Speaker #0Depuis quelques semaines, l'apparition de l'antavirus sur un bateau de croisière et sa possible propagation dans le monde entier génèrent des inquiétudes fortes. Ce virus, qui a un taux de mortalité élevé, ravive le souvenir traumatique de la pandémie de Covid en 2020. Cas contact, masque FFP2, test PCR, confinement, autant de mots qu'on espérait ne pas réentendre de sitôt. Alors, sommes-nous à l'aube d'une nouvelle pandémie ? On en parle. avec les philosophes Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jean-Luc Nancy. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. Le 11 avril dernier, un homme néerlandais meurt sur un bateau de croisière. Quelques jours plus tard, sa femme et un autre passager du bateau tombent également malades. Ils sont évacués en avion vers l'Afrique du Sud, où ils décéderont tous deux quelques jours plus tard. Le responsable, c'est l'antavirus, un virus mortel dans 30 à 50% des cas. Le couple néerlandais l'a contracté dans une décharge à Ushuaïa. en Patagonie, un lieu infesté de rongeurs et évité comme la peste, c'est le cas de le dire, par les habitants du coin. Pourquoi ce couple de retraités est-il donc allé dans cet endroit ? Pour observer un oiseau. Ornithologue à la retraite, ils parcouraient l'Amérique du Sud depuis 5 mois à la recherche de spécimens d'oiseaux rares. Et c'est en respirant des particules d'excréments de rats qu'ils ont attrapé ce virus. L'antivirus, normalement, ne se transmet que par l'intermédiaire de rongeurs. A l'exception de cette souche, celle des Andes, la seule capable de se transmettre directement d'humain à humain. Et qui génère donc la peur d'une pandémie dramatique, tant le virus est dangereux, pour deux raisons. Non seulement il a un très fort taux de mortalité, mais il a une très longue période d'incubation, deux à trois semaines en moyenne, pouvant aller jusqu'à six semaines, voire jusqu'à trois mois. Alors, que faire ? Isoler le bateau de croisière pendant six semaines ? Le problème ? c'est que cela laisserait les passagers sans soins si leur état de santé se dégradait. On choisira l'évacuation contrôlée. Dimanche et lundi, 121 personnes de 19 nationalités différentes ont été rapatriées dans leurs pays respectifs, par bateau puis par vol privé. Lundi, un Américain et une Française ont été testées positifs au virus. Et la Française est dans un état très critique à l'heure où j'enregistre cet épisode. Le gouvernement français... a donc adopté des règles d'isolement strictes pour contenir à tout prix la contamination. Les cas contacts, notamment les passagers de la croisière et ceux qui étaient dans le vol qu'a emprunté la femme néerlandaise décédée, seront mis en quarantaine dans des centres hospitaliers pendant six semaines, conformément aux recommandations de l'OMS. L'OMS, l'Organisation mondiale de la santé, se veut plutôt rassurante. Il rappelle qu'en Argentine, on compte entre 50 et 100 cas par an sans qu'une épidémie n'ait véritablement éclaté, ce qui suggère une faible transmissibilité du virus. Le problème, c'est que les virus, ça mute. Les épidémies existent depuis le néolithique, lorsque les humains préhistoriques sont devenus sédentaires et ont commencé à pratiquer l'élevage. De nombreux virus, qui n'affectaient que les animaux, comme le bœuf, le mouton, la chèvre, le porc et le chien, ont alors muté et sont devenus des zoonoses, des maladies infectieuses d'origine animale qui infectent ensuite des humains. Dans l'histoire, de nombreuses zoonoses sont devenues des épidémies terrifiantes. La variole, la lèpre, la tuberculose, la typhoïde ou encore la peste, le choléra, la grippe espagnole, le sida ou Ebola. Comme l'a étudié le philosophe Michel Foucault, Il existe deux grands modèles de gestion des épidémies. La première consiste à exclure les malades de l'espace social. C'est ce qu'on a fait avec la lèpre au Moyen-Âge, en créant des léproseries en dehors de la ville, destinées à confiner le mal. La seconde, c'est une gestion stricte et ordonnée des habitants et habitantes. On n'exile plus, mais on ferme les villes, on empêche les déplacements, on confine et on surveille les individus. C'est ce qu'on a fait pour la peste, qui, au XIVe siècle, a tué entre 25 et 50 millions de personnes, soit un tiers de l'Europe en 3 ou 4 ans. Et la gestion de la peste, nous dit Foucault, c'est par excellence l'exercice du pouvoir disciplinaire. Et puis, il y a eu la pandémie de Covid en 2020, celle que nous avons toutes et tous vécue de manière plus ou moins traumatisante. La gestion du Covid a été proche du modèle disciplinaire décrit par Foucault, avec l'interdiction des déplacements et la fermeture des frontières. Mais elle s'est aussi déroulée dans un contexte nouveau, celui des sociétés de contrôle, décrites par le philosophe Gilles Deleuze. Dans ces sociétés, plus besoin d'enfermer les individus. Le contrôle repose sur une surveillance accrue, permise par l'explosion de la technologie. On trace, on piste, on chiffre, on géolocalise. Les nouveaux outils technologiques permettent de réduire les individus à des données qu'on suit de manière précise. Pendant le Covid, on avait ainsi accès à des informations actualisées chaque jour, qui nous donnaient précisément le nombre de morts. Et de nombreux États ont eu recours à des technologies destinées à accroître la surveillance, comme les drones, la reconnaissance faciale ou l'intelligence artificielle. Et c'est également ce qui se profile pour l'épidémie de antivirus. On connaît exactement le nombre de cas que l'on peut suivre en direct sur une carte du monde et on a des informations sur le mode de contamination de chaque personne. Six ans après le Covid, tout paraît recommencer. Une nouvelle épidémie, de nouvelles inquiétudes. et l'intensification de la société de contrôle. Au Moyen-Âge, on pensait volontiers que la lèpre ou la peste étaient des châtiments divins, qu'elles étaient la marque du péché et de l'immoralité de nos sociétés. Plus tard, comme pendant l'épidémie de choléra au XIXe siècle, ou bien celle de grippe espagnole pendant la Première Guerre mondiale, on voyait plutôt les épidémies comme des fléaux dus au hasard. Des événements extrêmement malchanceux auxquels il fallait tant bien que mal survivre. Aujourd'hui, le regard porté sur les épidémies a changé, car on sait qu'elles sont principalement dues à notre mode de vie. Comme l'a écrit le philosophe Jean-Luc Nancy dans un recueil de textes consacrés au Covid, le virus est désormais humain, trop humain. Il reprend ici une formule de Nietzsche pour signaler que le virus est produit par nos conditions de vie et d'alimentation. En fait, nous dit Nancy, Ces virus sont les résultats de notre illusion de toute puissance et de notre prédation sur le monde. Les pandémies sont le produit de notre prétendue infaillibilité occidentale. Déjà parce que le dérèglement climatique, la déforestation, la chute de la biodiversité créent de nouvelles maladies. On estime aujourd'hui que plus de 70% des maladies émergentes sont des zoonoses et que le rythme s'accélère. Pourquoi ? Parce qu'en intensifiant l'élevage, en déforestant, on augmente le contact entre les humains et certains animaux porteurs de virus et on favorise ainsi le risque de transmission. Par exemple, on sait que le virus Ebola est très lié à la déforestation. Les chauves-souris, désormais privées d'habitat, viennent s'installer dans des arbres fruitiers près de villages et contaminent les humains avec le virus qu'elles portent. La chute de la biodiversité est aussi en cause, car une biodiversité riche est protectrice. en raison de ce qu'on appelle l'effet de dilution. Le virus se dilue entre les nombreuses espèces présentes et la plupart ne le transmettent pas. Or, nous vivons actuellement une extinction de masse. Depuis 1970, la population d'animaux sauvages a diminué de 73%. Et la quasi-totalité de cette disparition est due à l'activité humaine. En particulier, la destruction des milieux naturels, la surexploitation des ressources, la pollution et bien sûr... Le changement climatique. Le dérèglement climatique génère en effet lui aussi de nouvelles maladies, en provoquant des phénomènes météorologiques extrêmes qui conduisent à des déplacements et à des explosions de populations d'animaux comme les rongeurs, souvent porteurs de virus, qui sont donc de plus en plus susceptibles de les transmettre aux humains. Alors, nous dit Nancy, c'est bien notre mode de vie destructeur qui nous met en danger à notre tour. Notre prétendue toute-puissance nous fait courir à notre perte. Pour Jean-Luc Nancy, le virus est de manière générale un révélateur de la crise de nos sociétés. La pandémie de Covid a rendu visibles les inégalités structurantes de notre monde. Déjà parce que les populations précaires sont bien plus vulnérables face au virus et leur taux de mortalité bien plus élevé, alors que ce sont surtout les populations riches qui ont fait voyager le virus par avion. Comme l'avait déclaré un responsable brésilien en 2020, L'ironie, c'est que cette maladie a été amenée au Brésil par avion, par les riches, mais c'est chez les pauvres qu'elle va exploser. Et cette pandémie a accentué en retour les inégalités de richesse. La fortune des dix hommes les plus riches du monde avait ainsi doublé pendant la pandémie. Et depuis le Covid, les 1% les plus riches ont capté les deux tiers des richesses produites. Ce virus, né de la prédation et de la domination, a été un accélérateur de tension, le révélateur de l'état fragile et incertain de notre civilisation. Il a été causé par la croyance de la modernité en son autosuffisance, en sa maîtrise du monde. D'ailleurs, aujourd'hui, on ne sait toujours pas si le Covid provient d'un contact avec des animaux ou s'il est issu d'un accident de laboratoire, exactement comme dans les films de zombies. Et dès que le virus a commencé à se propager, les États ont brillé par leurs incompétences crasses, leurs mensonges éhontés, leurs défaillances et leurs tentations autoritaires. « Le risque d'importation et de propagation est pratiquement nul » , affirmait Agnès Buzyn, ministre de la Santé au tout début de la crise. Elle a depuis avoué qu'elle mentait sciemment. « Il n'y a pas de pénurie de masques et de toute façon, les masques ne sont pas utiles pour tout le monde » , soutenaient de manière mensongère les représentants du gouvernement français. Edouard Philippe, alors Premier ministre, avait géré la crise en cachant les informations et en camouflant sa propre incompétence. Rappelons-nous-en. alors qu'il est en passe de se présenter aux élections présidentielles l'année prochaine. Pour Jean-Luc Nancy, la pandémie de Covid a ainsi été le symptôme d'une civilisation qui s'autodétruit, aveuglée par sa quête de puissance et son illusion de maîtrise, et d'une société qui n'a de démocratique que le nom. La pandémie a agi comme un rappel à l'ordre, une rupture dans l'harmonie et la maîtrise, un châtiment face à l'arrogance humaine. Pour Nancy, Le virus nous rappelle que la vie, l'existence ne se calculent pas, qu'elles échappent au dogme du techno-capitalisme, comme le contrôle, l'utilité et la performance. La réponse ne peut donc pas être seulement celle des sociétés de contrôle et de la surveillance technologique. Nancy nous enjoint à créer une société plus humble, consciente de notre vulnérabilité et de notre interdépendance, qui reconnaît la nécessité de la solidarité et de l'égalité. Inutile de le préciser, cette société non capitaliste n'est pas advenue. Le monde reste organisé selon les préceptes du capitalisme, qui détruit tout sur son passage. Ainsi, l'antivirus était présent dans une décharge créée par les humains, une décharge qui a pollué l'environnement et bouleversé la biodiversité locale. Le virus a ensuite été transmis à un riche occidental qui s'est rendu dans cette décharge malgré les mises en garde des habitants locaux, convaincus de sa toute-puissance et de son bon droit. après avoir sillonné le monde en avion au mépris de toute considération écologique. Puis, le virus a prospéré sur un bateau de croisière, des bateaux qui sont aujourd'hui un symbole du tourisme de masse et de la catastrophe écologique. Ensuite, il a été diffusé dans des avions, un autre responsable majeur de l'augmentation des gaz à effet de serre. La diffusion mondiale de ce virus est donc directement liée à notre rapport au monde consumériste et anti-écologique. L'OMS se veut aujourd'hui rassurante. affirmant qu'il n'y a pas de risque majeur d'une nouvelle pandémie. Espérons qu'ils aient raison. Mais il faut dire que dans un monde où nous sommes biberonnés à l'individualisme et au confort personnel, il est difficile de faire totalement confiance à la solidarité et à la responsabilité de chacun et chacune. Des images montrant des passagers espagnols ne portant pas de masque alors qu'ils sont censés respecter un protocole strict ont ainsi déjà fait le tour du monde. De même, la confiance envers les gouvernements et leur capacité à gérer une telle crise a été quelque peu érodée après la pandémie de Covid. D'autant plus que la situation des hôpitaux, surtout en France, n'a fait que s'aggraver depuis 2020, ce qui laisse penser que nous ne sommes pas du tout prêts à affronter une nouvelle crise sanitaire. En septembre 2025, l'OMS alertait. Il est certain qu'une pandémie aura lieu à nouveau dans les prochaines années. La question n'est pas si, mais quand. Alors, il est grand temps de procéder au changement de société nécessaire pour enrayer la prolifération de virus dangereux et retrouver un rapport non prédateur à notre environnement. Car la Terre survivra très bien face à une pandémie. Nous, non. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. 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