- Samuel Moussalli
J'aimerais qu'après avoir lu ce recueil, le lecteur garde au fond de lui un sourire, je crois. Un sourire un peu espiègle. Parce que quand même, ce recueil, c'est un saut dans le vide avec un sourire au bord des lèvres. Et ce saut dans le vide, il est musical, il est plaisant. En fait, j'aimerais bien que le lecteur s'approprie vraiment l'expérience et la vive dans son cœur, dans ses tripes, et la vive avec la même joie que j'ai eue, moi, à la dépeindre. C'est une transgression jubilatoire. C'est-à-dire que, quand j'écris, je me laisse guider par la joie. Je me laisse guider par la joie qui invente quelque chose d'autre, de nouveau, qui m'emmène ailleurs. Je n'ai pas envie de répéter les mêmes recettes et de reprendre les mêmes formules et les mêmes antiennes et de faire de la poésie comme si j'en faisais un métier. Pas du tout, j'ai envie que ce soit comme disent les Oulipos, les ouvroirs de littérature potentielle. C'est un peu lourd leur manière de dire, mais c'est un peu ça. c'est-à-dire que allez on ouvre on décapsule on... On fait péter le bouchon de champagne à chaque mot, à chaque phrase. Voilà, et c'est ça qu'on veut. Je veux ressentir des bulles, quand j'écris, qui font péter, quoi. Qui explosent, en fait.
- Lecteur (Laurent)
Le Champ du Signe. Podcast d'un éditeur irréductible. La poésie sauvera le monde, et nous allons là où la poésie nous mène, avec profondeur et légèreté. Nous, c'est Æthalidès, maison d'édition francophone basée à Lyon, qui porte le nom, et le souffle inextinguible, du fils d'Hermès à la mémoire immortelle. L'éditeur irréductiblement passionné, c'est moi, Laurent Collin, et je vous convie à une respiration méditative. Dans ce deuxième mouvement d'expiration, je donne la parole à Samuel Moussalli, l'auteur du recueil Pirateries dans la collection Le Zeste Bleu.
- Samuel Moussalli
Pour moi, la piraterie, c'est une manière d'être, c'est une manière de penser, de ressentir les choses et c'est une manière d'être au monde qui implique beaucoup de courage, un peu de férocité, de joie, d'espièglerie, d'envie de saborder, de couler des choses, de découvrir des îles. Donc, l'univers qui se cache derrière tout ce mot de piraterie correspond à ce que je ressens et à ce que j'essaie d'être un petit peu dans la vie, toute proportion gardée, parce que je n'ai pas encore coulé de navire corsaire, mais l'envie est forte. L'ensemble des textes qui est dans ce recueil, à quelques exceptions près, en fait, aurait pu être tirés d'un carnet, d'un journal de bord, d'un capitaine pirate. C'est pas forcément la mer en tant que telle qui m'attire, c'est plus l'horizon. La métaphore de tout ça, c'est-à-dire aller loin, à la découverte de l'inconnu, espérer des rencontres et forcément en faire, se trouver soi-même dans cette mise en danger. Voilà, cette plongée dans la folie et dans la folie des éléments, tout ça ramène beaucoup à l'image de la mer. Il reste la mer, l'océan, comme lieu vraiment d'évasion, et d'évasion avec une promesse. Et une promesse de vie, mais aussi de mort. Et ça, ça me parle beaucoup.
- Lecteur (Laurent)
Hamac, extrait. Mon hamac balance, depuis quand suis-je ici ? Les fenêtres inclinées de ma tour se perdent en floraison. Tourbillons de fréquence vibrent et font sillages en un million de rides. En silence se penchent, dissolvent toute bride. Hier, dans l'air humide, je vis l'oiseau-ramage éclore des gouttes d'eau. En détresse d'amour, je tombai aussitôt. Depuis quand suis-je ici ? Quand reviendra l'été, les fenêtres inclinées de ma tour s'entrouvriront peut-être, laisseront s'inviter une furie de cithares, combinaisons flûtées, infusion de trompettes, rythmes et danses athées. Un air nouveau, léger, le chant de l'Autrepart, annonçant l'arrivée de mon départ.
- Samuel Moussalli
Si on regarde ce thème du pirate, qui est un peu comme un fil conducteur dans tout ce qu'on dit, le pirate, qu'est-ce qui le pousse à prendre la mer ? Évidemment, il veut s'enrichir, mais ce n'est pas la seule explication. Ça ne peut pas être la seule explication. Il a besoin, il a envie, c'est dans ses tripes, d'aller rencontrer quelque chose de différent, d'aller se frotter à quelque chose de dangereux, de différent. C'est ce qui a construit mon chemin de vie. Je crois que ça a apporté dans ce que j'écris, non seulement beaucoup de vocabulaire, parce qu'évidemment, quand on voyage, quand on rencontre la différence, notre champ lexical explose. mais aussi une manière de... différentes manières d'être. Cet enrichissement, il a été en me mettant en contact avec le métis.
- Lecteur (Laurent)
Abricots. Je saute broques pendeloques et breloques. Les bigotes rotent leurs grêles de sanglots et les autres grelottent, moi, j'argote en grelots. Sur les flots je barbote, plonge, nage éclos, telle la fine lotte ou le grand cachalot dans les rouleaux des mers je me roule et m'enflotte, je joue le rigolo. Tout fourmille d'îlots, de bouges et de gargotes où j'accoste, gueule au goulot. Quand un méli-mélo de salauds en calottes gonfle mon ciboulot, je mate la révolte éclate leurs os pâlots à coups de colts et balles en crotte. Quand un méli-mélo de poteaux en marotte ronfle ma redingote, je dote cette colo de rares antidotes mescal, dattes, et dolo, et rouvre les rideaux au soleil en carotte. Mais ce n'est que pour mes gos qu'à volo je mollis mollo mollo coquelicots gavottes raviolis alocos rien n'est trop fou ni beau pour leurs doux abricots.
- Samuel Moussalli
Au début, il y a la musique et ensuite les mots arrivent et se grèvent dessus. C'est toujours là, la musicalité est toujours là, le rythme est toujours là. Il est là dès le départ, dès le premier mot. Dès que je commence à écrire, la musique, surtout le rythme, mais la musique aussi, la mélodie aussi, est là et c'est elle qui me guide. Alors évidemment, il y a la teneur des mots, leur substance et leur signification qui s'agrègent à tout ça. Mais finalement, le train qui emporte tout le monde, c'est le rythme et la musique. Et j'ai dans ma tête, dans mon cœur, dans mes mains, dès que je commence à écrire des rythmes et des mélodies, ça pourrait être une chanson tout de suite, ça pourrait être une transe, un morceau de tambour dès le départ. Et en fait, c'est comme ça que ça naît aussi.
- Lecteur (Laurent)
Barbares. Ni toi ni moi Ni Khar le roi du Gendiskar l'amant de la Tsarine pas plus qu'Icare le voleur versatile l'étoile de la Sixtine ni toi ni moi c'est évident mais ni Khar et n'Icare aussi barbares soient-ils n'avalent des crânes d'âne le soir de carnaval! Il dînent de narvals et de sardines au gin entourés d'anges blondes puis se battent pour elles et s'affalent ivres morts sur les rives du monde.
- Samuel Moussalli
Au cours de ma vie, j'ai pu expérimenter pas mal de choses en termes de voyage dans la nature. À un moment, se sont liés en moi un intense plaisir d'exister, d'être, de se sentir vivant et le fait d'être au milieu de la nature ou d'être part de la nature, de cette conscience. Pour moi, la nature n'est plus seulement quelque chose d'extérieur, d'étranger, dans lequel j'évolue, dans lequel l'humain crée sa société et puis utilise cette nature finalement. Pour moi, la nature, c'est comme un champignon qui a tissé ces ramifications en moi et je ne veux pas et je ne peux pas m'en extirper. Donc forcément, en termes de force vitale, quand j'écris la nature jaillit tout de suite. Elle est tout de suite présente parce que pour moi, c'est quelque chose dans laquelle je me sens vivre et avec laquelle je fais un au final.
- Lecteur (Laurent)
Nuées. En l'honneur des nuées, j'abdique à tout-venant et jette mes folies à la ronde de nuit. Dans les buées du monde je me perds en silence. Il en va de la brume comme de mes pensées qu'une voilure percée emmène sans défense sur les flots de la chance. Et toi que je croyais musique au rebord de la danse tu m'apparais éteinte comme un astre blessé dont la lumière pleure sur un monde en souffrance.
- Journaliste
Êtes-vous vous-même paranoïaque ?
- Salvador Dali
La structure de mon esprit est paranoïaque. Mais je suis, comme je dis très souvent, la différence entre un fou et Dali, c'est que Dali n'est pas fou.
- Samuel Moussalli
J'invite tout le monde à faire de l'écriture automatique. Il faut lâcher un petit peu le mental, mais ce n'est pas si compliqué. Et en fait, il faut s'y mettre parce que ce qu'on découvre là-dedans, c'est qu'on a en nous une source d'inspiration bouillonnante. Qui que l'on soit, même des gens qui disent « Mais non, moi je n'y arriverai pas, mais moi je ne suis pas ça, mais moi… » Mais non, en fait, toi aussi. Toi qui dis que tu n'y arriveras pas, toi aussi tu essayes. Et tu te mets sur ton clavier d'ordinateur ou avec ton stylo et tu écris n'importe quoi, ce qui te vient à l'esprit. tu vas voir que si tu es un tantinet en phase avec toi-même, un tantinet bien dans un bon endroit qui te plaît, et bien là il y a une fulgurance qui fait jaillir d'un coup ce que t'as dans le coeur et oui là le poète lui il a ce petit don d'arriver à passer ça par des filtres d'amour des filtres de mort et tout un tas de filtres qui sont à sa disposition c'est son arsenal mais la fulgurance elle est à la base avant le poète, elle est dans tous ces mots qui jaillissent, qui bouillonnent dans notre inconscient qui veut hurler, qui veut crier, qui veut gémir qui veut jouir et ça ça se fait avec des mots et ça fulgure en permanence donc si on met le couvercle sur la marmite effectivement la fulgurance comme des gros bouillonnements s'écrase sur la tôle mais si on enlève le couvercle ah ben là ça gicle partout et c'est tellement bon.
- Lecteur (Laurent)
Pirates. Extrait. Leur vie, dure, libre, ce fut la mienne, et leurs larmes, aux soirs sordides dans le vide lourd, noir et terrible, des murs froids de cayenne, leurs larmes furent les miennes. Notre vie était course charnelle, cruelle, amère, faite de rapts et de crânes scalpés, conquis aux ducs et aux marquises, des tropiques jusqu'aux banquises et planqués dans les coffres banqués dans nos criques outre-mer. Notre mort sera chasse éternelle, battues, curées, truffées de trésors, de trophées pris aux esprits battus, bluffés de l'Eden jusqu'aux plaines soufrées et plantés dans les touffes pirates, défaites, de nos têtes ébouriffées.
- Samuel Moussalli
Il y a dans la poésie peut-être la forme la plus aboutie, la plus fulgurante, la plus intense de ce que l'art humain peut exprimer parce qu'en plus de la musique, il y a le dire et il y a la parole. Donc effectivement, la musique est fulgurante aussi et intense et nous emmène loin, mais la poésie la contient et dans la poésie, vous avez la parole qui là vous attrape en fait. On va pouvoir dire que c'est un immense aigle qui vous attrape, qui vous emmène et qui vous lâche dans le vide et c'est merveilleux.
- Lecteur (Laurent)
Nous irons. Un instant Je m'évanouis Je me vent-nu Je me veux nous. Et que dirons-nous? Rien. Nous irons. Loin. Au delà du levant, Dans les cheveux des filles, De là D'où vient Le vent Vers là Où vont Les îles.
- Samuel Moussalli
Les fils du destin sont tissés de manière assez incroyable. On pourrait croire que ce n'est pas par là qu'il faut aller, mais finalement, si on a envie de se naître à soi-même, quoi qu'on fasse, finalement, quel que soit le chemin, tout va conspirer pour nous faire éclore. Et je pense que c'est un peu ça que je suis. Je suis un humain qui a réussi, d'une manière ou d'une autre, à se faire éclore lui-même. Voilà, donc maintenant, il reste à apprendre à voler. Bon, voilà, c'est tout un programme, mais avec quelques poèmes à droite et à gauche. peut-être que je vais y arriver.
- Lecteur (Laurent)
Nous venons d'entendre la voix de Samuel Moussalli, l'auteur du recueil Pirateries, dans la collection Le zeste bleu. Le Champ du Signe, podcast d'un éditeur irréductible. Séquence expiration dédiée aux auteurs de la maison d'édition Æthalidès. Sur une musique de Karim Maurice. Avec des lectures de votre serviteur.