- Speaker #0
J'ai eu l'occasion de rencontrer une personne dans le cadre de mon travail. Et il y avait cette phrase qu'elle m'a dit un jour et qui m'a vachement impactée. En fait, elle m'a simplement posé la question. Mais tu sais ce qu'ils font les élèves dans les toilettes ? Et moi, je ne voyais pas très bien où elle voulait en venir. J'étais un peu perplexe. Et elle me dit, en fait, les élèves dans les toilettes, ils chient. Ils chient sur les autres.
- Speaker #1
Vous écoutez le Mégaphone. Le Mégaphone, le podcast qui porte la voix des élèves.
- Speaker #2
Le Mégaphone !
- Speaker #3
Je m'appelle Cattel. D'habitude, j'aime bien qu'on entende un ou une jeune en début d'épisode. Mais un jour, autour d'une discussion avec ma collègue Déborah sur les toilettes à l'école... Elle m'a sorti ça, et c'est resté un peu dans mon esprit.
- Speaker #0
Les élèves, dans les toilettes, ils chient. Ils chient sur les autres.
- Speaker #3
Moi, dans le cadre de mon travail au CEF, je vais souvent dans les écoles à la rencontre des élèves. Et pendant quelques temps après ça, j'en profitais pour aller discrètement faire un petit tour aux toilettes dans les écoles où j'allais, pour voir ce qu'il y avait écrit. Et notamment dans celle de l'école active. Une école à pédagogie active à Hucle, assez engagée dans les mobilisations contre les réformes de l'enseignement. My body, my choice, Lucie ma crush, tu veux pas être ma pote en ça ? A cab ! En sortant, je suis allée demander aux jeunes ce qu'ils pensaient des écritures dans les toilettes. Et si il et elle en avaient écrit eux-mêmes.
- Speaker #4
C'est bien en fait quand t'es aux toilettes tu peux lire quand tu sais pas quoi faire et que t'es là et que t'as juste envie d'être là aux toilettes t'es assise pendant par exemple pendant les cours t'as juste plus envie d'être en cours et que tu dis ouais je vais aux toilettes mais en fait tu dois pas aller aux toilettes et t'es juste assis et tu lis les trucs et voilà mais du coup on connait vraiment ce qu'il y a dans les toilettes Y'a même des trucs où on doit écrire la lettre de nos crushs sur la porte et tout voilà On voit toutes les lettres des autres et on se dit ah ça pourrait être personne Ah ça peut être cette personne,
- Speaker #5
cette personne et tout c'est drôle Ouais c'est drôle et au moins quand on revient et qu'on revoit ça quelques temps après on se dit mais... Comment mais comment quoi ?
- Speaker #4
Maintenant c'est passé ça et maintenant c'est plus mon crush et en fait... Comment j'ai plus de crush sur cette personne ? Non ! Exactement !
- Speaker #2
Y en a ils font des hoxos dans les toilettes, on voit des hoxos, ils mettent « Jouez avec moi » et faut continuer les hoxos. Et quand c'est drôle, c'est...
- Speaker #5
je lis mais des fois ça part en dispute là c'est intéressant là c'est drôle à lire et il y a des gens qui mettent des messages aussi de tristesse en disant je suis pas bien et tout ça et il y a une fille par exemple qui avait écrit je suis pas bien et en dessous Il y en a une autre qui avait écrit son numéro de téléphone pour lui dire « Si tu veux me contacter, voici mon numéro. » Et en fait, elles ont parlé.
- Speaker #4
Peut-être qu'elles se sont appelées, peut-être qu'il y a quelque chose qui se passe. Ça, je trouve ça cool.
- Speaker #6
Peut-être que chez les toilettes des filles, elles expriment leur ambition en faisant des tags. Nous, ils cassent les murs et c'est vraiment dérangeant. On se sent mal dans notre toilette. En fait, ils dégradent, ils grattent et ils écrivent des insultes sur les murs.
- Speaker #7
C'est pas qu'on dirait que ça fait plus sale, mais genre...
- Speaker #8
Ça peut être immature. Ouais,
- Speaker #6
très immature parfois, madame.
- Speaker #8
Des énormes pénis !
- Speaker #6
Non mais on va pas se le cacher, c'est vrai quoi !
- Speaker #8
Elle était bonne ! Elle était bonne celle-là !
- Speaker #3
Bon, outre ce genre de graffiti qu'on a tous et toutes déjà vu, les toilettes ça semble aussi être un espace d'intimité pour les élèves, de jeu et même de vulnérabilité. Mais j'ai l'impression aussi que les toilettes jouent un rôle encore plus grand. C'est un espace presque politique où les élèves peuvent déposer des messages qui prônent des valeurs de solidarité.
- Speaker #7
Moi j'ai déjà laissé des messages écrits dans les toilettes avec des copines ou quoi, parce que c'est un endroit où, en tout cas dans les toilettes des filles, il y a beaucoup de filles qui vont écrire des messages pour faire passer une intention politique ou même un message de soutien vers des gens qui ne se sentent pas bien ou quoi. Et je trouve que dans les toilettes il y a plein de messages comme ça où on peut voir un peu les réflexions et les valeurs des... Des gens à l'école active qui écrivent ces messages-là. Et je trouve que c'est un moyen de communication pour mettre même des gens au courant de plein de choses qu'on a faites à l'école active, des actions. Par exemple, on avait fait un blocage ici à l'école active et après ça, on avait été écrire des messages au soutien de nos professeurs, etc.
- Speaker #4
Oui, il y a des trucs en mode anti-glatini. Il y en a beaucoup dans l'école ces temps-ci. À force, au début, tu fais vraiment attention. Maintenant ça devient un peu même si on a les lettres ou leurs trucs.
- Speaker #5
Et avant il y avait écrit devant l'école tout ça, enfin il y a encore les panneaux.
- Speaker #4
C'est un mot aussi anti-glacier et des trucs comme ça.
- Speaker #5
Ouais ouais c'est ça. On a aussi écrit des phrases féministes il me semble à l'entrée, mais bon ça a pas vraiment été très...
- Speaker #4
Très spécifié.
- Speaker #7
Ou des fois c'est... il y a souvent des trucs genre... on va voir ce qui se passe dans le monde. Genre quelqu'un qui est tué par les haïs ou quoi. Mais genre, il y a des gens, ils écrivent...
- Speaker #8
Oui, ou l'Afrique du Palestine et tout ça. Donc là, comme on avait eu une manifestation il y a quand même longtemps que ça, mais... Mais genre,
- Speaker #7
ce qu'ils écrivent et tout, genre... La majorité du temps, c'est pour défendre leur cause, on va dire.
- Speaker #6
Ouais, je comprends leur message, mais le faire sur un mur des toilettes, c'est pas le meilleur endroit. Là, ils le font juste dans les toilettes.
- Speaker #7
Ça peut déranger des gens qui n'ont pas vraiment envie de parler de ça ou voir ça quand ils sont occupés.
- Speaker #8
Ouais, je crois qu'ils veulent se faire comprendre et... A force d'être la colère et de ne pas se faire comprendre, ils écrivent sur les murs, ils dégradent le matériel. Moi je comprends pourquoi ils le font, parce qu'ils veulent s'exprimer mais ils n'arrivent pas de la manière calme, alors ils la font de la manière difficile.
- Speaker #3
A force d'exprimer la colère et de ne pas se faire comprendre, ils écrivent sur les murs. Ça m'a fait réfléchir ce qu'il a dit cet élève-là. Il y en a beaucoup qui m'ont fait part de mots de colère qu'il et elle ont écrits ou lus dans les toilettes. S'il y en a qui prônent la solidarité, j'imagine qu'il existe d'autres expressions de la colère qui sont un peu moins nobles.
- Speaker #7
Des fois, ça exprime des trucs, et des fois, c'est juste de la haine. Genre des insultes, genre vers des profs, quoi.
- Speaker #4
Et il y a des gens aussi, il y a aussi des trucs qui sont plus en mode, ouais, anti... LGBTQ+, il y a des trucs, vraiment, il y a aussi des mots qui ne sont pas appropriés.
- Speaker #2
Il y en a qui sont bien, il y en a où on barre parce que c'est pas bien. Quand c'est des trucs d'extrême droite, racistes ou quoi, on voit souvent un jour après ou quoi ils sont barrés.
- Speaker #9
Chez les garçons, il y a beaucoup de messages politiques. Mais je pense aussi que l'anonymat de ces messages laisse la liberté aux gens de mettre d'autres messages à caractère antisémite. Ça laisse cette liberté aux gens. Et les gens, même s'ils ne pensent pas forcément à ce message, ils se disent, comme personne ne saura que c'est moi qui mets ce message, je l'écris. Ouais, j'ai déjà été choqué par des messages. Par exemple, ils méritent ce qu'Hitler leur a fait, ou des messages dans le genre. Il y a quand même beaucoup de trucs pour eux aussi racistes dans les toilettes et ça je trouve ça dommage. Ça ne nous aide pas à grandir ce message de haine.
- Speaker #3
Moi je n'ai pas vu ce genre de message quand j'étais à l'école active. Peut-être que l'école ou des élèves ont pris l'initiative de les effacer. Parce qu'il y avait en tout cas des murs blancs fraîchement repeints,
- Speaker #2
mais sur lesquels on voyait déjà quelques tags, dessins, mots. Est-ce que ça leur va aux élèves de devoir repartir de zéro à chaque fois ? Mais des fois ils font des trucs assez beaux, ça nous arrivait et l'école repasse par dessus. Alors que franchement ils avaient fait un truc trop beau une fois, dans toutes les toilettes ils en avaient fait le même personnage mais d'une manière différente et ils ont repassé par dessus. Ils préfèrent laisser les mots politiques que des beaux dessins. Ils pourraient laisser les deux.
- Speaker #8
En fait, les tags, c'est plutôt beau. Mais quand c'est réel, c'est plutôt les dessins. Mais les tags, ça donne de la vie, de la couleur.
- Speaker #5
Et après aussi je trouve qu'il y a certains trucs, par exemple les chansons ou les choses pas blessantes ni problématiques qui peuvent rester parce que c'est un peu des souvenirs, c'est un peu j'avais écrit ça, voilà. Et c'est un peu aussi une manière de s'exprimer entre guillemets.
- Speaker #4
Sans forcément mettre ton nom et dire ça c'est moi qui l'ai écrit à tout le monde.
- Speaker #7
Après il y a des textes qui sont faits par l'école et genre il y a des trucs pour décorer et tout. Mais il y a des trucs genre c'est fait par les élèves.
- Speaker #5
Sur les toilettes des filles, il y a des dessins faits à la peinture.
- Speaker #3
Certes, ils commencent un peu à s'effacer, mais on sent qu'il y a eu du cœur pour les faire. Pendant mon tour de cours, j'ai rencontré deux élèves qui m'ont raconté d'où ça venait.
- Speaker #4
En fait, c'était un groupe d'engagement créé par deux élèves. Donc il n'y avait aucun prof pour encadrer, aucun prof pour donner du matériel. C'est nous qui devions tout amener.
- Speaker #5
Même pour conseiller, tout ça, nous on a dû tout faire tout seul.
- Speaker #4
Ça aurait pu être mieux pris en charge.
- Speaker #5
Ouais, parce que c'était un GE et on n'a eu même pas trois cours pour le faire, peut-être trois heures, alors que la peinture, tous les dessins, ça prenait du temps. Et donc ça a été un peu bâclé.
- Speaker #3
En écoutant tous ces témoignages d'élèves, j'ai l'impression que les toilettes, c'est un peu le réseau social de l'école. Comme une grande toile sur laquelle on viendra déposer ce qu'on a besoin de dire. Les élèves y partagent leur joie, leur peine, leur création, leur revendication ou leur colère. On y voit de beaux élans de solidarité et puis aussi des mots plus durs, injurieux. On efface ce qui dérange et on recommence encore et encore. Alors oui, Déborah, dans les toilettes, les élèves y chient peut-être un peu sur les autres. Mais ils font bien plus que ça. Ils s'expriment. Vous écoutiez Le Mégaphone, un podcast produit par le Comité des élèves francophones pour porter la voix des élèves auprès de ceux et celles qui font l'école. Et toi, élève du secondaire, tu peux nous rejoindre pour faire un temps de ta voix. Tu as envie de participer ? Il y a des choses dont tu aimerais parler qui te tiennent à cœur ? Tu peux nous contacter sur nos réseaux Instagram, TikTok et nous proposer un sujet.
- Speaker #1
Mégaphone.