Speaker #0Imaginez, vous êtes sur le point d'attaquer un délicieux gâteau au chocolat quand votre ami vous dit « Hum, es-tu sûr que tu veux manger ça ? » « Ce n'est pas très sain ce que tu manges. » « Vraiment ? Tu vas encore te resservir ? » « Qu'est-ce que ça vous fait ressentir ? » « Est-ce que ce sont des phrases que vous avez déjà entendues ou prononcées ? » Pour certains, ce genre de phrase passe tout à fait au-dessus de la tête. Pour d'autres, en revanche, cette phrase peut avoir des conséquences destructrices. Je vous propose de vous plonger dans une nouvelle analyse du pouvoir de nos mots du quotidien. Quelles graines nos mots peuvent-ils faire pousser ? Bienvenue dans Kotoba no Me ! « Euh, tu es sûre que tu veux manger ça ? » Quelle serait votre réaction à cette question ? Pour moi, ça me rendrait certainement mal à l'aise. « Mon ami regarde ce que je mange ? Est-ce que j'ai grossi ? » Pour d'autres, cette phrase pourrait résonner encore et encore dans la tête. Elle s'ajouterait à d'autres phrases dernièrement entendues comme « Ton visage s'arrondit. » « Ne mange pas trop. » « Une fille mince, c'est plus joli. » C'était le cas de cette jeune fille. Elle racontait qu'elle avait environ 13 ans et alors qu'elle s'apprêtait à manger une sucrerie, un garçon de son âge lui a dit « est-ce que tu es sûre que tu veux manger ça ? » Et à partir de cette phrase, elle a arrêté de manger. Elle a commencé à souffrir de troubles du comportement alimentaire et elle en souffrait encore depuis de longues années. Est-ce que vous pouvez vraiment y croire ? En tout cas, la jeune adolescente que j'étais lorsque j'ai entendu ce témoignage, comprenait très bien. Je ressentais moi aussi cette pression infernale autour du corps et de la beauté. Alors, comment peut-on en arriver là ? Allons regarder ça d'un peu plus près, à partir de l'enfance. Naïvement, je pensais que les petits enfants se fichaient pas mal de leur apparence. Mais à 5 ans, la fille de mon amie se demandait déjà « Pourquoi maman, toi et moi, nous avons un petit ventre alors qu'Elsa n'en a pas du tout ? » Bien vu. Évidemment qu'Elsa, la reine des neiges, n'a pas de petit ventre rebondi, comme à peu près l'entièreté des personnages d'animation et des idoles ou actrices à la télévision. En parallèle, le premier compliment qu'une petite fille reçoit durant son enfance concerne son apparence. Ce sont les fameux « Que tu es mignonne, que tu es jolie » . Une vraie princesse. En préparant ce podcast, les études que j'ai vues en Amérique du Nord et en Europe montrent qu'effectivement, dès l'âge de 8 ans, l'apparence commence déjà à jouer un rôle principal dans l'estime de soi. Or, entre 8 et 13 ans, le regard que les filles portent sur leur apparence devient progressivement de plus en plus négatif. Et le Japon n'est pas en reste. Avant 6 ans, Les filles se décrivent déjà elles-mêmes comme kawaii, c'est-à-dire mignonnes, 9 fois plus que les garçons. Ça ne me surprend absolument pas. Un autre chiffre qui m'a vraiment frappée, c'est qu'environ 20% des mères japonaises interrogées estiment que leur fille a déjà essayé de maigrir dès l'école maternelle. Donc on parle là de 3 à 6 ans. Et près de 40% d'ici la fin de l'école primaire. Pire encore: Entre 20 et 30 ans, environ 20% des femmes japonaises sont en sous-poids. Celui qui a mis en lumière ces chiffres sur les régimes, c'est le professeur japonais Tomohiro Suzuki. Et il rappelle que ce sont souvent les petites phrases du quotidien qui influencent profondément la manière dont les enfants perçoivent leur corps et que les mots des parents, en particulier, peuvent laisser une trace durable. Alors, moi aussi. Je repensais à ma propre histoire familiale autour du poids et de la nourriture. Je vous invite à en faire de même. Alors, il faut d'abord que je vous mette les bases. Je suis la dernière d'une famille avec trois grands frères. J'ai pris l'habitude de manger de grosses quantités et vite. Bah oui, essayez de vous resservir de pâtes avec trois garçons adolescents affamés à table et vous verrez comme on se met à manger rapidement. Mes amis rigolent encore souvent de cette anecdote où j'ai commandé non pas un. mes deux plats principaux au restaurant et la tête du serveur quand il ne savait pas où poser l'assiette. Donc oui, on peut dire que je suis une grande mangeuse et je m'en suis d'ailleurs toujours un peu targuée. J'ai continué dans la provocation une fois que je suis devenue maman. Par exemple, lorsque je lis Boucle d'or, j'intervertis le papa et la maman ours. Vous connaissez sûrement cette histoire. Boucle d'or entre dans la maison des ours, elle s'assoit à table et mange la grande soupe du papa, la soupe moyenne de la maman et le petit bol du petit ours. Eh bien, chez nous, le grand bol de soupe, il appartient à maman ours. Ça a valu d'ailleurs beaucoup d'exaspération de mon fils, mais je tiens bon. Cependant, pour être honnête, au fur et à mesure des années, j'ai arrêté de petit déjeuner. D'ailleurs, mes enfants me posent souvent la question de pourquoi je ne mange pas au matin. Le soir, la plupart des légumes finissent dans mon bol pendant que les trois autres se battent pour avoir la viande. Et mes enfants m'entendent dire « Oh là là, je dois faire attention » . J'ai trop mangé de gâteau. Quand j'étais petite, même si je pense avoir été chanceuse de ne pas recevoir de réflexion directe sur mon poids, j'ai quand même vu ma mère manger moins le soir, culpabiliser quand elle mangeait un paquet de bonbons, et s'inquiéter de son poids, et puis du mien. Donc malgré un contexte qui m'incitait plutôt à manger davantage, j'ai quand même très tôt intégré l'idée que mon poids devait rester sous contrôle. Et en grandissant, J'ai moi aussi reproduit un peu ces habitudes de restriction, de regarder ce que je mange et puis de culpabiliser aussi. Et vous, c'était comment à la maison ? Et puis l'adolescence arrive. Aïe aïe aïe aïe, c'est encore pire. Au Royaume-Uni, les chiffres sont frappants. Autour de 6 adolescentes sur 10 disent avoir reçu des commentaires négatifs sur leur apparence, d'avoir aussi des pensées négatives envahissantes sur leur corps et d'avoir déjà fait régime. Alors pourquoi ça s'empire pendant l'adolescence ? Évidemment, les hormones, les règles arrivent, nous grandissons, nos poils poussent, notre poids change et des formes apparaissent. Nous ne sommes plus les petites filles mignonnes que notre entourage lance à tout bout de champ. Et en plus de devoir apprendre à apprivoiser ce nouveau corps, arrivent les premiers regards masculins sur nous, des regards eux-mêmes abreuvés par les mêmes modèles de minceurs. Personnellement, pour moi, c'était l'enfer. J'avais été réglée à 10 ans, et à l'arrivée en secondaire, j'avais déjà grandi, grossi. Au niveau des cuisses, des fesses, j'avais des petits seins qui commençaient à pousser. Vraiment, je me sentais énorme par rapport à mes amis de classe. Je me rappellerai toujours aussi de cet épisode en cours de gym. Je devais sauter au-dessus d'une poutre, et des garçons de mon âge nous regardaient par la vitre. Je me souviens qu'on m'avait fait une remarque. « Ouais, Hélène, la baleine. Ouch ! » En partageant aujourd'hui ces souvenirs avec d'autres amis, je pense que nous étions très nombreuses et nombreux, à ce moment fragile du début de l'adolescence, à nous poser énormément de questions sur notre corps et à ne pas nous sentir en sécurité. De plus, à l'adolescence, nous voulons être entourés d'amis. On a envie de faire comme tout le monde. et de rentrer dans le moule à tout prix. Ce n'est pas de notre faute, le cerveau adolescent est câblé pour chercher sa place dans le groupe. Vraiment, rappelez-vous à quel point vos amis comptaient pour vous à cette époque. Si durant l'enfance, Elsa, Anna, Boucle d'or ou les commentaires de nos parents et professeurs ont déjà largement inculqué l'importance de la beauté de la minceur, ici, les réseaux sociaux et le réseau amical en rajoutent une couche supplémentaire. Et non des moindres. Pourquoi ? Eh bien parce que si notre priorité est d'appartenir au groupe, cela signifie que nous faisons extrêmement attention aux critères d'adhésion au club. Qui est cool ? Qui est rejeté ? C'est la comparaison sociale. Un vrai fardeau pour la confiance en soi. Est-ce que je suis comme les autres ? Est-ce que je suis moins bien ? À qui est-ce que je dois ressembler ? Les phrases qu'on nous adresse directement peuvent être extrêmement blessantes. À commencer par l'évident « Hé, t'as grossi, non ? » Mais aussi des phrases moins directes comme « Tu sais combien il y a de calories là-dedans ? » « Ouah, tu veux encore manger ça ? » Mais la recherche montre quelque chose d'encore plus subtil. Même un commentaire positif comme « Ouah, t'es trop belle, t'as perdu du poids, non ? » suffit à créer de la pression. Parce qu'on se rend compte que les autres font attention à notre corps et à cela s'ajoute une pression supplémentaire à rester comme ça. La comparaison va même encore plus loin. Uniquement. en regardant le corps de notre influenceuse préférée, en remarquant notre amie qui mange peu, En écoutant des commentaires sur des personnes tierces, comme par exemple des garçons de la classe qui commenteraient positivement le corps d'une fille, ou alors des conversations de fat talk, on se fait une idée de quel est l'idéal de beauté. Ah, moi aussi je devrais ressembler à ça. Et puis, on commence à vouloir se conformer. Moi aussi, je devrais faire attention à mon poids. La comparaison, elle est aussi tout à fait subtile, parce qu'il suffit de regarder autour de soi pour se mettre une certaine pression dans l'idéal de beauté. Je n'ai pas du tout par exemple la même expérience sur mon corps, en comparant l'année que j'ai passée en Égypte, où les femmes sont assez valorisées, du temps que je passe ici au Japon, où les femmes sont beaucoup plus en sous-poids, on parle quand même de 20% en sous-poids entre 20 et 30 ans, et j'ai plus tendance à me sentir hors normes. Vous l'avez compris. Ce n'est pas uniquement de notre fait. Il existe énormément de facteurs qui, cumulés, augmentent la pression à la beauté et à la minceur tout autour de nous. Pour récapituler, je vous ai préparé une petite checklist. Si ça vous dit, comptabilisez simplement dans vos têtes vos points. Pour chaque oui, un point. 1. Êtes-vous une femme ? Il est probable qu'on vous ait appris très tôt qu'être féminine, c'est d'abord être belle. 2. Les personnes autour de vous sont-elles minces ? Est-ce que les médias et la culture environnante placent-ils la minceur comme un élément majeur de beauté ? Est-ce qu'être belle, c'est être mince ? 3. Enfant, recevez-vous surtout des compliments sur votre apparence ? 4. Vos parents, enseignants ou proches ont-ils déjà commenté votre corps ou vos habitudes alimentaires ? Même gentiment, même pour vous aider. 5. Avez-vous un parent qui faisait souvent régime ou se critiquait physiquement ? 6. Avez-vous déjà reçu des remarques sur votre poids ou votre apparence à l'adolescence ? 7. Avez-vous déjà pratiqué une activité centrée sur le corps ou la performance physique ? Danse, gymnastique, athlétisme, patinage, mannequinat, les environnements où le corps est observé deviennent vite des lieux où il est évalué. 8. Faites-vous partie de la communauté LGBTQIA+. Là aussi, les corps y sont souvent plus scrutés, plus jugés et mis plus souvent en décalage avec les normes dominantes. Si vous approchez des 8 points, félicitations ! Vous avez probablement grandi dans un contexte de forte pression, à être mince et belle, ou beau. Alors oui, je n'ai pas beaucoup évoqué les hommes dans cet épisode, mais il va de soi qu'eux aussi subissent des pressions. Les adolescents ? quel que soit leur genre, accordent une place principale à la beauté dans la construction de leur estime de soi. Cela dit, dans la pratique, les femmes restent encore trop souvent principalement valorisées et jugées à travers leur apparence physique. Et la minceur tient une place centrale dans les critères de beauté féminin, par rapport par exemple aux muscles. Nos petits mots du quotidien s'accumulent et ils créent un contexte où toute une vie durant, une femme peut se sentir sous pression d'être belle et mince, de garder son poids de jeunesse. C'est d'autant plus injuste que notre corps fluctue énormément tout au long de la vie. D'abord avec des hormones de la préadolescence, puis pendant les grossesses, la ménopause. A 12 ans, j'ai eu énormément de mal à voir mon corps changer. Mes amis ici au Japon me parlent de médecins qui imposent un maximum de prise de poids de 10 kg par grossesse, au point que certaines font régime pendant leur grossesse. Autour de moi, j'entends souvent les inquiétudes de femmes face à la prise de poids, à la ménopause. Sans parler de cette angoisse constante de vieillir avec l'impression que notre valeur sociale diminue avec. A travers cet épisode, je voulais transmettre trois messages. Premièrement, j'espère qu'en mettant en lumière les pressions sur l'apparence accumulées depuis l'enfance, on puisse se dire « Ah, c'est pour ça que c'est si important pour moi ! » ou bien que vous puissiez vous dire que c'est important pour la personne en face de vous. Peut-être que comme moi, Vous voyez les mouvements body positifs autour de vous. Vous avez envie de balancer vos rasoirs et vos balances, de vous trouver belle telle que vous êtes, mais vous n'y arrivez pas tout à fait. Eh bien, c'est tout à fait normal. Se distancer de tout ce qu'on a entendu, et de ce qu'on entend encore, c'est un long processus. Deuxièmement, nos mots et nos actions du quotidien comptent. Ils véhiculent l'idée que le corps est notre valeur première ou non. Donc, pensez-y. La prochaine fois que vous aurez l'occasion de complimenter une jeune fille, pour son intelligence, son courage, sa créativité, son humour, pensez-y. La prochaine fois que vous entendrez un ami ou une amie critiquer le corps d'un autre, montrez la voie d'une génération capable de bienveillance envers le corps et de se valoriser autrement. Je terminerai avec la réflexion d'une amie. Elle s'est rendue compte qu'elle n'avait pas assez de photos sexy d'elle, qu'elle avait passé beaucoup trop de temps à dévaloriser son corps plutôt qu'à le célébrer. Et pendant ce temps-là, les années passent, et elle n'a pas une seule belle photo de ses fesses. Alors, si quelqu'un vous dit « T'es sûr que tu veux manger ce gâteau ? » Vous savez maintenant quoi répondre. Va plutôt faire des photos de tes fesses. Ou bien, vous pouvez aussi partager ce podcast. À bientôt ! Merci beaucoup d'avoir écouté ce podcast. Si ça vous a plu... n'hésitez pas à liker, partager, vous abonner. N'hésitez pas non plus à commenter ou à me contacter. Je serai très curieuse d'avoir vos réflexions, de savoir quel est le résultat de votre checklist, de savoir quels sont les mots et les gestes du quotidien qui vous aussi vous marquent ou vous ont marqué. Et si vous voulez pousser un peu plus loin la réflexion, n'hésitez pas à me contacter. N'hésitez pas aussi à consulter mon site web où il y a la bibliographie des articles sur lesquels je me base ainsi que la retranscription des épisodes. et à de temps en temps aller voir sur Instagram les nouveautés. Voilà, j'espère à la prochaine !