Speaker #0Venez, on fait un jeu. Je vous cite plein de trucs qui n'ont a priori rien à voir, et vous, vous devez deviner leurs points communs. Ok. Mémé, dans Titi et Gros Minet. Ma Dalton, dans Lucky Luke. Grand-mère l'Eponge, dans Bob l'Eponge. Joyce, dans le film Le Murder Club du jeudi. Miss Marple. Et le dernier, plus difficile, un post du forum Reddit, qui est une capture d'écran du jeu Animal Crossing et que l'auteure a appelé "Mon Petit Salon de Grand-mère". C'est un salon très mignon dans lequel l'auteure a ajouté une chaise à bascule avec un tricot en cours à côté. Je vous laisse un peu de temps. Vous l'avez ? Bravo à celles et ceux qui ont trouvé, et pour les autres, voilà la réponse : le lieu et les personnages cités font tous référence à un cliché récurrent du monde du tricot. Les grands-mères qui tricotent. Même moi, j'ai succombé à ce stéréotype dans les deux épisodes précédents. C'est une image tellement récurrente qu'elle a son nom à elle en anglais : la knitting nanny. Comprenez, la petite vieille qui tricote. Ou la mamie qui tricote. Et c'est quelque chose qui est suffisamment revenu dans mes recherches précédentes pour me faire tiquer. Pourquoi je le vois passer partout ? Dans les sources académiques, dans la pop culture, dans la littérature et surtout, surtout au cœur même du monde du tricot. Bon, si je dois être franche avec vous, ce cliché, je le connais déjà. Je ne l'ai pas découvert d'un coup pendant mes recherches. la manie qui tricote C'est une représentation que j'ai depuis tellement longtemps qu'on dirait qu'elle a toujours été là. Si je ferme les yeux et que j'y pense un peu, tout de suite, j'ai cette image en tête ; une petite grand-mère en robe longue un peu bouffante qui tricote tranquillement dans une chaise à bascule. Elle a ses cheveux gris noués en chignon bas sur sa nuque. Elle a des petites lunettes rondes à monture métallique et un sourire paisible. Derrière elle, un feu de cheminée ronronne doucement. Et à ses pieds, un chaton joue avec la pelote qui est tombée par terre. Franchement, je ne pourrais pas vous dire exactement où j'ai vu cette image pour la première fois, ni depuis combien de temps je vis avec. C'était peut-être une gravure quelque part, ou alors une illustration dans un de mes livres d'histoire quand j'étais petite. Cependant, j'ai été frappée de voir à quel point ce cliché était répandu. Parce qu'on pourrait se dire que bon, c'est une image d'épinal très jolie, mais aussi très méconnue. Mais non, c'est véritablement un cliché. Et le pire, c'est qu'à première vue, c'est plutôt mignon comme cliché. Ça a l'air relativement inoffensif, une mamie qui tricote, vous trouvez pas ? Pas de quoi en faire un épisode. Et pourtant, c'est plus nocif qu'il y paraît. Pourquoi ? Parce que malheureusement, c'est un stéréotype qui n'a pas bonne presse. On y reviendra plus tard dans cet épisode, mais pour vous donner un exemple, qui a envie d'être comparé à une petite vieille qui tricote ? Spoiler, pas grand monde. Sauf si vous êtes d'un altruisme à toute épreuve et parfaitement déconstruit, bien entendu. Ça fait rarement plaisir d'être comparé... à une personne âgée. Ça soulève des trucs avec lesquels, généralement, on n'est pas très à l'aise. Moi, la première ! Les clichés sur les femmes âgées, en particulier, c'est vraiment pas très reluisant. Même si, on va le voir, tout n'est absolument pas sombre non plus. Certains clichés sur les vieilles femmes sont même plutôt positifs. Le problème, c'est que même en étant positives, ces qualités sont souvent dévaluées. Alors, les stéréotypes concernant les femmes âgées qui tricotent., en quoi ça impacte le tricot et l'image qu'on s'en fait ? Et pourquoi toujours insister sur le fait que tricoter maintenant, c'est un truc de jeune et plus de vieux ? On peut le reformuler ainsi : pourquoi c'est problématique de rebrander le tricot comme un truc jeune et branché ? Pour comprendre où on va, je pense qu'il est nécessaire qu'on fasse d'abord un point sur ce cliché. Est-ce qu'il revient si souvent que ça ? Est-ce qu'il a une origine précise ? Et pourquoi cette association de la féminité, de la vieillesse et de la grand-mère ? Même si on n'est pas sur un cliché uniquement négatif, qu'est-ce que ça implique tout ça ? Je vous propose ensuite de passer dans le monde merveilleux de l'âgisme où le tricot doit, si possible, être associé aux jeunes personnes et surtout pas aux vieilles femmes. Ce cliché oppose une délimitation claire. Les jeunes d'un côté, les vieilles de l'autre. Coolitude versus ringardise, guerre des générations, le stéréotype de la mamie qui tricote, c'est surtout un cliché qui en dit long sur nous et notre perception de la vieillesse. Vous écoutez L'endroit et l'envers, la face cachée des arts du fil. J'espère que vous êtes prêts pour une petite farandole des citations, parce que le cliché de la mamie qui tricote, je l'ai vu passer plus souvent qu'à mon tour. Je vous propose donc qu'on fasse un tour de cette image récurrente ensemble pour bien définir de quoi on parle. On commence avec "Le tricot, un craft et une connexion" : "Quand on imagine un groupe de tricot, on pense tout de suite à des vieilles femmes aux cheveux blancs dans des rocking chairs, tricotant tranquillement leur projet." On a ensuite le papier, "Poignarde-le, étrangle-le, la représentation des tricoteuses par les médias" qui évoque la même image. " la vieille femme est souvent dépeinte comme une mamie dodue qui passe ses journées dans son rocking chair à coudre ou à tricoter". Mais ce qui est fou, c'est que ce même article en parle encore un peu plus loin : "En tant que société, l’Angleterre semble ne pas pouvoir passer au-delà du stéréotype de la tricoteuse comme d’une grand-mère inoffensive, âgée, blanche aux cheveux blancs, et qui tricote de manière altruiste". Et vous voulez le meilleur ? L'auteur récidive une troisième et dernière fois en écrivant ceci : "Le stéréotype de la tricoteuse, la gentille grand-mère blanche aux cheveux blancs qui tricote par amour". Je sais, ça fait pas mal pour un seul papier. Surtout qu'on en a encore avec le dernier article qu'on va voir et qui s'appelle « C'est pas un tricot de grand-mère » concluant ainsi notre tour d'horizon : "Puisque beaucoup d’entre nous imaginent la tricoteuse comme une grand-mère dans un rocking chair noyée sous ses couvertures faites mains, cette augmentation du tricot parmi les jeunes femmes ont pris par surprise les observateurs". Et laissez-moi vous dire que si les observateurs sont surpris par les petites jeunes qui tricotent, moi, c'est de voir ce cliché revenir sans arrêt qui me surprend. Sérieusement, c'est partout et pas uniquement dans les articles de recherche. C'est également sur les blogs, dans les vidéos, dans les modèles de tricot, enfin vous avez l'idée. Mais nous allons le voir, toutes ces occurrences ne sont pas anodines. Elles véhiculent quelque chose, un message qu'il va nous falloir décrypter maintenant qu'on a la preuve que le personnage de la mamie qui tricote existe bel et bien. Et il n'est pas seulement un peu connu. On vient de le voir, il est connu à tel point qu'on en parle dans des recherches académiques. Cette petite vieille est présente dans nos mémoires, dans la pop culture, dans les articles de recherche, bref, c'est bien ce qu'on appelle un stéréotype. C'est un cliché, une représentation qui fait partie de notre imaginaire collectif. Qu'on le veuille ou non, le tricot est associé à la vieillesse pour la plupart des non-tricoteurs et on a donc un effet, "miroir, miroir, tout ce que tu dis ça revient sur toi" parce que les tricoteuses elles-mêmes se défendent de correspondre à ce cliché. Mais d'où vient cette image ? Une telle idée reçue doit bien avoir une origine, non ? Elle vient d'où, cette petite grand-mère ? Alors, je ne vais pas faire durer le suspense, je n'ai pas trouvé de point de départ à ce cliché. Si je me base uniquement sur mes recherches. Je suis au regret d'admettre que son origin story reste un mystère. Et ça m'a étonnée parce que même s'il a l'air d'être présent partout et que beaucoup de personnes y font référence, je n'ai personnellement pas pu mettre une date ou une source précise sur cette image de la mamie qui tricote. Je fais donc appel à vous. Si jamais vous avez des éléments de réponse et que vous voulez en faire part à toute la classe, laissez un commentaire sous cet épisode pour qu'on aille checker tout ça ensemble. Bon ! Même si on n'a pas l'origine, je pense qu'on peut quand même essayer d'assembler certaines pièces du puzzle. Déjà, le tricot et les autres arts du fil, c'est bon pour la santé. La répétition du mouvement, c'est méditatif et ça calme. Le mouvement en lui-même est excellent pour la motricité fine. On a aussi l'apprentissage de nouvelles techniques et le perfectionnement, qui sont tous les deux supers pour garder son cerveau en forme. Et enfin, le tricot, ça peut être une activité de groupe qui se révèle très positive pour les relations sociales, sans demander trop d'énergie, notamment physique. Et à la fin du processus, on a produit quelque chose ! Pour toutes ces raisons, le tricot, c'est une activité qui peut être prisée par les personnes âgées. Mais bon, je pense ne choquer personne quand je dis qu'il y a aussi énormément de personnes plus jeunes qui tricotent. Donc, ça ne suffit pas pour comprendre ce cliché. On a un autre élément de réponse avec l'article « J'aime savoir que quand les zombies arriveront, je ne serai pas toute nue » qui nous dit que : "Les femmes plus âgées sont plus susceptible d’avoir le temps, l’espace et l’argent pour pratiquer des activités de loisir, elles sont des consommatrices et des pratiquantes plus visibles, et par conséquent, elles sont plus facilement étudiées". C'est vrai qu'à la retraite, on a plus le temps de se poser pour enfin faire ce qu'on aime. Alors que si vous êtes une mère de famille avec trois enfants, ben le tricot il va attendre ce soir que tout le monde soit couché et que vous ne soyez pas trop crevée aussi. La visibilité des femmes plus âgées en fait donc probablement la cible favorite des chercheurs. On les voit plus et elles ont plus de temps. Donc les recherches sont facilitées par leur disponibilité. Sans compter que leurs ressources financières les rendent, encore une fois, plus visibles en physique et qu'elles peuvent plus facilement se permettre de dépenser de l'argent dans du matériel. Ça veut pas dire que les petites jeunes ne tricotent pas, mais simplement que la vie active rend ces dernières plus discrètes dans leur pratique. Bon, on commence à déblayer le truc, mais on n'a pas encore parlé du truc, le rôle que joue la grand-mère dans ce cliché. Parce que la mamie qui tricote, c'est certes une vieille dame, mais c'est surtout une mamie. Les petits-enfants et la famille en général sont omniprésents dans ce stéréotype, même quand on ne les voit pas. Et là encore, ça tisse un thème sous-jacent qui va contribuer à donner une certaine direction à ce poncif. Pour Chanaelle Bourgeois Racine, l'auteur de la thèse « Portrait de la vieille femme » : "l'émergence de la figure grand-parentale serait, entre autres, dû à l'allongement de l'espérance de vie, ainsi qu'à la transformation de l'image religieuse de la vieillesse. […] C’est alors que les vieillards, mais surtout les vieilles femmes, se verront accorder un statut plus favorable : celui de grands-parents”. Le rôle de grand-parent a donc été un tournant assez important dans la vie de nos aînés, vers la fin du XVIIIe siècle. Parce qu'avant ça, passé un certain âge, on attendait plutôt des vieux qu'ils se retirent en attendant de comparaître devant leur créateur. Mais entre les XVIIIe et XIXe siècle, on prend conscience de la valeur ajoutée que la plus ancienne génération pourrait représenter au sein de la famille. Les vieux pourraient s'occuper des plus jeunes générations et donc se rendre utiles au sein du foyer. Ils peuvent aussi s'occuper de la maison, repriser, réparer, nettoyer, bref se rendre utiles. La figure grand-parentale accorde donc un nouveau rôle aux personnes âgées, comme l'explique Chanaelle Bourgeois Racine. Elle leur permet de revenir dans le monde en s'occupant des autres, en particulier de la plus jeune génération. Ça permet aux parents de se libérer du temps et ça rend les grands-parents d'autant plus indispensables. Mais alors, pourquoi des femmes âgées spécifiquement et pas juste des grands-parents de tous les horizons ? Et bien là encore, Chanaelle Bourgeois Racine émet un élément de réponse : Les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes. Par rapport à leur mari, elles sont donc plus longtemps présentes au sein de la famille. Et cerise sur le gâteau, ce sont des femmes dans une société sexiste. Leur âge avancé ne les protège que jusqu'à un certain point et on attend d'elles qu'elles continuent malgré tout le même travail que quand elles étaient plus jeunes. À savoir, comme on l'a déjà vu, aider au ménage, à la vie familiale, à la cuisine, les petits-enfants, etc. Et c'est là qu'on commence un peu mieux à comprendre ce fameux stéréotype de la mamie qui tricote. Comme le dit Chanel Bourgeois Racine, “le vieillissement que vit la femme ne la tient pas pour autant à l’écart de ce travail gratuit du care, au contraire, le temps libre dont elle dispose désormais fait d’elle une figure d’autant plus centrale dans cette entraide sociale.” le tricot et les arts du fil en général rentrent donc pile poil dans ce qu'on attend finalement d'une grand-mère. Parce qu'à partir du XVIIIe-XIXe siècle, une grand-mère, c'est une femme qui reste tournée à la fois vers le domestique et vers sa famille. Elle travaille sur son ouvrage manuel parce que c'est utile aux autres et son ouvrage manuel servira très certainement à habiller ses petits-enfants ou aider sa famille. On attend des femmes qu'elles s'occupent de leur famille quand elles sont plus jeunes et on attend des femmes qu'elles s'occupent de leur famille quand elles sont plus vieilles. Les grands-mères sont donc toutes désignées pour perpétuer ce rôle du care dans leurs vieux jours. Pour peu qu'elles soient encore en bonne santé, il est attendu d'elles qu'elles s'occupent des autres. Et c'est là qu'on comprend pourquoi la mamie qui tricote, c'est un cliché qui colle vraiment très bien avec l'image de la mamie qui s'occupe de sa famille. Même si on n'a pas de point de départ clair et net, ces éléments de réponse peuvent contribuer à expliquer comment cette image a fini par devenir un cliché. À force d'être reprise encore et encore, la mamie qui tricote a fini par s'infuser dans nos esprits tel un thé trop fort. Le petit jeu que je vous ai proposé au début de l'épisode avait d'ailleurs pour seul but de montrer à quel point les médias ont bien intégré cette image, nous la ressortant à toutes les sauces. Mais ils ne sont généralement que le reflet de nos propres stéréotypes. Et celui de la mamie qui tricote est bel et bien entré dans nos mœurs. Alors, je pense qu'on est au clair maintenant sur la mamie qui tricote. D'où elle vient, (à peu près) pourquoi c'est une femme, et pourquoi c'est une vieille femme. C'est pas une origin story très reluisante puisqu'elle trouve sa source dans le sexisme. Mais c'est pas non plus totalement sombre, car les grands-mères ne sont pas forcément perçues négativement. Être grand-mère, ça a quand même du bon. Dans "grand-mère, mémé, mamie gangster, la représentation sémiotique de la grand-parentalité maternelle", Carmen Rosa Caldas-Coulthard et Rosamund Moon ont travaillé sur la vision qu'on a de nos grands-mères. Ce qui ressort, c'est que nos mamies, elles ont pas mal de qualités. "Les évaluations positives sont évidentes dans les exemples suivants, décrivant ce que font et disent les grands-mères : L'éducation, la générosité, l'orientation morale, les tâches domestiques, la cuisine, les crafts traditionnels, et cætera. Il y a un aspect de continuité avec la vie domestique que ces femmes ont eu en tant que mères, avec en plus un rôle de gardiennes de la tradition.” La générosité et le fait de s'occuper des autres en veillant à leur bien-être physique autant que mental, c'est des valeurs plutôt positives. Si on ajoute à ça le rôle de gardiennes de la tradition, on est vraiment sur une image sympa. Oui, mais... Si c'était vraiment si sympa de vieillir, on serait toutes et tous super contents de dépasser les 60 ans. Alors, comment ça se fait que la mamie qui tricote ne soit pas plus populaire ? Pourquoi on ne le prend pas comme un compliment quand quelqu'un nous dit que le tricot, c'est un truc de vieux ? La vérité, c'est que malgré les qualités positives associées aux femmes âgées, vous l'avez compris, on reste sur un cliché pas ouf. Et ça, c'est en grosse partie la faute à l'âgisme. L'Organisation Mondiale de la Santé définit l'âgisme comme : "les stéréotypes, les préjugés et la discrimination dont on est soi-même victime ou dont autrui est victime en raison de l'âge". Les vieilles femmes, ça fait pas rêver, parce que dans un monde où on privilégie d'être jeune et capable (physiquement et mentalement), le fait de vieillir est très souvent regardé comme quelque chose à repousser le plus longtemps possible. Dans une société sexiste, c'est mieux de pas être une femme et dans une société âgiste, c'est mieux de pas être vieux. Alors imaginez quand vous êtes une femme de plus de 60 ans. Disons que vous n'êtes pas du meilleur côté de la barrière. Donc, malgré le don de soi, le travail du care et l'aide générale qu'apportent les grands-mères, elles sont quand même dénigrées dans l'idée générale. Carmen Rosa Caldas-Coulthard et Rosamund Moon mettent des mots sur ce que subissent les vieux, et en particulier les vieilles : "Une des conséquences de l’idéologie de l’âgisme est l’invisibilité, le silence et le stéréotype. Les grands-mères et les personnes âgées en général s’expriment rarement en public, mais sont représenté.e.s de diverses façons dépréciatives.” L'âgisme et le sexisme associent leurs supers pouvoirs nuls pour faire des femmes âgées des invisibles, dédiées aux autres, qui disparaissent derrière leurs confitures et leurs tricots. Elles n'ont plus de voix propre, car aux yeux des autres, elles n'ont plus de désir ni d'identité. En vieillissant, leur monde s'est dilué dans la famille et le domestique. On leur donne donc rarement la parole, mais on les représente pas mal. Et toujours de la même façon. Mamie, elle est gentille, elle s'occupe de la future génération avec plaisir et sans se plaindre. Elle adore faire des gâteaux et du tricot. Pour les autres évidemment. Pas pour elle. Mais la personne qu'elle est réellement, ça, on n'en parle pas trop. Et même, on a tendance à l'oublier un peu. Les qualités de la mamie qui tricote se retrouvent alors diluées dans un âgisme qui ne dit pas son nom. Et c'est pas parce que le stéréotype présente bien qu'il est positif au final. L'agisme, c'est aussi porter aux nues certaines choses pour en tirer d'autres vers le bas. On a en effet un décalage entre les valeurs modernes qui sont valorisées et les valeurs traditionnellement associées aux vieilles dames qui du coup deviennent has-been. J'invoque une nouvelle fois Chanelle Bourgeois Racine pour en parler: "Ces femmes appartenant aux plus vieilles générations, ne pouvant être considérées comme sages aux yeux de ceux valorisant dorénavant l’instruction et l’activité en dépit de l’expérience et de la mémoire, sont alors exclues du présent social et contraintes de n’exister qu’à travers leur relation nostalgique au passé”. La mamie qui tricote n'est absolument pas associée à la modernité. Au contraire, elle est la représentation flagrante de la nostalgie, car les arts du fil sont indissociables de notre attachement au passé. Alors, si le tricot est égal au passé, et que la vieille grand-mère porte aussi le poids de son vécu, on n'est effectivement pas trop sur l'image la plus moderne de tous les temps. Et si on veut en rajouter une couche, en plus de l'attachement au passé, on a aussi le choc des valeurs. On vient d'en parler, mais de nos jours, l'instruction et l'activité sont plus favorisées que l'expérience et la mémoire. Et malheureusement pour elle, la mamie qui tricote, c'est justement l'expérience et la mémoire qu'elle a en stock. Car oui, le tricot s'expérimente. Pour comprendre la logique du tricot, on n'a pas le choix : il faut tricoter, car c'est un savoir qui s'acquiert avec l'expérience. Vous pourrez lire autant de modèles de tricot que vous voulez, si vous pratiquez jamais, vous n'aurez jamais une bonne tension. Et si vous voulez une bonne tension, bah faut pratiquer. Avant l'ère d'internet, on avait plus de chances d'apprendre avec les mères ou les grands-mères qu'avec les livres. On allait donc chercher l'apprentissage là où il était et les mamies étaient les meilleures profs. Le stéréotype de la mamie qui tricote implique aussi une dernière chose : la dévalorisation du corps vieux qui n'est plus perçu comme "capable de". Vous avez remarqué, comme notre petite grand-mère, elle est toujours représentée dans des vêtements anciens avec une coiffure démodée ? Elle a un style d'un autre temps qui ne transmet absolument pas une idée de mouvement et de modernité. Elle est âgée, et tout, de sa posture à son style, nous rappelle qu'elle a abandonné depuis longtemps l'idée de quitter sa chaise. Chanaelle Bourgeois Racine vient une dernière fois à notre rescousse en expliquant que : "les comportements passifs ont mauvaise presse parce qu'ils sont retachés à un corps diminué, affaibli, qui n'a plus envie de... ou qui n'est plus capable de..." Et effectivement, la robe bouffante et le chignon bas associés à la posture assise confortable, ça véhicule l'idée que mamie, elle a sa vie derrière elle. Les activités nouvelles, la découverte et l'action, c'est plus de son âge. En plus de tout ça, c'est vrai que quand on tricote, on adopte le plus souvent une posture assise, qu'on peut facilement percevoir comme une posture passive. Le plus souvent assise, voûtée, et ça pendant plusieurs minutes, voire plusieurs heures. Même si ça demande de la concentration et que ça peut être physiquement touffu, c'est pas comme ça qu'on le voit quand on regarde le truc de l'extérieur. Si ça peut être ok pour une personne plus jeune de passer des heures assise sur un projet, quand on est une vieille femme, c'est vu comme un comportement plutôt négatif parce que pas associé à l'activité et à la jeunesse. Donc comme on peut le voir, tout, dans la mamie qui tricote indique un stéréotype faussement positif. Derrière le vernis tout doux de la grand-parentalité se cachent en fait des valeurs cracras comme le sexisme et l'âgisme. Être une femme dans un monde d'hommes, c'est déjà pas évident, mais en plus atteindre l'âge fatidique de la vieillesse, disons-le, c'est une double peine. Même si son origine reste nébuleuse, la mamie qui tricote a été forgée par notre imaginaire et elle en dit beaucoup sur notre façon de percevoir les vieilles femmes. Elles sont gentilles, mais sans grande personnalité. Elles sont disponibles pour les autres, mais désexualisées. On aime les représenter, mais on les entend jamais. Et même si elles occupent une place censée être privilégiée, les grands-mères sont quand même perçues pas si positivement finalement. Et ça, même si le rôle de grands-parents a été positif à la base pour les femmes, qui ont gagné des galons au sein de la cellule familiale en continuant à s'occuper de leur famille comme elles le faisaient quand elles étaient mères. Quand j'ai eu l'idée de faire cet épisode, c'est vraiment parti d'une question à la con. « Pourquoi on dit tout le temps que le tricot, c'est un truc de vieille ? » Et puis j'ai le cliché de la mamie qui tricote qui m'est revenu en tête. Et ce cliché, il a guidé toute ma réflexion. Mais je ne m'attendais absolument pas à ce que j'allais trouver. J'ai l'impression d'avoir ouvert la boîte de Pandore du tricot tout en ne faisant qu'effleurer le sujet. Il y aurait encore tellement à dire. Et ça tombe bien, parce que ça continue dans la deuxième partie de cet épisode. Un petit teaser juste pour vous. Maintenant qu'on a bien défini les tenants et aboutissants de ce cliché dans cette première partie, on va essayer d'analyser comment, et surtout, pourquoi on oppose les nouvelles et les anciennes générations de tricoteuses. Et la mamie qui tricote fera encore planer son ombre voûtée pour nous aider à comprendre comment on perçoit ce cliché et surtout comment on se perçoit nous-mêmes en tant que tricoteuses. Alors, vieux de la vieille contre jeunes pousses, est-ce qu'on assiste à une guerre des tricots ? L'Endroit et l'Envers, c'est terminé pour aujourd'hui. Je vous laisse sur cette question brûlante et j'espère, comme d'habitude, que l'épisode vous aura intéressé.e. Merci énormément d'avoir suivi ce podcast. C'est vous qui le faites vivre et c'est grâce à vous que je peux continuer. N'hésitez pas à mettre les 5 étoiles qui font plaisir et à commenter. J'adorerais avoir vos retours. Moi, je repars vers d'autres cieux. On se donne rendez-vous pour la prochaine et surtout, en attendant, bichonnez-vous !