Speaker #0L'actualité politique est inquiétante. Alors que l'extrême droite continue à progresser, que les discours racistes et xénophobes sont de plus en plus normalisés et que la gauche est toujours plus diabolisée, on entend souvent dire que la France des années 2025 serait comparable avec l'Allemagne des années 1930. Quelle est la pertinence et l'utilité d'une telle comparaison ? On en parle avec l'historien Johan Chapoutot. Et désolé pour ma voix très enrhumée. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C.Lateste. Merci pour votre soutien. Je ne vous cache pas qu'en ce moment, je suis un peu glacée. L'actualité, les discours politiques, le traitement médiatique, j'ai parfois l'impression d'être dans un monde parallèle, où toutes les valeurs seraient inversées. Complaisance avec l'extrême droite, diabolisation des opposants politiques de gauche, banalisation de discours racistes, les dernières semaines ne nous ont pas épargné. Dernièrement, le nouveau maire de Saint-Denis, Bali Bagayoko, a fait l'objet de discours extrêmement racistes sur différentes chaînes d'info. Le week-end dernier, des milliers de personnes se sont donc rassemblées à Saint-Denis pour protester contre le racisme et quasi aucune personnalité politique ne s'est rendue à cette marche. La majorité présidentielle n'a pas daigné se déplacer, ni même manifester son soutien. Par contraste, quand Éric Zemmour s'était fait insulter dans la rue il y a quelques années, Emmanuel Macron s'était empressé de lui passer un coup de fil pour lui témoigner son amitié. Même la soi-disant gauche ne s'est pas rendue à cette marche. Le Parti Socialiste et le Parti Communiste ont ainsi brillé par leur absence. Au même moment, la criminalisation des opposants politiques franchit un nouveau cap. La députée européenne LFI, Rima Hassan, a vu son immunité parlementaire contournée et a été mise en garde à vue pour un tweet qu'elle avait pourtant supprimé. Tout au long de sa garde à vue, la police a fait fuiter des informations confidentielles et souvent fausses au mépris des lois et du secret de l'enquête. Par contraste, là encore, des députés n'ont de cesse de faire l'apologie de génocide. Et rappelons que Benyamin Netanyahou fait l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité. Le député Meir Habib avait par exemple qualifié les Palestiniens de « cancers » et déclaré que « Israël doit détruire ses sauvages » , sans être aucunement inquiété par la justice. Pendant ce temps, le gouvernement fait preuve d'une complaisance ahurissante avec l'extrême droite. Évidemment, je pense ici à l'affaire Quentin de Ranck. La semaine dernière, nous avons eu la confirmation que la police surveillait les affrontements entre milices néo-nazis et militants antifascistes et qu'elle a décidé de ne pas agir. Le gouvernement a donc sciemment laissé s'installer le narratif orchestré par l'extrême droite, celui d'un lynchage initié par la gauche envers un gentil militant pacifique. Le gouvernement savait ce qu'il s'était vraiment passé. Il savait qu'il était content des rancs. Et il a, en toute connaissance de cause, choisi de rendre hommage à un nazi. Tout ça parce que ça leur permettait de s'en prendre à la gauche et à LFI. Toutes ces actualités politiques montrent comment la classe bourgeoise dominante choisit de flirter avec l'extrême droite pour protéger ses intérêts, au risque de leur laisser les clés du royaume. Des irresponsables. Irresponsable, c'est le terme qu'emploie l'historien Johann Chapoutot dans son dernier livre paru l'année dernière, « Les dix responsables, qui a porté Hitler au pouvoir » . Il y montre comment les nazis sont arrivés au pouvoir en Allemagne dans les années 30. Et contrairement à ce qu'on peut penser, il ne s'agit pas vraiment d'une victoire par les urnes ou d'un coup de force du groupe nazi. Non, ce qui a fait basculer l'histoire, ce qui a fait sombrer l'Allemagne dans l'horreur nazie, C'est l'irresponsabilité des libéraux autoritaires du centre, de l'extrême centre, qui se sont cru plus malins que tout le monde et ont pensé pouvoir maîtriser les nazis, les utiliser pour conserver leur pouvoir. Je me rappelle que quand j'ai appris à l'école l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, quand j'ai découvert l'ampleur de l'abomination nazie, je me suis dit qu'il y avait une sorte de parenthèse dans l'histoire. Ces douze années, entre 1933 et 1945, ne pouvaient pas réellement appartenir à l'humanité. L'horreur était trop extrême, trop inhumaine, justement. Une lecture sans doute confortable, car elle me permettait de sauver l'humanité en en extrayant sa part la plus sombre. La folie nazie était un accident qui ne pourrait jamais se reproduire. C'était bien sûr une erreur de penser comme ça, un refuge dangereux. Car c'est précisément en insistant sur le caractère impossible de l'horreur nazie qu'on lui offre la possibilité de se reproduire. Si on la pense comme une rupture extraordinaire, on ne peut pas comprendre la progression insidieuse des idées fascistes. Dans les années 30, mais aussi aujourd'hui. Car le fascisme n'arrive pas en criant sur les toits qu'il va exterminer des minorités. Il se drape de son plus beau costume, il prend sa voix la plus douce, il se rend fréquentable et séduisant. Et quand il a étendu son emprise, il se révèle pour qui il est. De la violence brute. Comprendre la continuité historique, c'est le travail de Johan Chapoutot, historien spécialiste du nazisme. Son approche est dite « compréhensive » . Plutôt que d'analyser l'histoire comme un objet extérieur, qu'on étudierait de manière objective, scientifique et neutre en partant de la fin, Chapoutot étudie l'histoire du point de vue des acteurs. L'histoire n'est pas faite de causalité, dit-il. Elle n'est pas une suite logique d'événements. Elle est faite par les hommes et les femmes qui agissent à un moment donné face à un champ des possibles. Pour le dire autrement, en 1936, les gens ne savaient pas qu'il y aurait 1940. On ne peut donc pas comprendre l'avènement du nazisme à partir d'Auschwitz. Il faut au contraire comprendre Auschwitz comme l'aboutissement d'un certain nombre de choix, de décisions, de lâchetés qui auraient pu ne pas advenir. Cela change tout, car cela nous fait étudier le nazisme avant les cinq années de guerre. Le nazisme quand il était une proposition politique parmi d'autres dans l'Europe des années 30. Avant qu'il soit cette folie meurtrière qui nous apparaît hors du temps. Chapoutot montre que Hitler avait d'abord un discours et des pratiques brutales, comme en témoignent son manifeste politique Mein Kampf et sa tentative de coup d'État en 1923. Mais il change peu à peu de méthode. Il se dédiabolise, pourrait-on dire, pour devenir un parti fréquentable. Il développe un discours anti-système, contre ce système qui a mené à la ruine de l'Allemagne et à la défaite de 1918. La crise économique de 1929 lui sert de tremplin. L'Allemagne est ruinée, l'inflation est galopante. Il n'en faut pas plus pour que les Allemands soient séduits par ce jeune leader charismatique, excellent orateur, qui a adouci ses paroles et leur promet désormais un avenir radieux. Les nazis ne clament pas qu'ils vont instaurer un nouveau Reich et créer des camps d'extermination. Comme l'explique Chapoutot, c'est une fois qu'ils ont obtenu le pouvoir qu'ils se sont radicalisés. Alors, en 1930, 6,5 millions d'électeurs votent pour lui au Parlement. Il obtient 100 députés sur les 577 disponibles et devient la deuxième force politique du pays. Pendant ce temps, le président de la République, Hindenburg, est de moins en moins démocrate. Il gouverne essentiellement par décret, de manière autoritaire, et il dissout le Parlement allemand à plusieurs reprises, fragilisant les institutions et banalisant une pratique autoritaire du pouvoir. En parallèle, Hitler poursuit sa conquête idéologique. Il s'attire les sympathies des élites financières et économiques avec un seul argument. Son programme économique est le seul à pouvoir faire barrage aux dangereux socialistes. Une promesse, Hitler ne touchera pas aux richesses des puissants, alors que l'idéologie communiste rêve de les exproprier. Plutôt Hitler que le Front populaire, entend-on alors en France. Hitler, soutenu par les puissants, a désormais des fonds et il poursuit sa campagne médiatique. En 1932, il obtient un tiers des sièges de députés au Parlement et devient la première force politique d'Allemagne, même s'il perd l'élection présidentielle. Au départ, le président Hindenburg ne veut pas le nommer chancelier, l'équivalent de premier ministre. Mais il est finalement convaincu par un ancien chancelier, Von Papen. En nommant Hitler chancelier, il sera bien plus facile de le contrôler. Désormais chancelier du Reich et profitant de la fragilité des institutions allemandes, Hitler se fait attribuer les pleins pouvoirs en 1933, après l'incendie du Reichstag, le parlement allemand, dont on dit à l'époque qu'il a été organisé par un communiste. Hitler a désormais tous les pouvoirs et il décrète l'état d'urgence. Quelques mois plus tard, il rompt définitivement avec la démocratie et fait du parti national-socialiste le seul parti autorisé. C'est le début du Troisième Reich. L'histoire est glaçante tant elle résonne avec notre situation française actuelle. Contexte économique difficile, pouvoir présidentiel autoritaire et excessif, gauche molle qui refuse de voter la censure du gouvernement pour préserver coûte que coûte la stabilité, fusion croissante de la droite et de l'extrême droite, institutions fragilisées par un gouvernement de plus en plus corrompu, condamnation symétrique des extrêmes, sphère médiatique qui est un véritable outil de propagande, épuisement démocratique. Nous sommes en 1930. Dire ça, ce n'est pas une prophétie sur l'avenir. Ça ne revient pas à prédire que nous allons inéluctablement revivre un monde totalitaire. Cela consiste juste à prendre la situation au sérieux. À ne pas banaliser l'explosion des discours racistes et xénophobes. À ne pas minimiser les conséquences du comportement autoritaire de la Macronie. À ne pas sous-estimer le RN et ses velléités de pouvoir. Chapoutot nous met en garde. Il nous répète que le parti nazi n'est pas arrivé au pouvoir en promettant l'extermination. Tout comme le RN, il était poli et bien habillé. Le RN est banalisé, en partie grâce aux médias, qui ont largement contribué à la normalisation du discours. Rappelons qu'aujourd'hui, la quasi-totalité des médias est détenue par seulement 6 milliardaires, qui, comme en 1932, sont possiblement prêts à tout pour conserver leur position sociale. Jusqu'à mener, comme Vincent Bolloré, une véritable croisade civilisationnelle. Chapoutot a cette phrase choc. L'extrême droite s'allie toujours aux élites de l'argent, avec qui elle partage le goût des inégalités, de l'ordre et de la violence. Alors à nouveau, plutôt Hitler que le Front Populaire. Et pourtant, comme le dit Chapoutot, si la façade du RN est belle et fraîchement repeinte, on ne peut pas savoir ce qui se passe dans l'arrière-cuisine. La séquence Quentin de Ranck nous l'a montré, les militants d'extrême droite n'ont pas renoncé à la violence et à un imaginaire suprémaciste. Il ne faut pas minimiser la brutalité de leur idéologie. C'est d'ailleurs ce que reproche Johann Chapoutot à la philosophe Anna Arendt. En 1961, la philosophe allemande, juive, qui a fui l'Allemagne pour s'installer aux Etats-Unis, assiste au procès d'Eichmann, un dignitaire nazi qui s'était enfui en Argentine. Arendt observe cet homme en se demandant comment il a pu froidement organiser la logistique de la solution finale, l'extermination des juifs. Eichmann répète qu'il n'a fait qu'obéir aux ordres, qu'il n'était qu'un fonctionnaire zélé. Arendt est frappée par sa médiocrité alors qu'elle s'attendait à de la méchanceté. Elle en tirera le concept de banalité du mal, l'idée que les nazis n'étaient pas forcément monstrueux, psychopathes, mais qu'ils ont cessé de penser et n'ont fait qu'obéir. Arendt ne veut pas déresponsabiliser Eichmann pour autant. Celui-ci est responsable, il est coupable d'avoir cessé de penser. Cette interprétation a eu beaucoup d'influence. Mais peut-être trop justement. Car, nous dit Chapoutot, Arendt s'est sans doute fait berner par Eichmann, qui déclarait quelques années plus tard, en 1957, être un combattant fanatique pour la liberté de son sang et de sa race. En faisant des nazis, soit des fanatiques fous et hors du monde, soit une masse aveugle et indifférente, on minimise la menace. Chapoutot nous dit au contraire qu'ils ont une idéologie et un projet politique très clair. Et c'est ce que révèle la sociologie électorale aujourd'hui. La xénophobie et le rejet de l'immigration sont les premiers facteurs du vote RN. Et si les idées racistes triomphent aujourd'hui, c'est bien parce qu'elles sont de plus en plus normalisées, notamment par les médias et la classe politique d'extrême centre. Chapoutot rappelle que si Pétain a été si populaire à son arrivée au pouvoir, c'est que depuis 1932, un grand nombre de lois sur la préférence nationale avaient été votées, banalisant des pratiques xénophobes et nationalistes. Les lois raciales de Vichy n'étaient donc pas en rupture totale avec la décennie précédente. Nous sommes donc en 1930. La situation est inquiétante. Les discours racistes sont en roue libre, les lois xénophobes s'enchaînent et les opposants politiques sont de plus en plus criminalisés. La semaine prochaine, le projet de loi Yadam doit être examiné à l'Assemblée, une loi qui propose de qualifier d'antisémite toute critique de l'État d'Israël et qui empêchera encore un peu plus la résistance à la politique génocidaire de l'État hébreu. Une manière bien pratique de criminaliser l'opposition. au régime macroniste en France. Surtout, n'oubliez pas de signer la pétition contre cette loi, je vous mets le lien en description de l'épisode. Au même moment, Bruno Retailleau, ancien ministre de l'Intérieur, déclare vouloir mettre les villes gagnées par la France insoumise sous surveillance, dans un mépris démocratique et institutionnel stupéfiant. Et puis, on nous appelle déjà à faire barrage à l'extrême droite en 2027. En votant pour un candidat macroniste, Edouard Philippe, qui continuera cette politique, qui ne cesse de flirter avec l'extrême droite. Il n'est peut-être pas trop tard pour enrayer ce mouvement. La lutte doit continuer, même si en ce moment, on a un peu l'impression d'être David contre Goliath. Nous sommes en 1930. Dire cela, ce n'est pas céder à la fatalité et à l'inéluctable. C'est, comme le dit Chapoutot, prendre l'histoire comme une école d'avenir. retrouver l'ouverture, la liberté, sans céder aux horizons sombres et mortifères. Nous sommes en 1930, l'enjeu désormais, c'est de ne pas nous diriger vers 1940. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. 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