Speaker #1Bienvenue dans le hors-série d'été de La Grande Conversation. A chaque épisode, on décrypte, on désosse, on analyse une notion, une idée, un mot qui est au cœur des conversations politiques du moment, qui a l'air d'être familier, qui a l'air d'être connu, et vous verrez qu'il n'allait pas comme ça. Aujourd'hui, on va parler de l'extrême droite. Qu'est-ce qui est extrême en politique ? Si c'est une notion topologique, c'est-à-dire un endroit du spectre politique, c'est être au-delà de quelque chose. Par exemple, vous avez la droite, et si vous êtes au-delà de la droite, vous êtes l'extrême droite. Vous avez la gauche, et si vous êtes au-delà de la gauche, vous êtes l'extrême gauche. Ça, c'est presque, je dirais, de la géographie politique. Mais, en réalité, les familles qu'on désigne comme extrême gauche ou extrême droite sont aussi liées à des traditions. portent également des héritages doctrinaux, idéologiques, historiques, politiques. Et donc c'est beaucoup plus qu'une question topologique. Le Rassemblement National est-il aujourd'hui un parti d'extrême droite ? Lui, aujourd'hui, il nous dit non, nous ne sommes pas d'extrême droite. D'ailleurs, ils ont porté plainte devant le Conseil d'État contre cette classification par le ministère de l'Intérieur. Vous savez que le ministère de l'Intérieur, à chaque élection, essaye de désigner un nuancier de sensibilité politique. Et il avait, lors des élections municipales, je crois, pas les précédentes, mais celles d'avant, il avait désigné le Rassemblement National comme une formation d'extrême droite. Et le Rassemblement National a dit, non, non, nous ne sommes pas d'extrême droite, nous ne vous autorisons pas à nous qualifier d'extrême droite, et d'ailleurs, si c'était le cas, vous devriez qualifier la France insoumise d'extrême gauche, etc. Et le Conseil d'État a dit, non, vous êtes bien d'extrême droite, mais le Conseil d'État avait, comment dire, a validé... Le travail du ministère de l'Intérieur qui consistait justement à illustrer un nuancier politique. Et donc lorsque le ministère de l'Intérieur a dit que le Rassemblement National c'est l'extrême droite, il a fait un travail un peu topographique, topologique. En réalité, si on peut qualifier le Rassemblement National d'extrême droite, ce n'est pas simplement parce qu'il est au-delà de la droite, c'est aussi parce qu'il est affilié à des traditions politiques, à un héritage, l'héritage de l'extrême droite française. Et ça, il aimerait le faire oublier. Néanmoins, c'est la réalité, c'est la réalité historique. Le Rassemblement National est l'héritier du Front National de Jean-Marie Le Pen qui a été créé par des gens qui, pendant l'occupation, avaient choisi le camp de l'occupant. Et donc qui s'affiliaient parfaitement à cette tradition d'extrême droite dont le régime de Vichy a été la dernière incarnation au pouvoir en France. Alors quels sont ces héritages précisément ? Parce qu'au fond... L'extrême droite nous dit, nous ne sommes plus l'extrême droite, nous ne sommes plus au-delà de la droite, nous faisons partie de la droite. Mais ils disent aussi, nous ne sommes plus l'extrême droite parce que nous ne sommes pas antiparlementaires. Et donc ils font référence à un âge de l'extrême droite qui est celui de la Troisième République, en gros, ou de la fin du XIXe siècle, où l'extrême droite était en effet assez antiparlementaire, mais pas seulement antiparlementaire. Il y avait encore dans l'extrême droite des mouvements contre-révolutionnaires. qui estimait que la révolution de 1789 était une mauvaise nouvelle et qu'il fallait revenir à un régime monarchique tel qu'on l'avait connu auparavant. Et en effet, l'extrême droite d'aujourd'hui n'est plus anti-parlementaire. Elle participe aux élections législatives, elle siège au Parlement, elle vote des lois ou contre des projets de loi. Elle s'est intégrée au système électoral représentatif, c'est-à-dire au système parlementaire.
Speaker #1Oui, oui et oui. Surtout quand ce parti a programmé la violation de la Ve République. L'extrême droite a, aux institutions de la Ve République comme à celles qui les avaient précédées, un rapport de subversion. Et c'est vrai d'ailleurs aussi des institutions européennes, je m'y arrêterai un instant. C'est aujourd'hui le Rassemblement National, le seul parti sur la scène politique française qui propose explicitement de violer la Constitution dans son programme. Par exemple, sur la priorité nationale, ils veulent l'inscrire dans la Constitution, ils appellent ça la préférence nationale maintenant, non la priorité nationale, ils veulent l'inscrire dans la Constitution en faisant un référendum au titre de l'article 11 de la Constitution, mais un référendum qui aurait... pour particularité, de réviser la Constitution. Or, ça, c'est illégal. Le Conseil constitutionnel et le Conseil d'État ont été très clairs là-dessus. Pour réviser la Constitution, il faut passer par l'article 89. Alors ça a l'air d'être une affaire technique. Pas du tout. Si vous me donnez un instant, je vous explique pourquoi c'est pas juste une affaire technique cette affaire. C'est une affaire technique juste pour un point, c'est que l'article 89, il nécessite une procédure qui est plus exigeante que l'article 11. Si vous voulez réviser la Constitution, on estime qu'il faut que les deux chambres soient d'accord, le Sénat et le Parlement, à la virgule près, sur un même texte. qui est une majorité pour soutenir ce texte au Sénat comme à l'Assemblée nationale. Et ensuite, ce texte doit être soumis soit au Congrès réuni à Versailles, donc le Parlement dans son entier à la majorité des 3 cinquièmes, soit au peuple français par référendum. C'est ça que demande l'article 14. Donc c'est difficile de réviser la Constitution. Et c'est normal, parce que la Constitution, c'est notre texte fondamental. Ça ne peut pas être simple de le réviser. Comme ils savent qu'ils n'auront très probablement pas... les moyens de révision au titre de l'article 89, ils veulent passer par l'article 11, ce qui est beaucoup plus simple. Le président de la République élu propose aux Français un texte de loi et il leur dit, vous êtes pour ou vous êtes contre ? Le général de Gaulle l'a fait pour l'élection au suffrage universel direct du président de la République en 1962, mais déjà, on avait estimé qu'il avait violé sa propre constitution. Et il l'avait réellement violée. Ça, c'est les aspects procéduraux et techniques. Maintenant, il y a un aspect qui n'est pas du tout. C'est-à-dire que le point qu'ils veulent... introduire dans la Constitution, c'est un point qui permettrait de modifier la hiérarchie des normes. Et ça, c'est explosif. Vous savez, il y a une hiérarchie des normes. La Constitution est au-dessus de la loi, la loi est au-dessus du règlement, le règlement est au-dessus du contrat, et puis tout en haut, tout en haut, vous avez la Déclaration universelle des droits de l'homme, la Convention européenne des droits de l'homme, vous avez des textes de droits naturels, des textes les plus fondamentaux. Si on adoptait le référendum qu'il propose, donc si on violait la Constitution, On pourrait se soustraire à la hiérarchie des normes. C'est-à-dire, on pourrait opposer au droit européen la loi française. Ou au droit international, à la Convention de Genève, la loi française. Et dès lors que vous faites ça, vous pouvez détricoter tout le droit européen. Et c'est ça qu'ils veulent faire. Et c'est ça leur rapport subversif aux institutions. Et d'ailleurs, ils l'assument. Ils disent, nous l'Europe, il n'y a plus besoin d'en sortir. On va la modifier de l'intérieur. On va la miner de l'intérieur. Pardon de ce parallèle, il paraîtra outrancier et je ne voudrais pas l'être, mais lorsque les nazis entrent au Parlement dans les années 30, ils disent « nous entrons ici en ennemis, nous allons utiliser les armes de la démocratie contre elles-mêmes » . Ils le disent clairement. Je ne dis pas que le Rassemblement National c'est comparable au nazisme, mais je dis que cette attitude qui consiste à faire comme si on respectait les institutions pour se mettre à l'intérieur et les transformer en les violents, Ce n'est pas une attitude républicaine et c'est la signature de l'extrême droite. L'extrême droite essaye de se définir par un rapport au peuple. Quand il justifie justement ces violations programmées de la Constitution, il dit que c'est le peuple qui l'aura voulu, puisque par référendum le peuple aura dit oui par hypothèse. Et d'ailleurs, le général de Gaulle l'a fait, en 1962, les Français ont dit oui à une large majorité. Et qui ? peut ensuite se mettre en travers de la volonté populaire. Mais si on joue à ça, à ce moment-là, on réduit la démocratie au comptage des voix. La démocratie, ce n'est pas que compter les voix. Et c'est là que passe une frontière très profonde, une frontière philosophique entre cette famille de sensibilité et la plupart des autres. Pas toutes les autres, mais la plupart des autres. En réalité, si la démocratie consiste à compter les voix, Je vais vous dire ce que je dis à mes étudiants. Les bisons d'Europe votent aussi. En fait, il y a des animaux, il y a des communautés, il y a des troupeaux qui votent aussi. Je vais faire court, mais lorsque le troupeau veut passer de la prairie à l'étang pour boire, il faut bien qu'ils prennent une décision collective. Un vote, c'est aussi une décision collective. Comment ça se passe ? Il y a dans le troupeau des individus qui commencent à avoir soif. Ils se mettent en direction de la rivière ou de l'étang. Et à un moment donné, les matriarches, c'est comme ça que ça se passe dans les troupeaux de Bison d'Oro, lèvent la tête, regardent les corps du troupeau et constatent qu'il y a beaucoup de gens qui veulent aller boire. Et donc elles disent, ok, on va boire. Et donc le troupeau a voté. Donc le vote, c'est pas très original. Si le vote, ça consiste à compter les voix, il y a des animaux qui le font aussi. En revanche, il y a quelque chose que les animaux ne font pas, c'est délibérer. C'est s'échanger des arguments. C'est s'opposer des objections. Ça, ils ne le font pas. Et c'est ça, fondamentalement, la démocratie. Le vote n'est que la fin, n'est que la terminaison de ce processus de discussion. La démocratie, c'est un monde où nous sommes d'accord pour régler pacifiquement nos désaccords. Nous sommes d'accord pour les régler par l'argumentation. À la fin, il faut choisir. À la fin, il faut arrêter de discuter. À la fin, il faut agir. Donc, on a une procédure qui est le vote. On choisit un leader, on choisit une option, on dit oui, on dit non. Mais ce oui, ce non ou cette option, elles sont d'autant meilleures. qu'elles auront été précédées d'un long exercice de discussion collective, avec cette idée qu'au fond, on est toujours moins bête ensemble que tout seul. Voilà. Euripide dit quelque chose qui pourrait être un adage de la démocratie, il dit « personne ici ne sait ce que nous savons tous ensemble » . Et donc au terme de la délibération informée, avec des médias de qualité, avec une information de qualité, normalement, on prend une décision meilleure. et fondamentalement le Le cœur de la démocratie, c'est ce qui précède l'élection beaucoup plus que l'élection elle-même. J'espère que ça vous aura éclairé et je vous donne rendez-vous dans le prochain épisode de la grande conversation.