Speaker #0Depuis deux mois, les plaintes contre le chanteur Patrick Bruel affluent. Une trentaine de femmes l'accusent de violences sexuelles commises depuis les années 1990. Cette affaire soulève deux problématiques majeures liées aux violences sexuelles. Un, la question du consentement et deux, celle de la prescription des crimes sexuels. Pour le premier épisode de cette série en deux parties, on va s'intéresser au consentement. Est-ce une bonne idée de définir juridiquement le viol comme une relation sexuelle non consentie ? On en parle avec les philosophes Manon Garcia, Catherine McKinnon et Catherine Lemaguerès. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C.Lattès. Merci pour votre soutien. L'affaire commence en mars 2026. Ou plutôt, on commence à en parler en mars 2026, quand la journaliste Marine Turchy publie une enquête dans Mediapart relayant le témoignage de huit femmes qui accusent Patrick Bruel de viol et agression sexuelle. Peu à peu, l'affaire progresse. On apprend qu'en 2019, Cinq femmes avaient déjà porté plainte contre le chanteur, mais que ces plaintes ont été classées sans suite. Et puis, de nouveaux témoignages arrivent, afflux même, et dénoncent des violences sexuelles commises depuis 40 ans. Parmi ces plaignantes, on retrouve l'animatrice Flavie Flamand, qui accuse le chanteur de l'avoir violée en 1991, quand elle avait 16 ans, et lui, 32. Elle décrit une situation de soumission chimique. Elle raconte avoir bu une boisson servie par Bruel, puis ne se souvenir de rien. et reprendre conscience alors que l'artiste était en train de la rhabiller. Patrick Bruel sort enfin du silence le 17 mai dernier. Il affirme n'avoir jamais forcé une femme. Et il ne conteste pas avoir eu une relation avec Flavie Flamand, mais il soutient que cette relation était consentie des deux côtés. Une déclaration déjà choquante, puisqu'on rappelle que Flavie Flamand n'avait que 16 ans au moment des faits, et le chanteur 17 ans de plus. Peut-on réellement consentir quand on est mineur face à un homme riche ? Célèbre et deux fois plus âgé, en novembre 2025, une loi a modifié la définition du viol dans le code pénal. Le viol est désormais défini comme « relation sexuelle non consentie » . Cette modification a fait suite à un débat juridique vif, ouvert après le procès des viols de Mazan fin 2024. Les agresseurs de Gisèle Pellicot étaient en effet nombreux à prétendre, pendant le procès, qu'ils pensaient qu'elle était d'accord et faisaient semblant de dormir. Une défense qui n'a heureusement pas convaincu face à la violence des vidéos diffusées pendant l'audience, mais qui rappelle que dans l'esprit de beaucoup de gens, qui ne dit mot consent ? Dans l'ancienne définition, le viol était défini dans le droit comme « acte de pénétration commis par la violence, sous la contrainte, par menace ou par surprise » . Pour qualifier le viol, il fallait donc montrer qu'il y avait eu « violence, menace, contrainte ou surprise » intentionnelle de la part de l'agresseur, Ce qui est très difficile à prouver. C'est peut-être ce qui expliquait d'ailleurs le très faible taux de condamnation dans les affaires de violences sexuelles. On rappelle, 90% des plaintes sont classées sans suite. En effet, les agresseurs pouvaient prétendre ne pas avoir compris que la victime ne voulait pas, que ce n'était pas clair, qu'il ou elle n'avait pas résisté. Avec l'ancienne définition, il y avait en quelque sorte une présomption de consentement. On présumait que la victime était d'accord. Je précise d'ailleurs que la notion de présomption de consentement entre époux était inscrite dans le Code civil jusqu'en 2010. C'est donc un véritable principe qui a organisé le droit jusqu'à très récemment. Alors, définir le viol comme non-consentement permettrait de rompre avec cette présomption de consentement, de renverser la perspective. Ce serait désormais à l'accusé de prouver que la victime était bien consentante. Avec la nouvelle loi, il faut maintenant s'assurer d'avoir obtenu un consentement. libre et éclairé, donc pas sous l'emprise d'une substance, spécifique, c'est-à-dire valable pour une relation sexuelle unique, précédant l'acte et révocable à tout moment. L'objectif de la loi, c'est ainsi de passer de la culture du viol, c'est-à-dire la tendance à normaliser, à banaliser le viol dans nos sociétés, à une culture du consentement. Mais ce n'est pas si simple. Plusieurs juristes et philosophes féministes critiquent cette redéfinition du viol. Au motif que ce serait justement antiféministe. Pourquoi ? Pour les philosophes Manon Garcia et Catherine McKinnon, il y aurait un piège du consentement. En effet, elles craignent toutes deux un renversement de la charge de la preuve. Ce serait désormais à la victime de prouver qu'il ou elle n'a pas consenti. Le comportement de la victime risque alors d'être scruté. Finalement, cela fait porter la responsabilité sur la victime. Comme le dit Manon Garcia, si on définit légalement le viol par le non-consentement, on considère que c'est le... comportement de la victime qui fait le viol, et non pas celui du violeur. Pour ces autrices, inscrire le non-consentement dans la loi est donc au mieux inutile, puisqu'il faudra toujours caractériser la violence, menace, contrainte ou surprise pour prouver le non-consentement. Et dans le pire des cas, c'est contre-productif. La justice se sentira encore plus incline à centrer les débats sur le consentement de la victime, au lieu de s'interroger sur la stratégie de l'agresseur. La victime n'a-t-elle pas un peu aguiché ? Et d'abord, qu'est-ce qu'il faisait chez cet homme à une heure si tardive ? Et puis, selon ces autrices, le concept même de consentement pose problème. Car il passe à côté des relations de pouvoir, des inégalités qui structurent notre société. Le consentement est un concept individualiste, entre deux personnes considérées comme égales, libres, éclairées. Or, nous dit la juriste et philosophe américaine Catherine McKinnon, il y a toujours des rapports de force entre les individus dans la société. Il y a toujours une violence systémique qui rend impossible le consentement véritablement libre. Dans le cadre actuel, consentir c'est surtout céder. Non seulement céder face à des inégalités de pouvoir, par exemple face à un mari contrôlant et dominateur, mais aussi céder face à des représentations sexistes. L'idée que les hommes ne peuvent réprimer leur désir sexuel et que c'est à la femme de porter la responsabilité de ne pas céder. Et, loin de lutter contre ces représentations sexistes, Ces inégalités de pouvoir et ces violences structurelles, la focalisation sur le consentement culpabilise encore davantage les femmes. Tu es sûre que tu ne voulais pas ? Que tu n'as pas dit un peu oui ? Le consentement est un concept intrinsèquement inégalitaire, nous dit McKinnon, et il peut instaurer un modèle de résignation, d'obéissance ou de soumission. A l'inverse, insister sur les moyens employés, violences, menaces, contraintes ou surprises, et sur l'intention de l'auteur, soutient que la faute est du côté de l'agresseur et jamais des victimes. Catherine McKinnon propose donc de redéfinir le viol à partir de ses relations de pouvoir structurelles. Le viol serait défini juridiquement comme un acte exploitant l'inégalité, comme un crime de genre. Car, explique la juriste, le viol s'ancre presque toujours dans la domination masculine, dans la représentation sociale que l'homme doit dominer et posséder l'autre, que sa victime soit un homme ou une femme. Vous trouvez maintenant que le consentement, c'est trop individualiste ? Attendez, ce n'est pas si simple. Car on peut opposer deux critiques à cette position. Premièrement, cela revient à dire que les femmes ne peuvent jamais consentir à quoi que ce soit, puisque leur consentement est toujours invalidé par les structures de domination dans la société. En voulant protéger les femmes contre les inégalités structurelles, on en vient à les infantiliser, à leur nier le statut de sujet libre, et donc à renforcer les représentations inégalitaires. Deuxièmement, cette conception se heurte à la réalité des violences sexuelles et de leur traitement judiciaire. Dans 80% des cas, la victime connaît son agresseur, ce qui rend inutile le recours à la violence, menace, contrainte ou surprise. C'est ce que montre la juriste Catherine Lemaguerès. Dans certains manuels de droit, on pouvait lire la phrase suivante. Il est nécessaire de prouver une des quatre caractéristiques, violence, menace, contrainte, surprise, pour qualifier le viol. La seule absence de consentement de la victime ne justifie pas une condamnation. Incroyable. Des plaintes pour viol ont d'ailleurs parfois été requalifiées en atteinte sexuelle, précisément pour cette raison. Certes, c'est ce que la mention des inégalités proposée par McKinnon cherche à pallier. L'idée d'inégalité permettrait de prouver la contrainte, là où elle n'était pas reconnue auparavant. Mais ces inégalités ne seront-elles pas extrêmement difficiles à prouver ? On court le risque qu'elle ne soit reconnue que dans certains cas incontestables, comme c'est le cas aujourd'hui. Comme le montre Catherine Lemaguerès, les viols condamnés en France sont très spécifiques. Ce sont ou bien les viols en série, ou bien les situations où il y avait une très grande différence d'âge entre accusés et victimes, ou encore les cas où la victime était dans une très grande vulnérabilité. C'est-à-dire les cas où les relations de pouvoir, et donc la contrainte ou la violence, ne font aucun doute. A l'inverse, Devoir prouver le consentement permettrait de prendre en charge beaucoup plus de situations. Et pour Catherine Le Maguerès, l'obligation de prouver la violence menace contrainte aux surprises témoigne quelque part d'une défiance à l'égard de la parole des femmes. Le fait qu'une femme dise ne pas avoir consenti à un rapport sexuel ne suffit pas à condamner son agresseur. Et selon Le Maguerès, cela change quand on introduit la notion de non-consentement. Elle compare le droit en France et au Canada, où le viol est défini à partir du non-consentement. Là-bas, selon elle, la charge de la preuve pèse sur l'accusé. qui ne peut plus prêcher sa bonne foi à son ignorance, mais doit prouver qu'il a bien obtenu un consentement positif et clair de la part de sa partenaire. Un consentement défini de manière précise, distinct du fait de céder, de se soumettre dans certaines circonstances, comme le recours à l'autorité. Autrement dit, selon le Maguerès, il est possible d'intégrer les inégalités structurelles et leurs relations de pouvoir dans la définition juridique du consentement. Évidemment, précise l'autrice, Cela ne règle pas tout, et certains prévenus parviennent à contourner le droit. Mais selon elles, il s'agit d'un progrès incontestable pour le droit français. Les deux positions sont défendables, et bien qu'opposées, elles disent toutes deux que quelque chose ne va pas dans la prise en charge judiciaire des violences sexuelles. La difficulté, c'est de considérer les femmes comme des sujets à part entière, capables de prendre des décisions. tout en tenant compte des structures inégales et hiérarchiques qui organisent nos sociétés. D'un côté, nous nous heurtons constamment aux problèmes évoqués par Catherine Lemaguerès. Il est difficile de prouver la violence, menace, surprise ou contrainte. Et c'est vrai qu'en mettant l'accent sur les moyens employés, on risque de renforcer l'image du violeur comme étant un homme brutal qui agit dans une ruelle sombre en faisant usage de la force et de la menace. Cela empêche de prendre en compte le caractère scandaleusement banal et quotidien du viol et des violences sexuelles. C'est d'ailleurs ce qui a permis à l'un des condamnés du procès Pellico de dire « Je ne suis pas un violeur, je ne viole pas dans les parkings » , alors même qu'il avait aussi drogué sa femme pour la faire violer par un inconnu. Mais de l'autre côté, dans l'affaire Bruel, il se passe exactement ce que les critiques du consentement avaient prédit. Les avocats du chanteur évoquent des SMS très crus échangés avec plusieurs plaignantes qui montre sans équivoque que celle-ci était consentante. Parallèlement, de nombreuses personnes se focalisent sur le comportement de Flavie Flamand, montrent des vidéos d'elle de l'époque, où l'on voit clairement que, je cite, « elle n'avait pas froid aux yeux » . D'autres ajoutent qu'elle n'est pas allée à son hôtel pour jouer au Scrabble, et puis, comme elle a déjà accusé le photographe David Hamilton de l'avoir violée quand elle avait 13 ans, on peut quand même s'interroger. Autant de commentaires qui montrent une profonde ignorance de la mécanique des violences sexuelles, de la psychologie des victimes, et qui montre que l'accent est mis sur le comportement de la victime plutôt que sur celui de l'agresseur. Mais je ne pense pas que ces commentaires s'expliquent par le fait qu'on a rajouté la notion de non-consentement dans la loi. Et d'ailleurs, on entendait les mêmes remarques avant qu'elles soient modifiées. Le cœur du problème, en réalité, c'est le système patriarcal qui rend les femmes responsables des violences sexuelles qu'elles subissent et absout les hommes qui les commettent. Alors oui, le changement de définition juridique ne peut pas tout résoudre. Mais on peut espérer qu'ils fassent peu à peu prendre conscience aux hommes de la responsabilité qui est la leur, s'assurer du consentement de leurs partenaires. Plusieurs études ont montré que les hommes savent très bien reconnaître le non-consentement, qu'ils perçoivent très bien les signes de léger recul ou de crispation. En mettant le consentement au cœur de la définition, en affirmant que les hommes ont l'obligation d'obtenir un consentement plein et entier, on peut peut-être lutter contre la présomption de consentement, contre le postulat de la disponibilité sexuelle des femmes. Cela ne suffit pas pour changer les mentalités comme on le voit aujourd'hui, mais cela peut être un élément précieux dans la lutte contre la culture du viol. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour parler de l'imprescriptibilité des crimes sexuels. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Alors un grand merci à Marc-Olivier, Barry, Jeanne, Eric, Adeline, Claire, Benoît, Jean-Emmanuel, Olivier, Véro, Nicolas, Antoine, Pierre-Marie, Monique, Arnaud, Pierre, Sylvain, Héloïse, Thomas, Barthélémy, Romain, Cédric, Nicolas, Sophie, Julie, Mélanie, Camille, Émilie, Lionel, Mehdi, Cédric, Jérôme, Maxime, Emmanuel, Joséphine, Agnès, Lucas, Lucille et Sébastien, Sarah et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite.