- Speaker #0
J'ai été frappé du petit nombre de pages qui sont consacrées au plus grand périple d'Ulysse, à savoir son passage sur l'île de Calypso. La genèse, c'est aussi une genèse de frustration, de déception de lecteurs, tout simplement. De se dire, mince, quelle a été la nature exacte de leur relation ? Comment ce passage a transformé l'île ? Et surtout, moi, ce qui m'a intéressé, c'était l'après, le départ d'Ulysse. Comment Calypso et ses nymphes reprennent possession de leur île ? La forme épistolaire, c'est vrai, elle s'est apposée assez vite. Dans le premier texte, Calypso parle, mais il y a du vent, et elle a peur que ses paroles soient exposées, et soient transportées par le vent jusqu'en Ithac. Donc elle commence à faire le tour de l'île. C'est la marche dépressive, elle va parler à son troupeau, elle va parler au vent, aux éléments. Il y a un côté un peu élémental, effectivement, dans cette adresse épistolaire. où finalement elle va chercher aussi les traces de la présence d'Ulysse sur l'île. Moi je l'ai vu un petit peu comme une balade au sens à la fois physique et linguistique.
- Speaker #1
On nous dit que la fin des temps approche, que désormais la machine pense pour nous, que la littérature est morte, qu'il n'y a plus de lecteur. Nous pensons au contraire que la poésie sauvera le monde, et nous allons là où la poésie nous mène, avec profondeur et légèreté. Nous, c'était Alides, maison d'édition francophone basée à Lyon, qui porte le nom, et le souffle inextinguible, du fils d'Hermès à la mémoire immortelle. L'éditeur irréductiblement passionné, c'est moi. Laurent Collin et je vous convie à une respiration méditative. Dans ce premier mouvement d'expiration, je donne la parole à Nicolas Pinault, l'auteur du recueil « Cher Ulysse » dans la collection « Le Zeste Bleu » .
- Speaker #0
En deux mots, ce serait vraiment dépression et sororité. Je ne me suis pas nécessairement rendu compte tout de suite que cette thématique-là était aussi forte et sous-jacente. La question finalement de redevenir nymphes. Calypso, c'est un personnage un peu torturé puisqu'elle est partagée entre... Un père qui est titan, Atlas, qui a passé son temps à porter le monde, donc il ne s'est pas beaucoup occupé d'elle. On retrouve les formes un peu classiques de la paternité. Et une mère, Clito, qui est humaine et qui est décédée très rapidement. On regarde son immortalité à elle. Donc il y a aussi cette question qui traverse le livre de la langue finalement et du mixte, au sens où Bergson le développe, l'impur. C'est-à-dire qu'à travers Ulysse, elle se réattache à la langue maternelle. et aussi à une certaine fragilité d'être humain, d'être mortel. Et en même temps, elle doit, après le départ d'Ulysse, anticiper un nouveau départ qui va être le départ d'Ulysse dans la mort. Donc elle essaie de trouver des stratégies pour compter. Elle se sert des troupeaux. Elle sait qu'un agneau vit 15 ans, une chèvre 20. Elle fait des petites entailles dans sa grotte. Et il y avait un côté un peu paléontologique. Finalement, la grotte de Calypso, je l'ai aussi imaginée comme... Une grotte d'humanité où on retrouve les traces et les traits du temps qui passe.
- Speaker #2
Cher Ulysse, le vent aujourd'hui s'est calmé. je peux enfin te parler sans craindre qu'il ne propage mes paroles jusqu'à ton ithac maudite ne t'étonne pas si je cherche mes mots dans cette langue humaine et morte qui nous prêtait service je ne la parle plus guère depuis ton départ elle s'oublie peu à peu comme d'elle-même laëde ton ami le bavard homère est venu me voir en songe hier soir comme à son habitude il m'a raconté tes périples qu'il prétend connaître mieux que toi jusqu'à quand vieillira t il Il m'encourage, vois-tu, à raconter notre histoire, sous quelle forme et à qui, il ne me l'a pas dit.
- Speaker #0
J'ai été séduit par le côté incantatoire de ses adresses. Il y a quand même une douleur, une souffrance qui traverse son envie ou son mépris de survivre. On pourrait presque parler de mépris de survivre, puisque finalement... C'est là-dedans qu'elle est prise, Calypso. Et l'aspect incantatoire m'apparaissait vraiment indispensable, pour porter sa tristesse et en même temps, une certaine forme d'attachement à la vie, qui est très paradoxal et assez symptomatique de son état amoureux et dépressif.
- Speaker #3
Elle vient de la croiser, voilà qu'elle se retourne, et se retourne encore, ses bras vont jusqu'à terre. Ça y est, elle a mille ans, la porte est refermée, la voilà sans lumière.
- Speaker #0
Je n'aime pas trop parler de séparation amoureuse en ce qui les concerne, parce que j'ai quand même le sentiment que ce serait un peu simple de réduire. la tristesse de Calypso au départ d'Ulysse. À la rencontre d'Ulysse, elle a fait l'expérience de quelque chose qui la dépasse.
- Speaker #3
Voilà l'inutile, elle vibra de projets qui ne feront qu'attendre. La revoilà, s'agit, avant que d'être avant.
- Speaker #2
Cher Ulysse. je promène ma voix aux quatre coins de l'île pardonne-moi veux-tu si je suis indiscrète je n'ai trouvé d'autre secours que celui-ci pour faire taire la rumeur de nos amies je parle au vent je parle aux bêtes dans l'espoir d'être tu on dirait certains jours qu'elles me comprennent comme si la langue des hommes leur était devenue familière ulysse tu n'as pas voulu faire la guerre tu n'as pas voulu de l'éternité qui t'était proposée Sans doute, enfant, n'as-tu pas voulu être roi ? Antithéos, tu es Ulysse, celui qui ne veut pas.
- Speaker #0
C'est évidemment la perception qu'on en a tous de ce Ulysse héros, mais c'est aussi le déserteur, c'est avant tout le déserteur, finalement il ne veut pas aller faire la guerre, on l'enrôle de force, il essaye par la ruse de déjouer. mais il n'y arrive pas. Moi, c'est cet aspect-là d'Ulysse qui me touche le plus, finalement. C'est le père absent, le roi déserteur. Il y a quelque chose quand même de très, très ambivalent chez cet homme-là. Homer le fait pleurer à chaud de larmes devant la falaise pendant le séjour chez Calypso. Bon, Calypso, elle est nymph, mais c'est pas Circé non plus. Elle n'a pas retenu de force. Donc, Homer est très discret là-dessus. Effectivement, on peut se demander jusqu'à quel point Ulysse a décidé de rester ou non sur l'île de Calypso, pourquoi et dans quel état ?
- Speaker #4
À la
- Speaker #0
fin d'une lettre, Calypso dit « L'éternité me gâche tout. » Il y a cette question du saisissement du présent. Comment saisir le présent ? C'est quelque chose après quoi Calypso court, après le départ d'Ulysse. Elle fait un rêve qui dure à peu près une année. Elle a perdu le prénom de ses nymphes. Elle est plongée dans un espace-temps assez inconfortable, avec une saison qui traîne, l'automne. L'île s'est en quelque sorte figée. Et elle essaye de s'extirper du temps, du temps qui passe ou du temps qui passe pas.
- Speaker #5
Cher Ulysse, si j'avais des larmes, mon roi, des larmes de Méditerranée, à répéter tous les chagrins, je les pleurerais. Je serais phare comme l'Etna, je montrerais leur peine aux voyageurs, je me jetterais aux pieds des défunts, j'accomplirais le simulacre humain, je hurlerais. Si j'avais des larmes, Ulysse, dont le fond de mes yeux pourrait s'emplir.
- Speaker #0
Peut-être que la limite physiologique serait là, dans l'impossibilité des larmes. Elle est traversée bien sûr de tous les sentiments humains. Elle est très femme, elle est tout ce qu'on peut imaginer être d'une nymph. Blessée, parfois jalouse, des deux déesses vierges qui tournent autour d'Ulysse, Artemis et Athéna. Je pense souvent à un psychologue clinicien qui nous faisait l'analyse de la pratique et qui disait qu'il faut savoir rêver ses patients. Je crois qu'en l'occurrence, c'est un petit peu ce qui s'est passé avec Calypso. La première question que je me suis posée, c'était « Mais mince, pourquoi Homer fait-il donc parler les dieux comme les hommes ? » Donc là, Calypso, elle est nymphe, elle est au milieu du guet. Et moi, j'ai réussi de lui imaginer une langue qui ne soit qu'un règle, pour une fois. Je crois dur comme fer que Jack Lee produit sa langue. Pour Calypso, ce qui pour moi était très important, c'était la nomination. A la fin quasiment de chaque lettre, Calypso se nomme de manière qui appartient. à l'adresse, au texte qu'elle vient de déclamer. Et c'est venu me conforter, en fait, conforter ma parole dans une forme de répétition, de rengaine. Pour moi, c'était l'évidence que la prose poétique allait pouvoir soutenir la narration. Je n'imaginais pas un seul instant envers.
- Speaker #2
Cher Ulysse, j'y suis retournée bien malgré moi. La salicorne... s'épuise sur la falaise. Cela fait mal au cœur. J'ai à vrai dire suivi mes pieds. Oh, Ulysse, je ne devrais pas te dire cela. Peut-être l'écrire, et puis n'en fouir. D'autres que toi liraient un jour mes mots, flitris dans le sol blessé. Ulysse, ne sois pas en souci, mon roi. Les nymphes veilleront toujours sur moi.
- Speaker #6
Cher Ulysse, l'autre déesse vierge, l'Artemis. et repartit bredouille de l'île, furieuse de n'avoir rien à prélever. Avant de s'en aller, il m'a demandé sèchement combien de temps exactement je comptais te pleurer, Ulysse. L'idiote, elle n'a pas idée, on ne n'est pas vierge, on le devient.
- Speaker #0
Pour Calypso, plus que pour n'importe quel texte que j'ai écrit, je crois qu'effectivement la place de l'improvisation était vraiment très grande. Il s'agissait un peu d'un texte isolé que je me suis amusé à... à écrire, à produire. Et puis, très rapidement, je n'ai pas pu m'arrêter. C'est une sensation physique au bout d'un moment. J'ai noté beaucoup d'adresses sur des petits carnets. Parfois, je pouvais en écrire jusqu'à 3-4 par jour. C'est devenu assez vite, assez obsessionnel. Et je voulais savoir comment ça se finissait. Donc, il n'y avait qu'un moyen, c'était de l'écrire.
- Speaker #5
Cher Ulysse, ne crois pas la rumeur, je n'ai pas rencontré ton fils Télémaque. Il doit te ressembler pour être parti à ta recherche parmi les mères incertaines. Son errance aura fini par rejoindre la tienne, son courage aussi. Les fils continuent de courir après les pères, eux-mêmes peut-être l'ont oublié. Le plus rapide, Ulysse, ne rattrape jamais le plus lent.
- Speaker #0
C'est la rencontre avec l'autre, la rencontre contre l'autre. Ami-rival, on ne peut pas être l'ami de quelqu'un si on n'est pas d'une certaine manière son rival, c'est-à-dire son autre. Pas du tout dans un rapport de conflictualité, bien sûr, mais dans un rapport amoureux, c'est-à-dire avec tout ce qui vient faire buter chez l'autre et tout ce qui est incompréhensible, inacceptable. Et c'est ça qui nous débrouille au monde.
- Speaker #1
Nous venons d'entendre la voix de Nicolas Pinault, l'auteur du recueil Cher Ulysse, dans la collection Le Zeste Bleu. Le chant du cygne, podcast d'un éditeur irréductible. Séquence expiration dédiée aux auteurs de la maison d'édition Etalides. Sur une musique de Karim Maurice, avec des lectures de Diane, de Valérie et de Paul.