- Speaker #0
La nuit qui marche sur la nuit Des podcasts pour celles et ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires
- Speaker #1
Oui, puis on se rendait vraiment par contre du grand danger,
- Speaker #2
la guerre. Je crois que je l'ai vécue comme un rêve, je ne sais pas. Tout ça, c'est... Quand tu le racontes, tu te dis que ce n'est pas vrai.
- Speaker #3
Deux sœurs marseillaises. Premier épisode, la guerre.
- Speaker #1
Je m'appelle Annie, j'ai 90 ans, je suis née à Marseille et depuis je vis à Marseille.
- Speaker #2
Je m'appelle Monique, j'ai 92 ans, enfin le 7 janvier, il faut y arriver encore. Je suis née à Marseille, fille de Jean Russo et de Lucie Boni, ma maman.
- Speaker #0
Annie et Monique sont sœurs. Elles vivent dans le même immeuble familial du quartier des Réformés de Marseille, en haut de la Cannebière, quartier qu'elles n'ont jamais quitté de toute leur vie. Elles ne se sont jamais quittées de toute leur vie. Elles ont grandi, elles ont vécu, entre la gare Saint-Charles, le boulevard National et le palais Longchamp, dans les rues Consolat et Jean de Bernardi, en plein cœur de Marseille. En 1939, quand la guerre éclate, ce sont deux petites filles de 4 et 6 ans. Novembre 1942, l'armée allemande franchit la ligne de démarcation qui sépare la France occupée de la France dite libre. Et la ville de Marseille est occupée par les Allemands à partir du 12 novembre. J'ai rencontré Annie, puis j'ai rencontré Monique, Et chacune m'a raconté ses souvenirs d'enfance dans la guerre.
- Speaker #1
Alors mes parents, c'était des émigrés italiens. Ma mère, elle était plutôt toscane. Et mon père, il était plutôt du sud de l'Italie. Mais ils se sont rencontrés à Marseille. Et ils ont dû se plaire puisqu'ils se sont fréquentés et ils se sont mariés. Et ils se sont mariés en 32. Ma sœur, elle est née en 33. Donc, ils ont eu tout de suite un enfant. Moi, je suis née en 34. Ils se sont connus sur leur lieu de travail. Donc, ma mère, elle était employée dans une famille. C'était une famille proche des Belzunce. Donc, elle travaillait là comme femme de chambre et mon père. Il était maçon, donc il a trouvé du travail dans une entreprise, c'était une entreprise familiale, qui avait pas mal d'immeubles sur Marseille et qui nous avait logés dans un de ces immeubles. Et on était dans un de ces immeubles au troisième étage, avec une petite terrasse. Mais enfin, c'était pas un grand immeuble, mais on avait ce qu'il fallait quand même.
- Speaker #0
En 1939, Jean, qui a été naturalisé français et mobilisé, part à la guerre. Le 17 juin 1940, Pétain, alors président du conseil, fait le choix de la capitulation militaire. Il demande aux troupes françaises de cesser le combat. Et il demande à l'Allemagne un armistice. Les soldats sont démobilisés et Jean revient. Annie et Monique se souviennent de son retour dans la famille et même si elles ne placent pas la scène au même endroit, elles ont gardé la même image de ce père revenu.
- Speaker #2
Je revois mon père, quand il a été démobilisé, arriver dans l'allée de la milière de la campagne, avec ses jambes entourées de bandelettes, le pantalon un peu bouffant, et le képi. Ah oui, c'est pas un képi, c'était un calot, avec les deux cornes, et qui tenait les bras à ma mère, ma mère toute souriante.
- Speaker #1
Et je me souviens encore mon père, je le vois remonter. monter les marches d'escalier pour accéder à notre appartement. Et je vois encore comment il était. Il avait les jambes, tu sais, bandées. Il avait des grandes bandes qui enrobaient ses jambes avec le pantalon qui sortait au-dessus des jambes.
- Speaker #0
Jean est revenu. Lucie, la mère, attend un troisième enfant. Alors ? Un petit frère ou une petite sœur pour Annie et Monique ?
- Speaker #1
Mon frère il est né en 1942, donc c'était en pleine guerre. Mais mes parents, et surtout mon père, ils avaient tellement le désir d'avoir un garçon que malgré la guerre et tout ce que ça représentait de privation, il a quand même voulu essayer une troisième maternité. Et il a eu un garçon, et alors là, c'était le plus heureux des hommes.
- Speaker #2
Mon frère est né en 1942, donc à ce moment-là, nous nous sommes trouvés sept à la maison. Et comme ma mère avait eu quand même vraiment un mauvais accouchement, elle avait accouché à la maison, peut-être à cause de la guerre, ça je ne sais pas. Je te raconte ce que je vois. Ma mère a couché. sur la table de la cuisine. Je ne sais pas si elle avait découssé ou pareil. Ça me donne même peur. Et la planche a assé à la chaise sous les fêtes. Pleine de sang. Je n'ai pas vu le bébé sortir, non. C'était fait. Parce qu'on avait dû nous tenir à l'écart. Et la sage femme, c'était Madame Vendron. Ce petit frère, il rentrait dans la chambre, il était à côté de ma mère. Mais il était tout petit. Moi ça m'a beaucoup ému quand même. Et puis j'ai compris qu'il fallait qu'on s'en occupe. Et après j'ai été investie au rôle de deuxième mère.
- Speaker #0
Malgré la guerre, les deux petites filles vivent leur vie d'enfants. Elles s'amusent, elles jouent avec leurs camarades, elles vont au patronage. Mais leurs souvenirs du quotidien tournent beaucoup autour d'un même sujet, manger.
- Speaker #1
Comme on était limité au niveau de l'alimentation pour les enfants, j'avais un frère qui venait de naître, il était petit, donc ce qu'on lui donnait c'était au compte-gouttes si vous voulez. Donc mon père, lui, il avait fini par connaître des personnes qui vendaient certaines denrées au marché noir. Donc on le payait très cher, mais en fait on arrivait quand même à s'approvisionner, parce qu'on manquait de café, on manquait beaucoup de denrées, de l'huile par exemple. Nous on aimait bien l'huile d'olive, et c'est surtout de ce dont on manquait. Donc mon père, il partait le soir, il connaissait un peu des gens qui vendaient. Et donc, il sortait, mais on avait toujours peur, quand il partait, de le voir entrer, parce qu'on avait toujours peur qu'il se fasse arrêter, parce que le marché noir s'était défendu naturellement. Oui, alors on manquait du café, on manquait du sucre, on essayait de fabriquer beaucoup de choses. Par exemple, mon père, il s'inquiétait de nous apporter de la farine. Et ma mère, elle faisait... C'était pas du pain, mais enfin, c'était comme des pâtes. Pour faire des pâtes, elle faisait ça et on se débrouillait pour manger, quoi. Mais enfin, on était un peu privés. On mangeait pas de viande. Par exemple, je me souviens, une fois, ma mère, elle faisait beaucoup de farci. Mais on mettait jamais de viande dans les farcis. Alors elle mettait des haricots égrénés, n'importe quoi, quoi. Agrémenté avec de la tomate ou n'importe quoi, on était limité.
- Speaker #2
Elle s'était débrouillée d'avoir tous les ingrédients pour faire son plat de farcis. Et elle s'était bien appliquée parce que c'est vrai que le plat était bien rempli. Elle avait mis de la chapelure dessus, c'est vrai. Je ne sais pas si elle avait mis du beurre, mais il y avait de la chapelure. Et Monique m'a apporté chez le boulanger et me voilà partie. Et je ne sais pas comment je me débrouille, il passe un vélo, il m'envoie en l'air. Et le plat farci, je ne vous dis pas où il a atterri. Ça fait que personne ne m'a mangé. Ma mère a une colère folle et moi j'ai perdu un petit bout d'oreille On me faisait attendre devant les magasins, faire la queue pour avoir un peu de... À manger, une fois c'était chez le boulanger, une fois c'était chez l'épicier, une fois chez le boucher. Et mon père devait m'accompagner bonheur et ma mère venait me reprendre pour pouvoir acheter ce qu'elle voulait.
- Speaker #0
Et l'école pendant la guerre ?
- Speaker #2
On allait dans une école paroissiale qui était à la rue Consola. La directrice s'appelait mademoiselle Marguerite.
- Speaker #1
À l'école, on chantait « Maréchal, nous voilà, tu as libéré la patrie, renaîtra. Maréchal, Maréchal, nous voilà. » Et après, alors ça, on s'en souvient parfaitement. Après, quand on nous a dit d'applaudir de Gaulle, on n'y comprenait plus rien. On ne comprenait vraiment plus rien. On ne savait pas pourquoi. On ne chantait plus le maréchal ous voilà De Gaulle, il était inconnu. On ne savait pas qui c'était. Et on ne comprenait pas. Ça, je m'en souviens parfaitement. On ne comprenait pas pourquoi, du jour au lendemain, on disait « Vive de Gaulle, vive de Gaulle » .
- Speaker #2
À l'école, j'y allais, car ma mère se sentait bien. qu'elle n'avait pas besoin de moi, j'allais à l'école. Je comprends qu'il y avait un détachement de ma part d'aller à l'école une fois sur deux. Je perdais peut-être le fil de ce qui se disait.
- Speaker #0
Pour Monique, comme pour Annie, le souvenir le plus marquant de la guerre est celui du bombardement américain du 27 mai 1944. Ce bombardement allié est stratégique. Il s'agit de détruire les nœuds de communication et de transport de plusieurs villes du sud de la France pour préparer les débarquements de Normandie et de Provence. À Marseille, dans la matinée du 27 mai 1944, deux raids aériens menés par 130 forteresses volantes américaines détruisent et tuent. Près de 1 800 morts, 3 000 blessés, Plus de 400 immeubles rasés au cœur de la ville et des milliers de Marseillais sinistrés.
- Speaker #1
Eh bien, moi j'étais à l'école encore, donc il y a eu l'alerte. Et la directrice qui était directrice de l'établissement et qui nous faisait les cours aussi, elle nous amenait en rang, tranquillement, on allait dans les abris. Et l'abri le plus proche de l'établissement scolaire où j'allais, il était donc au boulevard Lonchamp, alors que moi j'allais à la rue Consola, c'est une rue derrière le boulevard Lonchamp, parallèle au boulevard Lonchamp. Donc on allait dans cet abri. Et toutes les personnes environnantes qui étaient proches de là, elles venaient aussi dans les abris.
- Speaker #2
Il faut que je te raconte le bombardement du 27 mai 1944 à Marseille. C'était le jour où on devait avoir notre messe d'action de grâce à l'Occident de la Garde. Ma mère étant fatiguée, elle m'a confié à la maman d'une camarade avec qui nous sommes partis à la Vierge. On a suivi notre messe, on est redescendus, toutes guillerettes parce qu'on avait vu le bon Dieu, comme on disait avant. Et on est arrivés sur la cannebière, la sirène s'est mise à hurler, la défense passive nous a forcés à entrer dans le hall du cinéma, le cinéac. et on a assez d'ânes et on a assez de nains que... La sirène de liberté, on va dire, résonne. On est partis en courant, donc on a rejoint. Moi, on m'a laissé au coin d'une rue pour que je rejoigne ma maison. Et mon ami avec sa maman est parti. Elle habitait au boulevard dans le champ. Donc nous étions très proches. Je suis montée chez moi, trois étages. Je me suis enlevé la robe de communiante. Je me suis changée. Les bombes ont commencé à tomber, il n'y avait pas eu d'avertissement de sirène. Et quand j'en ai arrivé dans l'entrée de la cage d'escalier, ma maison, j'ai eu l'impression que les murs s'écartaient et que le toit allait nous tomber dessus. Est-ce une illusion ? Oui, parce que maintenant quand je pense, mais c'était tellement flagrant que ça m'est resté là. Tu vois, ça m'intéresse. Enfin, on est sortis pour rejoindre le lycée, le champ, à côté de chez nous, qui était à deux, trois portes. Et à ce moment-là, il est arrivé dans la cour, un morceau de rail de chemin de fer qui est tombé devant nous. Et par la même occasion, après, nous avons vu notre voisin sur le palier, dans sa maison à lui. Il était tombé le même morceau de rail, mais sur son lit. Ça, on a vu.
- Speaker #1
Un peu avant le bombardement, quand il y avait des alertes, on s'habillait, parce que ça se produisait même si c'était en pleine nuit. Il fallait s'habiller, il fallait aller aux abris. Donc quand je descendais de mon immeuble, j'habitais au troisième étage, arrivais dans le couloir, et pour atteindre le hall de sortie de l'immeuble... je me rendais compte que les murs, ils bougeaient, ils sortaient et ils rendraient. La maison tremblait, parce qu'on était proches quand même de la gare. On ne pensait pas qu'on aurait été bombardés comme ça.
- Speaker #2
Après le bombardement, alors ça a été la chandise. Les camions qui arrivaient du boulevard National. Ils montaient dans la rue de Bernardi, je suppose qu'ils allaient ou à la Conception, à Timone, peut-être, je ne sais pas. Est-ce qu'elle y était, Timone, à ce moment-là ? Je ne sais même pas. Je sais qu'ils devaient aller à la Conception parce que c'était l'hôpital de Marseille. Et les cadavres sur les camionnettes, il y en avait des tas et des tas. Les gens, tout recouverts de cendres, de poussière, tu vois, tout blanc. Pas blanc même, gris.
- Speaker #0
La famille Russeau a une petite maison dans la campagne environnante de Marseille, à la Millière.
- Speaker #1
Le dimanche, le samedi le dimanche, on partait à la campagne. Donc c'était un peu en dehors de Marseille, sur la route d'Aubagne. Et déjà à l'époque, c'était parce qu'il y avait un peu de collines, tout ça. Donc c'était la campagne. Donc mon père... Comme il avait eu peur aussi, avec ma mère, mon frère et ma sœur, il nous avait expédiés dans cet endroit qui s'appelait La Millière. Et là où on avait notre cabanon, on allait le dimanche. Parce qu'il pensait qu'on aurait été à l'abri des bombardements. Parce que les bombardements, ça visait surtout les points stratégiques. Mais il n'a pas réalisé qu'on était sur le passage. Quand il y a eu le débarquement de la Provence, alors là, il y avait eu des mouvements, des troupes, c'était dangereux. Il y avait des fusillades avec l'occupation, les soldats de l'occupation qui étaient encore en place. Donc il y avait eu des fusillades et on était exposés, autant qu'à Marseille. Mais enfin, comme nous, on était un peu dans la colline. Mais donc, on a vécu... L'arrivée des Goumiers, alors donc ces Goumiers, ces Marocains aussi qui étaient venus, parce que beaucoup d'Africains étaient venus pour aider les Français pendant la guerre. Et les petits enfants des alentours, donc nous, on allait leur porter parce qu'il manquait beaucoup de dardines. Mais nous aussi, on en manquait. Donc il s'était installé une espèce de petit troc, comme ça, qu'on échangeait.
- Speaker #2
Ils nous donnaient du chocolat, ils nous donnaient du singe, le beef. Le corned beef en boîte. Mais ça, c'est quand il y a eu le débarquement de Marseille.
- Speaker #0
Les deux sœurs marseillaises sont donc à la campagne, dans la petite maison de la Millière, quand la Provence est libérée au cours de l'été 1944. Elles ont alors 9 ans et 11 ans. Merci infiniment à Monique et à Annie pour le récit de leur enfance dans la guerre. C'était Deux Sœurs Marseillaises, La Guerre, un podcast réalisé par Delphine Mangeot.