Speaker #0Bonjour à toutes et à tous. Aujourd'hui, je vais aborder une configuration d'emprise particulièrement totale, dont on parle rarement, mais que je rencontre très régulièrement en consultation. Le pervers narcissique et l'expatriation. Commençons par une image. C'était une belle opportunité. Une mutation Une promotion, un projet de vie à deux dans un pays que vous ne connaissiez pas encore. Il semblait enthousiaste, peut-être même plus que vous. Vous avez quitté votre ville, votre famille, vos amis, votre langue parfois. Et quelques mois plus tard, dans cet appartement d'une capitale étrangère où personne ne parle le français, où vous ne savez pas encore comment fonctionne la sécurité sociale, où vos parents vous semblent à l'autre bout du monde, vous avez commencé à comprendre. Pas d'un coup, par glissement. L'isolement n'était pas un effet secondaire de l'expatriation. L'expatriation était une stratégie. Je reçois régulièrement en consultation, en visioconférence, des femmes expatriées qui me contactent depuis Dubaï, Singapour, Londres, Bruxelles, Genève, Nairobi ou une province chinoise dont je n'aurais jamais pu placer le nom sur une carte. Certaines me parlent... depuis dix ans d'expatriation, d'autres depuis quelques mois. Le décor change. La mécanique, elle, est d'une constance presque dérangeante. L'expatriation n'est pas en soi un facteur de violence. Des millions de couples s'installent à l'étranger et la plupart y vivent bien. Mais quand un pervers narcissique est dans l'équation, le déplacement géographique devient un accélérateur d'emprise d'une efficacité redoutable. Il multiplie les leviers, il supprime les contre-pouvoirs, il transforme ce qui devait être une aventure partagée en une cage dont les barreaux sont les frontières elles-mêmes. Pourquoi l'expatriation est un accélérateur d'emprise ? Premier mécanisme, l'isolement structurel imposé par la géographie. Dans une emprise ordinaire, le pervers narcissique doit travailler pour isoler sa victime, critiquer les amis, Provoquer des fâcheries avec la famille, remplir les week-ends pour empêcher les rencontres. C'est un travail de longue haleine, qui prend des mois ou des années. L'expatriation accomplit en une semaine ce que des années d'isolement stratégique ne parviennent pas toujours à faire. Les amis ne sont pas coupés, ils sont à 8000 km. La famille n'est pas mise à distance. Elle est à 6 heures de décalage horaire. Cet isolement n'a pas l'air d'un isolement. Il a l'air d'une situation géographique objective. Personne ne peut reprocher au pervers narcissique d'avoir éloigné sa compagne de ses proches. C'est la distance qui le fait. Il n'a même pas à mentir. La réalité fait le travail à sa place. Deuxième mécanisme, la barrière de la langue. Pour les victimes qui se retrouvent dans un pays dont elles ne maîtrisent de pas la langue, l'isolement prend une dimension linguistique. Ne pas pouvoir lire une affiche administrative, ne pas pouvoir expliquer sa situation à un médecin, ne pas pouvoir appeler la police sans interprète. Tout cela produit un état de dépendance totale au partenaire qui, lui, parle la langue. Le pervers narcissique devient l'intermédiaire obligé entre la victime et le monde extérieur. Il traduit, il interprète, il explique. Il filtre aussi. Il peut choisir de ne pas transmettre certaines informations. de présenter certaines situations sous un jour favorable à son projet. Cette dépendance linguistique crée quelque chose que la victime vit souvent comme une régression. Elle, qui était autonome, compétente, capable de tenir sa vie, se retrouve à demander comment fonctionne une machine à laver. Cette régression n'est pas de l'incapacité. C'est l'effet d'un environnement qui la prive de tous ses repères. Troisième mécanisme, La précarité administrative Dans de nombreux pays, le statut de résidence du conjoint non actif, celui qui accompagne, dépend juridiquement du statut du conjoint actif. Visa de conjoint, permis de séjour familial, carte de résident liée à l'emploi du partenaire. Cette dépendance administrative constitue un levier d'emprise d'une puissance considérable. Le pervers narcissique tient entre ses mains non seulement la relation, mais aussi le droit de la victime à rester dans le pays où elle vit désormais, où sont ses enfants parfois. Quitter le couple peut signifier, selon les législations, perdre le droit de séjour dans un délai de quelques semaines. Cette épée de Damoclès juridique n'a pas besoin d'être brandie ouvertement pour peser. La victime la porte silencieusement avec elle. Et le pervers narcissique sait. qu'elle sait. Les remarques occasionnelles « tu as de la chance que je sois là » , « sans moi, tu serais où » font circuler ce savoir partagé sans qu'il soit jamais besoin de formuler la menace directement. Quatrième mécanisme, la dépendance économique aggravée. Le conjoint accompagnant renonce souvent à son activité professionnelle pour suivre l'autre. Dans certains pays. Il ne peut pas travailler immédiatement. Son visa ne l'autorise pas. Cette rupture professionnelle a des conséquences qui vont bien au-delà du revenu. Elle coupe un réseau qui avait mis des années à se construire. Elle entame les compétences par le non-usage. Elle fragilise l'employabilité future. Et elle installe la victime dans une position où partir signifie non seulement perdre un couple, mais perdre aussi la seule source financière qui fait tourner le foyer. Les mécanismes spécifiques à l'emprise en expatriation. Le contrôle total du quotidien. Dans un pays inconnu, la victime ne connaît rien par elle-même. Elle ne sait pas quel est le bon supermarché, le bon pédiatre, le bon pressing. Toutes ces informations passent par le pervers narcissique qui les a accumulées avant elle. Cette asymétrie alimente une forme de contrôle particulièrement insidieuse. Il ne s'agit pas d'interdire. Il s'agit d'être la source de référence pour chaque petite décision, de devenir le filtre obligé entre la victime et son environnement. Avec le temps, la victime peut en arriver à ne plus oser prendre d'initiative sans validation. Cette auto-limitation est plus efficace qu'aucune interdiction explicite. La communauté d'expatriés comme éco-contrôlée. Les communautés d'expatriés sont souvent restreintes, bavardes, attentives à la réputation. Les gens se croisent aux écoles des enfants, aux événements d'entreprise, dans les lieux qui rassemblent les étrangers. Le pervers narcissique y construit avec soin son masque social. Le mari charmant, le père engagé, le professionnel admiré. Quand la victime tente de parler à quelqu'un de la communauté, Et elle hésite longtemps avant de le faire. Elle se heurte à cette image construite. Vraiment ? Lui, il a toujours l'air si attentif à toi. Son témoignage est immédiatement mis en doute. Cette méfiance préventive est aggravée par la dynamique de la communauté elle-même. Les expatriés ont besoin de se croire dans une communauté harmonieuse. Le récit d'une victime dérange cette construction. On préfère ne pas entendre. Les visites au pays comme concession calculée. Le pervers narcissique ne coupe pas toujours les liens avec la famille d'origine. Il peut même encourager les retours annuels pendant deux semaines, pas plus. Ces visites remplissent plusieurs fonctions. Elles permettent à la victime de voir sa famille et de ne pas avoir le sentiment d'être privée du lien. Elles offrent au pervers narcissique l'apparence de la bienveillance. Mais surtout, elles encadrent le retour. Deux semaines sont trop courtes pour que la victime se ressource vraiment, pour que des conversations difficiles puissent s'amorcer avec ses proches. Et dès le retour dans le pays d'expatriation, le pervers narcissique reprend le contrôle. Souvent, les jours qui suivent un voyage en France sont particulièrement tendus, comme s'il fallait effacer le contact avec l'extérieur. L'invisibilisation des violences. Les violences psychologiques en expatriation bénéficient d'une invisibilisation particulière. Les systèmes de protection varient énormément d'un pays à l'autre. Certaines législations ne reconnaissent pas les violences conjugales psychologiques. D'autres les reconnaissent en théorie, mais ne les poursuivent pas en pratique. Les ressources d'aide auxquelles une victime aurait accès dans son pays d'origine sont souvent absentes ou inconnues d'elle. Même quand elle les identifie, les approcher suppose des démarches dans une langue qu'elle ne maîtrise pas complètement, avec des interlocuteurs dont elle ne sait pas s'ils comprendront sa situation. Les configurations les plus fréquentes. Première configuration, l'expatriation pour le travail du pervers narcissique. C'est la plus classique. Il a obtenu une mutation, une mission, un poste à l'étranger. Elle le suit. Cette décision est présentée comme un projet de couple, une aventure partagée. Toute la structure est orientée autour de son activité à lui. C'est son entreprise, qui gère les visas, qui paye le logement. La victime, juridiquement et économiquement, est rattaché à son statut. Le package d'expatriation, cette formule qui fait tant rêver, est en réalité un mécanisme qui, dans une relation toxique, verrouille la position de dépendance. Deuxième configuration, l'expatriation pour un projet de vie commun. Ouvrir une activité ensemble à Bali, reprendre un domaine viticole à l'étranger, vivre dans un pays chaud après la retraite. Ces projets mobilisent les ressources financières du couple, souvent celles de la victime autant ou plus que celles du pervers narcissique, dans une installation difficile à défaire. Une fois sur place, la victime découvre que la vie commune est en réalité une vie sous contrôle, que l'argent qu'elle a investi est juridiquement placé à son nom à lui ou dans une structure qu'il contrôle. Troisième configuration, le retour au pays d'origine du pervers narcissique. C'est elle qui vient vivre dans son pays d'origine à lui. Dans cette configuration, la symétrie est maximale. Il est chez lui, il parle la langue, il connaît la culture. Sa famille, ses amis, son réseau sont là. La victime, elle, est en terrain inconnu. Si des enfants sont nés dans cette union, elle peut se heurter aux législations sur la garde qui, dans de nombreux pays, privilégient la résidence établie de l'enfant. Dans cette configuration, le pervers narcissique peut atteindre un degré de toute puissance rarement accessible dans une relation locale, ce que l'emprise en expatriation produit sur la victime. L'expatriation produit une forme normale de désorientation identitaire. Cette désorientation s'atténue avec le temps dans les situations ordinaires. Dans l'emprise, cette atténuation ne se produit pas. La désorientation identitaire se superposent à la dissolution identitaire produite par le pervers narcissique. La victime ne sait plus si ce qu'elle ressent vient du choc culturel, de la fatigue de l'adaptation ou de la relation. Beaucoup de femmes que je reçois mettent des années à faire cette séparation. Elles attribuent d'abord leur malaise à l'expatriation elle-même. Elles se disent qu'il faut du temps pour s'adapter, qu'elles ne sont pas assez souples. Tout ce qu'elles ressentent est ainsi réorienté vers leur propre responsabilité, quand une partie significative vient en fait d'autre chose. Il y a aussi l'isolement psychique total. Pas seulement l'isolement social. La victime peut avoir des connaissances, des collègues, mais l'isolement qui consiste à ne partager avec personne la réalité de ce qu'elle vit. Les amis d'origine sont trop loin. Les nouvelles connaissances font partie du décor construit par le pervers narcissique. Elles le connaissent, elles le trouvent charmant. La famille, par Skype ou WhatsApp, reçoit des bribes soigneusement filtrées. Cet isolement total signifie que la victime n'a aucun miroir extérieur sur la relation. Elle n'a que le reflet que lui renvoie le pervers narcissique. Reflet qui, bien sûr, confirme systématiquement sa version des faits. Il y a enfin la difficulté paradoxale à partir. Partir d'une relation d'emprise est toujours difficile. En expatriation, cette difficulté prend des proportions logistiques considérables. Partir, ce n'est pas seulement quitter un conjoint. C'est organiser un déménagement international. C'est régler des questions de visa, de droit de garde, d'imposition. C'est souvent renoncer à des biens qui ne peuvent pas être transportés. C'est aussi souvent retourner les mains vides dans un pays d'origine qu'on a quitté il y a des années. Ce retour peut être vécu comme un échec, un aveu d'erreur, même quand il est en réalité une libération, sans sortir depuis l'étranger. Le premier travail consiste à rassembler discrètement les documents essentiels passeport, acte de naissance, titre de séjour, acte de propriété, relevé bancaire, documents relatifs aux enfants. Dans certains pays, la garde des papiers par un seul des conjoints est une réalité. Papiers confisqués, gardés pour plus de sûreté. Reprendre possession de ces documents est une première étape concrète. Documenter aussi ce qui se passe. Ces preuves seront précieuses ultérieurement, qu'il s'agisse de démarches juridiques ou simplement de résister au gaslighting intériorisé qui viendra plus tard. Identifier les ressources locales et internationales. Il existe, dans la plupart des pays, des ressources d'aide aux victimes étrangères de violences conjugales. Certaines sont portées par les services consulaires de l'ambassade française, d'autres par des associations locales qui accueillent spécifiquement des expatriés. Les consulats français disposent souvent de référents violences conjugales qui peuvent orienter, informer sur les droits. Ces ressources sont sous-utilisées, en partie parce qu'elles sont peu connues. La consultation à distance. Une grande partie du travail psychique de sortie d'emprise peut se faire en visioconférence. C'est d'ailleurs par ce biais que je reçois la plupart de mes patientes expatriées. L'éloignement géographique ne rend pas le travail thérapeutique moins pertinent. Au contraire, il offre un espace francophone, culturellement familier, à des femmes qui en sont privées au quotidien. Ce type d'accompagnement permet de nommer progressivement ce qui se passe, de distinguer ce qui relève de l'expatriation et ce qui relève de l'emprise, de préparer un éventuel départ dans de meilleures conditions. Il offre surtout, dans un isolement autrement total, la présence régulière d'une voix qui écoute sans filtre. Organiser un départ protégé. Quand le départ devient possible, son organisation mérite d'être soignée. Retour avec enfant ou sans enfant, la législation varie selon les pays. Et un départ mal préparé peut mener à des accusations d'enlèvement international. Cette préparation peut prendre du temps. Elle suppose souvent l'appui d'un proche de confiance, parents, sœurs, amis, qui peut recevoir des informations, garder des documents en sécurité, préparer un hébergement d'urgence. Ce proche existe presque toujours. Il suffit parfois d'oser lui demander. Reconstruire après une emprise en expatriation. Le retour au pays d'origine après des années d'expatriation sous emprise est rarement un simple retour. C'est un nouveau passage. Les amis ont changé, les repères ont bougé, le monde a avancé sans la victime. Elle revient dans un pays qui est à la fois le sien et un pays qu'elle ne connaît plus tout à fait. Cette double étrangeté, ne plus être chez elle dans le pays d'expatriation qu'elle quitte, ne plus être tout à fait chez elle non plus dans le pays d'origine où elle revient, constitue l'une des spécificités de la reconstruction. Elle peut être vécue comme un flottement, parfois prolongé. Elle mérite d'être nommée, pas minimisée. L'emprise en expatriation laisse des séquelles qui se superposent à celles de l'emprise ordinaire. La capacité à faire confiance à un environnement social a été mise à mal. La fiabilité du jugement pratique a été minée par des années Oui. où la victime ne pouvait pas se fier à ses propres évaluations. Ces séquelles ne se résorbent pas d'elles-mêmes par le simple fait de rentrer en France. Elles demandent un travail psychique spécifique. Ce travail est long, il est surtout faisable. Il reste aussi dans l'après quelque chose qui n'est pas une séquelle, une connaissance. Les femmes qui ont traversé une emprise en expatriation développent souvent une expatriation. une lucidité particulière sur les dynamiques de dépendance, sur les mécanismes par lesquels un environnement peut être utilisé comme instrument. Cette connaissance a été payée au prix fort, mais elle est réelle. En 35 ans de pratique, j'ai vu des femmes rentrer de Dubaï, de Bangkok, de Johannesburg, de Montréal, épuisées, méfiantes de tout, convaincues qu'elles ne se relèveraient de pas. J'en ai vu, deux ans plus tard, Trois ans plus tard, avoir reconstruit une vie qui n'était pas un retour, mais une avancée. Le chemin est lent. Il existe. Et il mérite qu'on s'y engage. Si vous vous reconnaissez dans ce que je viens de décrire, sachez que la consultation à distance permet un accompagnement adapté, quelle que soit votre localisation. Vous pouvez me retrouver sur pervers-narcissique.com, où j'ai publié plus de 340 articles sur ces questions. Vous y trouverez également les informations pour une consultation personnalisée en visioconférence. Merci de m'avoir écouté. A très bientôt. Depuis plus de 30 ans, mon équipe de psychologues spécialisés et moi-même avons accompagné des milliers de victimes de pervers narcissiques partout dans le monde, et grâce à la vidéoconsultation.