Speaker #0Chaque jour, dans le Grand Théâtre de l'Entreprise, se jouent des scènes familières, des rencontres entre celui qui porte une ambition, des objectifs à atteindre... et celui qui détient peut-être une clé pour y parvenir. L'histoire qui suit est l'une de ces rencontres. Et parce qu'elles dépassent ces protagonistes pour toucher à l'universel, nous les appellerons par leurs rôles essentiels. Des rôles que chacun d'entre nous a peut-être déjà joués. D'un côté le client, de l'autre l'experte. Notre récit commence donc dans le bureau du client. Un espace fonctionnel éclairé par des néons froids, au trône un ficus qui a vu passer bien des stratégies. Cet homme jongle au quotidien avec des objectifs trimestriels, la pression des équipes et le besoin constant de prouver le retour sur l'investissement de chaque action. Ce jeudi-là, après avoir validé les slides de la prochaine présentation, il a ressenti une conviction. Pour marquer les esprits, il lui fallait un électrochoc, de l'innovation, de l'IA et un effet « wow » . Son intention n'était pas superficielle. Dans un monde saturé d'informations, Il pensait sincèrement que pour engager ses apprenants, il fallait d'abord les éblouir, créer un événement mémorable, une vitrine attractive qui donnerait envie d'entrer. C'est ainsi qu'il contacta l'experte. On lui avait recommandé comme une référence, capable de transformer les organisations en profondeur. Leur conversation fut un dialogue fascinant entre deux temporalités. Lui parlait d'impact, de séduction, de métrique. d'engagement visif sur son tableau de bord. Elle parlait d'ancrage durable, de méthodologie, de compétences qui infusent lentement dans la culture d'entreprise. Il cherchait un catalyseur. Elle proposait une transformation. Il voulait une étincelle pour allumer le feu. Elle lui expliqua comment construire un foyer qui maintiendrait la chaleur longtemps après. À la fin de l'échange, le client était finalement sincèrement convaincu. Il dit oui. Il avait entrevue, dans le discours de l'expert. Une vérité et une profondeur qu'il désirait pour ses équipes. Il voulait signer. Hélas, l'élan d'une conviction s'érote vite au contact de la réalité d'entreprise. De retour à son bureau, face à ses tableurs et aux échéances imminentes, la musique de la vision à long terme s'estompait. Le oui enthousiaste du téléphone laissait place au calcul froid du risque. La proposition de l'experte était une promesse, certes. Mais c'était aussi un pari sur le temps long, plus difficile à quantifier, à défendre lors des prochaines réunions budgétaires. Comment inscrire une transformation culturelle dans la colonne d'un reporting trimestriel ? La sécurité d'un format plus classique, plus spectaculaire, et donc plus facile à vendre en interne, refaisant Surface comme une option bien plus rassurante. Le retournement de situation n'avait rien de théâtral. Il était tristement logique. C'était l'arbitrage entre le courage et le confort. Quelques jours plus tard, l'email tomba. Les mots trop chers, pas assez convaincants, n'étaient que la traduction polie d'une réalité bien plus complexe. La préférence pour une réussite visible et immédiate face à l'incertitude d'un changement profond. Il n'a pas jugé l'expert, il a évalué le risque pour sa propre position et a choisi la voie la plus sûre. Cette histoire ne parle pas d'un bon et d'un mauvais choix. Elle nous parle de la structure même de nos organisations, qui favorise si souvent le sprint visible au marathon silencieux. Elle nous dit que le véritable obstacle au changement n'est pas le manque d'expertise, mais parfois le manque d'un écosystème qui autorise les clients à prendre le risque de voler plus haut, au-delà de leur tableau de bord. Avec toute la considération que mérite cette complexité. Amicalement, Lady Whistledhorne. J'espère que cette anecdote vous a plu. Vous l'aurez compris, le décryptage aujourd'hui ne va pas seulement porter sur le cas du client, mais plus généralement sur l'écosystème dont il fait partie. Un écosystème que j'observe chaque jour dans le monde de la formation, avec ses paradoxes tenaces. Car aujourd'hui, si tout le monde veut des formations à l'IA, tout le monde ne veut pas s'y former pour les mêmes raisons. Dans ma pratique, je vois se dessiner deux approches. D'un côté, il y a les architectes des compétences. Ils ont compris Consciemment ou non ? Les principes fondamentaux de l'andragogie. Nous apprenons en résolvant des problèmes concrets, en étant autonomes, et en voyant la pertinence directe pour notre métier. C'est pourquoi quand ils viennent me voir, ils ne viennent pas pour acheter une formation, mais ils viennent mettre en œuvre une stratégie. Pour eux, la formation est une brique dans un édifice plus large, celui de la conduite du changement. Et puis il y a les autres, les splinters de l'apparence. Leur comportement s'explique souvent par un biais cognitif bien connu. Les faits de Ninkruger. C'est cette tendance que nous avons tous, lorsque nous connaissons peu un sujet, à en sous-estimer la complexité. Parce qu'ils perçoivent l'IA comme un outil simple, voire magique, ils pensent sincèrement qu'une démonstration spectaculaire suffira. Ils ne voient pas la profondeur de la montagne de compétences à construire et optent donc pour le sprint visible plutôt que pour la marathon de l'apprentissage. Il faut être juste. Fin 2022, début 2023, cet effet waouh avait sa place pour donner envie. Mais nous sommes fin 2025. Ce temps est révolu. Et la perception erronée du sprinter a une conséquence directe sur la manière dont la formation est conçue, nous menant tout droit au piège de la magie. On entend encore dans les sessions, « Regardez, avec l'IA c'est simple, vous cliquez ici, clic, clic, clic, et voilà, c'est magique. » Or, l'IA n'est pas magique. elle est méthodologique. Et cette approche est un contresens pour notre cerveau. La théorie de la charge cognitive nous explique pourquoi. Notre mémoire de travail, celle que nous utilisons à l'instant T, a une capacité très limitée. En la submergeant d'une série de clics sans expliquer la logique, on la sature. L'information ne peut alors pas être transférée vers la mémoire à long terme, là où les compétences s'ancrent réellement. Le « waouh » occupe toute la place et empêche l'apprentissage de se faire. Le résultat ? Les apprenants quittent la salle éblouie, mais cognitivement vide. De retour à leur poste, ils sont incapables de reproduire les résultats appliqués à leurs besoins métiers. Et c'est là que commence la courbe du désenchantement. Cette incapacité à appliquer fait naître une rapide désillusion, puis de la frustration. L'apprenant finit par conclure « l'IA ne fonctionne pas » ou « ce n'est pas pour moi » . L'échec n'est donc pas celui de l'IA ? mais celui d'une pédagogie qui a privilégié le spectacle à la structure. Alors si vous vous reconnaissez, peut-être malgré vous, dans ce rôle du sprinter de l'apparence, pressé par le temps et les objectifs, l'idée n'est pas de tout révolutionner. Commencez petit. Au lieu de demander « comment créer un événement waouh pour 100 personnes ? » posez-vous cette question. Quelle est la compétence clé que mon équipe doit maîtriser dans les trois prochains mois pour que cela ait un impact réel ? Changer d'échelle. Passer de la séduction de masse à la transformation ciblée. Les architectes de la compétence cultivent cette approche. Ils savent que l'on ne construit pas une culture de la compétence avec un seul événement, mais avec de la pratique délibérée, du droit à l'erreur et des applications métiers concrètes. Ils bâtissent un écosystème où l'on peut déléguer des tâches à l'IA pour augmenter son efficience et se libérer du temps pour d'autres sujets à plus haute valeur ajoutée humaine. C'est cette démarche qui est durable et qui transforme l'entreprise en une organisation apprenante. En conclusion, le choix qui se présente à nous n'est pas anodin. Il est temps de construire pour nos métiers une culture IA qui tienne la route. Car la question n'est plus de savoir s'il faut y aller, mais comment on décide d'y aller. La vraie performance de l'IA ne viendra pas de l'intensité de l'étincelle du premier jour, mais de la régularité de la culture d'apprentissage qui suivra tous les autres jours. C'était Lady Whistledhorne et vous venez d'écouter le tout premier épisode de ce podcast. Une anecdote, un décryptage et, je l'espère, quelques pistes qui vous auront éclairé sur la formation à l'air de lire. Si ce format vous parle, n'hésitez pas à vous abonner sur votre plateforme préférée ou à laisser un commentaire. C'est ce qui m'aide le plus à faire connaître ces chroniques. Je vous retrouve donc très bientôt pour un nouvel épisode. En attendant, souvenez-vous... Ce qui compte, ce ne sont pas les applaudissements à la fin de la formation, mais bien ce que l'on en fera juste après.