Speaker #0T'es pas un peu jeune pour tricoter ? Le tricot c'est un truc de vieille, non ? C'est ma grand-mère que je voyais tricoter, je m'attendais pas à ce que quelqu'un de ton âge fasse ça. Ça, ce n'est qu'un petit florilège, des trucs que j'ai entendu sur ma pratique du tricot au fil des années. Que ce soit de la famille, des collègues, des connaissances, il semble que tout le monde ait eu son mot à dire là-dessus. Et souvent, c'était pas forcément positif. J'avais beau sortir mon ouvrage contre vents et marées pour lutter contre les clichés, je finissais toujours par essuyer des commentaires. Et notamment des commentaires sur le fait que j'étais jeune et que le tricot était plutôt associé à la vieillesse. Cet épisode de L'Endroit et l'Envers fait suite à celui intitulé Le tricot c'est pour les vieilles, le cliché de la mamie qui tricote. On y parle du cliché de la mamie qui tricote, donc, mais on essaie surtout de le définir et de le comprendre. Ça vient d'où cette idée que le tricot c'est un passe-temps de vieille dame ? Et surtout ça véhicule quoi comme image de la vieillesse ? Vous vous en doutez sûrement, mais ce stéréotype, il véhicule pas seulement de la positivité et des paillettes. Je vous invite à le découvrir si vous ne l'avez jamais fait. Autrement, prendre le train en marche, c'est très bien aussi, et vous pouvez complètement écouter cet épisode sans avoir tout le lore du précédent. Bon, maintenant que ça c'est dit, ça vous fait plaisir à vous d'être comparé à une petite grand-mère ? Vous inquiétez pas. On est entre nous, je vais pas vous juger si vous me dites que vous voulez pas qu'on vous compare au cliché de la mamie qui tricote. Et même, je comprends. Je viens de dire moi-même que j'aimais pas vraiment être associée à ce cliché. Disons que la vieillesse, et en particulier la vieillesse féminine, clairement, ça fait pas rêver. Même si le rôle de grand-parent a sensiblement amélioré la situation des femmes, être une femme dans une société sexiste, c'est toujours pas ouf. Mais être une vieille femme dans une société agiste et sexiste, alors là, je pense qu'on peut dire que c'est le pompon. Et pour moi, ce pompon s'exprime au travers du stéréotype de la mamie qui tricote. Je suis sûre que vous l'avez aussi. Je parle de la gentille petite vieille qui tricote paisiblement dans sa chaise à bascule. Des contes pour enfants en passant par la pop culture, elle imprègne tout notre imaginaire et elle en dit long sur la façon dont on représente et dont on se représente la vieillesse féminine. Mais je vous laisse découvrir tout ça par vous-même dans l'épisode précédent si ça vous intéresse. Le cliché de la mamie qui tricote, je le trouve très intéressant parce qu'il met en lumière le problème qu'on a avec le troisième âge et notamment le troisième âge féminin. Alors évidemment, je ne suis pas en train de dire qu'on déteste tous et toutes les vieilles dames et qu'on les bouscule dans la rue en leur souhaitant de mourir. Quand je dis qu'on a un problème avec le troisième âge, je ne parle pas de nous en tant qu'individus, mais plutôt en tant que société. Je me doute bien qu'individuellement, on n'a rien de particulier contre les vieux. Cependant, les clichés qui entourent la vieillesse sont assez révélateurs de comment on perçoit cette étape de notre vie. Chanael Bourgeois Racine en parle super bien dans son mémoire "Portrait de la vieille femme : les représentations de la vieillesse féminine dans le journal La Presse de 1960 à 2010". Par exemple, elle nous explique que : "les comportes passifs ont mauvaise presse parce qu'ils sont rachés, fatigués, qui n'est plus capable". Ça veut dire qu'on percevra plus négativement une personne de 75 ans qui tricote, qui regarde la télé ou qui fait ses mots croisés. La posture assise prolongée évoque en effet une idée de lenteur et de passivité qu'on associe facilement à un manque d'énergie, à des douleurs chroniques et de manière générale à un corps diminué ou affaibli. En revanche, prenez la même personne de 75 ans qui cette fois va à son cours de stretching ou bien en assaut faire des trucs sociaux et je suis sûre que vous la percevrez pas de la même façon. C'est de ça que je parle quand je dis qu'on a un problème avec les vieux. On a un problème. Avec l'image qu'on se fait de la vieillesse, parce qu'on a d'un côté les vieux vieux, qui font des trucs dits de vieux, et d'un autre côté, on a les vieux jeunes, qui sont restés actifs et qui font plus des trucs associés à la jeunesse. Sur internet, les passe-temps de grand-mère, ça a un nom. Et ça s'appelle les Granny Hobbies. Et ça inclut des activités telles que le jardinage, les arts du fil, et notamment le tricot, le scrapbooking, la calligraphie, et j'en passe. Et ce qui est fou, c'est qu'il y a beaucoup. Beaucoup de contenus sur le net qui tentent de promouvoir ces passe-temps en précisant justement que ce ne sont plus des trucs réservés aux petites vieilles. Mais c'est quoi notre problème avec les vieilles ? Pourquoi on se sent obligé de préciser qu'on fait pas vraiment un passe-temps de grand-mère ? Parce que nous notre tricot, il est plus comme ci et pas comme ça. Pourquoi l'ancienne génération serait-elle vaguement dénigrée pour ses tricots alors que les mêmes pratiques seraient mieux perçues chez les tricoteuses de la nouvelle génération ? En fait... Est-ce qu'on est en train d'assister à une guerre des tricots ? Parce que dans l'émission précédente, on l'a bien vu qu'il y avait une aura négative liée au cliché de la mamie qui tricote. Mais comment on se sent quand nous, tricoteurs et tricoteuses, on est victime de ce cliché ? Eh bien, on essaie de s'en détacher. D'où le fait de rappeler sans cesse à tout le monde que le tricot, c'est pas que pour les vieux. Et que notre tricot, c'est pas le genre d'ouvrage que ferait une grand-mère. Mais même si on le clame sur tous les toits, notre pratique du tricot est-elle réellement ? différentes de celles qu'ont connues les anciennes générations. Est-ce qu'aujourd'hui, pratiquer cet art du fil est vraiment plus subversif qu'autrefois ? On a vu dans l'épisode 2 de L'Endroit et l'Envers, qui s'appelle Féministes, Rebelles et Inutiles, comment le tricot est redevenu populaire, qu'on a cherché à remettre cette pratique au gu du jour dans les années 90-2000. Et comment on a fait ça ? En marquettant le tricot comme un truc jeune et branché, pratiqué par des filles jeunes et branchées. En fait, les magazines de cette époque, utilisaient exactement le même procédé que nous aujourd'hui, à savoir se distancier des anciennes générations de tricoteuses pour insuffler un vent nouveau à ce craft. Hélas, le retour de bâton ne s'est pas fait attendre et malheureusement, ce sont les tricoteuses les plus âgées qui ont trinqué. Car ce sont elles qu'on dénigre quand on insiste sur le fait que notre tricot est moderne et donc pas un truc de grand-mère. Vous écoutez L'Endroit et l'Envers, la face cachée des arts du fil. Comment on vit ce cliché quand on est jeune et qu'on fait un art du fil ? Eh ben, pas très bien. Les clichés qui pèsent sur les pratiquantes ont une ombre bien réelle. Le tricot est tellement associé à la vieillesse qu'on s'attend même pas à ce que de jeunes personnes tricotent, brodent, cousent ou autres. Quand on les voit travailler sur leur ouvrage, ça soulève l'incompréhension et parfois même les moqueries. L'article de Stalp, Gardner et Beaird, intitulé « J'aime savoir que quand les zombies arriveront, je serai pas toute nue » , nous explique deux choses. La première, c'est que : "les jeunes femmes 'ne devraient pas' faire ce genre d'activité, car c'est quelque chose que font les femmes âgées". Et la deuxième, que : "c'est probablement plus difficile pour les jeunes femmes, puisqu'elles doivent contre une assumption agiste en ce qui concerne la créativité, celle qui suppose que les femmes qui font du patchwork sont censées être vieilles". La honte de faire un art du fil est bien réelle et documentée. Dans cet article précis, on parle de patchwork, mais le cliché de la mamie qui tricote est tout aussi parlant et les deux exemples combinés montrent à quel point l'image des arts du fil a été ternie pendant des années dans notre imaginaire. Le fil, c'est pour les vieilles. Et si vous voulez pratiquer en public, vous prenez le risque d'attirer sur vous une attention pas toujours positive. Alors, pour vivre heureuse, vivons cachées ? Comme on a un sentiment latent de honte, ça peut effectivement conduire à des situations d'évitement chez certaines pratiquantes. Dans le même article, des jeunes femmes expliquent carrément cacher leurs activités à leurs proches. Perso, je trouve ça complètement fou parce qu'on parle de patchwork et de couture. On n'est pas sur le truc le plus illicite de tous les temps. Mais voilà, je me suis rendu compte en lisant l'article que j'ai moi aussi eu honte de ma passion dévorante pour la broderie, le canevas et le tricot. Et quand j'en ai parlé avec ma mère, qui m'a initiée à tout ça, elle m'a confié que pour elle aussi, c'était également compliqué de pratiquer en public à cause de la honte. Mais pourquoi on se prend la tête comme ça ? Parce qu'au final, on peut se dire qu'il y a plus grave dans la vie que de se prendre quelques réflexions nulles par le pégu du coin. Eh bien, vous vous en doutez sûrement, mais avoir une passion qui se traîne une image négative, au bout d'un moment, ça finit par peser. Parce que nous aussi, on veut pouvoir être capable de faire ce qu'on aime sans se cacher, ou sans avoir à expliquer une énième fois que non, notre passe-temps n'est pas réservé qu'au troisième âge. Et c'est là qu'intervient l'expression « not your grandma's knitting » . Comprenez : c'est pas le genre de tricot que ferait ta grand-mère. Cette phrase, elle est souvent utilisée sur le net pour mettre de la distance entre nous, les tricoteuses jeunes et modernes, et les autres, les mamies qui font des trucs démodés. Cette petite phrase, apparemment inoffensive, elle en dit pas mal sur le problème qu'on a avec un certain type de tricoteuse. Les fameuses mamies qui tricotent. Elle est pratique, cette image de la mamie qui fait son petit ouvrage. Elle nous permet à nous, les jeunes tricoteuses, de nous dissocier d'une pratique qui est perçue comme désuète, comme ringarde. Parce qu'en s'opposant à ce cliché, on s'autorise à vivre notre passion plus ouvertement. En fait, quand on dit que le tricot c'est pas qu'un truc de grand-mère, on dit quoi réellement ? Eh bien, tout simplement, on met dos à dos une vision inoffensive et passive de la vieillesse féminine et une autre version du tricot, la nôtre. Et notre version du tricot, elle est à l'opposé de ça. Elle est jeune, elle est active et elle est engagée. La petite vieille qui tricote, elle est rarement vue dehors. Ce cliché-là, il fait plutôt appel à l'intérieur, à la maison, au domestique et à la famille. Cette petite dame, elle tricote plus pour les autres que pour elle. C'est littéralement le travail du care, parce qu'elle tricote pour sa famille et ses petits-enfants. Ça en fait quelqu'un de très altruiste, mais aussi de très... Très effacée. Carmen Rosa Caldas-Coulthard et Rosamund Moon, dans l'article « Grand-mère, mémé, mamie gangster, la représentation sémiotique de la grand-parentalité maternelle", nous parlent très bien de ce genre de clichés sur la vieillesse. Je cite « “Elles [les vieilles femmes] ne sont genrées que dans le contexte de la famille, du foyer et des activités traditionnelles dites ‘féminines’” » La petite vieille qui tricote, elle manque de corporalité. C'est un être générique, un cliché qui fait ses pulls au jacquard qui gratte. Nous, les jeunes tricoteurs et tricoteuses, on n'est pas comme ça. On possède notre propre individualité. On suit des trends, on est sur les réseaux sociaux, on regarde des vlogs, on chine des pépites, ou alors on s'engage politiquement via nos aiguilles. Bref, on se voit leader de notre propre vie. Et notre pratique du tricot reflète tout ça. Des personnes actives, jeunes, modernes et tout le tintouin. C'est en tout cas ce qui ressort de l'article « C'est pas le tricot de ta grand-mère, le rôle des processus identitaires dans la transformation des pratiques culturelles » . "Elles [les jeunes tricoteuses] évoquaient systématiquement le tricot en le mettant en parallèle avec leur vie de femmes célibataires et leur vie professionnelle. De ce fait, elles mettaient en exergue une vision très spécifique du tricot et créaient une frontière entre elles et les ‘mamies’ qui tricotent”. Les mamies qui tricotent sont perçues plutôt de manière négative. Donc, la nouvelle génération préfère s'en distancier. Et la manière la plus simple de le faire, c'est de s'opposer frontalement au cliché. Les mamies tricotent pour leur entourage, nous, on est célibataire. Donc pour l'instant, on tricote pour nous. Elles sont à la retraite, nous, on est actives. Donc, notre pratique suit le même chemin. Notre sac à tricot devient nomade et nos pratiques sporadiques. On n'a pas le temps de s'asseoir pendant des heures. Par contre, on peut sortir nos aiguilles pendant les pauses. On n'est pas souvent chez nous, donc notre ouvrage sort de la maison. Et tricoter pour nos proches, ça attendra qu'on ait étanché notre soif de tricot juste pour nous. Mais cette nouvelle génération, que perso je situerai en 2010-2020, est-ce qu'on peut vraiment lui en vouloir d'être comme elle est ? Quand j'ai fait les recherches pour cet épisode, je me suis dit que c'était pas hyper sympa pour les femmes âgées cette façon qu'on a de se les représenter. On insiste tellement sur le fait que notre pratique est différente, que ça a pour effet de dénigrer vachement les autres pratiques. Celles qui sont éloignées des réseaux sociaux et d'internet. Celles dont les pratiquantes ont en général plus de 60 ans. En vrai, c'est pas cool pour tout ce pan-là du monde du tricot. Mais en fait, quand on prend en compte les implications du cliché de la mamie qui tricote, et la façon dont le tricot est perçu par le grand public, on va dire, on peut comprendre pourquoi cette nouvelle génération préfère se distancier de l'ancienne. Qui serait contente d'être associée au troisième âge, quand le troisième âge, c'est l'invisibilisation, la tradition, le passé, et en fait, l'oubli généralisé ? Là, on peut se dire que j'exagère, mais dans l'article « Grand-mère, mémé, mamie-gangster » , les autrices nous disent que : « Les grand-mères semblent limitées par des valeurs et des idées socialement construites autour du domestique et de la désexualisation. De plus, l’importance des stéréotypes construits à travers ces modes de représentation produisent l’invisibilisation, la disparition et la marginalisation, la banalisation et le ridicule”. Euh ouais, vu comme ça, effectivement, la vieillesse ça fait pas trop rêver, et la mamie qui tricote, du coup, elle fait pas trop rêver non plus. Tu m'étonnes qu'on ait tendance à décrire nos ouvrages comme pas des tricots de grand-mère. Affirmer ce genre de truc, c'est adhérer sans même le savoir au cliché de la mamie qui tricote, mais c'est aussi une façon de conjurer notre vieillesse inéluctable. Parce que tant qu'on n'est pas comme les vieilles dames, on reste encore un peu jeunes. Alors, est-ce qu'on est en train d'assister à une sorte de guerre des générations ? Qu'est-ce qui a changé depuis l'époque de nos grands-mères, voire arrière-grands-mères ? Parce qu'en faisant mes recherches, j'ai remarqué quelque chose. Les jeunes femmes qui tricotent aujourd'hui opposent pas mal leur pratique du tricot avec celle de leurs aïeuls. Selon elles, quelque chose aurait changé. J'en parle dans les deux premiers épisodes de cette émission. Donc je ne vais pas trop revenir dessus, mais la mécanisation et le féminisme ont été deux gros facteurs de changement dans le monde des arts du fil. Je simplifie un peu, mais avec l'arrivée des machines, on n'était plus obligé de savoir travailler le fil si on voulait se mettre quelque chose sur le dos. Et avec les mouvements féministes, une femme n'était plus obligée de savoir faire des arts du fil pour subvenir aux besoins de sa famille. Donc, grosso modo, ça veut dire quoi tout ça ? Eh bien, que les arts du fil, puisqu'ils ne sont plus obligatoires, deviennent choisis et passent donc dans le côté... plaisir. Donc, l'une des raisons fondamentales de la dissonance entre ancienne et nouvelle génération, c'est l'aspect plaisir accordé notamment au tricot. Maura Kelly, dans son papier "Tricoter, un projet féministe ?", le dit d'ailleurs avec brio : " les tricoteuses marquent une distinction claire entre leurs propres raisons de tricoter et celles des femmes des générations précédentes, arguant que le tricot n’est que l’un des nombreux choix qu’une femme peut faire aujourd’hui". Eh oui, parce qu'autrefois, une femme devait savoir tricoter, broder, repriser, et de manière générale, elle devait savoir s'occuper des vêtements de toute la maisonnée. Il y avait des cours de travaux d'aiguille à l'école, parce que ça rentrait dans le package de la parfaite femme au foyer. Donc les choix personnels rentraient pas trop en ligne de compte. Même si vous aimiez pas ça, même si vous le faisiez pas bien, vous deviez au moins avoir les bases. Probablement que la mamie qui tricote, si elle avait existé, elle aurait eu ce genre de cours à l'école. Donc là, on a la fissure principale entre les générations. Pour toutes ces femmes d'avant et pour leur mère avant elle, les arts du fil n'étaient pas un choix. C'était une obligation. C'était quelque chose qu'elles devaient savoir faire. Le plaisir pouvait bien sûr être présent, mais c'était pas le pilier de la pratique selon cette nouvelle génération de tricoteuses. Alors qu'aujourd'hui, grâce au féminisme, on a le choix. Si le tricot c'est pas notre truc, c'est pas grave, on peut complètement poser nos aiguilles pour ne plus jamais les reprendre. Et aucun précepteur ne viendra nous maudire en hululant sous nos fenêtres un soir de pleine lune. Parce que c'est bien connu. Les précepteurs font complètement ça. Une deuxième chose, c'est que les jeunes tricoteuses mettent beaucoup en avant l'aspect engagé et actif de leur pratique. Ça leur permet de se détacher de cette image négative. du tricot et notamment de la fameuse mamie qui tricote. Si le tricot c'est pour les vieilles, alors tricotons, mais pas comme les vieilles. Je laisse Stalp, Gardner et Beaird vous expliquer de quoi je parle : "Les jeunes femmes font des crafts pour des raisons très similaires à leurs homologues plus âgées. Pourtant, elles le font en résistance à la société de consommation, ce qui pourrait se comprendre à la fois comme une position politique et économique, puisque les jeunes femmes sont moins susceptibles d’avoir accès à des ressources financières”. Les temps ont bien changé depuis les cours de couture à l'école et la génération 90-2000 a grandi dans un contexte différent. C'est donc tout naturellement que les nouvelles tricoteuses décrivent leur pratique du tricot comme féministe et politique. Travailler de ses mains, c'est retrouver du sens. Faire ses vêtements soi-même, c'est aller à contre-courant de la fast fashion. Faire un art du fil, c'est se réapproprier une histoire féminine qui pendant longtemps n'a pas été prise. au sérieux. Et le monde du tricot, c'est aussi un microcosme traversé par des questions écologiques, queer, antiracistes, vegan, etc. Le tricot, aujourd'hui, a pour les jeunes tricoteuses une dimension politique qu'elles n'imaginent pas appartenir aux générations précédentes. Toutes ces raisons tracent malgré elles une frontière nette entre les tricoteuses de l'ancien temps et les jeunes pousses. L'aspect politique de la pratique, le sous-texte féministe, Et la notion de choix, c'est autant de choses qu'on imagine purement modernes, et donc plus un truc de jeune tricoteuse que de mamie qui tricote. Mais, parce qu'il y a un mais, est-ce que cette frontière, elle est si nette que ça ? Parce que nous, dans notre petit monde, ces questions, on les ressent, on les vit, on est plus ou moins au courant de ces trucs-là. Mais dehors, pour les non-tricoteurs, ça ressemble à quoi vraiment la pratique du tricot ? En fait, est-ce que le tricot moderne, il est si moderne que ça ? Parce que c'est vrai que techniquement, on réinvente pas la sauce aux yeux des autres. Même si la personne qui tricote sait. que son geste est subversif, l'œil extérieur le voit pas forcément comme ça. On peut se dire que tricoter, c'est un acte politique, féministe, inclusif, et tout ce qu'on veut, bah le tricot, ça reste un craft profondément traditionnel. Ne serait-ce que parce que le geste est très très ancien. Maura Kelly elle met exactement les mots sur ce que je veux dire : "“L’aspect subversif du tricot devient potentiellement visible quand des femmes et des hommes tricotent en public. Cependant, dans beaucoup de situations, l’aspect subversif du tricot n’est pas apparent pour les observateurs. Cela pose une sérieuse limite quant au fait de percevoir le tricot des femmes comme une résistance aux normes genrées”. Et oui, malgré tout le chemin parcouru, aux yeux du reste du monde, le tricot, ça reste une occupation majoritairement traditionnelle, féminine et liée au passé. Donc on n'est pas exactement sur la pratique moderne qu'on perçoit nous quand on tricote. En fait, c'est exactement ça qui se passe quand on se prend les fameuses réflexions du type « Oh le tricot c'est un truc de grand-mère » et autres « Oh t'es jeune pourtant tu tricotes » . Il y a une dissension. En fait, j'ai presque envie de dire qu'il y a le monde du tricot quand on tricote, et puis il y a le monde du tricot quand on tricote pas. Et le monde du tricot quand on tricote pas, il a pas du tout le potentiel rebelle que nous on y met. C'est peut-être ça, personnellement, qui m'agacait quand on comparait ma pratique du tricot à celle d'une vieille dame. Finalement, on me rappelait que ma passion est traditionnelle, et ça me plaisait pas, parce que tradition égale vieux trucs, et que comme on l'a vu dans l'épisode précédent, dans une société agiste, les trucs de vieux... C'est nul. Et puisque le cliché de la mamie qui tricote, il pue la tradition, c'est sûr qu'on n'allait pas être copains. Le tricot, c'est un craft ancré dans la tradition, de par le geste qui n'a pas foncièrement évolué depuis plusieurs siècles. Parce que quand vous prenez vos aiguilles, même si le modèle est actuel, le geste, lui, il n'a pas changé. En parlant de modèle d'ailleurs, ils n'ont pas trop changé non plus. Encore une fois, Maura Kelly en parle mieux que moi. : " “Ce problème survient car la communauté du tricot cherche à s’en réapproprier la symbolique sans altérer l’acte en lui-même. Bien que de nombreux modèles soient disponibles pour tricoter des bikinis et des caches-sexe, la plupart des projets sont plus fonctionnels. Les projets réalisés par les tricoteuses contemporaines sont peut-être colorés, designés avec créativité et en vogue ; cependant les pulls, chaussettes, bonnets, écharpes, châles, layette et autres couvertures réalisés par les jeunes tricoteuses aujourd’hui partagent beaucoup de points communs avec les objets produits par les précédentes générations de tricoteuses”. C'était une grosse citation. Les aiguilles changent de taille, mais le geste reste le même. Les pulls deviennent oversize, mais c'est toujours des pulls. Et la génération actuelle a beau se défendre d'avoir un passe-temps dit de grand-mère, finalement, on reste sur un craft très ancien. Donc pour un œil extérieur qui n'est pas au fait des problématiques du tricot moderne, c'est toujours traditionnel et c'est toujours pas du tout subversif. Mais alors, on cherche quoi en voulant moderniser le tricot ? Quand on se réapproprie des granillobises, Donc des passe-temps de grand-mère. Mais que d'un autre côté, on rappelle bien que nous on est différentes. Parce que justement, on fait pas des tricots de grand-mère. On veut convaincre qui au juste. Et avec toute la pondération qui me caractérise, je pose la question, à qui profite le crime ? Bon ok, y'a pas vraiment de crime. En revanche, ce qui va nous intéresser ici, c'est de tenter de comprendre le vrai problème derrière ce clash des générations. Parce que même s'il est ténu, ce clash est bien réel. Parce que quand on oppose le tricot d'aujourd'hui à celui d'hier, c'est souvent au détriment du dernier. Et cette différence de génération, elle a une façon bien à elle de s'exprimer. En fait, les jeunes tricoteuses... s'est située à l'opposé des plus âgés, qui serait ringarde en comparaison. Katherine Harrison & Cassandra Ogden, les autrices de l’article "Grand-mère ne tricote jamais comme ça" l’expliquent en ces termes : “Le discours des médias contemporains représente le tricot comme jeune, edgy, authentique, social, entreprenarial et empouvoirant”. C'est important de montrer le tricot sous ces angles-là. pour le sortir de la case, art du fil ringard, dans laquelle il a été si longtemps enfermé. De cette façon, les jeunes générations peuvent s'emparer plus facilement des fameux granit aux bises. Parce que justement, quand on se détache de la mamie qui tricote, ça nous permet de faire table rase de ces vieux napperons pour les remplacer par les nôtres. Et comme on est plus jeunes, nos napperons à nous sont forcément un peu mieux, non ? Et l'ambivalence du tricot, c'est que c'est un savoir-faire très ancien. On ne peut pas effacer ces siècles d'existence. Mais on a... pas non plus envie de faire le même genre de tricot que sa mémé. C'est ça qui est un peu particulier. D'un côté, on est sur un craft extrêmement ancien. Donc, il a gagné ses lettres de noblesse. Quand on tricote, on sait qu'on perpétue cette ancienneté dans nos gestes même. On contribue à le garder en vie à travers nos mains. Mais d'un autre côté, c'est cette même ancienneté qui peut nous freiner dans notre pratique. Parce que ce qu'on faisait il y a une trentaine d'années, à moins d'aimer le vintage, c'est vu comme ringard. Donc, comment on fait pour mieux assumer sa passion ? Eh bien, on présente le tricot comme quelque chose d'actuel. Le geste ne change pas et il est toujours aussi plaisant. Par contre, le cœur de la pratique, elle, évolue. Et je dis bien évolue, car quand on se refuse d'être comparé à la petite dame d'à côté, c'est qu'en général, on se positionne sans même le savoir comme une autorité en matière de modernité. Certes, on effectue le même geste que cette grand-mère, mais nous, nos motivations sont plus profondes, plus actuelles, nos modèles plus récents. Ainsi, opposer les générations permettrait aux jeunes tricoteuses d'embellir leur image et de se détacher de celle de la mamie qui tricote. C’est en tout cas ce que nous dit Courtney Moddle dans sa thèse "Tricoter ensemble" : “Ce cliché positionne les tricoteuses plus jeunes comme plus intéressantes, plus engagées politiquement, et plus féministes que leurs prédécesseuses”. Et finalement, c'est un problème. Parce que se considérer comme mieux que les anciennes générations, c'est céder aux sirènes de l'âgisme. Là, je dois vous faire un aveu dont je suis pas fière. Jusqu'à ce que je fasse ces recherches sur la mamie qui tricote et la façon qu'on a de percevoir l'ancienne génération de tricoteuses, je disais souvent d'un modèle qu'il faisait vieillot. Moi, je cherchais les modèles récents, ceux qui n'étaient pas sortis depuis plus de 5 ans. Je boudais les magazines car ils proposaient des modèles pour les vieux, comprenez, des modèles très classiques, avec des fibres qui ne sortent pas de l'ordinaire et des coupes que je considérais comme passées de mode. Pour moi, le tricot se devait être une pratique fun, Queer, féministe, écologiste, vegan et surtout, ça devait se voir que ce que je produisais était moderne. Comme si l'engagement politique, le bien-être des animaux et le reste, ça existait pas avant. Je tombais exactement dans ce que je décortique aujourd'hui. Étant une tricoteuse plus jeune que ma mère et ma grand-mère, j'étais forcément plus engagée. Et donc, disons-le, un peu plus intéressante. Alors que, bah non, pas forcément. D'ailleurs, bien qu'on se pense différente de nos aïeuls, nos raisons de tricoter sont toujours... relativement similaires. Eh oui, le tricot est un craft ancien et ce qu'on infuse dans notre pratique est tout aussi ancien. Il s'avère qu'aujourd'hui comme hier, on a toujours eu les mêmes raisons de tricoter. À savoir, en gros, la relaxation, le plaisir, le temps libre et même l'engagement politique. Jeunes comme moins jeunes, nos raisons de tricoter ne sont pas si différentes. Et il s'avère qu'on le fait, attention roulement de tambour... parce qu'on aime sincèrement ça. Si c'était que pour l'aspect politique par exemple, bah on irait sûrement vers autre chose. C’est en tout cas ce que dit Courtney Moddle : “Alors que les écrivains contemporains utilisent la phrase “ce n’est pas le genre de tricot que ferait votre grand-mère” pour décrire le tricot moderne, les tricoteurs et tricoteuses de toutes les générations tricotent pour des raisons similaires. Cela inclu le confort, la relaxation, rendre son temps libre productif, la méditation et les motivations politiques.” Alors, si nos raisons de tricoter sont similaires, que les objets qu'on produit sont similaires, et que le geste même est similaire, qu'est-ce qui nous distingue réellement des anciennes générations ? Pourquoi, quand c'est une femme âgée qui tricote, c'est un tricot de grand-mère, mais quand c'est nous, c'est mieux ? Vous me voyez venir avec mes gros sabots, mais le problème, c'est l'âgisme. En effet, “Présenter continuellement le “nouveau” tricot comme “pas un truc de grand-mère” trahit une forme d’ignorance à propos des anciennes générations de femmes et de la façon dont le craft a pu servir des buts similaires dans leur vie”. Cette citation, extraite de « Rejoignez la révolution Tricot, les magazines de la troisième vague féministe et l'aspect politique de la domesticité", dit tout haut ce qu'on ressent tout bas. Parce que finalement, le tricot n'est ni nouveau, ni un truc de grand-mère. Il y a juste des pratiques plus semblables que ce qu'on pense, qui se rejoignent beaucoup plus souvent qu'on pourrait le croire. Mais c'est vrai que, dans une société agiste, mettre des intentions sur le travail des anciennes générations permet de nous en distancier. Pourquoi ? parce que les anciennes générations, elles sont anciennes, peuplées de vieilles personnes, et que les vieux, même inconsciemment, on n'est pas trop fan. C'est ce qu'on fait, c'est ce que j'ai fait toutes ces fois où j'ai intériorisé l'âgisme. Les intentions portées aux générations précédentes, surtout celles de nos mères et grands-mères, elles permettent de se détacher et donc d'avoir le beau rôle. Certes, je tricote, comme toutes celles avant moi, mais moi, je le fais mieux et différemment. Les objets que je produis sont plus politiques, plus modernes. Mieux en somme. Bref, j'ai pas besoin d'en rajouter, je pense que vous avez l'idée. Et on pourrait se dire que c'est pas si grave, mais cette distance qu'on met entre nous et toutes les femmes de nos vies, elle est nocive parce qu'elle ne challenge jamais notre rapport au vieillissement et à l'âgisme. Et c'est dommage de bouder certaines pratiques parce qu'on les imagine plus comme ci ou pas assez comme ça. Le monde des arts du fil est ancré dans la réalité et il n'échappe donc pas à nos présomptions et à nos idées reçues. L'avantage de tout ça, c'est qu'on peut ensuite en faire un podcast. La mamie qui tricote a beaucoup, beaucoup plus de ramifications que ce que j'avais imaginé à la base. Les préjugés sur l'agisme exercent une influence invisible, mais néanmoins certaine, sur nos pratiques et sur ce qu'on imagine de la pratique des anciennes générations. Alors que finalement, nos raisons de tricoter, les objets qu'on produit ou le fait de tricoter en lui-même, ça n'a pas changé depuis bien longtemps. Ce stéréotype de « le tricot c'est pour les vieilles » , ça peut impacter notre pratique à tel point qu'on en vient à se cacher, ou alors à taire notre passion. Et tout ça pourquoi ? Pour ne pas avoir l'air ringarde. On peut aussi s'imaginer différent ou différente, en pensant que nos raisons de tricoter sont plus politiques qu'avant, que les femmes d'autrefois ne tricotaient que pour leur famille, et que nous, c'est surtout l'aspect plaisir qui nous intéresse. Mais là encore, c'est... pas totalement vrai. Notre pratique du tricot n'est pas aussi subversive qu'on le croit. Son aspect politique ne date pas d'hier, et les objets produits par notre tricot quotidien, eux, n'ont changé qu'en apparence. Alors finalement, c'est quoi le problème avec les tricots dits de grand-mère ? Quand on parle du fait que les soi-disant « passe-temps de grand-mère » , ce serait justement plus pour les grand-mères. Ou quand on se défend de faire un truc démodé parce que pas un tricot de grand-mère. On renforce l'agisme, et on creuse encore un peu plus le fossé qui nous sépare des femmes plus âgées que nous. Parce que le vrai problème avec ce cliché de la mamie qui tricote, le vrai problème avec cette guerre du tricot, c'est l'âgisme. Ouh ! Eh ben, c'était encore un gros morceau, mais je suis hyper contente qu'on l'ait exploré ensemble. Vos retours sont extrêmement précieux, donc dites-moi ce que vous avez sur le cœur et notez ce podcast. J'espère que l'épisode vous aura plu, je vous dis à la prochaine, et en attendant, bichonnez-vous !