- Speaker #0
Bonsoir à toutes et à tous, nous sommes très heureuses de vous accueillir pour un nouvel épisode du podcast Le féminisme, c'est pas un truc de fille. Dans une version un peu particulière, en public, au cœur de l'exposition Voices of Equality, au musée artistes femmes que l'on remercie chaleureusement pour son accueil et sa confiance. Avant de commencer, que vous soyez dans le public ou que vous nous écoutiez à la maison, prenez quelques secondes pour regarder autour de vous. Posez votre regard discrètement sur une personne sans lui parler. Qui a déjà commencé à lui inventer une histoire ? Peut-être avez-vous imaginé son âge, son métier, son caractère, d'où elle vient ou la vie qu'elle mène. Quelques secondes, quelques indices et déjà une histoire se dessine. C'est précisément là que l'on aimerait s'arrêter ce soir, dans cet espace entre ce que nous voyons et ce que nous imaginons. Parce que nos imaginaires ne sont jamais une page blanche, certains visages, certains rôles, certaines histoires y trouvent facilement leur place, d'autres beaucoup moins. Et même lorsqu'une personne entre dans le cadre, encore faut-il lui laisser la place d'être plus que l'histoire que nous avions imaginé pour elle. Alors ce soir, nous allons parler de celles et ceux que nos représentations laissent hors champ, de celles et ceux qu'elles enferment dans les mêmes récits, et de ce que l'art peut faire pour bousculer tout cela, rendre visible Faire vaciller nos certitudes, créer de la rencontre, déplacer et élargir notre regard, et peut-être repeupler nos imaginaires. C'est le chemin que nous allons parcourir ensemble avec Chloé Bonnard. Photographe et artiviste suisse, Chloé utilise l'image comme un outil de rencontre et de questionnement de nos représentations. Avec cette exposition, elle nous invite à regarder, sans croire trop vite que nous avons déjà compris ce que nous voyons. Bonsoir Chloé et merci d'être avec nous.
- Speaker #1
Avec plaisir, bonsoir.
- Speaker #0
Donc pour commencer, on t'a demandé de venir avec un objet qui raconte quelque chose de toi. Est-ce que tu peux nous le présenter et nous raconter son histoire ?
- Speaker #1
Alors je vous ai amené ici un appareil moyen format. C'est assez gros, c'est un Amia. RB67. C'est un appareil en argentique et ce sont des formats carrés, donc des formats qui permettent d'avoir des gros négatifs qui sont vraiment idéals pour le portrait. Donc moi je suis portraitiste vraiment de passion et cet appareil photo c'est celui avec lequel j'ai commencé à photographier les humains. les portraits, les visages. Et je trouvais ça intéressant de le ramener parce que c'est vraiment à travers lui, en fait, que j'ai commencé à voir la puissance du regard et la puissance de l'image en général.
- Speaker #0
Et est-ce que pour continuer, tu pourrais nous dire quelques mots sur qui tu es, te présenter de la manière dont tu le souhaites ?
- Speaker #1
Alors, j'ai deux casquettes en fait. Je suis photographe, artiviste. Artiviste parce que c'est l'idée de dire que je suis très engagée dans ce que je fais. Donc il y a vraiment le côté artiste mais activiste, engagée et je suis aussi entrepreneur à impact social. Ça veut dire que j'entreprends et je crée des projets qui peuvent vraiment impacter notre monde d'une façon positive. C'est ce que j'essaie de faire en tout cas.
- Speaker #0
Merci. Et puis, est-ce que dans ce parcours, il y a des personnes que tu as rencontrées, que tu admires particulièrement ou qui ont une influence notable sur la personne que tu es devenue ?
- Speaker #1
Alors, évidemment, j'ai beaucoup de personnes qui m'inspirent. Je pourrais citer des personnes connues comme Michelle Obama, Oprah, des autrices comme L'Olivier Tillman, qui est d'ailleurs une autrice suisse. Enfin, il y a beaucoup de... personnalités connues que j'admire, mais ce que j'ai envie de dire aussi ici, c'est qu'en fait, je suis une grande admiratrice. Et j'admire autant ces parcours connus, mais peut-être même encore plus les personnes qu'on ne connaît pas forcément. Je pense notamment à, déjà, la plupart des portraits que vous voyez ici. Je trouve ma créativité beaucoup dans l'admiration des autres. C'est vraiment quelque chose qui me nourrit profondément et voilà, je pense qu'il faut admirer, il faut être dans l'admiration de l'autre parce que c'est vraiment une source de créativité, en tout cas pour moi, pour mon processus à moi créatif, la base. Vraiment de ce processus créatif, c'est l'admiration de l'autre. Et c'est cette envie de faire connaître son parcours, son histoire, au plus grand nombre.
- Speaker #2
On aime penser que notre regard il est ouvert, il est objectif, on regarde et on voit ce qui est là. Mais pourtant notre regard il part jamais de zéro. Il se nourrit des images, des récits qui nous entourent, aujourd'hui particulièrement sur les réseaux sociaux et les algorithmes. rythme qui nous montre certaines choses en boucle. Avant de chercher à déplacer notre regard ou à modifier nos imaginaires, peut-être est-ce qu'il faut commencer par comprendre un peu comment il s'est construit, notre regard. Et on se demandait, toi, Chloé, quand est-ce que t'as appris que regarder, c'était pas un geste neutre, finalement ? Qu'il y avait plein de choses derrière.
- Speaker #1
C'est plutôt une histoire de représentation pour moi. Parce que j'ai grandi à une époque où particulièrement les femmes n'avaient pas une place prépondérante en termes d'images, notamment dans l'espace public, mais aussi dans la presse. À l'époque, les réseaux sociaux étaient naissants et les femmes étaient plutôt mises en avant sous forme de, on va dire, dans les magazines de mode, mais voilà, pour la beauté, pour des choses assez, on va dire, en surface. Et pour moi, il y avait vraiment un gros problème de manque. de représentation. Donc je suis plutôt partie en fait de cette histoire de manque de modèles en fait qui me manquaient personnellement alors qu'autour de moi justement gravitait énormément de personnes ultra intéressantes mais qui n'étaient pas forcément visibilisées.
- Speaker #2
Oui, on se demandait justement quelle place elles occupent les images et les représentations auxquelles on est exposé justement. Pendant la construction de ce regard, toi tu penses que ça vient aussi de... Il y a un manque et puis toi tu es allée remplir ce manque-là. Et ça va aider un peu les gens à construire un regard différent aussi et à voir d'autres choses, je pense, grâce à...
- Speaker #1
L'image, elle est politique en fait, maintenant, aujourd'hui. Il y a vraiment cette idée, quand on décide de se visibiliser, c'est un acte politique.
- Speaker #2
Et toi, derrière l'objectif, qu'est-ce que tu fais aussi de ton premier regard ? Est-ce que tu cherches parfois à le questionner, à aller au-delà aussi de ce que tu avais cru percevoir de cette personne ? Et qu'est-ce qui t'aide en fait à réouvrir le champ ? Et comment tu fais pour que ton propre regard, il ne devienne pas à son tour un cadre qui enferme la personne dans un récit unique un peu ?
- Speaker #1
Alors moi, j'aime bien, quand je parle de mon travail, j'aime bien dire qu'en fait... Moi, je suis comme en vaisseau, en fait. Je suis en vaisseau, j'ai un savoir-faire. Et puis ensuite, je mets ce vaisseau à disposition des gens. Donc, quand je photographie, je vois assez vite. C'est comme quand on voit, par exemple, quelqu'un qui a un projet ou qui est entrepreneur. On peut capter assez vite ce qu'il fait ou ce qu'il dégage. Moi, dans l'image... J'arrive à comprendre assez vite ce que dégage la personne. Donc après, tout le monde est photogénique en fait. Il n'y a pas de non-photogénie, il n'y a pas de « ah, t'es photogénique ou pas » . C'est vraiment cette mise en lumière, moi, qui m'intéresse. C'est d'aller chercher le regard, c'est d'aller questionner en fait ce que la personne a envie de montrer. Et c'est la raison pour laquelle, avant la photo, il y a toujours un moment où on discute. et généralement je connais les gens, je discute avec eux avant pour capter ce qu'ils ont envie de montrer, qui ils sont, pour pouvoir vraiment les mettre en lumière au maximum en fait. Et on aimerait creuser un peu plus la question de effectivement qui est visible dans l'espace public et comment est-ce que toi tu as commencé à prendre conscience de l'absence de certaines personnes dans nos représentations ? C'est un constat assez simple finalement, parce que 80% des images qui nous entourent sont des publicités. Donc au final, les publicités, c'est vraiment quelque chose qui est travaillé, il y a une marque derrière, une entreprise, un message. Mais l'image brute, le parcours de la personne, ce qu'elle représente, c'est très rare d'avoir des représentations comme ça, brutes, auxquelles on peut s'identifier. Et bon alors après moi je suis une femme blanche, hétéro, cis, je fais partie quand même, j'ai pas d'intersectionnalité particulière, j'ai pas vraiment de problème à ce niveau là non plus, mais j'ai remarqué qu'il y avait quand même beaucoup de personnes dont on ne voyait pas la représentation et vu que les représentations ouvrent le champ des possibles. Pour moi, c'était une évidence de montrer cette richesse. Parce que pour moi, c'est vraiment une richesse qui manque. Une chose importante, je pense que chacun et chacune devrait pouvoir se sentir représenté, que ce soit dans l'espace public ou numérique d'ailleurs.
- Speaker #0
Et est-ce que tu peux nous en dire un peu plus justement sur ce que ça produit collectivement lorsque ce sont toujours les mêmes personnes qui sont visibles dans l'espace public d'après toi ?
- Speaker #1
C'est quoi le problème là-dedans ? Ça ferme le champ des possibles. On ne peut pas être ce que l'on ne voit pas, tout simplement. Et donc, effectivement, ouvrir le champ des possibles, c'est ouvrir l'image, ouvrir les représentations. Donc, c'est vraiment un enjeu crucial pour aller vers plus d'égalité et pour retrouver un écosystème qui soit plus diversité et qui représente, en fait, juste l'humanité de manière globale.
- Speaker #0
Malgré tout, aujourd'hui, c'est vrai qu'il y a un paradoxe parce qu'à la fois, on est exposé, on a l'impression à de plus en plus d'images. Mais avec notamment tout ce qui est fonctionnement des algorithmes, on a l'impression qu'on voit toujours plus la même chose, donc que notre horizon serait précis qualitativement, même si on est exposé à une quantité d'informations. Est-ce que toi tu as des conseils ou comment tu t'y prends justement pour essayer de réélargir un peu ce champ des possibles ?
- Speaker #1
Au niveau de l'algorithme, ça, ça dépend de ce qu'on regarde déjà. C'est vrai qu'en fonction de ce qu'on regarde, on va avoir de plus en plus d'éléments, de contenus qui ressemblent, qui se suivent. Et ça peut être effectivement un piège qui peut être enfermant. Après, ce que je conseille, c'est que dans les réseaux sociaux, ce qui est intéressant, c'est que tout le monde a sa place. Et tout le monde peut aller voir, changer, être même acteur ou actrice du changement en prenant la parole. Donc, moi, ce que je conseillerais, en fait, c'est d'oser aller voir d'autres choses, d'aller voir des expos, d'être curieux. Je pense qu'aujourd'hui, il y a, pour moi, un manque de curiosité de la part des gens. Parce que tout nous tombe un petit peu tout cuit dans le bec, en fait, finalement. Et on a du mal à sortir un peu de notre zone de confort ou sortir de ce qu'on voit habituellement. Et ça, effectivement, c'est un piège. Et ce type-là de projet comme Voices of Equality, ce qui est assez intéressant, c'est qu'il y a beaucoup de profils qui sont très variés, très différents, très diversifiés, donc qui emmènent les gens vers des profils auxquels ils ne seraient pas allés de façon naturelle.
- Speaker #2
Et on vient de parler du coup de l'importance de rendre visibles celles et ceux qui le sont moins, mais entrer dans le cadre, ça ne suffit pas. si c'est pour après être enfermé dans une nouvelle case, dans un cliché ou dans un stéréotype. Donc notre cerveau, on sait qu'il a besoin de catégoriser un peu pour comprendre le monde. Et le problème, il commence lorsqu'une catégorie, en fait, elle nous donne l'illusion de connaître la personne en face de nous. Alors comment est-ce qu'on peut rendre visible, on peut s'en réduire la personne à... une histoire ou un cliché. Dans ton travail, tu cherches à rendre visibles des personnes que nos représentations laissent souvent de côté et hors champ et qui ne sont pas forcément visibles dans l'espace public. Mais une fois qu'elles entrent dans le cadre, il y a un autre enjeu qui apparaît. C'est comment tu fais pour montrer une personne sans l'enfermer comme ça dans un récit unique. Toi. Et comment est-ce qu'on peut éviter ces deux pièges invisibilisés d'un côté Merci. et essentialiser de l'autre.
- Speaker #1
Je pense que l'essentiel, c'est déjà de visibiliser des thématiques. Et généralement, c'est des thématiques qui sont basées sur le collectif. Donc voilà, on a une thématique, elle est traitée collectivement, en fait, finalement. Là, l'idée, c'est, au lieu de faire ça, c'est de parler... du parcours, de l'histoire finalement de quelqu'un. Donc ça ne peut pas vraiment finalement enfermer, je pense, parce que c'est une personne qui traite forcément d'une thématique, mais c'est son histoire. Et c'est là où c'est intéressant, c'est qu'on ne travaille pas une thématique, si, in fine, bien sûr, mais on parle d'individualité et on parle du fait que la différence est une force à travers une histoire de vie.
- Speaker #2
Shimamanda Ngozi Adichie, elle parle du danger de l'histoire unique, justement. Le problème d'un stéréotype, ce n'est pas qu'il soit toujours forcément faux, c'est qu'il prend un morceau de la réalité, puis il en fait ensuite toute l'histoire de la personne. Et à force, tout ce qui ne rentre pas dans ce récit, après il disparaît un peu de notre regard. Est-ce que toi, ton travail consiste vraiment à remettre un peu de la complexité, là où on essaye de simplifier parfois l'histoire quand on voit quelqu'un ?
- Speaker #1
De prime abord, il y a l'image. Pour essayer de faire simple, pour moi, l'élément le plus important, ça va être d'accrocher le regard. La mission première, elle est là, en fait. Ce n'est pas d'aller plus loin dans la réflexion, c'est d'accrocher le regard et qu'on soit une personne de 90 ans en jeune, une jeune personne de 8 ans. Enfin voilà, toute catégorie confondue, l'idée a été vraiment de trouver un système visuel pour qu'on puisse s'arrêter, déjà se questionner. Parce que ce qui est intéressant dans l'art et dans l'image, globalement dans la culture, c'est se questionner. Et l'humain a vraiment cette capacité qui est très forte de questionnement, qu'on est d'ailleurs en train de perdre peut-être un peu aujourd'hui, avec notamment l'intelligence artificielle. qui gomme cet aspect du questionnement humain. Mais le questionnement, pour moi, il est fondamental. Et donc l'image, elle va accrocher d'abord, et ensuite la vidéo, elle vient par la suite. Donc c'est plus en fait un processus de création, et on n'est pas sur... Moi je fais les choses, je ne vais pas creuser effectivement la manière... de faire, est-ce que l'impact va être positif ou pas, généralement il l'est. Mais l'idée, c'est de toucher le plus largement possible. Donc on ne peut pas aller non plus dans des choses qui sont trop complexes, qui pourraient être mal comprises par certaines personnes, ou peut-être un peu trop difficiles. L'idée, c'est de toucher le plus grand nombre et d'atteindre le plus grand nombre pour sensibiliser après sur... Voilà. Le parcours de la personne est in fine une thématique. Donc, on est vraiment sur quelque chose qui a pour but de toucher le plus large public possible.
- Speaker #2
Est-ce que ça t'est déjà arrivé, toi, de renoncer à un portrait ? Parce que finalement, tu trouvais que ça simplifiait peut-être une histoire, que ça n'allait pas envoyer le message que tu voulais envoyer derrière ce portrait ou cette photo.
- Speaker #1
Non, ça ne m'est jamais arrivé parce qu'en fait, c'est vraiment mon travail à moi d'amener ce sur quoi on a envie d'aller finalement. Donc ça, ça fait partie de mon métier. Et si je n'y arrive pas, c'est que c'est mal fait. Donc mon métier, il est vraiment d'aller faire en sorte. que ça soit bien et que ça soit compris et que ça soit impactant, audible,
- Speaker #0
puissant on va continuer sur la thématique de comment l'art peut contribuer justement à élargir à la fois notre regard et nos représentations donc tu nous l'as dit plus tôt toi tu te définis comme artiviste, face à quelqu'un qui dirait finalement c'est une photographie ou une exposition comment vous pensez vraiment changer le monde avec ça Qu'est-ce que tu leur répondrais ?
- Speaker #1
Est-ce que l'art peut changer le monde ? C'est une vraie question. Moi je pense que l'art a un rôle absolument crucial à jouer, pour plusieurs raisons. Parce que justement, il questionne, parce qu'il visibilise, et aussi parce qu'il rassemble. Et le fait de visibiliser, on n'est pas sur quelque chose en fait où... On fait un événement, on est sur le terrain, mais on n'est pas sur le terrain comme des associations, par exemple, pourraient être en aidant directement des personnes. On est sur l'empowerment de personnes qui, plus tard, vont elles-mêmes être actrices du changement. Et pour moi, c'est là où c'est intéressant, parce qu'il y a un double enjeu. Il y a l'enjeu visuel et l'impact qu'on peut avoir auprès des autres, mais il y a aussi l'impact qu'on peut avoir sur la personne qui est photographiée et filmée et interviewée, qui est visibilisée finalement.
- Speaker #0
Donc toi tu inities le processus ?
- Speaker #1
J'essaye en tout cas.
- Speaker #0
Et est-ce que toi il y a une oeuvre ou un artiste ou un projet qui a changé ta manière de voir le monde ?
- Speaker #1
Il y en a plusieurs, j'aime beaucoup le travail de JR évidemment. Il n'y a pas beaucoup d'artistes qui font ça et je tends à aller vraiment dans cette direction-là parce qu'investir les espaces publics, pour moi, c'est primordial. Quand j'ai vu ses premiers travaux, je me suis dit, voilà, c'est ça que je veux faire, moi. Ensuite, après, il y a beaucoup d'artistes que j'admire énormément. J'aime beaucoup le travail de Nan Goldin aussi, qui est une des premières femmes photographes, qui a un aspect très proche de proximité qui est vraiment intéressant. Avec ces modèles qu'elle suit, qu'elle met en lumière, elle a eu un impact absolument dément sur la visibilité queer, par exemple. Elle a montré des choses que personne ne savait, que personne ne voyait. Pour moi, c'est une artiste qui est très importante.
- Speaker #0
Si on pense à Nan Goldin, justement, j'ai l'impression, tu me diras ce que tu en penses, qu'elle va même un pas plus loin. Non seulement elle visibilise, mais elle crée aussi une proximité. avec des gens qui sont extrêmement marginalisés ? Est-ce que c'est aussi ça le rôle de l'art ? Ce n'est pas seulement de montrer, mais c'est aussi de montrer que les personnes qu'on imagine extrêmement différentes sont en fait beaucoup plus proches, parce qu'elle a beaucoup photographié ces gens-là, en plus dans leur intimité, dans des gestes de tendresse, qui finalement se ressemblent, quelle que soit la catégorie,
- Speaker #1
si je peux utiliser ce terme, dont on est issu. Est-ce que cet effet de proximité, c'est aussi ce que toi, tu cherches à susciter ? Proximité, pas forcément, parce que je suis vraiment sur du portrait pur. Moi, c'est plutôt mettre en avant, justement, ce qu'on appelle encore différence et montrer que la diversité, en fait, il n'y a rien de plus beau, finalement. Et ça peut vraiment être une force. Donc, c'est de banaliser, on va dire un peu, de... que tout le monde soit égaux, de banaliser la différence pour en faire quelque chose qui rassemble.
- Speaker #0
Mais ça nous fait effectivement penser, en préparant cet entretien, ton travail nous faisait aussi penser à celui de J.R. et Marco, sur Face to Face, où ils mettent en parallèle la photo d'un palestinien ou d'une palestinienne à côté de celle d'un israélien qui exerce le même métier. Et il est finalement très difficile pour le public d'identifier qui est palestinien, qui est israélien, et pour montrer que les catégories, quand on regarde la personne et son individualité, elles se gomment.
- Speaker #1
Donc j'ai l'impression qu'il y a aussi un peu de ça dans ton travail, mais peut-être que c'est moi qui extrapole. Non, pas du tout. Pas du tout, c'est exactement ça. C'est exactement ça. Je pense que... Aujourd'hui, on n'a pas assez de représentations. Et moi, quand je regarde ces portraits et quand je regarde les gens de manière générale, c'est ça qui m'anime, moi. Tout le monde est beau. Tout le monde, il y a cette espèce de mise en lumière que j'aime beaucoup faire pour justement dire que oui, c'est ça qui est intéressant dans la photographie. Et si on va un pas plus loin... Puisque tu nous as dit aussi en introduction que l'art était quelque chose de politique,
- Speaker #0
je crois qu'on a bien compris comment ton travail peut transformer quelque chose au niveau individuel et comment on peut passer d'un mouvement individuel à quelque chose de plus collectif.
- Speaker #1
À partir du moment où on se visibilise, notamment pour mon travail, les personnes qui posent pour moi dans l'espace public et numérique, C'est politique et c'est un acte collectif aussi. Parce que finalement, on décide, c'est des personnes qui ont fait ce choix d'être visibles. Ce qui n'est pas facile d'ailleurs, c'est un acte de courage. Et il est politique parce qu'évidemment aujourd'hui, toute personne qui se met en avant prend quelque part aussi un risque. Le risque d'être présenté, le risque d'être vu, mais du coup le risque d'être critiqué aussi. On l'a vu avec le projet et les projets que je fais en général. Des fois, on vient titiller des imaginaires qui sont très ancrés, qui peuvent être... qui peuvent déranger du coup, qui questionnent sur des choses où on n'a pas forcément envie de le voir. Donc c'est ça, moi c'est ça que je trouve intéressant.
- Speaker #3
Jeudi soir, sur la place du château à Nyon, plusieurs dizaines d'habitants se sont réunis pour afficher leur soutien à l'exposition Voices of Equality, vandalisée quelques jours plus tôt. Parmi ces portraits dégradés, ceux des Nyonais, Lucie et du conseiller communal Marius Dizeran, également recouverts de tags à caractère homophobe. La ville de Nyon et l'association Les Romandes ont annoncé le dépôt d'une plainte pénale.
- Speaker #4
Cette douleur-là, elle est... Je pense qu'elle est collective, elle doit être collective. Et la réponse aussi, ce n'est pas que mon portrait qui a été attaqué, c'est vraiment une image, c'est nos familles, c'est nos enfants, c'est des gens qui me ressemblent et qui sont comme moi. Et oui, ça soigne énormément. Et d'avoir ce nombre de personnes comme ça, qui me montrent que ma boussole n'est pas au bon endroit et que je dois en souffrir et qu'il y a une douleur là-derrière, c'est juste extraordinairement cathartique pour moi.
- Speaker #2
Depuis le début de cette conversation, on parle de ce qui construit notre regard, des personnes que l'on... l'on voit ou qu'on ne voit pas, des catégories dans lesquelles on les range et des histoires qu'on se raconte sur elles. Toutes ces questions, du coup, elles traversent ton travail, Chloé. Il y a un projet qui les rassemble, donc particulièrement, c'est Voices of Equality qui se trouve autour de nous. Donc, on aimerait bien aller... Je vais prendre une photo pour qu'on aille la voir de plus près, si vous voulez bien. Donc là, on se trouve devant le portrait d'Ella. Ella, elle parle d'islamophobie. C'est la personne la plus jeune de tout le projet.
- Speaker #1
Elle a 21 ans et c'est une battante, une femme qui n'a pas froid aux yeux, qui m'a beaucoup émue dans sa prise de parole parce que c'est une jeune personne qui est extrêmement sûre d'elle. Et on le voit dans son regard, elle est très très sûre d'elle. Et elle a un espèce de charisme qui est assez fort. L'image, d'ailleurs, s'est faite très rapidement parce qu'elle savait exactement ce qu'elle voulait apporter, ce qu'elle voulait donner et de quoi elle voulait parler.
- Speaker #2
C'est impressionnant. Je pense qu'il y a quelque chose qu'on fait tous. Je ne sais pas, on n'est pas obligés de parler, mais on catégorise un petit peu les gens. On les enferme parfois dans un certain récit. Nous, on s'est posé la question aussi. on s'est dit que D'abord, il y a les portraits, Chloé, et puis ensuite, dans l'expo qu'il y avait dans l'espace public, il y avait un code QR, donc il fallait vraiment sortir son téléphone, scanner le code QR, regarder la vidéo pour aller un peu à la rencontre de la personne. Pourquoi ce décalage, justement, entre d'abord le portrait et puis ensuite son récit, pour aller un peu plus loin ? Pourquoi toi, t'as fait ça, comme ça ?
- Speaker #1
Un regard fort, questionne, inspire, et on a envie de savoir ce qu'il y a derrière. Et ce qu'il y a derrière, c'est la thématique qui est traitée plus en détail avec l'interview. Pour moi, c'est vraiment un moyen de capter le plus de personnes possible.
- Speaker #2
Et si on va voir un deuxième portrait, si on va voir Ruby, je vous invite à regarder Ruby pendant quelques secondes aussi. Et puis, je ne vais pas vous demander si vous vous êtes déjà fait une histoire, mais après tout ce qu'on vient de dire, est-ce que... Vous l'avez regardé peut-être différemment que le premier portrait. Est-ce que vous vous êtes posé plus de questions ? Est-ce que vous avez envie de savoir quelque chose sur cette personne avant de commencer à raconter son histoire ? Oui. Ce qui est bien, c'est qu'on a un tout petit peu déplacé le regard. On vient de faire l'expérience de ton projet, Chloé. Maintenant, on aimerait comprendre aussi comment tu l'as construit. Donc, comment est-ce que c'est né, Voices of Equality ? Est-ce qu'il y a eu un déclic ? Qu'est-ce qui t'a donné envie de lancer ça ?
- Speaker #1
Ce projet-là, en tout cas, moi, ça fait dix ans que je l'ai en tête. Mais ça fait longtemps que je fais ce type de projet-là. J'ai habité pendant plus d'une décennie à Paris. J'ai monté un projet qui s'appelle Les Nanas de Paname, qui est la version, on va dire, alpha des romandes, finalement. Voices of Equality. Donc, j'ai toujours fait des projets comme ça.
- Speaker #0
Tu veux peut-être dire un mot sur les romandes ? Parce que je ne sais pas si tout le monde est...
- Speaker #1
Les romandes, c'est l'association qui... que j'ai cofondé, qui agit comme un médiateur culturel pour contrer les inégalités, à travers des événements, à travers des expositions, des projets en tout cas artistiques, pour rassembler. Et Voices of Equality, c'est le premier projet à impact des remandes.
- Speaker #0
Voilà, c'est le premier gros projet Impact.
- Speaker #1
Et au fond, qu'est-ce que c'était la question que tu voulais poser avec ce projet ?
- Speaker #0
Je voulais surtout rééquilibrer les représentations. Parce que pour moi, quand je suis revenue en Suisse, j'ai vu qu'il y avait vraiment un bouillonnement qui était en train de se mettre en place. J'ai rencontré énormément de personnes très intéressantes, mais on ne les voyait pas. On ne les voyait pas et c'est au fil des rencontres. Pour moi, c'était une nécessité. Je ne pouvais pas faire autrement que de faire ce projet-là parce qu'il y a tellement de personnalités intéressantes en Suisse qu'on ne voit pas. C'est vrai qu'en Suisse, il y a cet état d'esprit d'humilité, de ne pas forcément se mettre en avant, qui est beaucoup plus présent qu'en France, par exemple, et à force de RIC à Paris. Donc, c'était aussi un challenge parce que je savais que beaucoup de monde trouverait le projet intéressant. Mais je ne savais pas si on allait avoir des candidatures. Parce qu'on a fait des candidatures en ligne sur une association, une jeune association, donc qui n'avait pas forcément de visibilité parce qu'on faisait beaucoup d'événements, mais plutôt un petit comité dont on ne parlait pas forcément sur les réseaux. Donc c'était un challenge, mais pour moi c'était vraiment une nécessité de mettre les Suisses, les personnalités d'ici, en avant pour qu'on puisse être inspiré par des personnes d'ici.
- Speaker #1
Ça se retrouve dans ton travail, c'est aussi une manière pour ces personnes-là de retrouver un peu le pouvoir sur leur image, leur récit et leur histoire. J'ai l'impression que c'est une partie de ton travail quand même de leur redonner ça.
- Speaker #0
C'est leur montrer à quel point ils sont beaux et ils peuvent avoir du pouvoir avec leur regard. Et il y a un côté thérapeutique dans la photographie finalement, qui est assez fort. C'est la raison pour laquelle pour moi c'est le côté esthétique, il est super important. Le beau met de la joie. La beauté est importante de manière générale, mais la beauté, le plaisir, pour moi la beauté c'est vraiment le plaisir de regarder. Et c'est la raison pour laquelle je travaille toujours beaucoup la couleur et la direction artistique de mes projets. Et ça renforce, pour le coup, ça renforce ce côté empowerment. Et l'idée, c'est vraiment de leur faire dégager le plus de puissance possible. Et c'est vrai qu'il y a un côté assez intéressant à ce niveau-là dans l'image, dans la photographie.
- Speaker #1
Cette exposition, pour ceux et celles qui ne savent pas, elle a été d'abord publique. Elle a été à Genève, à Renan, à Nyon, si je ne dis pas de bêtises, Chloé, et avant de se retrouver au MAF. Pourquoi c'était important que d'abord, elle soit dans l'espace public, cette expo ?
- Speaker #0
Le projet a été créé pour que ça soit dans l'espace public, justement pour rééquilibrer les représentations. Dans mon travail, ce qui m'intéresse maintenant, c'est vraiment ça. C'est d'investir des lieux pour questionner et pour rendre visible. Et ça, ça peut avoir une puissance vraiment intéressante, je pense, pour faire évoluer les consciences. Et c'est là, en fait, où on peut vraiment toucher le plus de personnes possible, parce qu'évidemment, dans l'espace public, on va avoir de tout. Et c'est là où on va pouvoir questionner l'imaginaire collectif.
- Speaker #2
On arrive doucement au bout de cette conversation. On s'est demandé qui nous apprenons à voir, qui reste hors champ, et comment l'art peut déplacer notre regard aussi sans enfermer dans de nouvelles catégories. Alors avant de se quitter, Chloé, nous on aimerait que tu nous aides. aide à poursuivre ce mouvement au-delà de cet épisode. Et la première question qu'on aurait pour toi est une invitation à continuer de réfléchir. Quelle est la question que tu aimerais qu'on continue à se poser à la fin de cet échange ?
- Speaker #0
C'est une bonne question. Se questionner sur la place qu'on a envie de prendre, soit. Parce qu'on est quand même dans des périodes qui sont assez tumultueuses, on va dire. Et on peut tous avoir un rôle à jouer. Et on peut tous vraiment impacter notre monde de façon positive. Donc, qu'est-ce qu'on a envie de faire ? Qu'est-ce qu'on veut faire ? Comment on a envie d'impacter ? Et quelle place on a envie de prendre au sein de la société ?
- Speaker #2
Quel serait un geste simple que chacune et chacun pourrait faire pour contribuer à des imaginaires un peu plus inclusifs ? J'ai envie de dire plusieurs choses. Je pense que déjà, c'est questionner.
- Speaker #0
Questionner et poser des questions, je pense que c'est quelque chose d'important. Et ça permet d'instaurer un dialogue qui est... Pour moi, absolument nécessaire. Et ne pas oublier que le collectif, pour moi, c'est quelque chose de super important. Et le fait d'être dans l'art, c'est pour moi un pouvoir de l'art qu'il ne faut pas oublier. C'est le pouvoir de l'art qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il a ce pouvoir de rassembler.
- Speaker #2
Si tu regardes un peu en arrière, est-ce que la petite Chloé pouvait imaginer la femme que tu allais devenir ? Et puis, qu'est-ce que tu aimerais lui dire ?
- Speaker #0
J'aimerais lui dire que je suis fière d'elle, parce que je pense qu'aujourd'hui, c'est pas facile. C'est pas facile avec toutes les injonctions et surtout avec tous les cadres qu'on a de suivre ses rêves et de suivre son intuition. Je pense qu'on a été coupés, en fait, beaucoup. de notre intuition. On est tous différents les uns des autres et on nous a tous appris à rentrer dans un certain moule qui ne convient pas à la plupart d'entre nous. Et si on arrivait à retrouver notre puissance, ce serait exceptionnel. Donc je me remercierais d'avoir, malgré tout, parce que... C'est vrai que ce n'est pas facile d'être artiste, d'être une femme, d'être mère, d'être entrepreneur. J'ai tenu bon, je l'ai fait. Et là, je suis ravie de voir le développement de tout ça. Et je lui dirais de continuer à faire ce qu'elle aime et de jamais oublier ce qui la fait vibrer. parce que ce sentiment en fait... d'être dans l'extase. C'est quelque chose qu'on perd. Et quand on crée, quand on a des projets, mais quels qu'ils soient, on arrive à un état d'esprit où, en fait, on est en extase. Et c'est quelque chose de tellement fort pour moi que c'est quelque chose qu'il faudrait transmettre aux enfants, en fait, clairement. Mais voilà, je lui dirais de suivre son intuition et d'être dans l'envie de faire. et dans la vibration de réaliser ce qu'il apporte, ce qu'il lui donne envie.
- Speaker #1
Merci. Ils l'ont peut-être déjà, les enfants. C'est adultes qu'on le perd après, peut-être. Rester connectés.
- Speaker #0
De continuer à le faire et de surtout rester connectés à, effectivement, ses envies et le plaisir que ça procure.
- Speaker #1
En conclusion, on aimerait vous laisser avec une petite boussole, deux questions à emporter avec vous. Qui manque encore à l'image et quelle histoire est-ce que je suis en train de me raconter sur celles et ceux qui y sont ? Parce que regarder autrement commence peut-être par accepter de ne pas savoir, résister à l'envie de comprendre trop vite, rester curieux et curieuse de ce qui nous échappe et se rappeler qu'une personne sera toujours plus vaste que la première histoire qu'on raconte sur elle. Alors, lorsque tout paraît évident, peut-être est-ce que justement c'est le moment de nous laisser surprendre. Donc merci Chloé d'avoir ouvert le cadre avec nous ce soir. Merci au Musée artistes femmes de nous avoir accueillis. A la Loterie Romande qui soutient cet épisode. Au studio K et Corneland pour la production. Et à Trav pour leur son audit qui accompagne le podcast depuis le début. Merci au public aussi d'avoir partagé ce moment avec nous. Et à vous, auditeurices. pour votre écoute. Restez connectés, la semaine prochaine, on revient à rencontrer Marie Bagy, la directrice du musée, ici même. Et puis, d'ici au prochain épisode, restez curieuses et curieux de ce qui habite vos imaginaires. Merci beaucoup. Merci, Chloé. Merci. Avec plaisir. Merci. Ça vous a plu ? Oui.