Speaker #0Vendredi, ce sera le 8 mai, jour où nous commémorons la capitulation de l'Allemagne nazie en 1945 et la victoire de la liberté contre le camp de la destruction. Voici comment on raconte l'histoire de la France, de l'Europe et du monde. Mais qu'est-ce que l'histoire ? Est-ce une science objective ou au contraire la reconstruction orientée d'un récit ? Et quelle est la différence entre histoire et mémoire ? On en parle avec le philosophe Hegel et l'historien François Artaud. Je suis Alice de Recherchoir et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. Nous sommes en 1945. Après une série de défaites militaires, Adolf Hitler se suicide le 30 avril dans son bunker à Berlin. Une semaine plus tard, c'est la chute du Troisième Reich et la victoire des forces alliées américaines, britanniques, russes et françaises. C'est la fin de la Seconde Guerre mondiale. En Europe, du moins, car il faudra attendre la capitulation japonaise quatre mois plus tard, après les épouvantables attaques nucléaires de Hiroshima et Nagasaki. On estime que la Seconde Guerre mondiale a fait plus de 65 millions de morts dans le monde. La date du 8 mai est commémorée en France dès l'année suivante. L'histoire est en train de s'écrire. Le terme « histoire » vient du grec ancien « historia » , qui signifie à la fois « récit » et « connaissance obtenue par une enquête » . On perçoit dans cette étymologie une tension inhérente à l'histoire. L'histoire, c'est une multitude d'événements, divers et par, discontinus, qu'on essaye de rassembler et de relier au sein d'un récit cohérent, logique, explicatif. C'est donc à la fois une recherche scientifique, une collecte minutieuse de données et une tentative de donner du sens, ce qui implique forcément un certain point de vue et un tri dans les données. Cela explique que l'histoire évolue et que les récits de certaines périodes se déplacent. La manière dont on raconte l'histoire va dépendre du rapport d'une société à ses héros, à son pays, à ses victimes. La manière d'écrire l'histoire a évolué au cours du temps. On peut donc raconter l'histoire de l'histoire. Un historien contemporain, François Artaud, a montré que l'histoire, c'est aussi un certain rapport à la temporalité, c'est-à-dire une certaine manière d'articuler ensemble le passé, le présent et le futur. Selon les périodes, on va plutôt glorifier le passé, croire en un futur meilleur ou encore se concentrer sur le présent. C'est ce que Artaud nomme les régimes d'historicité. Comprenez, les manières dont une société raconte et vit sa propre histoire. Selon Artaud, on peut déterminer trois grandes périodes en Occident. Jusqu'à la Révolution française, l'histoire est plutôt passéiste. Elle glorifie le passé qui sert de modèle pour le présent et le futur. En gros, c'était mieux avant. Le passé était un âge d'or et nous devons nous en inspirer. L'histoire met l'accent sur les héros. sur les saints, sur les mythes fondateurs, tout ce qui fait la gloire passée des peuples et qui doit inspirer les sociétés présentes. L'histoire est là pour exiger que le présent soit à la hauteur du passé. Au XVIIIe siècle, tout change. Ce sont les lumières et la révolution. On ne veut plus de ce passé sclérosé, immuable, perçu comme injuste. L'heure est au changement, au progrès, à la liberté. Alors, selon Artaud, le régime d'historicité change. Les sociétés ne sont plus tournées vers le passé, mais vers le futur. On est désormais convaincu que l'histoire a un sens, une direction. C'est l'ère des philosophies de l'histoire. La philosophie de l'histoire, c'est la branche de la philosophie qui se questionne sur la signification de l'histoire. L'histoire de l'humanité a-t-elle un sens, une direction, un but ? Ou n'est-elle qu'un ensemble d'événements chaotiques et hasardeux ? Au XIXe siècle, on pense plutôt que l'histoire a un sens, une logique, qu'elle obéit à une sorte de plan prédéfini. Le rôle de la philosophie, c'est donc de décrypter son sens caché. Et le plus représentatif de cette démarche, c'est le philosophe allemand Hegel. Hegel pense l'histoire de l'humanité comme le déploiement de la liberté humaine. Un grand plan rationnel dirigerait secrètement l'écoulement du temps. Ce plan, c'est la réalisation de la liberté. Au fur et à mesure que l'histoire s'écoule, l'humanité progresse. vers toujours plus de liberté. Hegel détermine plusieurs périodes dans l'histoire du monde qui correspondent aux différents stades de la liberté. D'abord, l'enfance du monde. C'est le monde oriental, où les hommes ne sont pas libres. Ensuite, c'est l'adolescence, chez les Grecs et les Romains. Ils incarnent la liberté publique au sein de la cité. Mais la liberté n'est que collective, car l'individu est englobé dans un tout. Puis, l'humanité atteint... sa maturité, d'abord chez les chrétiens protestants, qui déploient la liberté individuelle, et enfin, l'histoire et la liberté seraient pleinement achevées dans l'État moderne, qui invente la liberté civique, à la fois collective et individuelle. La perfection et l'apogée de l'humanité, c'est la Prusse au début du XIXe siècle. Ainsi, selon Hegel, l'histoire est guidée par une sorte de providence. C'est ce que Hegel appelle l'esprit ou la raison, avec un R majuscule. Dans cette grande histoire universelle, comment comprendre le rôle des individus ? Pour Hegel, la raison conduit l'histoire, mais elle ruse. Elle utilise les grands hommes et leurs passions pour atteindre son but. Par exemple... La raison s'est servie de Napoléon et de son orgueil afin qu'il conquière l'Europe. Or, selon Hegel, les conquêtes napoléoniennes ont permis la diffusion du code civil et l'avènement de l'État moderne dans toute l'Europe. La raison s'est donc servie de Napoléon pour faire progresser le droit. Pour Hegel, l'histoire est toujours conflictuelle et la victoire d'un État sur un autre montre tout simplement qu'il était plus avancé que les autres. A chaque époque, un peuple est en avance sur les autres, et il contribue, sous l'égide de la raison et à travers les grands hommes, à faire progresser la liberté. Alexandre le Grand, César, puis Napoléon, sont autant d'étapes vers le triomphe de l'État moderne. Pour Hegel, l'histoire est achevée. Pour d'autres, elle ne l'est pas encore, mais ce qui est certain, c'est que l'histoire progresse. Demain sera meilleur qu'aujourd'hui, lequel était déjà meilleur qu'hier. qu'hier. On trouve par exemple cela chez Karl Marx, qui non seulement étudie l'histoire passée, mais prophétise l'avenir. Le futur sera l'avènement de l'ère communiste, défaite des chaînes, de l'exploitation capitaliste. Et cette croyance au progrès marque aussi les historiens. L'écriture de l'histoire devient l'écriture d'un peuple, d'une nation. Jules Michelet, par exemple, écrit au XIXe siècle un véritable roman national français fondée sur une idéologie libérale et républicaine. Le rôle de l'historien à cette époque, ce n'est pas la rigueur et l'objectivité, mais l'unité d'un peuple autour d'un grand récit et d'un projet commun. Et dans ce cadre, le passé permet de glorifier le présent pour promettre un futur encore meilleur. Évidemment, les événements terribles du XXe siècle entachent la croyance au progrès et cette analyse nous paraît inaudible aujourd'hui. Comment croire au progrès après la boucherie de la Première Guerre mondiale ? Et comment y croire après Auschwitz et Hiroshima ? Impossible de croire à une providence, à une raison qui guiderait l'histoire. Comment l'Holocauste pourrait-il faire partie d'un plan ? Comment croire au futur quand nous détenons désormais l'arme qui pourrait conduire à notre propre destruction ? Et, avec la crise écologique, quand nous détruisons nous-mêmes notre planète ? Selon François Artaud, l'enfer du XXe siècle change notre régime d'historicité. Nous passons désormais à l'ère du présentisme, qui n'est plus qu'une tyrannie de l'instant et de l'urgence. Avec les nouvelles technologies, tout est instantané et l'information en continu accentue l'urgence et l'omniprésence du présent. L'histoire n'a plus de sens, plus de continuité. Elle n'est que la succession de micro-événements éclatés qui peine à structurer notre récit commun. Alors, la façon d'écrire l'histoire change. Nous passons désormais, selon Artaud, à l'ère de la mémoire. La deuxième moitié du XXe siècle voit émerger de nouvelles façons d'aborder l'écriture de l'histoire. Par exemple, l'histoire du temps présent apparaît dans les années 50 et elle cherche à donner du sens à l'histoire immédiate, en s'intéressant par exemple à la Shoah, ou au régime de Vichy. Un autre courant est celui de la nouvelle histoire, à partir des années 70. Elle s'intéresse à l'évolution des mentalités, des représentations collectives qui structurent la société. L'histoire ne consiste plus à raconter un grand récit unifiant toutes les hommes, toutes les nations et toutes les cultures, en adoptant une position de surplomb, mais elle se pense comme étant située dans une société donnée. Et on ne s'intéresse... plus seulement aux événements, mais bien aux humains qui vivent et font ces événements. Et pourtant, critique Artaud, notre époque présentiste privilégie la mémoire à l'histoire. Quelle est la différence entre les deux ? L'histoire, c'est l'étude du passé. Elle réclame une démarche scientifique d'analyse et de mise à distance des faits. Elle est de l'ordre de la connaissance, de la rationalité. La mémoire, à l'inverse, C'est la trace du passé dans le présent. Elle est de l'ordre de l'affectif, de l'émotionnel. Alors, histoire et mémoire n'ont pas le même but. Écrire l'histoire de l'Allemagne nazie, c'est tenter d'expliquer la logique de l'enchaînement des faits. Commémorer les crimes nazis, en revanche, c'est un acte éthique pour reconnaître les victimes, les responsabilités de l'État français et faire revivre le souvenir pour éviter que cela ne se reproduise. Quand l'histoire cherche à comprendre le passé, la mémoire cherche à lui rendre justice. Certains, comme François Artaud, critiquent l'omniprésence de la mémoire dans nos sociétés. Car la mémoire peut être instrumentalisée, elle peut manquer de recul critique en raison de l'émotion, et elle peut davantage chercher la paix sociale et le consensus moral que la vérité historique qui peut heurter. Certains dénoncent même le traitement judiciaire d'événements du passé, qui seraient jugés avec les valeurs d'aujourd'hui. Par exemple, en 2020, la statue de Colbert devant l'Assemblée nationale est vandalisée. Car Colbert, ministre de Louis XIV, n'est pas seulement un des architectes de l'administration de la France, il est aussi le grand organisateur de l'esclavage dans les colonies françaises. En 2001, une loi reconnaît pourtant la responsabilité de la France dans la traite et l'esclavage, qu'il qualifie de crime contre l'humanité. Alors, faut-il déboulonner les statues de Colbert, qui seraient des reliquats des crimes commis par la France, ou s'agit-il, comme certains le disent, d'une spirale victimaire, d'une chasse aux sorcières dont on ne peut anticiper les limites ? Le débat n'est pas tranché. Pour ma part, Je pense que le respect envers les citoyens dont le passé est teinté de souffrance et de domination doit l'emporter sur la défense de quelques statuts. Et que l'éthique envers ceux qui vivent doit primer sur l'indulgence envers ceux qui ne vivent plus. On pourrait d'ailleurs penser que la distinction entre histoire et mémoire n'est pas si évidente. Pendant longtemps... La mémoire était un des matériaux principaux de l'historien, avant d'être déconsidéré. Aujourd'hui, le retour de la mémoire reconfigure le problème. Pouvons-nous réellement distinguer le passé du présent ? Le passé est-il jamais vraiment révolu ? Certes, la mémoire peut être construite, elle est subjective. Mais l'histoire, quant à elle, peut-elle être totalement objective ? Peut-on étudier le passé ? indépendamment du présent dans lequel on se situe, et donc indépendamment de la mémoire de ce passé. Cela reste à prouver. Et puis, il y a un autre argument qui, il me semble, est important. L'histoire a longtemps été écrite par les vainqueurs. Ce sont les vainqueurs qui écrivent, qui consignent les événements, qui deviennent des sources. Alors, il n'y a pas ou peu de sources historiques du côté des vaincus, si ce n'est leur mémoire. Un courant historique Merci. L'histoire de la mémoire a ainsi fait son apparition dans les années 80. Il s'intéresse aux événements traumatiques qui forgent une mémoire collective, comme la Shoah, les génocides rwandais ou encore arméniens. L'histoire devient alors une écriture du deuil et du traumatisme d'un peuple. Et elle permet de se réapproprier, de refaire entendre des témoignages qui avaient été jusque-là oubliés. Alors, que penser de la commémoration du 8 mai ? Elle célèbre, d'un côté, la victoire alliée sur l'ennemi nazi. Mais elle ravive surtout le souvenir des innombrables victimes de la guerre. En considérant le 8 mai du point de vue de la mémoire, et non pas de l'histoire, On se rend compte que le passé nazi n'est pas totalement révolu et que le spectre du fascisme hante encore notre présent. Alors que les idées d'extrême droite sont de plus en plus banalisées et grignotent peu à peu l'Europe, il est de notre devoir de se remémorer ce passé qui pourrait redevenir futur, au nom d'un présent qui reste encore à sauver. C'est la fin de cet épisode, on se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. 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