- Speaker #0
Bonjour tout le monde et merci de me rejoindre pour ce cinquième épisode du podcast de Keep Your Wings. Cette fois-ci, il est temps d'aborder la fascination des Taïwanais pour les étrangers blancs. Photos, compliments et yeux écarquillés, voici mon quotidien en stand de gauvre. L'occasion de vous parler également de mon travail et les premiers soucis qui font leur apparition. Bon épisode ! Keep Your Wings le podcast. Chapitre 5. L'étranger. Des yeux en amande me fixent depuis de longues minutes. A cette paire de mirettes s'ajoutent encore d'autres. Et je me questionne intérieurement. Que regarde-t-il avec autant d'intérêt ? J'ai un oeil au gaufre de liège qui s'empile sur le comptoir. Non, impossible. J'observe alors mon environnement. Lucie est affairée à découper une banane en rondelles qu'elle dépose ensuite tout autour d'une noisette de chantilly préalablement étalée sur une gaufre. Pierre, quant à lui, est en train de s'attaquer à la deuxième cuisson des frites pour leur donner leur côté croustillant. Certains clients se rapprochent du stand derrière lequel nous travaillons depuis déjà quelques jours. Intriguée, elle s'avance lentement. L'un d'eux dégaine son appareil photo. L'homme d'une trentaine d'années, que je soupçonne intéressé par les gaufres, demande à Pauline, l'une de nos collègues taïwanaises, une requête quelque peu spéciale.
- Speaker #1
Il veut prendre une photo de Lucie et toi.
- Speaker #0
Me lance Pauline les yeux à moitié rivés sur son téléphone portable. Pardon, répondis-je.
- Speaker #1
Bah oui, une photo de vous quoi. Vous êtes étrangers, ça les attire. Plutôt bon signe. Peut-être qu'il voudra vous acheter des gaufres aussi.
- Speaker #0
Je suis complètement sonnée par cette remarque. Ma collègue est-elle en train de me faire comprendre que ma couleur de peau est l'une des raisons de mon embauche ?
- Speaker #1
Alors, vous la prenez cette photo ?
- Speaker #0
S'esclave-t-elle. Gênée, mais bien décidée à faire plaisir à la clientèle. Lucie et moi, nous nous mettons maladroitement au centre du stand et tentons un sourire forcé. J'essaie de copier les Asiatiques en faisant un V de la victoire avec mes doigts. Un effet de style qui semble avoir conquis notre photographe du jour qui me remercie d'un pouce levé. Mais ce dernier ne s'est pas arrêté là puisqu'il a demandé qu'on le prenne en photo avec Lucie. Il nous a dit qu'on était tous les deux très beaux. Après le photoshoot, je remarquerai encore plus facilement les techniques de nombreux asiatiques pour prendre discrètement des photos lorsqu'ils n'osent pas le demander. Technique numéro 1, ils demandent à leurs amis de se poser juste devant moi pendant que je prépare une gaufre ou un cornet de frites, et bougent très rapidement. Technique numéro 2, on sort le selfie stick et on tente d'obtenir le meilleur angle possible en le pointant du doigt. Technique numéro 3, elle est plutôt utilisée par une population plus âgée, c'est une approche frontale qui consiste à prendre une photo avant que je ne repère l'objectif. Pris de panique lorsque je les fixe du regard, ils décident de s'en aller. Cependant, ils reviennent très souvent sur les côtés pour prendre des photos discrètement. Ils utilisent principalement de vieux appareils dont le zoom fait un bruit considérable et donc... Je vous ai grillé les gars, ça sert à rien. J'ai l'impression d'être un animal sauvage, une sorte de curiosité touristique. C'est amusant au début, mais ça finit par lasser rapidement. Car que vont dire ces personnes en montrant leurs photos à leurs amis ? Regarde, ça c'est un beau bâtiment. Ça c'est nous devant la tour 101. Et ça ? Hmm, ça c'est un blanc. Oui oui oui, y'en a à Taïwan, je te jure ! Et pourtant, c'est pas leur milieu naturel, hein ? Incroyable ! J'imagine que certains Asiatiques doivent avoir des albums panini de Fourainior à montrer à leur connaissance. Cependant, je devais reconnaître que sans ces interventions lunaires, le temps passerait encore moins vite. Nos espérances concernant des heures de travail, avec à la cliente sa leur prometteur, pour Taïwan, oserais-je le rappeler, s'estombent malheureusement de plus en plus. Dominique ne comprend pas, l'événement ne marche pas très bien. Faut dire qu'il n'est que très peu présent et relègue souvent ses ordres à son bras droit, Théo. qui est un autre belge avec qui j'ai fait connaissance. Très sympathique et enjoué, il m'explique avoir travaillé sous la houlette de Dominique depuis plus d'un an. Mais voilà, en ce moment, il ne possède plus de visée nécessaire à son travail, ce qui le met dans une situation un peu délicate, mais qui n'empêche pas Dominique de le faire travailler. Il faut dire qu'il a beaucoup de responsabilités. A la fois au four et au moulin, c'est un touche-à-tout qui ne richine pas à travailler. Responsable de la création de plusieurs recettes, notamment celle des gaufres de Liège et de Bruxelles, il fait souvent des allers-retours entre la cuisine centrale et le festival pour aller préparer des pâtons de gaufres. C'est sous son œil aguerri qu'il m'explique les rudiments des différentes machines, et surtout comment éviter de cramer ces merveilles sucrées que sont les gaufres de Liège. Pauline et lui sont d'ailleurs assez proches, et ont travaillé ensemble depuis de nombreux mois, presque un an en total pour Dominique. Lucie, Pierre et moi formons un autre trio, les nouveaux. Même si le contact entre Lucie et Pierre ne semble pas des plus cordiaux, ce dernier voulant bien faire est une boule d'énergie qu'il est parfois très dur de canaliser. Volume de voix très élevé, réaction absurde et inquiétude de certains clients face à tant d'enthousiasme. Un jour, alors que je prenais le métro en même temps que lui, je me suis permis de lui faire la remarque. « Il faut vraiment que t'arrêtes d'être aussi stressé, Pierre. Il faut que tu te canalises plus, je te jure, sinon tu risques vraiment de mettre les gens mal à l'aise. »
- Speaker #2
« Hein ? Tu crois ? »
- Speaker #0
me répond-il quelque peu étonné. J'acquiesce de la tête et lui produis quelques conseils afin de la jouer plus cool. Et surtout d'éviter de saouler son entourage. Pierre est un peu gêné, mais il se rend compte que certaines de ses approches sont peu fructueuses avec les gens.
- Speaker #2
« Je tâcherai de m'appliquer. »
- Speaker #0
me lance-t-il avec un sourire trahissant son manque de confiance. Alors que je commençais à trouver une certaine routine, un premier événement vint bouleverser nos habitudes. Deux jours à peine après ma conversation avec mon collègue, Pierre est remercié par Dominique. Je reçois d'ailleurs un message de sa part le 31 octobre sur mon Line, qui est l'équivalent de WhatsApp et qui est utilisé par une grande majorité taïwanais.
- Speaker #2
Merci pour les conseils. J'essaierai de les appliquer la prochaine fois.
- Speaker #0
Pierre me dit qu'il a envie de quitter Taipei, afin de se mettre en quête d'un autre emploi. Pour ma part, je ne peux que lui souhaiter bonne chance et espérer le revoir par la suite. Les jours s'enchaînent, accompagnés de leurs lots de déceptions, en particulier en termes de volume de travail. L'événement est un semi-échec. Aucune journée de rush, Dominique est absent quasiment tout le temps, c'est l'ennui intersidéral... Heureusement, comblé par des discussions avec mes collègues. Deux nouveaux sont arrivés pour nous aider. Un garçon et une fille qui s'appellent May. Je m'entends plutôt bien avec le premier, avec qui je cause musique, et un peu moins avec l'autre qui m'agace. Bref, nous travaillons moins d'heures et nous avons plus de journées de congés que prévues. Je me retrouve avec seulement 12 jours de boulot sur les 17 escomptés, avec une moyenne d'or très variable. Certains jours 9h de travail, d'autres à peine 3h30. Nous nous rendons compte que Dominique essaye d'économiser de l'argent en ne faisant venir que le minimum requis de staff. Cependant, il n'ose pas lui dire concrètement et trouve des manières détournées en nous disant qu'on doit se reposer, qu'on doit penser à nous. Sauf que bon, ses conseils de grand-mère sont surtout destinés à ne pas trop nous payer. Noyé par les préparatifs de son nouveau restaurant à Taichung, Dominique communique principalement à coup de messages line, à des horaires complètement inhabituelles, entre 3 et 6h du matin. De plus, nous apprenons qu'ils ne payent pas les heures supplémentaires comme il le faudrait. En effet, et comme j'ai pu le lire, depuis le 1er janvier 2016, la durée légale de travail est fixée pour tous les salariés à 8 heures par jour, et 40 heures par semaine. Les heures supplémentaires effectuées pendant un jour de travail ordinaire doivent donc être payées au taux majoré de 33% pour les deux premières heures, et de 66% à partir de la troisième heure. Ces règles restent inchangées, tout comme le calcul des congés payés. C'est ce qu'on peut lire sur un site d'information en français sur Taïwan. Mes collègues évoquent d'ailleurs des heures étribuées au tarif horaire normal, En gros, une violation de la loi en la matière. Sauf que personne n'a signé de contrat. Une volonté du boss. Alors que l'événement touche peu à peu à sa fin, je reçois un coup de téléphone des plus étranges à la part de Dominique. Sébastien,
- Speaker #3
t'es déjà au stand là ?
- Speaker #0
Euh non, pas encore, j'attends le métro. Pourquoi ?
- Speaker #3
Tu sais, Taïwan, c'est tout petit. Y'a beaucoup de gens qui racontent de la merde et faut pas les croire. Toi, je te fais confiance. J'ai envie de continuer avec toi. J'ai plein d'événements qui s'annoncent et je vais avoir besoin de ton aide. Tu ne peux pas me laisser tomber sur ce coup-là. Tu sais comment faire marcher ce stand et au final j'ai envie de te donner plus de responsabilités.
- Speaker #0
Je suis surpris, je ne m'attendais pas à cette déclaration. Et en même temps je me demande de quoi il parle. Je confirme une nouvelle fois ma confiance et mon engagement, malgré mes quelques doutes, et je me rends vers mon lieu de travail comme d'habitude. Derrière le stand se trouve Pauline en pleine conversation au téléphone. Je repère qu'elle a une mine des confites. Hey, tu vas bien ?
- Speaker #1
Bof, j'ai décidé d'arrêter de travailler pour Dominique. C'est un menteur et un escroc. Il me doit de l'argent depuis des mois et Théo c'est pareil. On termine l'événement puis on ne veut plus entendre parler de lui.