent les noms de ceux qui sont tués et les noms de leurs assassins. Ce collectif s'étend. à d'autres nationalités jusqu'à devenir une organisation d'entraide au sein du camp. Au bureau d'investigation, certains SS demandent à Francisco de développer des photos personnelles. Il leur est formellement interdit de solliciter le bureau d'investigation à des fins personnelles. Mais Boych accepte afin d'en tirer avantage pour ses camarades. Le SS qui supervise le travail du bureau d'investigation l'emmène parfois dans des missions particulières. photographier les cadavres de prisonniers que les SS appellent les morts non naturelles, c'est-à-dire des morts survenues par accident, par suicide, ou ceux qui sont abattus au cours de tentatives d'évasion alléguées. Il s'agit de meurtres qu'il faut masquer afin de disculper l'assassin et de justifier le décès auprès du tribunal SS de Vienne. Une parodie de justice.
- Speaker #3
C'était, quoi disant, une tentative d'évasion. Flou, de toute façon. En réalité, qu'est-ce que c'était ? C'était envoyé pour le C16 à chercher quelques pierres à côté du barbelé. Et le C16 qui était le surveillant tout autour du camp, il les tirait parce qu'ils avaient une prime pour chaque homme qu'ils abattaient. Ça représente un Russe prisonnier de guerre qu'on a obligé à monter sur le barbelé pour faire croire que c'était un suicide. En bas, on voit les taches de sang. Il a reçu une balle à la tête. Qu'est-ce que c'est ? C'est un juif parce qu'il était au bloc 100. Il a été mis dans un tonneau plein d'eau. On l'a frappé presque jusqu'à la mort et on lui a donné 10 minutes pour se pendre.
- Speaker #0
Francisco Boisch a tous les jours entre les mains les preuves des crimes qui sont perpétrés dans le camp. Il connaît l'identité des criminels. Ses photos permettraient de faire condamner cet tortionnaire. Il en parle au collectif. Il en est convaincu et convaincant. Il faut sauver ses photos pour laisser un témoignage au monde. même si aucun d'eux ne sort vivant de cet enfer, ces photos pourraient parler pour eux du génocide que les nazis ont organisé. Bien que certains trouvent que cette proposition les met en danger, Son idée l'emporte. Les résistants espagnols s'organisent pour sauver les négatifs. Plus petits, ils peuvent être dissimulés plus facilement. Ils en font de petits paquets qu'ils cousent dans leurs uniformes. Ils en cachent partout. Dans les cadres des fenêtres des baraquements, dans l'atelier de menuiserie, entre les lattes d'un plancher, cette action collective va se poursuivre pendant deux ans au gré des occasions qui se présentent. 1944 4 L'armée rouge s'apprête à libérer les premiers camps de concentration. Cette information parvient aux prisonniers de Mauthausen qui sont inquiets de ce que les SS peuvent faire s'ils sont acculés. On raconte que les Allemands détruisent tout sur leur passage avant de prendre la fuite. Les Espagnols comprennent que les négatifs sont en danger. Ils doivent les faire sortir du camp. Tous les jours, de jeunes Espagnols quittent le camp pour aller travailler dans une carrière proche de la gare. Ils ont entre 14 et 18 ans. Les jeunes passent devant une maison du village et chaque jour, la dame qui y habite leur adresse discrètement un petit geste de la main depuis sa fenêtre. Ce petit geste d'humanité va les réunir. Elle s'appelle Anna Poitner. C'est une opposante au régime. Les jeunes vont lui confier les négatifs qu'elle cache jour après jour dans un mur derrière sa maison dont elle a décelé une pierre. Les jeunes lui confient aussi une liste de noms des personnes habilitées à venir récupérer les négatifs. Fin 1944, une partie des négatifs est à l'abri chez Anna. En janvier 1945, sur ordre de Berlin, les SS de Mauthausen commencent à brûler les photos et tous les documents compromettants. 13 avril 1945, l'armée rouge entre à Vienne. 20 avril, Hitler se suicide dans son bunker de Berlin. 1er mai, l'armée américaine est à 50 km de Linz. 3 mai, lorsque les prisonniers du camp de Mauthausen se réveillent, les essais sont disparus dans la nuit. Francisco Boyce s'empare de l'appareil photo de son ancien bourreau. Il se pose un brassard sur lequel il écrit « War Reporter » . Le prisonnier est redevenu photographe, un photographe libre de photographier ce que bon lui semble. Le 5 mai, l'armée américaine arrive à Mauthausen. C'est le dernier camp du Reich à être libéré et Boisch est le premier à photographier ce moment historique. Ses photos prises par un ex-détenu sont uniques. Avec son Leica, il capte les premiers instants de liberté de ses camarades de détention et leur restitue la dignité dont on les avait dépouillés. Boisch photographie des résistants qui ont vaincu le fascisme et continue de collecter des preuves en photographiant les installations du camp. Avant de se rendre chez Anna Poitner, récupérer les négatifs cachés. Il récupère aussi tous ceux qui sont encore cachés dans le camp. Francisco commence alors à développer les négatifs et à légender les tirages. Il détient à présent toutes les preuves des crimes nazis. Les républicains espagnols n'ont nulle part où aller. Personne ne les réclame. Ils ne quitteront Mauthausen qu'en juin 1945 et grâce aux communistes français. Francisco rejoint Paris avec dans sa valise les tirages et les négatifs sauvés. Il cherche à faire publier les photos dans l'humanité, mais il s'en frile et s'est regard une autre publication communiste qui publiera les premières photos sauvées de Mauthausen. Le 1er juillet 1945, le monde découvre les photos de l'horreur. Le 20 novembre 1945 débute en Allemagne le procès de Nuremberg. Un tribunal militaire qui juge 24 hauts dignitaires nazis. Ils sont accusés de complot contre la paix, crime de guerre et crime contre l'humanité. Chef d'inculpation que ce tribunal définit pour la première fois dans l'histoire judiciaire. Il plaide tous non coupables et pour les condamner. Il faut des preuves. Le 28 janvier 1946, un témoin est appelé à la barre. Son nom ? Francis Koboïch.
- Speaker #4
Donnez-vous parmi les accusés quelques-uns des visiteurs du camp de Mattausen que vous avez vus lorsque vous y étiez interné.
- Speaker #3
J'espère.
- Speaker #4
Quand l'avez-vous vu ?
- Speaker #3
Il était en 1943 au camp des Cousines pour des affaires de construction, même à la carrière matosienne. Moi-même je ne l'ai pas vu parce que j'étais dans le service d'identification du camp et je ne pouvais pas sortir. Mais au cours de ces visites-là, le chef du service, Erken Udins, a pris toute une pellicule Leica que moi-même ai développée.
- Speaker #0
Francisco se lève, pointe le doigt vers le ministre du Reich de l'armement et de la production de guerre, Albert Speer, dont l'argument de défense est « Je n'ai jamais mis les pieds dans un camp de concentration » . Et photo à l'appui, Speer sera condamné à 20 ans. Les photos pour lesquelles Boych et ses camarades ont risqué leur vie seront projetées sur grand écran au cours du procès. Outre Speer, elles permettront de confondre Ernst Kaltenbrunner. chef de la SS qui sera condamné à mort par le même tribunal grâce à des photos qui pourtant avaient été détruites par les nazis eux-mêmes avant la libération du camp et qu'ils n'imaginaient pas pouvoir réapparaître au pire moment pour eux. En mars 1946, Boisch témoignera encore au premier procès de Mauthausen qui se tiendra à Dachau. Sur les 61 accusés, 58 seront condamnés à mort. Le bourreau en charge de leur exécution par pendaison racontera la corde pour qu'ils ne se cassent pas le cou et que leur mort soit lente. Les alliés pendront ainsi 794 nazis persuadés de n'avoir fait que leur devoir en obéissant aux ordres. Des dirigeants bien sûr, mais aussi ceux qui leur ont obéi avec tant de zèle. 100 000 seront condamnés. A Paris, Boisch s'établira évidemment comme photographe de presse. Il dira posséder 20 000 clichés. Pourtant, à ce jour, 1000 photos seulement sont connues. Elles constituent une collection unique au monde, conservée dans des archives à Barcelone, Paris et Vienne. Mémoire d'une résistance unique qui n'a été menée dans aucun autre camp de concentration. En 1951, Francisco Boyce décédera d'une tuberculose contractée à Mauthausen. Il avait 31 ans. A sa mort, les photos et les négatifs ont été répartis entre ses amis et sont tombés dans l'oubli. Ce n'est qu'au début des années 2000 que les photos sauvées de Mauthausen ont été redécouvertes par les historiens. Vous n'écouterez plus jamais cette chanson de la même manière à présent. N'oubliez pas de faire connaître Jukebox autour de vous, de vous abonner, de liker, de commenter, de partager et de me rejoindre sur YouTube ou sur Facebook. Mon profil porte mon nom, Maria Canel Ferrero. Je vous embrasse fort et je vous dis à bientôt pour le 45e épisode de Jukebox. DUPONT !