SpeakerBienvenue dans les hors-séries d'été de la grande conversation. A chaque épisode, on va s'arrêter sur un mot. Nos conversations politiques sont pleines de mots qui reviennent comme des obsessions. Le président, les juges, les primaires. Qu'est-ce que ce mot veut dire ? Comment on s'en empare ? Comment on l'utilise ? Qu'est-ce qu'il raconte de notre époque ? Aujourd'hui, on va parler des primaires. Alors, à quoi ça sert une primaire ? On en parle beaucoup, mais au fond, quelle est la fonction des primaires ? Les primaires, c'est des élections avant les élections. C'est pour ça qu'elles s'appellent primaires. Et elles consistent à sélectionner celui qui sera le champion d'une famille de sensibilité, son représentant lors de l'élection. Il y a des pays où c'est très ancien, comme les Etats-Unis, on a tous entendu parler des primaires démocrates ou des primaires républicaines. Dans notre pays, ce n'est pas une tradition, ça ne s'est pas vraiment installé. Ça a démarré en 2012. D'ailleurs, Terranova n'était pas étranger à cette affaire puisqu'on avait designé le modèle de la primaire qu'on appelait la primaire ouverte par opposition aux primaires fermées qui faisait voter les militants ou les adhérents à un parti politique. Donc ça sert à ça une primaire, à départager des ambitions entre des personnes. Bonjour la grande conversation. En fait, j'avais une question. À la fin, quel doit être l'objectif d'une primaire ? C'est une élection avant l'élection pour désigner celui qui représentera une famille politique cohérente. Et c'est une des fonctions des partis politiques. On n'aime pas beaucoup les partis politiques aujourd'hui, les Français s'en méfient énormément, mais une des fonctions des partis politiques, c'est de sélectionner le casting d'une élection. Or, avec les primaires, ils en ont été un peu dépossédés, justement. Autrefois, la désignation du candidat se jouait dans le conclave un peu secret d'un conseil national ou d'un comité de direction. Aujourd'hui, on n'imaginerait plus que ça puisse se passer comme ça. En tout cas, ce serait beaucoup plus difficilement accepté. Donc, on a trouvé cette procédure qui légitime le candidat, qui est une élection avant l'élection. Alors, beaucoup de gens se demandent aujourd'hui si les primaires, ça marche. Qu'est-ce que ça veut dire, ça marche ? Alors d'abord, deux points. Le premier, qu'est-ce que ça veut dire marcher ? Si l'idée c'est que ça marche seulement quand ça fait gagner, ça veut dire qu'il y aurait une espèce de magie des primaires, mais à ce moment-là, tous ceux qui feraient des primaires gagneraient, ça ne peut évidemment pas se produire. Marcher, ça ne veut pas dire ça. Marcher, ça veut dire une chose très simple, c'est que tous les perdants s'alignent, se rangent derrière le gagnant et le soutiennent. C'est ça la magie, la seule vraie magie des primaires, c'est que dans la famille de sensibilité commune, Tous les perdants vont ensuite se battre pour le gagnant. Alors là, ça marche parfois, et parfois ça ne marche pas. En 2017, par exemple, Benoît Hamon gagne la primaire socialiste, mais ceux qui ont été ses compétiteurs, comme Manuel Valls par exemple, ne font pas campagne pour lui après. Au contraire, ils font campagne pour son principal rival. Deuxième réponse à votre question, ça marche à une autre condition, c'est que ça consiste à départager des candidats d'une même famille. C'est-à-dire que c'est vraiment... Ça tranche un problème de leadership, une primaire. Ça ne tranche pas un programme. Ça ne peut pas servir à écrire un programme. Si vous avez autour de la table, ou sur la ligne de départ, des gens qui sont fondamentalement en désaccord sur des points importants, qui n'appartiennent pas aux mêmes familles de sensibilité, la primaire ne va pas permettre d'écrire un programme. Ou alors, elle va exiger des perdants un sacrifice qu'ils ne feront pas, parce qu'en fait... ce serait leur demander de défendre des valeurs qui ne sont pas les leurs. Donc, c'est pour ça que les primaires ont parfois échoué, parce qu'elles ont consisté à désigner le champion d'une famille qui était très hétérogène. Quand ça a marché, au contraire, ça a consisté à désigner le champion d'une famille assez homogène, c'est-à-dire qui était d'accord sur l'essentiel, qui avait même parfois le programme commun d'un parti. Est-ce qu'on pourrait aujourd'hui organiser une primaire qui marche sous les deux conditions que j'ai dites aujourd'hui à gauche ? Je dirais que c'est difficile. Il y a au moins deux gauches assez différentes. La gauche des Insoumis, représentée par Jean-Luc Mélenchon, et puis la gauche sociale-écologique. Je mets dans un paquet commun des gens qui n'auraient pas envie d'être rangés comme ça. Mais ces deux familles-là sont en désaccord sur un certain nombre de choses importantes. Je ne juge pas, je dis juste que c'est objectivement des désaccords. C'est difficile d'exiger du perdant de ces deux familles qu'ils soutiennent l'autre. Je pense que ça, ça ne marchera pas. On s'exposera forcément à... des formes d'infidélité au résultat de la primaire. En tout cas, la primaire, il n'a jamais été démontré que ça permettait d'écrire un programme. Ça permet de désigner dans une même famille le champion qui va la représenter. Une des faiblesses reprochées aux primaires, c'est de ne pas traduire l'opinion majoritaire du pays. Mais au fond, ce n'est pas ce qu'on attend d'une primaire. C'est confondre un peu les genres. La primaire va... appelé au vote, au soutien, des gens qui ont déjà de la sympathie pour la famille de sensibilité qui cherche son champion. Donc, ce n'est pas parce que quelqu'un serait brillamment élu dans le sein de sa famille politique qu'ensuite, il rencontrerait les suffrages majoritaires des Français. Ça n'a rien à voir. Parce qu'il y a beaucoup de Français qui ne se déplaceront pas pour une primaire de la gauche, pour une primaire socialiste ou pour une primaire les Républicains. Quand il y a eu la primaire opposant Juppé et Fillon côté Républicain, En 2017, beaucoup de gens de centre-gauche sont allés voter à la primaire de la droite parce qu'ils rêvaient d'avoir Juppé plutôt que Fillon. Bon, ça n'a pas marché parce que ces gens-là qui font un calcul stratégique sont en réalité assez peu nombreux. En réalité, la primaire, elle traduit la majorité dans une famille de sensibilités déterminées. Alors, ceux qui pensent qu'une primaire, c'est la solution pour gagner ou mettre de l'ordre dans sa famille élargie, se bercent un peu d'une illusion, c'est très naïf. La primaire, encore une fois, ça sert essentiellement à départager des rivaux qui veulent le leadership dans leur famille. Il faut que cette famille soit unie et il faut que ces rivaux, ces compétiteurs, soient prêts à faire le sacrifice de leur ambition. pour soutenir celui qui a gagné. Ou celle qui a gagné. J'espère que ça vous aura éclairé sur le sens de ce mot qui est un peu partout dans les conversations politiques ces dernières semaines. Et je vous donne rendez-vous pour le prochain en série de La Grande Conversation.