Speaker #0Je me rappelle du jour où j'ai compris que le tricot était revenu à la mode. J'étais à la fac et j'allais vers ma salle quand je vois deux jeunes femmes au détour d'un couloir. Et là, ça me frappe, parce qu'il y en a une qui tricote et une qui fait du crochet. Ça a l'air de rien comme ça, mais ça m'a fait l'effet d'un tsunami. Ces deux meufs que je ne connais pas ont osé faire ce dont je rêve depuis des années. Elles ont sorti leur ouvrage en public. C'est vraiment un souvenir qui m'a marquée. Il faut savoir qu'on est dans les années 2010 et que même si j'adore les arts du fil, il y a comme une ambivalence entre l'amour qu'on peut leur porter et l'image qui se dégage de la pratique. À savoir, un truc de retraité, de vieille personne, bref, quelque chose qui ne fait pas envie. Si le sujet vous intéresse, j'en parle dans l'épisode 1 de ce podcast, ce moment où les arts du fil ont été ringards. Autrement... vous pouvez très bien écouter l'épisode d'aujourd'hui à part. Ça faisait déjà quelques années que je voyais passer des articles qui disaient que le tricot revenait en force, que les arts du fil étaient à la mode et que c'était plus du tout un truc de grand-mère. Mais jusque-là, c'était que des mots. C'était pas quelque chose que je ressentais dans ma vie de tous les jours. Jusqu'à ce que je croise cette preuve que le tricot était effectivement revenu d'entre les morts. Je ne remercierai jamais assez ces deux étudiantes. J'étais juste quelqu'un qui passait dans le couloir. Donc, elles ne sauront jamais ce qu'elles ont provoqué en moi. Mais je les remercie quand même du fond du cœur. Après ça, des gens qui tricotent, j'en ai vu d'autres. Et puis d'autres. Et puis encore d'autres. J'ai commencé moi aussi à amener mon tricot partout. Et maintenant, c'est comme si je voulais rattraper le temps perdu parce que je ne sors plus jamais sans. Dans cet épisode, on va voir que le renouveau du tricot s'inscrit dans les mutations mêmes de nos sociétés post-capitalistes. Tout comme le monde change très vite à partir des années 70, le tricot s'adapte à nos mœurs nouvelles et prend une direction inattendue. C'est paradoxal, mais il trouve une nouvelle utilité à travers son inutilité. Et la nostalgie inhérente à la pratique du tricot devient sa force. Il devient à la fois synonyme de subversion, de lien social, mais il est également le nouveau visage d'un féminisme dit de troisième vague. Vous écoutez L'Endroit et l'Envers, la face cachée des arts du fil. Si au dernier épisode, on s'était arrêté du côté des années 60, c'est donc dans les années 70 qu'on continue aujourd'hui. Dans l'article "Chasser le naturel, il revient au galop : le renouveau de l'artisanat, les années 70 et aujourd'hui", Andrea Peach dit un truc intéressant. Je cite : "Le renouveau des arts manuels a été historiquement analysé comme une réponse à des périodes de rouleversements politiques, sociaux, économiques et technologiques. Chaque période peut être caractérisée par le fait de partager des préocupations vis-à-vis d'une certaine perte d'autonomie créative et de qualité de vie, ainsi que la croyance que les arts manuels offrent un rôle rédempteur et réparateur face à un changement qui déconcerte." Et pendant les années 70, des changements qui déconcertent, il y en a pas mal. Libération sexuelle, mouvements sociaux en tout genre, guerres qui s'enlisent, le monde change et il change vite. Les arts manuels, et par conséquent les arts du fil, représentent une bouée de sauvetage. Le crochet, C'est tangible. Le tricot, c'est rassurant. Les arts du fil sont donc un ancrage reconnaissable dans un monde qui bouge à toute vitesse. Le mouvement hippie ne s'y est d'ailleurs pas trompé car il est à la base de la redécouverte du crochet. C'est fun, adaptatif, coloré et on joue avec les matières comme avec le vêtement même. Et si le crochet est vraiment la star de cette période, le tricot, quant à lui, attend son heure. L'image négative qu'il se trimballe lui colle encore à la peau. Heureusement pour lui, les années 2000 se profilent à l'horizon et c'est bel et bien là le tournant tant attendu pour ce craft. Pourquoi ? Eh bien parce que dès les années 90, des magazines ados et féminins comme Bust intègrent de plus en plus d'articles qui mettent en avant les arts du fil. Mais mettre en avant du tricot, c'est une chose. Encore faut-il présenter ce craft comme désirable. Et l'image de la petite vieille qui tricote, ça fait pas tellement envie. Alors ces magazines, ils vont faire quoi ? Eh bien, ils vont mettre en scène le tricot de façon branchée, amusante et même rebelle. Elisabeth Groeneveld nous en parle très bien dans son article « Rejoignez la révolution Tricot : les magazines féministes de la troisième vague et la domesticité politique » . Elle nous explique que « Les activités manuelles qui présentent un certain attrait pour les jeunes filles punk ou hipster figurent en bonne place dans les pages de ces magazines. Dans les photos qui accompagnent ces projets, des femmes urbaines, jeunes, tattouées, perçées, ou avec des cheveux délibérément décoiffés sont montrées soit en train de faire ces crafts, soit avec le projet fini.” Quel est l'impact recherché ici ? Eh bien, tout simplement, on veut montrer le tricot comme quelque chose de désirable. On veut donner envie aux lectrices de faire elles-mêmes du tricot ou bien de la broderie ou un autre art manuel. On est loin des articles de journaux qui montrent des vieilles dames qui tricotent à leurs fenêtres dans une France rurale et moribonde. Là, on montre des femmes jeunes, progressistes, rebelles, qui habitent en ville et qui sont modernes. À travers les magazines tels que Bust, le tricot devient alors branché, à la mode. C'est LE truc à faire quand on est une jeune fille moderne. Elles sont punk, elles sont hipsters, elles sont tatouées, percées, bref. Si ces filles cool tricotent, c'est que le tricot... ça doit être cool. On voit donc apparaître une nouvelle facette des artufiles. Ils deviennent subversifs parce qu'ils font partie d'une certaine contre-culture. Ils s'inscrivent alors dans une notion d'individualité. Moi je suis pas comme les autres parce que je fais un truc que le commun des mortels prend pour un passe-temps ringard de personnes âgées. Je suis pas comme les autres parce que moi je suis capable de produire des objets faits main qui me distinguent du reste se démortellent ? qui, eux, n'ont que du manufacturé. Dans un monde où tout et tout le monde se ressemble de plus en plus, moi, je suis originale. Et cool. Mais le grand retour des arts du fil a également un effet inattendu. Celui de réconcilier l'image de la femme au foyer et celle de la femme engagée en posant sur le passé un regard nouveau. Elisabeth Grunewald met en lumière une autre chose dans son article. C'est que les crafts qui ont auparavant fait tant débat vis-à-vis des féministes de la deuxième vague vont également être à l'origine de la réconciliation entre ces dernières et celles de la troisième vague. Elle nous dit que de manière générale, ce que c'est féministe de la deuxième vague, c'est la reconnaissance du fait que c'est une activité domestique. Donc, si on veut résumer, là où les féministes de la deuxième vague voulaient s'émanciper de la domesticité, car celle-ci n'était pas suffisamment bien considérée, celles de la troisième vague, au contraire, veulent se réapproprier le travail domestique car il fait partie intégrante de l'histoire des femmes, qu'on le veuille ou non. Et d'ailleurs, Elisabeth Grunewald termine en disant que : "Concernant le tricot, il y avait l'idée que les femmes, et particulièrement les féministes de la deuxième vague, étaient passées à côté de l’aspect plaisant de la domesticité en privilégiant leur carrière.” Personnellement, ça me fait penser à la figure de la girl boss des années 80, celle qui mène de front sa maison, sa famille et son travail. Et qui se plaint jamais. Le tricot s'inscrit alors à contre-courant de cette image. On accepte de prendre du temps pour soi. Tant pis pour les cols blancs et leurs courses à la productivité. Faire du tricot, c'est accepter de s'arrêter un moment et de se reposer. C'est un temps juste à soi, loin des tracas de la vie quotidienne et du profit à tout va. Mais pour ces nouvelles féministes, le tricot représente plus qu'une échappatoire à une vie quotidienne blindée. C'est un temps pour soi, certes, mais c'est aussi l'acceptation d'une histoire qui a été effacée des manuels car c'est une histoire de femme. L'histoire du tricot, et des arts du fil en général, c'est une histoire du quotidien, du savoir-faire. C'est quelque chose qui se passe en coulisses. Bref, c'est certes moins impressionnant que des grandes batailles, mais ça n'en reste pas moins tout aussi important. Et ça, les féministes des années 90 l'avaient bien compris. Les arts du fil en général, et le tricot en particulier, refont donc surface à partir des années 90-2000. Et ça se comprend, parce que dans un monde de plus en plus dominé par le numérique, se réapproprier un art manuel, ça a un côté subversif. C'est lent dans une société qui va de plus en plus vite, c'est rebelle parce que ça a cette image désuète, et en plus c'est féministe. Mais ce qu'on vient de voir, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. Parce que finalement, ces aspects du tricot ont contribué à le remoderniser. Mais est-ce que ça suffit pour le pérenniser ? On peut se poser la question comme ça : quels sont les secrets du tricot pour être encore si populaire aujourd'hui ? Eh bien, croyez-le ou non, mais le tricot et les arts textiles en général génèrent un sentiment de nostalgie pour quelque chose qu'on n'a pas connu, mais qu'on imagine mieux que le présent. Une vie simple, lente et dépouillée des contraintes de la vie moderne. Et oui, ça peut paraître un peu contre-intuitif, vu tous les efforts qu'on a déployés pour en faire un passe-temps moderne et cool. On l'a vu plus tôt, mais dans un monde hyper moderne, se réapproprier un art manuel, ça a un côté rebelle. Parce que, au lieu de scroller, on peut choisir de tricoter. Au lieu de mater des séries, on peut choisir de tricoter. On va à l'inverse des nouvelles technologies. Elles sont rapides, nous, nous sommes lentes. Elles sont récentes, nous... on pratique un art millénaire. Finalement, on reste dans cet aspect subversif de la lenteur qui prend le contre-pied des attentes d'une vie du XXIe siècle. Alla Myzelev, nous le dit en ces termes dans son article « Donnez forme à votre passion : le tricot, le féminisme et la construction du genre » : “Le tricot offre un plaisir différé, l’opportunité de faire quelque chose qui prenne délibérément son temps”. Le tricot prend du temps parce qu'il va à notre rythme. Et c'est là que la force du tricot moderne peut s'exprimer. Parce que finalement, on le fait pour soi. On n'est plus obligé de le faire. Personne, de nos jours ne s'attend à ce qu'une jeune fille sache automatiquement tricoter. On ne nous demande pas de savoir raccommoder. Tout comme ça ne choque personne quand on ne sait pas filer la laine. Le savoir-faire des arts du fil s'est donc déplacé en passant de la sphère survie à la sphère plaisir. Parce qu'avant la révolution industrielle, tricoter était bel et bien nécessaire à la survie. Et donc ça relevait du travail. On le faisait car on devait savoir le faire. Quand on n'avait pas beaucoup de sous, pouvoir se tricoter ses propres affaires ou alors pouvoir vendre son travail, ça faisait toute la différence. Alors qu'aujourd'hui, le tricot est une affaire de loisir, on pourrait juste aller s'acheter des chaussettes, mais on choisit de se les faire nous-mêmes. En passant du côté loisir, le tricot peut donc prendre la place de créativité, de fun et de méditation qui lui revient. On le fait pour soi et plus pour nourrir sa famille. Donc, il ne nous reste que le meilleur de la pratique : le plaisir. Alla Myzelev l'explique en ces termes : “le tricot aide alors les femmes à établir le lien progressif entre passé et présent, le présent permettant de choisir un art du fil là où le passé signifiait la nécessité de tous les pratiquer.” En passant ainsi de la sphère survie à la sphère plaisir, le tricot a muté et s'est transformé. Ou plutôt, disons qu'il a pu exprimer tout son potentiel. Parce que c'est une activité répétitive, On a ce côté machinal qui devient méditatif. Parce que le toucher prend beaucoup de place dans cette pratique, on a aussi un aspect très plaisant. Si on ajoute les couleurs et le côté nostalgie dû à l'ancienneté de la pratique, on comprend mieux pourquoi le tricot est resté populaire aujourd'hui. Mais y a pas que ça. Le tricot est devenu une pratique très sociale. On a les cafés tricots, les tricotés, les cinétricots, les festivals, bref. Aujourd'hui, c'est vraiment hyper simple de se retrouver autour d'une passion commune. Alors, je ne dis pas qu'avant, chacune tricotait comme une pauvresse à son coin de fenêtre sans jamais voir personne. Mais comme on l'a vu, avant, il s'agissait plus de survie et moins de passion. Donc, quand on se rassemblait, on amenait son tricot pour l'avancer, mais le fait de tricoter, c'était le plus souvent pas le but de la réunion. Alors que dans les rassemblements modernes des tricoteurs et tricoteuses, le tricot est au cœur des réunions. Et là, on touche au sujet du temps libre. Pourquoi ? Parce qu'en passant dans le côté plaisir de la force, le tricot est devenu inutile. Eh oui, et donc choisi. Puisqu'on n'est plus obligé de le faire., quand on le fait, c'est qu'on aime vraiment ça. Et du coup, on le fait pendant notre temps libre. Mais qu'est-ce qu'on aime également faire quand on a du temps libre ? On aime bien voir les copains. Les nouveaux cafés tricot et autres événements de ce genre sont donc l'occasion rêvée d'associer les deux. On peut voir des copains et copines qui aiment le tricot tout autant que nous. Alla Myzelev , en parle mieux que moi. “Ce travail ‘machinal’ du corps permettant de sociabiliser avec les autres ou de rêvasser est lié au luxe d’avoir du temps libre, de pouvoir produire quelque chose d’inefficace vis à vis de la compréhension moderniste du monde bougeant à une certaine vitesse vers des buts spécifiques. Par conséquent, le sentiment de nostalgie qui refait souvent surface quand on parle du tricot est lié à un surplus de temps et d’espace qui permet la production d’objets qui pourraient finalement être produits plus efficacement par des machines”. Et effectivement, là où nos sociétés cacapipitalistes voudraient nous voir performer à 200 à l'heure en permanence dans le but précis de produire toujours plus, cette pratique nous permet de souffler et de nous poser un peu. Et si on est posé avec les amis, c'est encore mieux. Le tricot atteint donc sa forme finale. L'aspect social, nostalgique, féministe, et surtout l'aspect choisi de ce craft, s'associent pour former un super tricot des temps modernes. Personnellement, en écrivant cet épisode, je me suis dit que c'est comme si le tricot s'était dépouillé de ses vieux oripeaux pour mieux renaître. Comme si on avait gardé les meilleurs aspects de la pratique, en fait. On se retrouve ensemble autour du tricot, on discute, on s'apprend des choses, on offre ou on vend, bref, c'est un tissu qui contribue à fabriquer du lien social. Et c'est sûrement ça la grande force du tricot. Avant d'être un instrument de soumission féminine, c'est surtout et avant tout une façon de construire et d'entretenir nos liens. Cet épisode de l'Endroit et l'Envers est déjà fini. J'espère que vous avez appris des trucs et qu'il vous a plu. Si c'est le cas, n'hésitez pas à mettre 5 étoiles, à me dire ce que vous en avez pensé et à vous abonner pour ne rien rater des épisodes suivants. En attendant, moi je vous dis à la prochaine, portez-vous bien et surtout, bichonnez-vous !